Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

II.c) Scolarisation : Gens du voyage

Une famille yéniche de l'est de la France - L'histoire et l'école

Alain Montaclair, Maître de conférences, université/IUFM de Franche-Comté - alain.montaclair@fcomte.iufm.fr

Il est fréquent, dans les familles alsaciennes, de considérer le terme "yéniche" comme un composé de ja et de nichts et de l'utiliser pour désigner une population d'itinérants très pauvres, connue en Alsace pour ses "moeurs violentes et son amoralité". De cette représentation négative, faite pour l'essentiel de méconnaissance et de préjugés, découle l'emploi péjoratif de l'adjectif yéniche pour qualifier des personnes frustes, des activités dégradantes, des comportements méprisables.

L'étymologie populaire est sans doute farfelue. Christian Bader (2007, p. 53) indique que l'origine du terme "n'a pas encore été trouvée" et que les recherches actuelles s'orientent plutôt vers des sources hébraïques, yiddish... ou roms. Il reste que cette connotation dépréciative, largement partagée dans l'espace social, dit d'emblée la place que la figure du Yéniche y occupe. Cet ostracisme à l'endroit des Yéniches, de même nature que celui qui frappe l'ensemble des populations tsiganes1, tient à l'étrangeté ressentie par les autochtones face à des modes de vie, des revendications identitaires et des comportements à l'égard des normes sociales qui s'écartent sensiblement des modèles sociétaux majoritairement admis (Montaclair F. 2010).

La scolarité des enfants issus de ces ensembles est bien sûr dépendante du positionnement social et culturel de leurs familles. Les attentes traditionnelles de l'institution scolaire se heurtent à des conceptions de l'éducation fort différentes de celles qu'elle a coutume de gérer et la rencontre entre ces deux mondes se fait souvent sous le signe d'une incompréhension mutuelle. Même s'il paraît, d'évidence, impératif de réfléchir cette relation à la lumière du sens dont chacune des parties la charge, une large majorité des systèmes éducatifs européens continue à penser les difficultés engendrées par ces écarts dans le seul sens du handicap de l'élève et à n'offrir aux familles que le placement de leurs enfants dans les structures d'enseignement spécialisé.

Fort heureusement, les directives européennes, de multiples initiatives locales, une sensibilisation plus importante des acteurs de l'éducation et, comme nous allons tenter de le montrer, une évolution de la représentation de l'école dans une partie des familles concernées, orientent progressivement une frange des structures scolaires vers la prise en compte des représentations réciproques et la mise en place de relations école/familles permettant une adaptation des dispositifs à la réalité, multiforme, des situations. C'est dans les pratiques qui s'instaurent sur leurs marges que souvent les institutions puisent leurs capacités d'adaptation aux changements sociétaux. Il ne fait aucun doute, dans ce sens, que les orientations qui émergent dans le domaine de la scolarisation des enfants tsiganes représentent, pour les systèmes éducatifs européens, un champ expérimental de première importance.

DES VOYAGEURS EUROPEENS

Si l'on observe le phénomène de l'errance en Europe au cours du millénaire passé, on est frappé par la multiplicité des formes qu'il peut prendre en fonction, notamment, des causes qui le déclenchent (Montaclair A. 2010). C'est de l'errance des miséreux dont il s'agira ici. Des trois ordres fonctionnels médiévaux, qui orant, qui pugnant, qui laborant, le troisième est à coup sûr celui qui vit dans la plus grande pauvreté. Celle-ci, qui transparaît dans les textes émanant des sources administratives, judiciaires, ecclésiastiques, place l'ensemble des laborieux, largement majoritaire dans la société, dans une commune situation de nécessité. Ce groupe est composé de personnes libres et de serfs. Ces derniers sont caractérisés, au-delà de la pauvreté typique de l'ordre, par un état de dépendance, hérité de la mère, qui les fait objet du patrimoine au même titre que les châteaux ou les manses, et par la vulnérabilité de leur situation aux calamités du temps. Il ne fait aucun doute que cette population, d'une extrême fragilité sociale, a subi la première, quel que soit le siècle, les conséquences des désastres multiples qui émaillent le dernier millénaire européen : famines, catastrophes naturelles, épidémies meurtrières, écrasement des jacqueries, pillages, dictatures sanglantes... et, si fréquemment, la guerre. Celle de Trente Ans2, qui fut présentée longtemps comme l'événement marquant l'origine de l'ensemble yéniche, n'est sans doute qu'un épisode, qu'une péripétie, dans sa constitution. Le processus à l'oeuvre dépasse les données événementielles et est à rechercher dans les modalités de l'asservissement auquel les populations les plus vulnérables sont soumises. Ce processus intemporel - les mécanismes qui l'engendrent, la déshumanisation et l'errance qu'il génère - est décrit de façon magistrale par Eleuterio Sanchez (1988, 2004) dans une autobiographie qui raconte le monde des quinquilleros espagnols sous la dictature franquiste.

Qui sont ces familles de quinquis, ces mercheros ? Des cousins en misère des Yéniches, des parents d'infortune des anciens mercerots. Il faut rappeler que le "mercerot", c'est au Moyen-Âge le "petit mercier" qui commerce tout à la fois des ustensiles de peu de valeur, de fausses reliques et toutes sortes d'objets d'origine plus ou moins licite. Son négoce ne lui permettant que difficilement de survivre, il en est réduit souvent à des expédients. Qu'il se fasse, selon la fortune du moment, bélître ou jongleur, bateleur ou brigand, froart ou larron, beffleur ou vendangeur, il est à peu de distance issu du monde rural, de l'univers des vilains, des manants, des roturiers, des pastoureaux, des serfs, des rustres, des marauds et sa condition l'enchaîne au cercle de l'extrême misère, celui des indigents, des crapules, des coquins, des gueux. Il est la chienaille des piétons de Bouvines, de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, d'Orléans, le peuple dont la vie est de piètre valeur, le vaurien qu'on questionne, qu'on roue, qu'on pend. Truand, il l'est au sens premier de "malheureux, misérable", il le devient parfois au sens plus tardif de "malfaiteur". On les trouve autant, ces plus-que-pauvres - rescapés des conflits, du servage, de la folie meurtrière des guerriers, de la tyrannie des religieux - dans le coeur insalubre des villes médiévales que sur les routes dangereuses des royaumes d'Occident. Errants miséreux parcourant l'Europe du Moyen-Âge, errants d'impérieuse nécessité, que leur vagabondage les conduise aux pourtours des cités ou sur l'interminable chemin, ils fuient la misère, la justice des puissants, la mort. Ils suivront les croisades et les pèlerinages - expiatoires ou votifs -, ils se frotteront aux moines des ordres mendiants, ils survivront de petits larcins, de mendicité, de pauvre négoce, ils se convertiront parfois en bandits et criminels notoires, ils fourniront le gros des cours des miracles et alimenteront inlassablement les prisons et les gibets. La faim, la maladie, la guerre, la potence... réduisent leur espérance de vie à quelques courtes décennies.

Ils se mueront, dans les siècles suivants en chemineaux, traîne-misère, chauffeurs, claque-patins, vagabonds, gredins, chenapans, trimardeurs ou camelots et, selon les pays et les contextes, en Tinkers, Hobbos, Caminanti ou Quinquilleros3.

C'est sur ce modèle commun que se sont constitués, dans les premiers siècles du millénaire, les groupes de miséreux dans lesquels s'enracinent les Yéniches. Victime de la brutalité des temps, cette population se rassemblera, au gré des fortunes, en compagnies errantes de miséreux auxquels s'adjoindront bientôt des vagabonds, des mercenaires démobilisés, des itinérants de diverses origines, et se dotera progressivement d'un sociolecte composé, sur la base syntaxique des dialectes germaniques propres aux régions d'où ses membres sont issus, d'un vocabulaire incluant, pour l'essentiel, des lexèmes d'argot allemand, de yiddish et de romani. C. Bader4 (2007), dans sa remarquable synthèse, montre l'étendue géographique de la présence des Yéniches en Europe de l'Ouest. Il relève leur implantation en Allemagne, en Italie, en Autriche, en Suisse, au Bénélux et bien sûr sur une partie importante du territoire français où ils seraient près de 300 000. D'autres sources5 indiquent la présence de branches implantées en Hongrie, en Biélorussie, voire jusque dans les pays baltes et les Balkans. Plus de 80 % du million de personnes que cet ensemble représente seraient totalement ou partiellement sédentarisés. Les Yéniches sont souvent désignés, dans les pays où ils vivent, par des caractéristiques de leur activité (faiseurs de paniers, de brosses, marchands ambulants, réparateurs de parapluies, mendiants, aiguiseurs de couteaux, rétameurs, chiffonniers, récupérateurs, ferrailleurs, jongleurs, musiciens...) ou par leur condition traditionnelle d'itinérants, de voyageurs, de nomades, de camps volants. Comme bien d'autres Tsiganes, ils sont affublés d'un ensemble de noms qu'ils refusent tant ces appellations sont dépréciatives.

Dans la famille dont on parle ici, on se dit "voyageurs".

UNE FAMILLE FRANC-COMTOISE

J'ai vécu longtemps au contact d'une grande famille yéniche habitant en caravanes sur un terrain municipal non aménagé et "descendue" vraisemblablement, de la région de Mulhouse vers la Franche-Comté au début du XIXe siècle. Dans les années 1870 - la mémoire des gens de ce groupe est moins sûre avant cette période - Thérèse eut six enfants d'Albert. À la mort de celui-ci, elle en eut quatre autres de son frère, qui mourut à son tour. Mariée en troisième noce à un cousin de ses défunts maris, elle eut encore cinq enfants de celui-là, puis quatre de son dernier mariage. Ce qui fait qu'au tournant du XXe siècle, elle était mère d'une bonne douzaine d'enfants vivants, qui ont donné naissance à des lignées dont, un gros siècle plus tard, les descendants se comptent en milliers. Ils se répartissent en lignages, selon le père, et pratiquent une endogamie qui permet les alliances à la troisième génération. L'arbre généalogique que nous avons entrepris avec cette famille, et qui ne porte que sur une partie du groupe, montre que l'apport de personnes extérieures aux branches initiales issues des quatre maris de Thérèse, puise abondamment dans des familles très anciennement apparentées. Cette parenté datant d'avant le milieu du XIXe siècle, la mémoire collective n'en conserve pas le détail mais il y a de fortes probabilités pour qu'elle provienne en partie des fratries d'Albert et de ses successeurs auprès de Thérèse, ainsi que des ascendants collatéraux de ces ancêtres éponymes. Ces familles, quoi qu'il en soit, se reconnaissent entre elles comme appartenant à un ensemble identifié comme "voyageur" et issu de la même origine familiale que le groupe dont il s'agit. Les évolutions sociales et économiques récentes ont comme conséquence un pourcentage de mariages progressivement plus important hors de la parentèle. Ce phénomène s'accélère à mesure que les métiers et l'habitat des membres de la famille se diversifient et que, le voyage n'étant plus qu'occasionnel, les relations avec les branches vivant dans d'autres régions françaises se distendent.

LA LANGUE

La langue parlée par ce groupe est le français. Le souvenir est présent de grands-parents qui "parlaient allemand" mais l'usage de cette langue s'est perdu dans la génération née après la Seconde Guerre mondiale. Le français parlé comporte plusieurs particularités remarquables. La première porte sur la grammaire dont, dans certains cas, l'usage diffère du standard par la conjugaison du verbe : (j'va, je vais, i's'a il s'est...), l'emploi du j'avons qui est partagé par certains groupes manouches de la région et qui, au passé composé, étend la terminaison de la première personne du pluriel -ons- (j'avons mangé, I's avons pris l'auto), et le gommage de quelques irrégularités (viendre, venir, viendu, venu). La deuxième porte sur la présence d'un fond lexical d'origine germanique qui ne conserve, essentiellement, que des termes de la sphère familiale (schluk, trink, boire, shnaps, eau-de-vie, fras, manger, brot, pain, froye, femme, hunt, chien, chîsse, excrément, chniker, puer, chpuk, diable, horcott, sacrebleu...), professionnelles (nîx, rien, petsérav, payer, schmitt, flic...) et quelques injures incluant la dénomination des organes sexuels (choimps, orch, fôts). Une partie du vocabulaire et des expressions françaises est revisitée (guetter, regarder, s'manger, se battre, euz, eux, i's'l'a mis dans l'cou, il l'a mangé, babineux poitrinaire, salaud...).

La troisième enfin, qui est faite d'un accent ouvrant les nasales (an, on) et allongeant les voyelles ouvertes (mân dieu misêre !), est reconnue par la plupart des autochtones comme identifiant ce groupe de familles. On remarquera que la rareté des mots d'origine romani (tchor, voler, môl, vin, gâdjé, non-voyageurs, niglo, hérisson...)6 s'explique par le fait que les rapports de cet ensemble familial avec les groupes manouches de la région (qui les nomment tètches7) sont rares -et souvent conflictuels - et, qu'en conséquence, les mariages intercommunautaires sont inexistants. Pour les habitants de la banlieue proche du terrain où ils vivent ils sont néanmoins les joites, les gitans.

Ce parler, qui est encore utilisé dans l'univers familial, tend à disparaître dans les relations avec les non-Yéniches du fait de la multiplication des contacts interculturels : scolarisation plus habituelle des enfants et orientation d'une partie d'entre eux vers les métiers sédentaires. Il était généralisé, dans la génération précédente, à tous les contacts sociaux.

L'ORGANISATION FAMILIALE

L'organisation familiale, qui se réfère au modèle patriarcal, répartit les rôles de genre comme elle répartit les fonctions professionnelles de chacun à raison du talent que la coutume l'a conduit à exercer. Ces fonctions sont prescrites depuis si longtemps qu'il paraissait inconcevable, récemment encore, de les modifier. À la mère, donc, le soin des enfants et du dedans, au père le dehors et la course à la survie. Les jeunes filles sont préparées très tôt à leurs responsabilités de femmes. Comme dans les familles élargies, dès l'avant-puberté, elles sont requises pour le soin des cadets et les travaux domestiques. Les garçons dès la petite enfance, souvent par jeux, sont impliqués dans les activités professionnelles (cramer le fil8, trier les métaux, rempailler une chaise, couper une voiture...) qui se font à proximité des caravanes et des extensions en tôle qui servent de cuisine, de salle de jeux, de chambre à coucher. Les aînés accompagnent le père dans les activités de récupération.

Le nombre d'enfants par famille nucléaire est resté très élevé jusqu'à la génération née après la Seconde Guerre mondiale. Si Thérèse eut dix-neuf enfants (certains anciens disent vingt-deux en comptant tous les enfants morts prématurément), la plupart des familles, en 1980, comptaient encore plus de douze naissances par femme. La tendance s'est fortement inversée dans la génération née à cette époque puisque la moyenne est aujourd'hui tombée à quatre.

Le travail salarié des femmes se développe et les rôles de genre évoluent.

Les prénoms donnés aux enfants jusqu'à la génération née dans la décennie 1980 expriment l'importance de la transmission familiale. Les Albert, Joseph, Louis, Thérèse, Rose, Eugénie, référant aux aïeuls, étaient majoritaires ce qui impliquait une différentiation par le prénom du père (l'Joseph du Louis). De plus, la plupart des membres de la famille portait des noms vernaculaires (l'Rouge, la Tine, le Blanc, l'Boeuf, l'Gros Nez, la Nono...) évidemment sans rapport avec l'état civil. Les choses changent depuis quelques années avec une inflation des prénoms tirés des séries télévisées (Melvin, Cynthia, Stivy, Kevin, Loana...). Les noms vernaculaires se font plus rares.

LES METIERS

Les activités typiques de la période précédente tournaient autour de la récupération9. Tous les matins, les hommes, accompagnés de leurs plus grands garçons partaient, qui en camion (le "trois tonnes cinq plateaux"), qui en triporteur, selon la richesse de la famille, faire le tour des décharges publiques (les ch'nis10). La récupération portait sur tous les objets utiles à la famille (tables, armoires...) ou commercialisables (essentiellement les métaux). Ces derniers, pour être rentables, devaient être transformés, triés et stockés. Ce qui impliquait une activité et un mode de vie partiellement sédentaires mais laissait la place à des périodes de voyage permettant de rendre visite aux enfants installés dans d'autres régions, notamment dans le sud-est de la France. Le retour sur le terrain était conçu comme une rentrée.

Les bouleversements économiques ont, à partir de la fin des années 1970, changé la donne. L'arrivée dans les niches économiques qui permettaient à ces populations de survivre, d'un grand nombre de laissés-pour-compte de la désindustrialisation, a vidé les gadoues et fait baisser le prix des objets récupérés. En sens inverse, la chine chez les paysans, qui représentait toujours la possibilité d'une bonne affaire (voiture ancienne ayant peu roulé, ferrailles dont le propriétaire ignorait la valeur, meuble rustique servant d'établi...), s'est tarie du fait de la multiplication des "nouveaux pauvres", reconvertis en brocanteurs et, en conséquence, des prétentions exorbitantes des propriétaires d'objets récupérables. Il faut ajouter à cela que l'arrivée à l'age adulte d'un grand nombre d'enfants rend chaque année plus incertaine la possibilité pour un jeune homme de s'installer et de vivre des activités traditionnelles. Enfin la contrainte d'une déclaration officielle d'activité, et les charges qui en résultent, rendent aujourd'hui plus improbable encore la rentabilité d'un tel commerce11.

Du coup, la majorité des jeunes gens se tourne actuellement vers les métiers sédentaires (camionneur, ouvrier, employé...), ce qui modifie à la fois le mode d'habitat (le nombre des nouveaux couples s'installant dans les cités périphériques augmente fortement), la relation au voyage, le vécu familial et la place de la scolarisation dans l'éducation des jeunes générations. Il faut préciser que l'habitat en caravane se raréfie, les pouvoirs publics ayant accepté de céder (en propriété ou en location) à la plupart des familles vivant encore de la récupération des bâtiments de ferme abandonnés qu'elles rénovent collectivement.

LE NIVEAU DE VIE

La comparaison entre le niveau de vie des catégories ouvrières et celui des membres de cette famille dans la période précédente, pose de nombreux problèmes. D'une part, parce que les charges afférentes à la vie sédentaire n'étaient pas présentes dans le budget de ces voyageurs, d'autre part, parce que la monnaie était utilisée prioritairement pour la nourriture (la quantité et la qualité de celle-ci étant un indicateur important du rang social) et, enfin, parce que les revenus de la récupération, inévitablement aléatoires, faisaient alterner les périodes grasses et maigres. Le niveau global (faible) des revenus de cette famille élargie n'est donc pas un indicateur fiable permettant une comparaison pertinente avec le niveau de vie des ouvriers sédentaires. Il reste que, au-delà de ces différences et malgré les solidarités familiales, les temps souvent étaient durs et la pauvreté endémique. Dans ces périodes, les compléments indispensables à la survie provenaient alors de deux sources - hétérogènes mais qui ne se vivaient pas de façon radicalement distinctes : l'aide sociale et la tchor12. En ce qui concerne la première, l'examen des archives locales montre qu'au plus loin que l'on remonte dans les dossiers, c'est-à-dire au milieu des années 1940, les membres de cette famille sont surreprésentés. Pour la seconde, les archives judiciaires sont éloquentes.

Les années 1990 ont vu s'opérer une transformation fondamentale : le passage de la survie aléatoire à la permanence du revenu de survie. La mise en place du RMI (1988) a relativement lissé les écarts et fait disparaître les périodes de manque graves. La situation actuelle est donc profondément différente de celle des décennies passées. En liaison avec les changements du contexte social, les rapides évolutions soulignées (de la langue, de l'organisation familiale, de l'habitat, des métiers, des ressources) modifient profondément le regard que les jeunes générations portent sur le voyage, sur la société et, de ce fait, sur les relations de leurs enfants avec l'école.

L'ECOLE

Les générations nées avant et juste après la Seconde Guerre mondiale sont illettrées. L'écrasante majorité des plus de 60 ans est analphabète. Ce rejet massif de, et par, l'institution tenait à deux causes essentielles : l'inutilité ressentie par les voyageurs et la difficulté de l'école à offrir des dispositifs adaptés. La chine et la ferraille, qui ont permis de survivre jusqu'au milieu des années 1980, ne nécessitaient qu'un niveau très faible de scolarisation. Les parents en étaient conscients et favorisaient les apprentissages cohérents avec le projet de vie du groupe familial : le futur statut de mère pour les filles et celui de récupérateur pour les garçons. Le fait pour ces derniers d'accompagner leur père dans sa quête quotidienne était fortement valorisé. Le retour aux caravanes, qui donnait lieu tous les jours à des comparaisons curieuses et hilarantes entre les hommes de la famille, était un motif de fierté. Avoir débarrassé une grange, ramoné quelques cheminées, retiré du fond de la décharge un lourd appareil ménager, permettait de rapporter une myriade d'anecdotes à travers lesquelles les talents professionnels trouvaient matière à s'exprimer. La connivence des Voyageurs, dans le regard moqueur qu'ils portaient sur le comportement des "paysans", faisait de ces moments des temps forts de la vie sociale de la famille. Quand le temps le permettait, les hommes se dénudaient jusqu'à la ceinture et se lavaient publiquement dans de grandes bassines réservées à cet usage. Participer à ce rituel était pour les fils aînés, dès avant l'adolescence, une forme d'accession précoce au monde des adultes et de la responsabilité. Vue de là, l'école obligatoire était une entrave intolérable à l'éducation indispensable des enfants et à la liberté de choisir son mode de vie.

L'écriture, elle, nécessaire dans les actes administratifs, était prise en charge par les travailleurs sociaux affectés au suivi des familles vivant sur le terrain. Cette répartition des rôles satisfaisait pleinement parents et enfants. D'autant que les passages par l'école laissaient dans la mémoire collective des souvenirs haïs. Par les anciens d'abord, qui rapportaient des situations de conflit avec les adultes et les autres enfants, dans lesquelles ils avaient dû, pour se défendre, "sortir la serpette" ; par les parents ensuite, intarissables sur l'échec de l'alphabétisation et sur leur capacité à survivre sans elle ; par les enfants enfin, dont la souffrance à être considérés comme déficients mentaux blessait la famille dans sa dignité.

De son côté, l'école et le collège du quartier ne tarissaient pas d'efforts pour tenter de remplir leur mission. Les explications habituelles auxquelles il était fait appel pour donner du sens à cet échec massif de l'institution, pointaient les dysfonctionnements familiaux, la pauvreté économique des familles, les carences alimentaires des enfants et leur répercussion sur le développement mental, le peu d'autorité parentale, les manques éducatifs profonds dont souffraient les petits à leur entrée au CP... Il faut souligner que certaines familles nucléaires incluses dans cet ensemble, malgré les solidarités présentes à l'intérieur du groupe, vivaient des situations dramatiques et que ces explications étaient parfois fondées. Mais elles étaient impuissantes à donner du sens au rejet qui frappait l'ensemble des enfants issus de ce groupe. Devant la difficulté à comprendre le sens de cette situation et l'impossibilité d'intervenir efficacement sur le phénomène, l'institution se résolvait à ne prendre en compte que les effets manifestes de cette distance : la totalité des enfants de cette famille était dirigée vers l'enseignement spécialisé. Ce qui, au bout du compte, ne modifiait en rien le résultat final puisqu'aucun enfant ne parvenait à acquérir suffisamment les savoirs de base13 pour être admis dans le cursus scolaire ordinaire.

Le double mouvement qui est à l'oeuvre aujourd'hui change profondément la donne. Comme le montrent plusieurs communications présentes dans cette publication, la question de la scolarisation des enfants du Voyage occupe une place dans les préoccupations institutionnelles, et les recherches et les expériences qui se multiplient au niveau européen depuis une trentaine d'années commencent, en France, à porter leurs fruits14. D'une part, parce que le travail avec les parents n'est plus seulement conçu comme une activité destinée à les conformer aux standards parentaux requis par l'école, mais comme une collaboration nécessaire aux deux parties. D'autre part, comme ce court article tente de le montrer, parce que les conditions de vie de nombreuses familles comparables à celle qui est présentée ici sont en évolution rapide et qu'en conséquence les besoins perçus par les parents incluent la nécessité d'une formation scolaire adaptée aux exigences futures. Pour ces jeunes parents, l'école occupera donc dans l'avenir une place dont ils sont, aujourd'hui, convaincus.

UNE CULTURE EN MOUVEMENT

Que restera-t-il dans les décennies à venir de cette culture occidentale du Voyage ? Elle s'enracinait dans une conception fataliste de la vie, dans une valorisation de l'ici et maintenant, dans l'érection de l'ingéniosité comme talent essentiel de ceux qui survivent, dans la solidarité familiale, dans la défiance à l'égard des sédentaires et de leurs institutions - leurs polices et leur école -, dans une éducation précoce des enfants à l'autonomie, dans la revendication, parfois ambivalente, d'appartenance à une minorité ostracisée porteuse de valeurs premières (la dignité, le respect de soi et des autres, la fraternité avec les membres de son groupe) et dans un parler créatif, enrichi au fil des siècles d'apports multiples empruntés aux hommes et aux contextes, un parler partiellement secret qui par-delà les lignées et les générations permettait de se reconnaître entre soi. Ainsi étaient les mercerots, ainsi les Yéniches, les Gitans voyageurs et les Quinquis. Et l'on dirait des choses très proches des Hobbos, ces nomades du rail dont Ben Reitman (1996) nous livre quelques pans de vie. Qu'en restera-t-il quand la sédentarité, le travail salarié et la scolarisation des enfants auront si profondément modifié les modes de vie, que les conditions pratiques qui avaient conduit à cette adaptation auront disparu ? Les dynamiques qui ont permis à ces groupes de survivre malgré l'adversité ont façonné la culture. Ces dynamiques seront encore à l'oeuvre dans les temps à venir pour peu que les conceptions et les talents qu'elles ont générés soient reconnus et respectés. Mais il faudra, pour cela, que l'évidente universalité de la condition d'homme se double d'un éloge indéfectible de la diversité.

Références bibliographiques

  • BADER C. (2007) Yéniches. Les derniers nomades d'Europe, L'Harmattan, Paris.
  • GARCIA PASTOR B. (2005) La educación de la infancia gitana en la ciudad de Valencia. Del barrio a la escuela, Thèse sous la direction d' Ana Giménez Adelantado, Universitat Jaume I, Castelló.
  • ELEUTERIO SANCHEZ (2004) Camina o revienta, Editorial Almuzara, Madrid. (Première édition 1973)
  • ELEUTERIO SANCHEZ (1988) Manana sere libre, Editiones de la Torre, Madrid
  • MONTACLAIR F. (2010) La figure du bohémien dans les littératures européenne, Presses Universitaires de Franche-comté, Besançon
  • MONTACLAIR A. (2010) Anthropologie de l'Errance, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon (à paraître)
  • REITMAN B, (1996), Boxcar Bertha, 10/18, Paris, (Première édition 1937)

(1) Si l'on admet que ce terme, qui n'est pas accepté comme endonyme par les groupes concernés, permet de rassembler dans la même entité les Roma et les Voyageurs européens.

(2) Conflit politique et religieux qui opposa une part importante des pays européens. Il éclate en Bohème en 1618. Il se propage aux pays du nord-ouest de l'Europe et inclut la France à partir de 1635.

(3) Voyageurs respectivement britanniques, étatsuniens, italiens et espagnols.

(4) Op. cit.

(5) Venant de branches apparentées à la famille dont il est question ici.

(6) Ces termes, issus du romani ont été, pour la plupart, inclus dans le vocabulaire par le truchement de l'argot français dans lequel ils sont intégrés depuis le début du xxe siècle.

(7) De l'allemand deutsch allemand.

(8) Brûler le fil électrique pour récupérer le cuivre.

(9) L'artisanat de l'osier n'était plus pratiqué de façon permanente que par certaines familles nucléaires apparentées. L'outil emblématique de cette activité, la serpette, restait pourtant un objet central de l'équipement des hommes.

(10) Terme franc-comtois pour désigner les balayures, par extension les déchets et par métonymie les décharges.

(11) Cette contrainte n'est pas nouvelle mais les récupérateurs souvent, du fait notamment de leur insolvabilité, s'y soustrayaient.

(12) Du romani tchor, voler.

(13) À l'exception du calcul mental, mais qui fait partie des compétences professionnelles délivrées dans le cadre familial.

(14 ) Voir l'action des Casnav.

Diversité, n°159, page 117 (09/2009)

Diversité - Une famille yéniche de l'est de la France - L'histoire et l'école