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Diversité

II. Scolarisation

La non-scolarisation des enfants roms migrants

Alexia Veriter, Étudiante en Master 2 de géographie à Paris, stagiaire pour le collectif Romeurope,
Samuel Delépine, Maître de conférences en géographie sociale, université d'Angers.

Ce texte présente la méthodologie et quelques résultats d'une étude en cours sur la scolarisation ou plutôt sur la non-scolarisation d'enfants roms en France1. Commanditée par le collectif Romeurope2 et la Fondation Abbé-Pierre, son objectif est de révéler et d'analyser les causes de la non-scolarisation de nombreux enfants roms migrants.

Les acteurs associatifs des villes de France où sont présents des Roms migrants font le constat d'une scolarisation limitée, en raison de divers freins qui limitent les possibilités d'insertion pour les familles. La scolarisation est un droit quel que soit le statut de l'enfant ou de ses parents. En difficulté économique et sociale, les familles roms migrantes, par ailleurs citoyennes de l'Union européenne, présentes dans les périphéries des grandes villes françaises, devraient logiquement pouvoir assurer cette étape essentielle de la vie à leurs enfants. Les autres domaines considérés comme essentiels à savoir l'emploi, le logement et la santé font l'objet de barrières spécifiques, parfois inattendues et condamnables tant elles visent précisément cette population. Toutefois, au regard du droit, l'état de la scolarisation et les freins à celle-ci sont probablement les plus condamnables et les plus incompréhensibles. Afin d'aller au-delà du recueil de témoignages de divers acteurs ou de constats concordants, le collectif Romeurope a entrepris une étude basée sur des fondements scientifiques pour révéler l'ensemble des causes de cette non-scolarisation, pour les dénoncer, pour éventuellement recenser les "bonnes pratiques" et proposer un plan d'action pour un meilleur accès à la scolarisation pour des enfants qui y ont droit.

DE QUI PARLE-T-ON ?

Les populations qui font l'objet de l'étude Romeurope sur la scolarisation sont ici qualifiées de "Roms migrants". Ces personnes sont originaires d'Europe centrale et orientale. Elles sont tsiganes, du groupe rom, et il convient de les distinguer des autres groupes tsiganes : les Sinti, Sinti-Manùs et Kalé (Gitans), et plus encore des Gens du voyage, catégorie administrative franco-française qui refuse hypocritement l'ethnicisation alors que chacun sait qui elle représente. Cette appartenance ethnique (rom) compte du point de vue identitaire mais malheureusement elle compte surtout du point de vue des politiques publiques à l'égard de ces migrants qui sont avant tout des citoyens de l'Union européenne. Dans notre étude, les familles concernées sont très majoritairement roumaines. Dans un pays qui porte comme principe républicain de ne pas orienter ses politiques en fonction des appartenances ethniques ou religieuses, c'est bien le fait d'être rom qui constitue le frein principal pour ces familles pour l'accès à divers droits. Il s'agit d'un premier constat surprenant mais que l'ignorance généralisée rend banal. Du point de vue de l'accès à la scolarisation, l'ethnie ne devrait en rien constituer un élément important. Cela est encore plus condamnable quand la confusion règne dans la connaissance des groupes concernés. Des expulsions de terrain, préjudiciables au maintien des enfants dans une école, sont parfois commanditées au titre de l'expulsion de "Gens du voyage", ce que les personnes dont nous parlons ne sont pas.

CARACTERISTIQUES ET EVOLUTIONS DU MOUVEMENT MIGRATOIRE

Dès le début des années quatre-vingt-dix, des familles roms d'ex-Yougoslavie se sont installées en région parisienne. Rapidement des familles roumaines en demande d'asile, et parmi eux des Roms, se fixent autour des grandes métropoles occidentales et françaises en particulier. "Il convient de ne pas réduire les migrations de la troisième vague aux seules demandes d'asile", nous expliquent Marusiakova et Popov en 20083.

En effet, cette troisième migration qui a commencé dans les années soixante est discontinue. Ensuite, les mouvements ont continué dans un schéma assez classique d'insertion professionnelle dans des secteurs d'activité souffrant d'un déficit de main-d'oeuvre sur le territoire d'immigration.

Tout aussi classiquement, le retour des devises sur le territoire d'émigration a constitué et constitue encore une ressource importante non seulement pour les familles mais aussi pour l'économie locale, voire nationale.

Les migrations des Roms vers les pays d'Europe occidentale sont essentiellement motivées par des raisons économiques. Le niveau de qualification globalement bas de la minorité rom ne lui permet pas d'opter pour tel ou tel pays ou telle ou telle région en fonction de critères culturels ou affectifs. Dans ce contexte les enfants tiennent une place particulière. Pour de nombreuses familles, la migration est avant tout destinée à assurer l'avenir des enfants avec l'espoir d'une scolarisation et d'une formation facilitées. Lors des entretiens conduits pour notre étude, les points de vue des familles sur la question de la scolarisation ne se sont pas révélés homogènes. Malgré l'affirmation généralisée de la nécessité de la scolarisation, des différences assez marquées apparaissent entre des familles venues avant tout en quête de ressources et celles venues avec la scolarisation de leurs enfants comme objectif premier.

Organisé en réseau, le mouvement migratoire continue aujourd'hui, sans déplacer des millions d'individus, loin de là. Il n'est pas surprenant de constater que les Roms basés autour d'une agglomération occidentale viennent tous de la même ville ou de la même région. Ainsi, à Nantes, par exemple, la quasi-totalité des Roms présents, soit environ 350 familles mi-2009, vient du département de Mehedin, au sud de la Roumanie, et plus particulièrement de la ville de Turnu-Severin.

À ce modèle migratoire peu surprenant malgré quelques caractéristiques propres s'ajoutent des formes nouvelles et récentes. Il semble en effet aujourd'hui, et malgré de fortes contraintes locales, qu'une partie des Roms migrants n'envisagent plus l'activité transfrontalière comme mode de ressource ou comme mode de vie. Auparavant marginal, le projet d'installation définitive dans le pays d'accueil est aujourd'hui envisagé par de nombreuses familles et notamment par celles dont l'objectif premier est la scolarisation.

LA SITUATION DIFFICILE DES ROMS MIGRANTS

La situation des Roms migrants en France est particulièrement difficile sauf quelques très rares exceptions. Ils vivent en majorité dans des bidonvilles autour de grandes agglomérations. Ils sont régulièrement expulsés de terrains illégaux, ce qui entraîne une mobilité contrainte et répétée autour des pôles urbains4. Ceci ne facilite pas l'insertion, notamment pour les enfants scolarisés qui doivent changer d'établissement plusieurs fois par an. Ils sont dépendants des politiques locales qui au mieux aménagent des terrains conventionnés en sélectionnant des familles prioritaires ayant droit par la même occasion à quelques avantages sociaux. Certaines collectivités doivent faire face à un nombre important de Roms migrants et manquent souvent de solutions. Elles craignent que le flux ne s'intensifie en cas de prise en charge et préfèrent alors la solution de la sélection. Les freins sont alors levés pour quelques familles et les autres sont livrées à elles-mêmes.

La méfiance des riverains est importante face à cette population souvent accusée, dans les pays émetteurs de donner une mauvaise image. En Italie, des faits de xénophobie particulièrement graves ont eu lieu et le fichage des Roms migrants a été instauré. En France, la population rom, pourtant européenne, constitue une cible de choix pour la politique d'expulsion de clandestins. Malgré ces difficultés, le mouvement migratoire perdure car il s'avère souvent, au prix d'une vie particulièrement difficile, économiquement plus rentable que la vie dans le pays d'origine.

LES OBSTACLES A LA SCOLARISATION

Partant de l'hypothèse que les familles roms migrantes n'ont pas les moyens de répondre à l'obligation scolaire seule et qu'elles sont confrontées à de nombreux obstacles externes et matériels auxquels peu de solutions sont apportées, nous avons choisi d'adopter une approche plus factuelle que culturelle. Nous ne saurions reprendre à notre compte les déviances de l'ethnicisation que nous avons dénoncées auparavant. S'intéresser prioritairement aux contraintes externes et matérielles qui font obstacle à la scolarisation nous distingue d'autres études réalisées sur la scolarisation des enfants roms, qui font plutôt référence au rapport des familles à l'école et à la scolarisation, ainsi qu'aux solutions envisageables pour améliorer ce rapport. On ne peut bien sûr pas se dispenser d'un regard sur les familles et sur leurs perceptions de l'institution scolaire, mais il ne s'agit pas du centre de notre étude. Nous nous distinguons également de l'approche des acteurs institutionnels qui posent plus volontiers des caractéristiques ethniques au centre de leurs explications. Il est important de noter par ailleurs qu'il existe quant à notre approche une réelle demande d'informations, exprimée par les différents acteurs rencontrés tout au long de l'enquête.

Cinq sites qui présentent des différences du point de vue de l'accueil et de la scolarisation des enfants roms ont été choisis : Lyon, Nantes, Marseille, Montreuil (93), et Massy (91). Un panel d'acteurs impliqués de différentes manières dans la scolarisation des enfants roms a été défini et choisi pour mener des entretiens. Ces derniers constituent le support principal de la recherche.

Les acteurs associatifs connaissent le terrain et sont des interlocuteurs privilégiés pour commencer une enquête sur un site donné. Ils permettent la mise en relation avec les familles et avec la plupart des autres acteurs que sont les directeurs d'établissement, les enseignants, les coordonnateurs Casnav et les inspecteurs académiques pour l'institution scolaire ; les services de scolarité ou services sociaux municipaux pour l'institution municipale et, évidemment, les familles roms elles-mêmes. L'enjeu est de pouvoir interroger l'ensemble de ces acteurs afin de recueillir leurs points de vue pour les confronter dans une méthodologie qui rappelle celle du diagnostic partagé en sciences sociales.

Mener une recherche en collaboration avec les associations commanditaires présente des avantages certains. Tout d'abord ces associations s'impliquent en amont de l'étude et participent plus que le simple mot "commanditaire" ne le laisse supposer. Les retours d'enquête sur les terrains représentent un précieux recueil d'informations pour élargir leur champ de connaissance sur les sites sur lesquels interviennent les associations de leur réseau. C'est également un moyen pour elles de se faire connaître et de se positionner en tant que référent auprès d'autres acteurs. Ensuite, pour le chercheur, l'accès à une connaissance préalable des terrains d'étude le dispense d'une partie du travail de pré-enquête (pour la sélection des terrains, connaissance des acteurs qui interviennent dessus, leurs prises de position, historique des terrains, situation, équipements). Les prises de contact avec les autres acteurs sont largement facilitées. Sur le terrain, le chercheur qui intervient au nom de telle ou telle association est reçu en confiance par les familles. Auprès des institutionnels, le caractère scientifique de l'étude confère un gage de sérieux.

UNE APPROCHE TERRITORIALE REVELATRICE DE SITUATIONS LOCALES

Les avantages cités ci-dessus trouvent leur limite lors des entretiens. Le fait de représenter des associations importantes peut constituer un frein face aux institutions. Aussi, de nombreuses familles roms sont vigilantes face à de nouveaux interlocuteurs. Leur situation étant extrêmement précaire et l'expulsion possible à tout moment, il n'est pas évident de recevoir des informations dont la divulgation pourrait, selon les familles, leur porter préjudice. L'approche territoriale (c'est-à-dire une approche qui s'intéresse aux jeux entre les différents acteurs des territoires étudiés) semble être pertinente pour rendre compte des obstacles à la scolarisation des enfants roms. Elle est en effet un outil précieux pour comprendre des situations qui impliquent tant d'acteurs divers qui interviennent sur des volets différents de la question et qui défendent leurs points de vue. Elle permet de révéler des systèmes bloqués à l'origine des différents obstacles à la scolarisation, tels qu'éloignement de l'institution scolaire, absence de transport, méconnaissance des familles par les institutions. Si un regard sur le territoire met en évidence ces carences, c'est par une volonté politique affirmée qu'elles pourront être comblées.

Toutefois, cette approche territoriale ne saurait suffire car elle permet avant tout le constat quand nous espérons aller au-delà pour proposer des solutions d'intervention à l'ensemble des acteurs concernés et notamment aux politiques. Notre démarche veut montrer que les solutions existent au niveau local pour un problème dont la prise en charge à l'échelle européenne a parfois tendance à lisser des facteurs de différenciation pourtant essentiels selon les individus et selon les lieux.


(1) L'article porte avant tout sur l'intérêt de la démarche même si quelques résultats seront présentés de façon diffuse tout au long de ce texte.

(2) Le réseau Romeurope est un collectif qui réunit des associations qui soutiennent les Roms partout en France.

(3) Voir Marusiakova, E et Popov, V. (2008). Les migrations des Roms balkaniques en Europe occidentale : mobilités passées et présentes. Revue de Balkanologie. Vol XI, n°1-2.

(4) Voir Delépine, S et Lucas, Y. (2008). Les Roms migrants en France. Ou comment faire d'une population en danger une population "dangereuse" in "Roms". Études Tsiganes.

Diversité, n°159, page 76 (09/2009)

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