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Diversité

III. Ville et société

Un mouvement d'éducation au service d'un projet social

Isabelle Palanchon, Responsable des activités internationales, CEMEA

Les Centres d'entraînement aux méthodes d'éducation active (CEMEA) sont un mouvement d'éducation nouvelle qui prend ses repères théoriques dans la philosophie humaniste du XVIIIe siècle, dans la sociologie, la psychologie et la pédagogie. C'est une association d'éducation populaire héritière des mouvements sociaux de la Seconde Guerre mondiale, créée en 1937 et reconnue d'utilité publique, partenaire de l'école publique.

En 2003, les CEMEA sont sollicités par l'association hongroise Zabjegiezio (association rassemblant des enseignants, universitaires et étudiants), qui s'alarme sur la situation des familles roms en Hongrie et qui souhaite réfléchir avec d'autres sur un projet qui pourrait briser l'exclusion des familles. Zsuzsanna Farkas, chercheuse et enseignante à l'école supérieure de pédagogie sociale à Egger, expliquait qu'en 2006 la Hongrie comptait 10 millions d'habitants dont 600 000 Roms, soit 6 % et qu'en 2050 si la démographie suivait les tendances actuelles les roms représenteraient 8,5 % de la population hongroise, soit un million. Ces chiffres présentés concordent avec les estimations du Conseil de l'Europe. Si cette population est d'ici là toujours autant discriminée et si peu éduquée, il y aura un problème dans le fonctionnement du pays.

En 2004 les CEMEA quittent le centre-ville de Besançon pour s'installer dans le quartier excentré de Planoise. Ce quartier est situé à l'entrée ouest de la ville, il se distingue par sa taille puisqu'il compte environ vingt mille habitants équivalant à 17 % de la population bisontine. Il est né dans les années cinquante et on peut suivre l'évolution de l'architecture urbaine dans sa physionomie. Il est composé de quatre secteurs, qui se caractérisent par de grands ensembles en assez mauvais état, pour les deux plus anciens, et marqués par l'architecture des villes nouvelles des années soixante-dix pour les deux plus récents. Il y a des grands espaces verts, des chemins piétonniers au milieu des immeubles composés de logements de toutes tailles, des passerelles. Planoise est aussi le quartier "des 4 tiers" : 1/3 de jeunes de la ville, 1/3 de familles monoparentales, 1/3 de minima sociaux, 1/3 de personnes de nationalités diverses.

Notre arrivée dans ce nouveau quartier engendre un questionnement sur la place de notre association et sur notre intégration. Cela conduit l'équipe des salariés à réaliser une étude de milieu pour connaître et comprendre les différents acteurs. Dans cette étude est intégrée la phase exploratoire du projet avec les familles roms. Nos différentes rencontres avec des travailleurs sociaux de la ville et du conseil général, des enseignants du primaire, et nos activités, comme les formations de délégués, l'animation d'ateliers durant la semaine d'éducation contre le racisme nous ont permis de constater un certain rejet des habitants à l'égard des personnes venues d'Europe centrale. En effet, la ville de Besançon a accueilli depuis les années quatre-vingt-dix des personnes venues d'ex-Yougoslavie. Depuis la guerre du Kosovo, la venue et l'installation de ces personnes se sont intensifiées. Des entretiens avec certaines d'entre elles, avec l'association Romano Pralipe, avec des professionnels du quartier confirment que la plupart de ces nouveaux arrivants sont roms. Ils ont généralement des grandes familles et sont donc logés dans les quartiers où il y a des grands appartements. On retrouve ce type de logement dans le quartier de Planoise, où une quarantaine de familles roms venues du Kosovo habitent.

Lors des entretiens avec les assistantes sociales, notamment avec celles des organismes logeurs, mais aussi lors des discussions avec les enfants dans les ateliers de la semaine d'éducation contre le racisme, j'ai remarqué que la caractéristique "rom" des personnes n'était pas claire et qu'il était difficile de définir qui était rom. Les enfants les appelaient les "Yougoslaves qui jettent les frigos par les fenêtres", les professionnels leur prêtaient également une provenance géographique "d'Europe centrale" et rapportaient des difficultés dans le travail. Pas plus que moi, personne ne savait ce qu'était vraiment la culture rom. Pourtant les familles d'Europe centrale monopolisaient l'attention des habitants et des travailleurs sociaux du quartier ; un café Info de janvier 2007 de la Maison de quartier avait abordé leur situation.

Dans la culture des CEMEA, nous avons une connaissance des publics dans une approche psychologique du développement de la personne mais nous n'avons pas une connaissance anthropologique. Nous ne nous sommes pas positionnés comme spécialistes de la culture rom et moi-même j'ai commencé ce projet avec très peu de connaissances. La situation d'exclusion de ces personnes en France mais aussi dans les pays de nos partenaires européens pose les problèmes de l'égalité des droits, des discriminations et des flux migratoires dans la construction de l'Union européenne. Ce sont ces questions de société qui m'ont touchée et qui ont interpellé les CEMEA et les associations hongroises et allemandes mais pas une attirance particulière pour la culture rom. L'image que j'avais des Roms était celle des mendiants que j'avais croisés lors de mes voyages en Serbie et en Hongrie. J'ai dû me documenter et m'appuyer sur la connaissance et les contacts d'enseignants, d'éducateurs des Centres d'accueil des demandeurs d'asile et de chercheurs bisontins pour rencontrer des personnes roms et me renseigner sur la culture. Il m'a semblé que la situation des familles roms à Besançon se rattachait à plusieurs enjeux. Un enjeu à dimension nationale qui dépend de la politique d'immigration d'un gouvernement, des enjeux locaux concernant la politique d'accueil et de peuplement d'une ville, les politiques et modalités de prise en charge des services sociaux du conseil général et de la ville.

ROMS ET NON-ROMS : UN LIEU, UN LIEN POSSIBLES ?

Nous avons choisi de faire une recherche sur les conditions d'implication des familles roms dans le pays où elles vivent. Nous avons aussi décidé de travailler sur le lien entre Roms et non-Roms et ainsi d'avoir deux publics cibles : les professionnels et les familles. Pour cela nous avons mis en place un partenariat éducatif financé par le programme européen Grundtvig. Localement ce projet s'est inscrit dans le volet "lutte contre les discriminations" du Contrat urbain de cohésion sociale et nous a donné ainsi une légitimité pour animer un groupe de pilotage réunissant les institutions du quartier. Au regard de la situation planoisienne, le projet local a poursuivi les buts suivants : développer une meilleure connaissance de la culture et de l'histoire des roms, poser des constats objectifs pour qualifier la situation des familles à Besançon, faire des propositions aux institutions pour améliorer le "vivre ensemble" à Planoise. Ce projet s'appuie sur les concepts d'interculturalité et de développement local.

Nous avons décidé de mettre en place un diagnostic participatif sur les conditions de vie et d'implication des familles roms dans le quartier. Le but de ce projet n'était pas de faire une étude sociologique ou anthropologique d'une population mais de mener un diagnostic partagé qui permettrait à chaque acteur (habitants, travailleurs sociaux, enseignants) d'exprimer comment les choses se passent pour lui. L'étude a porté sur les conditions de vie des familles mais aussi sur les conséquences de cette démarche participative sur les personnes.

La méthode utilisée est celle de l'étude sociologique (partir d'une problématique, émettre une hypothèse puis l'infirmer ou la confirmer à travers l'étude menée) et la démarche est celle de la recherche action. Notre hypothèse de départ était la suivante : "Les familles sont isolées et des mauvaises conditions de vie ne leur permettent pas de s'impliquer dans la vie locale."

Nous avons toujours eu le souci d'être tournés vers l'action et de transformer les constats en questions traitables. Pour cela nous avons dû inventer des méthodes de travail, qui permettent aux participants de produire des données, comme par exemple la cartographie de la présence des familles dans le quartier, un schéma qui décrit les actions menées par un service. Ces données permettent de comprendre une situation, de l'analyser mais aussi de se mettre ensemble en activité et de créer une dynamique de groupe. Chaque acteur était différent par son statut, sa place en regard du problème posé, sa capacité à s'exprimer et à être entendu. Il a fallu trouver des techniques d'animation de réunion adaptées et décomposer la consultation en deux temps, afin de préparer les familles et les professionnels à se rencontrer dans des groupes de travail.

SUR LE TERRITOIRE DU GROUPE

Une première rencontre s'est tenue sur le "territoire" du groupe concerné. Nous sommes allés interviewer les familles chez elles sur rendez-vous avec un interprète. Nous avons rencontré vingt et une familles essentiellement de Planoise. À chaque fois nous avons été reçus autour d'une collation composée d'une boisson et de petits gâteaux. J'ai découvert ainsi l'accueil chaleureux et l'hospitalité des familles roms. Les entretiens se sont passés à leur convenance. Chez certains, toute la famille a participé à l'entretien, chez d'autres il y avait juste les parents. L'interprète a été notre passeport pour entrer chez les gens mais, malgré sa présence, il a fallu faire ses preuves pour instaurer la confiance. Pour ma part, je me suis attachée à respecter les habitudes comme de se déchausser en arrivant et accepter une collation préliminaire aux discussions. J'ai remarqué aussi que les grands enfants étaient méfiants et qu'ils restaient au début de l'entretien pour vérifier mes intentions.

La mise en confiance des professionnels a été plus simple. Nous avons rencontré les travailleurs sociaux et les enseignants sur leur lieu de travail. Nous avons interviewé les assistantes sociales du centre médicosocial, qui reçoivent les gens pour des difficultés financières, les assistantes sociales des Espaces solidaires de la ville dans leur relation aux familles, essentiellement pour l'aide alimentaire, les assistantes sociales des organismes logeurs qui interviennent sur des impayés ou des utilisations inappropriées des logements, les éducateurs de prévention dans leur mission de protection de l'enfance et de la jeunesse à travers leur intervention auprès des jeunes. Nous avons également rencontré l'agent de développement de la Maison de quartier pour connaître quels services les familles roms sollicitent et si les enfants participent à des loisirs éducatifs collectifs. Nous avons également rencontré les enseignants du primaire pour connaître les relations qu'ils ont avec les familles et les difficultés de scolarité que peuvent rencontrer les enfants ainsi que le directeur de la Segpa du collège.

Puis chaque groupe interviewé a été invité dans nos locaux pour valider la synthèse faite des entretiens de son groupe de référence. Une fois les synthèses validées, elles ont été présentées aux autres groupes. J'ai été pour ce temps le porte-voix de chaque groupe auprès des autres. Ce n'est pas un rôle neutre, il demande une capacité d'écoute et d'empathie, une attitude de respect de la qualité de la parole et de l'investissement des personnes qu'elles soient une mère de famille, le directeur de l'école ou l'assistante sociale de secteur. J'ai considéré chaque personne comme "expert" de sa vie.

La consultation des acteurs a poursuivi deux objectifs : créer des lieux d'expression et de parole élargie à travers la transmission des synthèses; mettre à distance et relativiser son vécu à travers le visionnage de la synthèse de son groupe mais aussi des autres. Cette démarche a permis aux familles d'entendre les difficultés des travailleurs sociaux dans l'accompagnement de certaines personnes roms, les incompréhensions des enseignants quant aux absences des élèves. D'autre part les professionnels ont mesuré l'écart entre leurs attentes envers les familles (respecter le nombre prévu d'occupants de l'appartement, envoyer les enfants à l'école, dépenser l'argent des aides sociales en priorité pour la nourriture et les enfants) et les objectifs et les contraintes des familles (répondre au principe d'hospitalité et héberger une partie de sa famille en difficulté, retrouver un statut social au sein de la "communauté rom" en participant aux fêtes et au système de solidarité et surtout retrouver sa place et sa vie d'avant). Cette démarche permet d'appréhender une situation à partir de différents points de vue et favorise la production d'idées nouvelles. Nous avons matérialisé cette possibilité de changement par un déplacement. Les familles comme les professionnels ont été invités et les synthèses leur ont été présentées dans les locaux des CEMEA. Le diagnostic était aussi le prétexte pour les emmener vers un "ailleurs".

Ces retours et une réunion du groupe de pilotage, composé des acteurs institutionnels et sociaux du quartier qui suivaient le projet, ont permis de cerner la double problématique de la perception des familles roms : comment elles sont perçues par l'extérieur et comment elles se perçoivent. Les objectifs pacifistes exprimés par les familles ne coïncident pas avec la perception extérieure de certains habitants et les éléments que nous avions recueillis lors du travail exploratoire avant le diagnostic. Plusieurs éléments peuvent expliquer ce phénomène : tout d'abord l'habitat collectif pas adapté aux grandes familles, puis la solidarité et la cohésion des familles roms, qui renvoient une image de groupe soudé et renforce un sentiment d'envahissement de certains voisins, mais aussi tous les stéréotypes et préjugés qui circulent sur les roms depuis des siècles.

La question de la perception des familles roms a été reprise dans des ateliers réunissant des professionnels et des Roms. Elle a été abordée à travers la connaissance de la culture rom et à travers la langue et plus précisément dans un lexique comme soutien pour rentrer en relation. Un autre atelier s'est concentré sur la construction d'une exposition reflétant la vie des familles dans leur pays d'origine, pour expliquer qui sont les roms.

ÉDUCATION NOUVELLE ET METHODES ACTIVES

Pour animer ce projet, nous nous sommes appuyés sur l'expérience acquise au cours d'autres actions. Par exemple, nous avions déjà formalisé une démarche de "mise en projet d'habitants" lors d'études menées pour des collectivités pour des Contrats éducatifs locaux, nous avons une pratique de formation avec des personnes de langues différentes et nous partageons des recherches et des techniques d'animation avec nos partenaires étrangers sur l'éducation interculturelle. Par ailleurs nous pratiquons beaucoup la pédagogie de projet dans nos formations.

Le principe de ces ateliers était de réunir des personnes de statuts différents (familles roms, enseignants, travailleurs sociaux) autour d'un travail commun de trois séances de deux heures.

La demande a été faite à chaque personne de participer à cet atelier en tant que personne et non en tant que représentant de telle famille ou telle institution. Pour notre part nous avons mené ces ateliers avec des méthodes permettant la rencontre interpersonnelle. Nous avons garanti un cadre de travail qui permette une relation d'égal à égal et qui respecte l'investissement et l'implication de chacun.

Chaque atelier a été conçu à partir d'activités qui permettent de faire des choses ensemble.

Sur l'exposition, les personnes ont travaillé sur des "tableaux vivants" qui illustrent des moments importants de la vie et qui sont propices à la discussion. La consigne était de montrer à travers un tableau vivant une image de la famille, puis de l'éducation.

Ces différentes discussions ont permis par la suite de se mettre d'accord sur les thèmes à aborder dans l'exposition et donc de donner des critères pour récupérer des photos. À partir des thèmes habitat, fête, famille, éducation, des photos ont été collectées.

Dans l'atelier sur la langue, la première séance s'est faite en binôme (un travailleur social/ une personne rom) où les personnes avaient pour consignes de raconter ce qu'elles font le matin, afin de repérer des mots de vocabulaire à mettre dans le lexique. La deuxième séance était plutôt consacrée à l'apprentissage de mots simples repérés la première séance sous forme de jeux linguistiques puis à la poursuite de recherche des mots en petits groupes mixtes. L'enregistrement dans les deux langues et la recherche de pictogrammes correspondant aux mots se fera en dehors des ateliers.

Quatorze personnes ont participé à ces ateliers. Il a été difficile pour les familles et pour les professionnels de tenir leur engagement de participation sur les trois après-midi. Les ateliers n'ont pas donné une habitude de rencontre comme il avait été prévu. Ils ont tout de même démontré une évolution sur deux ans dans l'attitude des familles par rapport aux travailleurs sociaux. Les Roms sont passés d'une méfiance importante à la volonté de travailler trois fois à des horaires prévus avec des professionnels. La coopération avec l'association Karola de Hambourg, qui travaille avec des femmes roms depuis 25 ans, souligne, face à la durée encore très courte de ce projet, qu'une relation de confiance se construit à long terme. Néanmoins, les participants ont pu faire connaissance à travers ces activités en faisant des choses concrètes ensemble.

ÉDUCATION NOUVELLE ET QUARTIER

Il me semble que le rôle d'un mouvement d'éducation nouvelle est de créer des espaces de rencontre dans un quartier, où les notions de majorité/minorité, dominant/dominé n'ont pas de prises. Une pédagogie centrée sur la personne, basée sur l'activité comme support de relation ouvre un large espace pour le dialogue interculturel. Ceci permet de créer de nouveaux réseaux, de nouveaux espaces de travail en s'appuyant sur la médiation d'un tiers. Cette étude a permis à des professionnels de services différents de se retrouver dans le groupe de pilotage ou dans des activités, d'aller à l'étranger et de rencontrer des professionnels qui ont une autre façon de travailler. Nous avons profité des réunions avec les familles roms pour leur faire visiter d'autres lieux du quartier, rencontrer des personnes des CEMEA mais aussi de nos associations partenaires. Certaines familles n'avaient jamais côtoyé des personnes non-roms en dehors des services sociaux ou de la préfecture. Plusieurs personnes qui habitaient à Planoise depuis plusieurs années connaissaient très peu la ville. Il a semblé très important d'offrir à chacun cette ouverture sur l'extérieur comme une possibilité de découverte et d'émancipation. C'est en réfléchissant à la place des familles roms dans le quartier, en rencontrant les différents services, en animant des groupes de travail que notre association a construit sa légitimité et son intégration à Planoise. Le processus proposé dans ce diagnostic a été aussi vécu de l'intérieur aux CEMEA. Cette expérience renforce ma conviction sur la place d'un mouvement d'éducation dans sa coopération avec une ville et son positionnement quant aux migrations. Le but de notre association n'est pas de contribuer à l'intégration d'une minorité mais bien de développer des espaces d'apprentissage interculturel, où chaque acteur est amené à modifier ses représentations de l'autre et ainsi participe à l'expérimentation en se découvrant de nouvelles compétences et en débutant un processus de changement et de transformation. À travers un projet qui permet à chaque acteur de qualifier sa situation, de modifier ses représentations, de développer de nouveaux réseaux professionnels ou personnels, les CEMEA participent à créer des conditions d'une vie plus collective dans une démarche de laïcité. C'est aussi le combat pour la liberté d'expression de chacun et contre toute forme d'obscurantisme, d'aliénation, de discrimination, d'exclusion et d'injustice.

Diversité, n°159, page 192 (09/2009)

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