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Diversité

II.d) Scolarisation : En Europe ?

Une travailleuse sociale à Budapest1

Maria Szabó, Sociologue et travailleuse sociale, Budapest

À Rész Levente

L'école élémentaire et professionnelle Wesley-János-Kindgarten à Budapest compte 137 élèves. L'école appartient à la Fraternité évangélique de Hongrie. Selon les estimations, 75 % des élèves sont en danger et selon la classification de la Protection de l'enfance, ils connaissent une situation sociale particulièrement défavorisée. 120 élèves sont des Roms.

Le caractère homogène de la population scolaire reflète celui de l'arrondissement. Les élèves viennent de trois quartiers du Xe arrondissement de Budapest, H?os utca, Mav-telep, et Pongrác utca, quartiers déshérités des banlieues, particulièrement exposés à la ségrégation urbaine. Budapest n'échappe pas à ce phénomène qu'on retrouve dans toutes les grandes villes du monde. Contrairement aux observations contenues dans les études sur le sujet, dans la capitale hongroise, les phénomènes de ghettoïsation sont atomisés à l'intérieur de la capitale. Selon le sociologue Janos Ladányi, le trait caractéristique de Budapest est la présence de ghettos communautaires ; si leur superficie tend à diminuer, la composition de la population y est plus homogène qu'auparavant.

Notre territoire scolaire offre un des exemples les plus caractéristiques de ces ghettos ethniques. L'arrondissement de K?obáya était un arrondissement populaire traditionnel. Mais à partir des changements politiques de 1989, les familles qui ont accédé à la classe moyenne ont quitté l'arrondissement. Des familles des couches les plus basses de la société se sont installées dans les logements inoccupés, qui sont la propriété de la communauté urbaine.

Une partie de la population de K?obáya vient d'autres ghettos qui ont été réhabilités ces quinze dernières années. Les plus pauvres ont dû quitter ces banlieues et ils se sont retrouvés dans les cités ouvrières de la périphérie, notamment à K?obáya. L'autre partie vient de la campagne, surtout des régions moins développées de l'est. Comme l'a montré Istvan Szelenyi, l'existence d'une population misérable produisant une sous-classe sociale en Hongrie n'est pas exclusivement urbaine, elle est aussi rurale.

Le déclin de l'industrie lourde au début des années 1990 - industrie qui utilisait comme main-d'oeuvre les actifs non qualifiés des campagnes - a eu un effet sur l'emploi dans les villes industrielles et dans des régions entières, le développement s'est arrêté brutalement faute d'investissements. Avec l'effondrement du système, ces populations rurales pauvres installées de longue date sont d'abord restées sans pouvoir trouver ni travail ni infrastructures. Leur recours a alors été de retourner dans les cités ghettos de la capitale. Comme l'écrit Kemeny, "la pauvreté urbaine, dans la mesure où elle a reçu son apport humain d'abord et surtout des villages, a préservé des liens forts avec les zones rurales pauvres."

Les élèves de notre école viennent presque exclusivement d'un groupe homogène appartenant aux couches pauvres de la capitale. Ce n'est pas simplement le fait de la coexistence de problèmes sociaux, de difficultés culturelles et de criminalité, mais les élèves appartiennent à un groupe social d'une grande pauvreté, exclu du marché du travail, exclu du système éducatif traditionnel, définitivement et depuis plusieurs générations. Cette réalité explique les problèmes culturels et la criminalité. Les habitudes de vie, le système de valeurs, la culture de ce groupe social sont déterminés par ses conditions de vie. La plus grande partie des familles des élèves vivent dans des logements composés d'une pièce unique, sans confort, dans des immeubles vétustes. Plusieurs générations vivent ensemble dans le même logement ; la composition familiale varie souvent et elle affecte plusieurs niveaux de parenté. Il n'est pas rare que le logement soit occupé par plus de dix personnes. Les parents et la parentèle adulte sont sans travail et ils tirent leur subsistance d'emplois temporaires variés. Ils changent fréquemment de logement dans Budapest ou bien ils sont accueillis par des familles parentes dans un village éloigné de Hongrie. L'organisation de la vie, l'économie et les habitudes éducatives correspondantes ne sont pas caractéristiques dans ce cas.

Mon travail consiste d'abord à régler les problèmes que rencontrent les élèves à la maison et à l'école. La plupart des élèves se représentent l'école d'une façon tout à fait différente des enseignants. Ils n'ont pas de références et de projets qui pourraient valoriser leur image de l'école. Dans leur milieu social, il n'est pas facile de trouver quelqu'un dont la réussite provienne de l'éducation traditionnelle. Pour ces communautés, aller à l'école était jusque-là utile pour obtenir le permis de conduire, car il était obligatoire d'avoir atteint la fin du cycle élémentaire. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les parents font partie d'une génération qui soit n'est jamais entrée dans le marché officiel du travail, soit l'a quitté très vite. Bien sûr, on rencontre des personnes qui, occasionnellement ou régulièrement, ont un bon niveau de vie. La réussite matérielle est essentiellement due à des activités menées dans le domaine de l'économie parallèle, des activités semi-légales ou légales, dans lesquelles la qualification scolaire ou les compétences que l'on acquiert à l'école ne jouent pas de rôle.

Les élèves qui viennent de H?os utca sont souvent absents et les progrès scolaires ne sont pas vraiment un enjeu ; les mauvaises notes ou le redoublement n'ont pas d'effet et la poursuite des études au lycée et à l'université n'est un but que pour une minorité de ces élèves. Le consentement ou l'indifférence des parents favorise l'absentéisme. Cependant il est important d'insister sur le fait que les parents ne sont pas indifférents au sort de leurs enfants. Ils rencontrent les enseignants à différentes occasions pour évoquer différents problèmes ; mais ces visites ont rarement à voir avec le niveau des enfants et le progrès scolaire.

L'ABSENTEISME SCOLAIRE

La plupart des élèves ne sont pas assidus. La place de l'enfant dans la famille explique de façon générale cet absentéisme. On observe que dans les couches les plus pauvres, la famille est une entité qui a plus d'importance que l'individu. Les différentes personnes qui composent la famille, spécialement les femmes et les enfants, ont une individualité imprécise ; l'intérêt personnel est subordonné aux aléas de la vie familiale. L'instance familiale a la priorité sur l'individu ; les décisions, les intérêts et même l'identité sont celles du groupe familial. La seule personne qui échappe à la règle est le chef de famille qui incarne l'esprit de la famille et qui la représente à l'extérieur.

L'absentéisme de plus ou moins longue durée peut s'expliquer essentiellement, d'une part, par des événements familiaux - et les élèves quittent la maison pour une période plus ou moins longue -, mais, d'autre part, la raison essentielle en est l'instabilité : le travail, les aléas matériels, le renouvellement constant des personnes vivant sous le même toit et qui provoquent des décisions soudaines qui engagent toute la famille.

Voyons trois exemples typiques.

Le père de famille est arrêté ; il n'y a plus de rentrée d'argent, la famille ne parvient pas à assurer l'entretien du logement et la subsistance, ce qui nécessite d'aller habiter chez d'autres parents, comme les grands-parents, un beau-frère ou une belle-soeur. Ces parents habitent dans le même quartier, ou dans un autre arrondissement de Budapest ou dans une localité éloignée. Dans tous les cas, l'enfant quitte la classe ; parfois pendant plusieurs semaines ou même des mois, jusqu'à ce qu'il soit accueilli dans l'école du secteur où il se trouve. La situation dure tant que le chef de famille n'est pas libéré.

Une autre partie de la famille, parents, cousins ou d'autres parents se joignent à la famille. Ce n'est pas seulement dans les familles pauvres des villes, tous les Roms de Hongrie connaissent ce phénomène-là ; on entretient des liens de réciprocité complexes dans les familles nombreuses jusqu'à la deuxième génération. Ce n'est pas qu'une question de politesse et de respect des traditions, c'est surtout parce que les difficultés de la vie ou les crises familiales forcent la famille à l'hospitalité. Or, il y a de fortes chances que la famille qui en accueille une autre soit déjà entrée dans son logement actuel en surnombre. La propriété d'un logement à titre individuel est purement symbolique : les logements servent de refuge dans un système très étendu de liens de parenté. Au sein des familles, il est impossible de refuser ce genre de service. Il arrivera un moment où la famille qui a été reçue par une autre famille sera dans l'obligation de lui venir en aide à son tour.

Il y a peu, j'ai rendu visite à un élève qui venait de perdre son père. La famille avait arrêté de fonctionner parce que le chef de famille était mort. Que l'enfant aille à l'école ou pas était le moindre des soucis de la mère qui devait faire face seule aux responsabilités familiales. Comme la famille est plus importante que l'individu, l'intérêt et l'avenir d'un enfant compte peu au regard des difficultés qui affluent.

Une autre raison de l'absentéisme est la volonté de l'élève, fille ou garçon, de ne plus aller à l'école ; les parents exercent rarement leur autorité si l'enfant ne veut pas aller à l'école ; l'école ne joue aucun rôle dans les projets des parents et il n'y a pas de moyen de combattre l'absentéisme. Les parents le disent eux-mêmes, jamais personne ne les a aidés, les enfants doivent se prendre en charge car eux, les parents, ne se sentent pas concernés. Ainsi la fréquentation de l'école dépend-elle du choix de l'enfant.

UN AUTRE PROBLEME : LES AGRESSIONS

Ces derniers temps, l'attention des médias s'est portée sur ce phénomène ; beaucoup d'articles et d'émissions ont rapporté des actes commis contre des camarades ou contre les enseignants. Les problèmes dont les médias se sont fait l'écho sont malheureusement quotidiens au sein de l'école dans le quartier de Mav Telep. Les professeurs sont peu considérés. Les conflits se règlent par des agressions verbales et physiques.

En ce moment, la pauvreté dont souffrent les enfants est préoccupante et induit une criminalité infantile. Il y a peu, j'ai participé au conseil de discipline d'une élève qui rackettait des camarades de classe plus jeunes ; elle exigeait qu'elles paient une somme qui les mettait sous sa protection. Si on prend en considération le fait que son père agit ainsi, on comprend tout de suite que l'enfant l'imite. Un autre élève qui ne va plus à l'école dérobait des colliers dans les couloirs de l'école : ses parents vivaient de la récupération de métaux.

Nous ne pouvons nier ces incidents, cependant il est important de voir que certaines conduites caractéristiques jugées condamnables et tout à fait scandaleuses dans l'enceinte de l'école imitent le fonctionnement naturel de l'environnement de ces enfants comme le modèle offert par la famille. Il en est de même des agressions. Nos élèves vivent dans une communauté où la charge émotionnelle est grande et il est tout à fait banal que le mode de résolution des problèmes passe par l'agressivité physique. Lorsque deux appartements de 30 m2 sont séparés par un mur qui a l'épaisseur d'une feuille de papier et que dans les deux appartements vivent dix à douze personnes, avec des enfants, des adolescents, des adultes et des personnes âgées, il n'est pas difficile de comprendre que les frustrations et les tensions sont à leur comble.

LE ROLE DU TRAVAILLEUR SOCIAL AU SEIN DE L'ECOLE

Je pense que la condition première de l'efficacité du travailleur social à l'intérieur de l'école est de connaître l'origine des problèmes auxquels nous devons faire face. Le travailleur social et l'enseignant doivent rejeter leurs préjugés de classe moyenne. La vie dans les secteurs urbains d'une grande pauvreté est radicalement différente de ce que nous connaissons.

Les échanges entre l'institution et les familles doivent être intensifiés. Plus l'institution scolaire est ouverte, plus elle est à l'écoute, plus elle est accessible, mieux le milieu peut garantir ses propres principes. Selon les catégories du sociologue Tönnies, l'école doit intégrer une communauté du mieux qu'elle peut ; or la majorité de nos parents d'élèves ne sont pas rassurés à l'intérieur de l'école ; ils ne s'y sentent pas en sécurité, ils y sont mal à l'aise et ils se sentent étrangers. Le remède est dans l'instauration de liens personnels entre les familles des élèves et les enseignants. L'école essaie d'organiser des réunions et des événements extrascolaires propres à souder la communauté ; il est crucial que non seulement les élèves participent, mais aussi les parents. L'année dernière, nous avons commis l'erreur d'inviter les parents à une tea party dans l'après-midi ; après coup, nous avons compris pourquoi cet événement s'était soldé par un échec ; dans le quartier H?os utca, se retrouver pour boire du thé dans l'après midi ne se fait pas ; on boit seulement du thé quand on est très enrhumé. Mais des occasions sont offertes aux familles de faire connaissance avec l'école ; et on commence à voir des mères jouer avec les jeux de leurs enfants des premières années dans l'enceinte de l'école lorsque des rencontres ont lieu.

LA RESPONSABILITE DE L'ENSEIGNANT

Il est primordial de resserrer les liens personnels avec la famille dans l'activité d'enseignant aussi. Naguère il revenait au travailleur social de l'école de visiter les familles. Depuis l'année dernière, le professeur principal accompagne le travailleur social dans ses visites aux familles. Autrement dit, l'enseignant peut faire connaissance avec la famille dans son milieu. Les activités doivent faciliter l'apprentissage et l'intégration. Elles doivent être inspirées par l'expérience. De merveilleux petits exercices sont efficaces pour des petits groupes et il y a peu de difficultés dont les élèves ne viennent à bout eux-mêmes. Ils permettent d'atténuer la fracture sociale.

La création des classes de rattrapage a permis de restructurer le système scolaire. Conformément à la loi en vigueur, l'école est obligatoire jusqu'à 18 ans. Comme mentionné plus haut, à cause des absences et des redoublements, il arrive souvent que des adolescents de 17 et 18 ans soient toujours au sixième degré. Enseigner à des élèves de 12 ans et à des élèves de 18 ans dans la même classe est impossible, c'est pourquoi ont été créées deux classes de rattrapage, une pour les plus jeunes, et l'autre pour les élèves plus âgés.

À première vue, il paraît aisé de raconter ce que fait le travailleur social au sein de l'école : le suivi, la recherche d'une amélioration, le contact avec les familles et les institutions compétentes, et ce qui n'est pas le moindre, une participation active au sein des conseils de discipline. Le travailleur social est un médiateur, car l'école et la famille ne réussissent pas facilement à communiquer.

Le professeur le plus expérimenté et le plus ouvert a du mal à comprendre la pratique courante du marché noir chez les plus déshérités, or cette manière de gagner de l'argent structure de façon significative la vie de ces familles. Dans le meilleur des cas, le travailleur social épaule l'enseignant avec son expérience en lui apportant une information pertinente sur l'environnement familial. Les parents connaissent le travailleur social ; ils l'approchent plus aisément que les membres de l'école. Le travailleur social a aussi une position plus avantageuse que les organismes sociaux ; il voit en effet l'enfant tous les jours, s'il va à l'école régulièrement, et c'est une opportunité pour mieux le connaître et le suivre dans sa vie, qu'il s'agisse d'un garçon ou d'une fille.

À Budapest le système social de Protection de l'enfance en danger est plutôt bien développé. Cependant, en dépit d'une assez bonne infrastructure, l'usager se perd dans le labyrinthe du système. Dans ce cas, seul le travailleur social qui voit l'enfant tous les jours est en mesure de coordonner le travail de ceux qui travaillent dans la Protection de l'enfance. Ni l'école, ni le travailleur social ne peuvent seuls maîtriser la situation. L'organisation, la coordination jouent un rôle important.

Dans le meilleur des cas, le travailleur social peut assurer un travail d'interprétariat entre la famille et l'école ; c'est une personne physique à qui la famille peut s'adresser beaucoup plus facilement que l'école elle-même en tant qu'institution. La pratique du travailleur social lui permet d'avoir des connaissances et de suivre de façon continue l'évolution des élèves ; il facilite la coordination de tous les professionnels concernés. L'école voit un élève là où les services de Protection de l'enfance voient un jeune potentiellement en danger, là où la police voit un jeune délinquant. Le travailleur social doit embrasser tous ces points de vue car il faut donner à l'enfant tous les soins que réclament son éducation et son épanouissement.


(1) Article déjà paru en juin 2009 dans la revue Montage, 2 rue Dr Mercier, Nantua. Contact :jean-michel.pernod@wanadoo.fr

Diversité, n°159, page 170 (09/2009)

Diversité - Une travailleuse sociale à Budapest