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Diversité

II.b) Scolarisation : Gitans

Scolarisation, éducation et familles d'origine gitane - Perpignan

Jean-Paul Carrère, Chef de projet politique de la ville de Perpignan

La ville de Perpignan compte une minorité importante de personnes d'origine gitane sédentarisées pour la plupart depuis plusieurs décennies et de nationalité française bien que leur nombre soit difficile à mesurer. Les estimations le plus souvent évoquées oscillent entre 4 000 et 7 000 personnes sur une population totale de 115 000 habitants. Les familles gitanes perpignanaises sont domiciliées principalement dans deux quartiers populaires de la ville : le quartier de Saint-Jacques au coeur du centre historique et le quartier du Vernet dans la banlieue nord.

La situation de la population gitane à Perpignan est marquée par deux caractéristiques majeures :

  • une forte précarité socio-économique et la dépendance aux minima sociaux ;
  • un fonctionnement communautaire très présent. Ce fonctionnement est renforcé par la précarité (vis-à-vis de laquelle il constitue une protection fragile mais réelle grâce aux solidarités élargies qu'il permet de mobiliser).

Ceci conduit à une marginalisation de la population gitane dans la société perpignanaise. Cette marginalité ne date pas d'aujourd'hui et n'est pas propre à ce lieu ; elle pèse sur les populations tsiganes en général. Toutefois elle est renforcée dans la société moderne, d'une part, par la remise en cause des métiers traditionnels liés à une société rurale et le développement des mécanismes d'assistance, d'autre part, par la disparition progressive de la mixité sociale et le phénomène de relégation qui affecte toutes les populations dites "en difficulté". Dans ce contexte, le difficile rapport à l'écrit, à l'institution scolaire des familles gitanes s'est progressivement dégradé depuis le début des années quatre-vingt. Ainsi à Perpignan, un mécanisme en spirale s'est installé progressivement, produit par la conjonction entre un éloignement grandissant des familles vis-à-vis des normes de plus en plus exigeantes de la réussite scolaire et par la réduction puis, au bout du compte, la quasi-disparition de la mixité sociale dans les établissements du cycle élémentaire, un phénomène alimentant l'autre et inversement.

Des tentatives répétées ont été faites pour inverser le courant, ou au moins pour stabiliser la situation. Ces tentatives ont oscillé entre l'adaptation de la règle et du contenu (prise en compte des spécificités "culturelles" de la population) et le rappel à la loi accompagné de l'application des sanctions réglementaires (retour sur les règles républicaines applicables à tous). Ces tentatives n'ont jamais permis de déboucher sur des effets concrets sinon ceux d'éloigner encore plus les familles et de décourager les équipes éducatives. Au bout du compte, dès le milieu des années quatre-vingt-dix, le constat pouvait être fait de la réalité d'écoles maternelles et élémentaires "communautaires" dans les deux quartiers de Saint-Jacques et du Vernet, ainsi que pour le secondaire, de la marginalisation, dans des dispositifs spécifiques, des enfants gitans dans les collèges correspondants. Par ailleurs l'absentéisme chronique s'aggravait (deux tiers des enfants absents plus de 50 % du temps à l'école élémentaire de Saint-Jacques). Pourtant, dès le début des années quatre-vingt-dix, un certain nombre d'acteurs ont tenté de sortir de cette spirale de l'échec. Le point de départ a été l'interpellation de la collectivité (et notamment de la Ville) par des familles regroupées dans l'association La Cité Nouveau-Logis dans le quartier du Vernet. Ces familles, particulièrement angoissées par la montée du phénomène de toxicomanie chez les jeunes ne voyaient d'autre issue au danger qui menaçait leurs enfants que de faire appel à la contribution des payos (les non-gitans).

C'est à partir de cette première démarche que, dans le cadre de la politique de la Ville, des élus et services municipaux, des établissements scolaires et les services sociaux se sont mobilisés aux côtés de l'association. Cette mobilisation a été à l'origine de la remise en question des représentations que les agents sociaux et éducatifs, à l'image de la société locale, entretenaient vis-à-vis de la population gitane, de son inertie supposée, de son "incapacité" au changement et de son "désintérêt" vis-à-vis du destin de ses enfants. Par ailleurs cette remise en question, en dépassant les stéréotypes, a permis de mieux identifier les ressources réelles présentes au sein de la population et les dynamiques lentes mais réelles de transformation sociale qui la traversait.

LE RAPPROCHEMENT DES FAMILLES ET DE L'INSTITUTION

À partir de cette première interpellation se sont mises en place, sur site, des actions expérimentales de "préscolarisation" des enfants sur le quartier du Vernet-Nouveau-Logis puis sur celui de Saint-Jacques. Ces actions expérimentales concernaient les enfants de 3 à 5 ans et visaient leur scolarisation au moins une année en maternelle. Ces actions, portées par la direction Action éducative de la ville, se structuraient dans un cadre partenarial notamment vis-à-vis des écoles du secteur (il ne s'agissait pas de créer une école bis) et des services sociaux. L'encadrement des enfants était assuré par des équipes de personnes d'origine gitane préalablement formées (Bafa). Les liens ainsi créés à l'interface de l'institution et des familles ont été investis rapidement par les parents et les enfants ainsi que par les professionnels éducatifs ou sociaux. Un rapprochement a pu s'y opérer, producteur de changement tant au niveau des regards portés l'un sur l'autre que des pratiques. Pratiques professionnelles attentives aux représentations mutuelles et aux identités respectives, pratiques de la population qui ont conduit dans le temps à des modifications des normes communautaires. C'est ainsi que l'on est passé, dans la communauté gitane, du regard désapprobateur envers les mères qui "abandonnaient" leurs enfants entre les mains de l'école maternelle à une pratique reconnue de fréquentation de la même école. Pour autant les résultats acquis et confirmés en termes de scolarisation précoce et de fréquentation n'ont pas forcément débouché sur des progrès notables en matière d'apprentissage.

En revanche, le rapport installé dans les actions précitées entre gitans et agents sociaux ou éducatifs "payos" a permis progressivement d'ouvrir le dialogue sur le sujet plus large de l'éducation des enfants puis sur la position des mères vis-à-vis de leurs enfants, de leurs familles et de la communauté. Enfin, ce sont les pères eux-mêmes qui sont venus à l'échange et aux questions concernant leur place et leur rôle. Des consultations psychologiques impensables les premières années ont pu se mettre en place ainsi que des lieux de parole (lieux d'accueil parents-enfants) qui accompagnent l'évolution des mentalités et des comportements (non sans des périodes d'hésitations, voire de retour en arrière).

LE PLAN ÉGALITE DES CHANCES

Une question continuait toutefois à rester posée par ces "expérimentations", qui, au fil des ans, se sont installées de façon durable. C'était, au-delà du partenariat noué avec les établissements scolaires, partenariat très dépendant de la volonté des équipes et de la personnalité des directeurs et directrices, une véritable prise en compte d'un changement en profondeur des pratiques institutionnelles vis-à-vis de ces populations. L'enjeu consistait à opérer un renversement dans l'analyse de la situation faisant problème, c'est-à-dire à passer de l'analyse rassurante - le problème c'est la population - à une analyse critique : Quelle est la responsabilité de l'institution dans le problème ? À cet égard, les "événements" de mai 2005 (violences urbaines dans le quartier Saint-Jacques), qui ont fortement traumatisé la population gitane et interrogé l'action publique, ont servi d'accélérateur à une véritable prise de conscience institutionnelle. Dès le mois de juin 2005, l'État et la Ville proposaient un plan Égalité des chances dans lequel la question de la scolarisation des enfants gitans était mise au premier rang.

Une double réponse a émergé de ce plan Égalité des chances.

En premier lieu, la création d'un collectif intitulé "comité Égalité des chances" constitué d'habitants des quartiers populaires de la ville (les quartiers sensibles) de toutes origines et ayant en commun un engagement bénévole ou professionnel dans ces quartiers. Le comité, sous l'impulsion de ses membres d'origine gitane a proposé très vite de travailler sur la question du rapport entre familles gitanes et éducation et de sortir des représentations réciproques et des schémas simplistes qui prévalaient sur la question. Le moyen utilisé par le comité pour faire émerger une parole multiple rendant compte de la complexité de la question a été la réalisation d'un document vidéo de 90 minutes intitulé Regards croisés sur l'école1achevé fin 2006. La réalisation puis la diffusion de ce document sont venues conforter les postures et méthodes pratiquées dans les actions de préscolarisation et leur environnement.

Par la suite, ce document a marqué le point de départ d'une refondation locale de la question, tant du côté des familles que du côté des institutions et professionnels concernés. Dans le même temps et sur la base de cette refondation, une mobilisation remarquable de l'inspecteur d'académie, du préfet et du maire de Perpignan débouchait sur la mise en place d'un groupe de pilotage qui proposait très vite une action forte sur la toute nouvelle école La Miranda au coeur du quartier Saint-Jacques. La décision était prise de travailler à la mise en place d'un projet expérimental pluriannuel porté par une équipe stable, bénéficiant de moyens exceptionnels tant de l'Éducation nationale que de la Ville de Perpignan et de l'État (Acsé), projet devant être suivi et évalué rigoureusement. Il s'est structuré durant l'année scolaire 2006-2007 puis a pris sa véritable dimension à la rentrée 2007-2008. Il est aujourd'hui au début de sa troisième année de fonctionnement. Il a produit de remarquables résultats dans l'amélioration des rapports entre les familles et l'établissement scolaire, la fréquentation et l'assiduité des enfants et laisse entrevoir des progrès réels en termes d'apprentissage. La transformation que ce projet a induite dans les comportements des familles vis-à-vis de l'école est notable (autant de signes d'une évolution de la norme communautaire), quoique restant, bien entendu, très fragile. Pour autant, quelques questions restent ouvertes qui ont trait, d'une part, à la consolidation du projet, à sa poursuite dans le temps avec des moyens qui ne pourront pas continuer à se maintenir durablement au niveau actuel et, d'autre part, au parcours ultérieur des enfants au-delà du cycle élémentaire.

Cette brève présentation de l'"état de la question" à Perpignan, à la rentrée 2009-2010, permet de mesurer le chemin parcouru, la fragilité des acquis et les marges de progression qui restent à combler tant du côté des familles que du côté institutions et professionnels des services publics.


(1) Pour se procurer le document vidéo Regards croisés sur l'école contacter le 06 11 84 07 53.

Diversité, n°159, page 108 (09/2009)

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