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Diversité

I. Complexité du champ

"SMUMBMT" et rromani

ou Les implications, exigences et atouts d'une sociolinguistique de la complémentarité

Marcel Courthiade, Maître de conférence, INALCO

L'observation des stratégies d'adaptation des langues aux normes d'une société présentée comme modèle unique soulève un grand nombre de questions de principe, non seulement politiques, mais aussi plus académiques, comme celle de l'hégémonie traditionnelle de l'écrit sur l'oral en Europe, celle du rapport entre l'option de société (patriarcale, démocratique, religieuse, machiste, mercantile, écologique, etc.) et la langue qui l'exprime1, et enfin la question même de la notion de "péril" dans lequel se trouv(erai)ent certaines langues2.

En ce qui concerne la relation oral/écrit, bien des travaux de qualité ont été réalisés tant en linguistique qu'en sociolinguistique et en ethnologie, mais la séparation fondamentale qui existe entre oral et écrit, presque une opposition, semble encore négligée à ce jour. Certes il a été observé depuis longtemps qu'en adjoignant à son usage oral traditionnel un état écrit, toute langue doit se conformer à des contraintes nouvelles : alors qu'elle perd certains éléments extralinguistiques comme l'intonation, la gestuelle et les objets de référence présents dans le champ visuel, elle doit exprimer des idées à la fois plus complexes et plus précises, mais aussi souvent plus abstraites. D'un usage prolixe et redondant limité à des sujets familiers, elle doit passer à une expression concise et économe traitant des sujets les plus divers. Elle doit aussi construire des phrases plus longues dont les articulations doivent être plus rigoureuses ; elle doit enfin affronter l'épreuve du temps, puisque comme on le sait, verba volant, scripta manent.

À vrai dire, plus le temps passe et plus je vois de différences encore plus radicales entre ces deux sphères de l'oral et de l'écrit, autant que celles qui existent sur les plans anatomique et physiologique entre l'oeil et l'oreille, chacun avec son arrière-plan cortical lui-même bien spécifique.

Même si l'on pose classiquement une continuité entre le basilecte, souvent associé à l'oral et au colloquial, et l'acrolecte, lui-même associé au style écrit (avec le mésolecte qui les relie), la jonction semble en réalité secondaire. Tout se passe comme si l'on avait, d'un côté, l'usage oral très flexible et même approximatif des emplois quotidiens avec tous les traits qui le caractérisent et, de l'autre, presque en opposition avec lui, un usage écrit (j'ai du mal à mettre ensemble les mots "langue" et "écrite") avec toute sa rigueur (économie, rentabilité, précision, etc.), code écrit accompagné lui-même de sa propre version oral(isé)e, laquelle transpose artificiellement à l'oral ce qui caractérise l'écrit. On n'a donc pas affaire à un simple "passage à l'écrit" (souvent appelé graphisation) mais à une véritable révolution dans la langue. Pour comprendre ce phénomène, il faut partir de son mécanisme dans les langues classiques (type I), celles qui ont servi de modèle aux autres, passées plus tard à l'écrit.

GENESE DE L'ECRIT DANS LES LANGUES A TRADITION ECRITE ORIGINALE

Si l'on pose un noyau "communication oral" (symbolisé par Co sur le schéma), on a d'abord une extension au phatique oral (Po), qui est cette production informelle quotidienne abondante ne visant pas à communiquer des informations mais à maintenir le lien social et la cohésion, en "parlant pour ne rien dire". J'emploie ici le mot "phatique" pour désigner une activité qui dépasse largement les divers "allo..., n'est-ce pas..., you see... " ou autres tics de langage auxquels la tradition la réduit. En effet, le message transmis en Po n'a guère plus d'intérêt que celui de ces particules destinées à entretenir le contact entre interlocuteurs. Co et Po sont présents dans toutes les sociétés mais certaines ont au cours de l'histoire développé un registre oral très formalisé de textes spirituels, artistiques ou simplement culturels, que l'on peut noter To. C'est presque toujours ce To, et non pas Co (et surtout pas Po), qui est transcrit sous forme écrite pour donner Te, souvent assez tardivement par rapport à l'élaboration de To. On trouve ainsi les écrits grecs anciens, sanscrits, arabes, etc. Dans certains autres cas il s'est agi de comptes et d'inventaires, mais ces écrits ne représentent pas des textes suivis.

Une partie de Te sert à la transmission d'information Ce. En revanche il n'existe pas de phatique écrit "P" - sauf pathologie (cas de graphorrhée). Te repasse à l'oral sous diverses formes : le théâtre ou la récitation d'oeuvres en sont une actualisation directe (dans l'Antiquité Te dérivait de To, mais le théâtre moderne puise dans Co et Po pour composer son Te). Par ailleurs, Ce peut de même être actualisé en Co, par exemple dans les médias (informations ou enregistrement de la voix off d'un documentaire).

Ce qui, pourtant, est plus important n'est pas l'actualisation directe mais l'imitation de style. Ainsi Te peut-il inspirer une littérature de cours, discours, homélies et exposés en To', avec une valeur esthétique non négligeable, ou bien permettre la transmission d'informations utilitaires en Co', voire, dans certains cas, des conversations phatiques Po' qui ne sont que du remplissage de vide en style prétentieux par des locuteurs qui "s'écoutent parler". Au-delà du ridicule de ce commérage à ambitions littéraires, cette attitude manifeste l'hégémonie d'une certaine conception de la langue, basée sur les critères de l'écrit.

Une fois cette structure installée, on voit évoluer Te et Co+Po de manière totalement indépendante l'un de l'autre : Te développant une stylistique tout à fait autonome, tandis que Co+Po suivent une autre voie, celle de l'évolution naturelle des parlers. Ils peuvent même constituer un système si différent de celui de Te que l'intercompréhension entre les deux est fortement compromise3.

En général, pourtant, cette fracture est comblée par des formes intermédiaires, étagées selon un axe qui va du basilecte à l'acrolecte, avec le(s) mésolecte(s) intermédiaire(s) car de tout temps les locuteurs ont su tisser des liens par introduction de formes savantes dans les divers Co+Po ou "corruption" de Te sous l'influence de leur parler quotidien.

Cas des langues de culture sans tradition écrite ou passant secondairement à l'écrit

Ce qui a été dit ci-dessus vaut pour les cultures fondées depuis l'Antiquité sur l'écrit de leur langue, sans intervention ou modèle extérieur. Il y en a évidemment d'autres sans écrit, avec parfois dans leurs productions To une exigence de rigueur qui n'est pas moindre que celle des cultures dites écrites. En fait, même dans les cultures sans écrit, on n'a pas non plus vraiment continuité entre oral quotidien et oral solennel. On arrive parfois à des ruptures comme entre le qene drehu quotidien de l'île de Lifou et le qene miny cérémoniel ou entre le nengone profane de l'île voisine de Maré et le iwateno des chefs (archipel des Loyauté). Il semblerait donc que le contraste ne soit pas tant entre oral et écrit en tant que tels (contraste qu'on traduirait dans les Balkans par la relation muhabet/kitap) mais bien plutôt entre le dialogue spontané et le texte avec tout ce qu'il signifie d'élaboré - écrit ou non. L'écrit ne serait qu'une des situations dans laquelle le texte élaboré To est couché par écrit avant de retourner (parfois, mais pas toujours) à de l'oralisé - plutôt qu'à de l'oral à proprement parler - et produisant un modèle stylistique à part, coupé du dialogue spontané, même si, à terme, il s'établit entre eux des échanges puis, secondairement et progressivement, un continuum qui les relie (avec le mésolecte).

Ceci ne signifie pas que nous soyons dans tous les cas en face d'un sous-langage ; il peut en être ainsi bien entendu (situation de palanka4, limitée à Co+Po, avec toutes les implications qui y sont liées) mais ce n'est en rien une fatalité et le caractère oral peut tout aussi bien impliquer de très riches ressources culturelles, même si ces ressources ne sont pas de même nature que celles des registres Te. Ceci est possible mais en rien automatique.

Lorsque les locuteurs de telles langues étendent leur fonctionnement à la sphère écrite, la plupart du temps ils commencent par appliquer le modèle observée sur une autre langue passée avant la leur à l'écrit, souvent la langue dans laquelle ils ont reçu une éducation formelle. Il peut se trouver que leur propre langue ne dispose pas de To, en raison de l'écrasement de son usage dans la sphère publique par la langue dominante locale, et qu'elle soit limitée dans la pratique à Co et Po. Dans ce cas, la création d'un Te peut se fonder par exemple sur l'image de ce que pourrait donner une traduction de la Bible, comme c'est le plus souvent le cas, dans la langue considérée, créant ainsi de toutes pièces un registre entièrement nouveau, appelé à exprimer selon les lieux et les époques des messages bibliques, communistes ou des droits de l'homme - des messages en tout état de cause d'origine exogène. Ceci donne un résultat fort éloigné de la pratique quotidienne des locuteurs, qui est un prétexte fréquent de rejet. Lorsque l'influence externe est une simple inspiration, on peut arriver à une forme de langue soutenue acceptable et acceptée, surtout si la société dispose de moyens de diffuser la norme ainsi constituée (il est en effet exceptionnel de nos jours qu'une norme purement orale soit élaborée et diffusée ; c'est l'écrit qui joue ce rôle). On peut voir ainsi se former comme précédemment les mêmes trois types d'imitation orale du style Te et par conséquent - surtout avec Co' et To' (lequel vient littéralement remplacer un To manquant), une norme parlée se met en place, contenant indirectement des éléments inspirés par les modèles extérieurs.

Malgré tout, il faut être en phase avec une large volonté d'écriture, sinon la tentative est un échec, comme cela a été le cas pour le gaulois : certes les locuteurs disposaient des lettres grecques, mais en raison d'une véritable opposition à la pratique écrite, les textes gaulois écrits se limitent à quelques fragments de Co (alors qu'un To existait - maintenant perdu). De nos jours, le risque est bien moindre en raison de la généralisation de l'écriture, par là même en partie démystifiée. Dans la pratique, les situations sont le plus souvent intermédiaires entre le type I et le type II exposés ci-dessus, avec des variations liées au poids des modèles environnants (latin, langues majoritaires, langues de missions et de colonies, etc.). En outre il peut y avoir des refontes de la graphisation à partir du moment où les évolutions divergentes de Co+Po et de Te se sont éloignées au point de rendre nécessaire un nouveau Te2, fondé dans ce cas davantage sur un compromis entre l'ancien Te et le nouveau Co que sur un nouveau Te. Certaines situations sont/ont été particulièrement complexes, comme celles du grec moderne, de l'arabe dialectal, de l'irlandais, de l'occitan, etc.

Conséquences pratiques

Il résulte de ces observations que de nos jours, dans les cultures qui ont intégré l'écrit dans leurs fondements, l'oral soutenu n'est plus autonome et qu'il procède de l'écrit, d'où les confusions entre l'axe oral-écrit et l'axe colloquial-soutenu. Les différences ne sont donc pas limitées à celles énumérées au début de cet article mais elles touchent aussi bien d'autres points :

  • L'âge de l'utilisateur est déterminant car les registres oraux simples sont acquis dans la prime enfance, de manière spontanée, par "simple exposition", avec une progression en complexité selon l'axe basilecte-acrolecte au fur et à mesure de la maturité, alors que les registres écrits sont acquis plus tard de manière indépendante, par intervention didactique volontariste.
  • Les registres oraux simples peuvent imprégner facilement la personnalité de l'enfant et constituer ce "multilinguisme conçu comme fondateur de l'identité" (de Pury, 2001, p. 84), pouvant englober selon nos observations jusqu'à une demi-douzaine de langues (ce serait un maximum pour assurer une bonne compétence dans chaque langue).
  • Dans les sociétés européennes actuelles, il est plus difficile de faire suivre un nombre égal de registres écrits dans l'enseignement. Cela devrait être théoriquement possible, moyennant l'élaboration d'une didactique spécifique. Le seul patrimoine oral est pourtant en lui-même d'une importance majeure, tant en termes de vision multiple du monde que de sentiment de solidarité avec d'autres groupes humains, ou même en simples termes pratiques.
  • La compréhension d'un parler divergent de celui du récepteur se réalise naturellement en communication orale, comme si un processeur de rectification était intégré à la partie du cortex correspondant à la compréhension orale, système totalement inexistant dans la compréhension de textes lus, ce qui impose que la stratégie de compréhension interdialectale à travers l'écrit soit régie en amont, lors de l'écriture du texte.
  • Les divers jeux d'alternance codique (voir bilinguisme et diglossie) et/ou de "mélanges de langue" ne sont possibles qu'à l'oral et dans une société elle-même multilingue.
  • Il est sans doute possible de rendre l'enseignement des langues beaucoup plus efficace en dissociant l'acquisition des registres oraux simples et des registres soutenus (oraux et écrits), traitant les premiers dès le plus jeune âge par des contacts répétés (mais aussi canalisés pour assurer une efficacité optimale) en milieux multilingues, sans présager de la suite écrite, comme une acquisition indépendante à revaloriser en tant que telle. Pour cela il faut d'abord déconstruire le modèle imposé par les sociétés occidentales, modèle de langue unique, essentiellement administrative (Amtsprache) et prétendue homogène, ombre linguistique de l'unicité de l'État nation.
  • Il faut surtout éviter d'enseigner l'écrit soutenu par l'intermédiaire de l'oral simple, ce qui est fréquent dans une perspective de "séduction" de l'apprenant mais contraire à la nature même des mécanismes d'acquisition : en plus de l'oral simple visé ci-dessus, il faut donc enseigner avec une méthode spécifique le soutenu à la fois écrit et oral. Dans ce domaine, les méthodes classiques semblent pertinentes à condition qu'elles suivent chronologiquement la période d'assimilation de l'oral simple et qu'elles distinguent bien le fonds lexical spécifique de l'oral familier du fonds de la langue soutenue, écrite et orale.
  • Il est enfin essentiel de distinguer et enseigner séparément les ressources lexicales (et parfois grammaticales) de l'oral simple (dit familier, colloquial) et des registres soutenus.
  • En ce qui concerne l'apprentissage spontané des enfants, il semble souhaitable de privilégier le bilinguisme juxtaposé (selon la terminologie canadienne : chaque langue liée à une personne de la famille ou à une situation concrète), c'est-à-dire de les reprendre en cas de mélange de langues5, ceci jusqu'à l'adolescence, époque où ils peuvent maîtriser leur jeu entre les codes. En effet, les alternances sont une transgression porteuse de contraste par rapport à la norme et une bonne acquisition préalable de celle-ci semble nécessaire pour savoir la transgresser de manière pertinente.
  • Sur le plan psychologique il est essentiel de présenter l'acquisition des langues (enfants et adultes) non comme une sorte de pénitence visant à doter un jour l'apprenant d'un outil de communication, mais comme un plaisir en soi, puisque celui-ci satisfait sa curiosité de découvrir d'autres cultures, des expressions pittoresques, un humour d'un nouveau genre - tant en style simple que soutenu.

DE LA FAMILLE AUX FORUMS EUROPEENS : LES INFLUENCES DES REGISTRES "MODERNES" SUR LE RROMANI

En ce qui concerne le rromani dans l'ensemble des langues européennes modernes, il est clairement porteur d'une vision du monde très éloignée des thèmes prédominants dans les conversations types de la société majoritaire urbaine de la moyenne bourgeoisie moderne technocratique (désormais "SMUMBMT"), à savoir les loisirs urbains, les cures de fitness, la mode, les jeux électroniques, la téléphonie mobile, les abonnements à des discothèques, les avantages des divers types de facturation, d'emprunts ou de placements, etc., en un mot toute la subculture urbaine qui a la prétention de vouloir supplanter toutes les autres formes de pensée et vision du monde. Est-ce à dire que pour traiter ces sujets, on doit passer à la langue majoritaire ? Est-ce à dire également que ces thèmes doivent s'imposer à la population du globe en entier ? Est-ce possible ? Est-ce souhaitable ? On est en réalité face à un triple problème :

Rapport de la langue au type de société exprimé

Les instituteurs malgaches se plaignent des manuels de français qui consacrent leurs pages à des salles de bain de chez Muterlin & Cie ou autres formes de vie aux antipodes de leur quotidien. De manière un peu semblable à ces manuels ethnocentriques, diverses organisations demandent de traduire en rromani et publier des imagiers qui ne reflètent qu'un modèle bien défini de société : celle de la consommation moderne. Or, il est souvent très difficile de forger en temps réel une terminologie correspondant à ces exigences. Il suffit de faire le tour d'un supermarché pour constater la richesse du vocabulaire désignant les articles, véritable défi à la traduction. En outre, la durée de vie de ce vocabulaire est souvent brève : qui n'a en tête telle marchandise courante il y a dix ou vingt ans, et disparue de nos jours ? Dans le cas des manuels pour Malgaches, c'est d'apprendre le français qu'il s'agit, c'est-à-dire une autre langue et un autre monde ; dans notre cas, le but serait paradoxalement d'affirmer le rromani comme langue et donc culture... à travers la traduction mot à mot des réalités de la société SMUMBMT. Il est sans doute important de disposer de cette terminologie bourgeoise technocratique en rromani, mais on peut s'interroger sur l'urgence, voire la priorité, que bien des défenseurs de la langue donnent à ce vocabulaire relatif à des thèmes qui n'ont pas forcément vocation à être prédominants dans une culture elle-même riche d'autres références. Bien entendu, il peut être utile d'exprimer ces notions techniques et administratives en toute langue, mais en réalité les utilisateurs n'attendent pas la publication de terminologies ad hoc pour en parler et ils le font... en anglais - ou plus exactement en globish. On peut se demander par conséquent si un rromani qui se résumerait à une nomenclature (à supposer qu'elle puisse être élaborée, ce qui est loin d'être sûr) traduite de celles des langues majoritaires a une quelconque raison d'être. Certes, on objectera que "les jeunes" sont attirés par ce mode de vie, devenu, prétend la publicité, "incontournable". C'est pourtant oublier des milliers de Rroms de par le monde qui ne sont pas concernés par ce mode de vie, certes parfois par manque d'accès, mais souvent aussi par option personnelle. Doit-on les gommer de la liste des vivants ou au contraire proposer, avec une langue alternative, une vision du monde alternative qui, étant davantage tournée sur l'être et moins sur l'avoir, pour reprendre la formule de Kujtim Pacaku, correspondrait mieux à leur vision du monde ?

C'est ce qui semble constituer la véritable raison d'être du pluralisme linguistique, lequel n'est en fait que la partie visible du pluralisme de la pensée. Il est bien entendu utile de disposer d'un vocabulaire technique, administratif, scientifique et académique apte à traiter les sujets considérés, mais réduire la langue à ces terminologies, dans l'esprit utopique "d'un langage exclusivement référentiel et fonctionnel" (Slodzian) est une exagération linguicidaire.

Les activités modernes elles-mêmes, il est vrai, imposent l'accès à certaines de ces notions, puisque des traductions sont désormais diligentées dans des domaines comme la politique internationale ou la défense des droits de l'homme. Le journalisme lui-même est très exigeant en termes de vocabulaire concernant l'actualité. Pourtant on peut se demander si ces productions en rromani ont à ce jour une valeur autre que symbolique dans la mesure où le fonds autochtone ne se développe(rait) pas dans la langue du quotidien au sein des foyers. Il est en outre indispensable d'accompagner le développement des vocabulaires d'une pédagogie destinée à faire connaître le sens des termes qui circulent - élément trop oublié de la plupart de ceux qui travaillent sur la langue. En effet, ces notions sont le plus souvent encore plus étrangères que le terme lui-même et le maniement de simples signifiants sans connaissance des signifiés correspondants n'est pas un facteur d'affirmation de la langue, mais un facteur de confusion et de ridicule.

On a donc deux impératifs : d'une part, développer les ressources internes du rromani pour exprimer ces notions modernes qui sont effectivement utiles à la construction d'une vie meilleure (droit, politique, société, administration, respect des cultures, etc. - ceci dans l'esprit du rromani et de sa vision du monde, et non par une simple traduction mécanique et terme à terme des terminologies existant dans les langues majoritaires), d'autre part, fournir un minimum de terminologies modernes afin de consolider (parfois simplement de restaurer) le prestige de la langue, prestige assuré par l'aptitude à fonctionner dans des sphères influentes de la vie publique.

Cet élément est essentiel pour renforcer, voire sauver, son emploi dans les foyers - "le facteur essentiel est la volonté des locuteurs, écrit Hagège (2002, p. 250), mais cette volonté est elle-même un résultat". Pour assurer un tel prestige à la langue, il ne faut surtout pas calquer l'usage du rromani sur les usages majoritaires et il est indispensable avant tout que les deux registres (domestique quotidien de type Po+Co et usage moderne - non seulement de la vie SMUMBMT mais aussi capable d'exprimer de véritables messages culturels, ainsi que tous leurs intermédiaires) se développent en même temps. Il est également indispensable que les ressources idiomatiques du rromani dynamisent les discours qui auraient tendance à être produits dans un esprit de SMUMBMT. Nous verrons qu'une bonne synchronisation dans cette progression avec toutes les autres langues parlées sur le territoire est également essentielle afin d'assurer une atmosphère incitant à (re)valoriser le patrimoine linguistique et culturel de chacun.

Le Paradoxe du puriste-moderniste

On observe dans certaines langues minorées, notamment en rromani, un paradoxe radical, très difficile à dépasser : les militants, qui insistent le plus pour faire développer une langue rromani dite "riche et moderne" (dans leur esprit, une telle langue est calée, sinon calquée, sur l'usage majoritaire administratif et technique - notamment de SMUMBMT), sont aussi ceux qui refusent la néologie, définie par rapport à leur usage individuel : que cette néologie se réalise par l'extension de mots étrangers à leur parler (mais bien vivants dans les parlers voisins) ou par la remise en circulation d'archaïsmes, par l'emprunt à d'autres langues ou par la redéfinition de mots spécifiques, par la dérivation ou par la composition, etc. - toutes méthodes qui ont fait leurs preuves dans la modernisation des autres langues. Or, il se trouve que cette attitude paradoxale se rencontre le plus souvent chez les personnes impliquées dans la politique, en général avec une compétence en rromani nettement inférieure à la moyenne des locuteurs, et on comprend dans quelle impasse ils mettent le rromani - d'autant qu'ils ont un accès facile à la parole publique et que ce sont ces personnes que les autorités écoutent. C'est ce que dans un autre contexte Marushiakova appelle "des informations superficielles et douteuses provenant de militants et d'intellos rroms". L'exigence d'un niveau "riche et moderne" combiné à un purisme intraitable fragilise toute langue minoritaire, qui n'a aucune raison d'aligner son usage sur des pratiques étrangères à son génie. Le plus souvent elle dispose de ressources propres pour exprimer l'essentiel des nouvelles analyses mais il est évident que cela ne la dispense pas d'élargir son vocabulaire pour un certain nombre de notions concrètes nouvelles. Le blocage consécutif au paradoxe décrit ici conduit à l'abandon de la langue défendue et à l'utilisation de la langue majoritaire, y compris pour discuter des questions parfaitement exprimables en langue maternelle. C'est ce qu'Hagège (2002, p. 115) appelle "le purisme des moins compétents" et il le décrit dans le cas des locuteurs de nahuatl "qui renoncent purement et simplement à parler leur langue et passent à l'espagnol" en raison d'exigences exagérées vis-à-vis de leur langue (2002, p. 176).

En tout état de cause, le purisme, même "réussi", reste une façade, un symbole, comme le montre l'exemple du vocabulaire hongrois : dans un imagier bilingue publié récemment à Budapest, on observe que les 20 premiers mots d'agriculture sont d'origines variées (en raison de leur apparition spontanée au cours de l'histoire, sans intervention volontariste) ; si au contraire on prend les 20 premiers mots (classés par fréquence) de la page informatique, presque tous sont hongrois (car il y a eu intervention forte). Pourtant, si on prend les 20 mots suivants : plus un seul n'est hongrois...

Survol historique des tendances néologiques

Même dans le cas où est acceptée l'idée d'un travail de fond visant à développer le vocabulaire dit moderne des langues lacunaires dans ce domaine, nous nous heurtons à un très large problème lié à l'histoire même de l'évolution de ce secteur des langues dominantes servant aujourd'hui de modèles (c'est surtout l'espace européen qui est concerné ici) :

  • Il y a d'abord eu dans l'histoire une étape grammaticale : dans l'Antiquité, une partie majeure du sens était exprimée par les relations grammaticales entre lexèmes, manifestées par une flexion synthétique complexe, les termes étant rares et les mots polysémiques prédominants ; les influences entre les langues restaient limitées.
  • Survient ensuite une première étape de dérivation intense (langues européennes anciennes), inspirée par la philosophie et la prise de conscience des possibilités de cette méthode ; leur vocabulaire s'accroît à un rythme accéléré.
  • Puis a suivi une première étape idiomatique, avec spécialisation du lexique dans tel ou tel domaine précis de la vie, surtout dans les langues romanes mais aussi en germanique. Ceci a entraîné une grande richesse idiomatique, exigeant bien plus de temps pour se construire que l'étape précédente car c'est l'usage qui consolide les formes. Les influences entre les langues étaient possibles, lentement, tout au long de cette élaboration ; ces échanges d'idiomatismes se manifestaient notamment dans les "unions" ou autres "ligues" (Sprachbünde).
  • Survient ensuite une deuxième étape de dérivation intense, fondée sur les aspirations de la logique, du positiviste, des terminologies. Le modèle s'est développé rapidement et a été transféré très vite d'une langue à l'autre en Europe. On observe parfois des dérivations mécaniques qui vont imposer des sémantismes nouveaux.
  • Or nous entrons de nos jours dans une nouvelle étape idiomatique, hyper-accélérée cette fois : l'évolution de l'anglais international des textes technocratiques et tout particulièrement le jargon de la Banque mondiale ou des grandes ONG qui la copient, en développement éclair, est très difficile à suivre, ce qui empêche toute évolution interne parallèle des autres langues et les contraint à l'emprunt forcé ne varietur. On a pu parler pour ces néologismes de "troisième articulation", car même si leur formation est plus ou moins motivée dans leur langue d'origine (parfois au prix d'une connivence quasi confidentielle), elles donnent des entités lexicales totalement non motivées dans la langue emprunteuse, ce qui engendre une grande fragilisation de cette dernière en cas d'afflux exagéré de ces termes.

La position du rromani est très difficile, car s'il a intégré les premières étapes jusqu'à la deuxième série de dérivation, il n'est reste pas moins confronté dans l'arène internationale à l'anglais qui a doublé cette ressource d'une surabondance de lexicalisation de nouvelles expressions idiomatiques. Un seul exemple illustrera bien ce point : si power point est déjà très peu motivé en anglais (en réalité ce mot signifie "prise de courant"), il cesse de l'être en toute autre langue et le rromani a du mal à choisir entre la citation (power-point), l'emprunt (power-pointo ou poerpònto) - dans les deux cas se pose le problème de la flexion (comment former pluriel et cas oblique?) ou une formulation indépendante plus facile à intégrer (par exemple tekstoràma). Cette dernière a d'autant moins de chance d'être acceptée que les modernistes-puristes ne peuvent que la rejeter. En outre, des dizaines de telles formations seraient indispensables chaque semaine et il n'existe pas d'organe ayant l'indiscutable pouvoir d'effectuer un tel choix puis d'en diffuser le résultat avec autorité. Avec la priorité donnée à la citation, ce qui est implicitement fait dans certains forums internationaux, tout le message devient réellement incompréhensible à l'usager moyen, quelle que soit la langue : un mot bien anglais comme side-event6s'est récemment révélé opaque pour des Britanniques pourtant instruits. Que dire alors de ce qu'il peut signifier pour un Rom, acteur social de terrain ?

Ces trois problèmes sont les principaux obstacles à l'épanouissement du rromani comme un des acteurs du multilinguisme européen mais il semble qu'un grand nombre d'autres langues, y compris certaines langues officielles, y soient également confrontées, même s'il n'est pas de bon ton de souligner leurs lacunes.

LE PASSAGE AU FRANÇAIS

Constatant que le rromani de la cuisine maternelle manque de ressources et de prestige dans la société actuelle, un certain nombre de familles ont décidé le passage au français, un français approximatif bien sûr, avec une perte plus ou moins totale du rromani, perçu comme inadapté et dépassé. En réalité, le français acquis est un français de survie et il ne donne pas un accès normal à des échanges de niveau Te ou To. Récemment en quelques minutes, j'ai noté lors d'une réunion publique des expressions employées par un Français de naissance et qui n'étaient pas comprises par des participants immigrés en France depuis vingt-cinq ou trente ans : ainsi "mystère et boule de gomme", "garder un chien de sa chienne", "par l'opération du Saint-Esprit", "pour le roi de Prusse", "promesses sonnantes et trébuchantes", y compris des expressions modernes du genre "c'est une véritable usine à gaz". Même chose pour ses quatre enfants, tous adultes.

Il est possible, mais nullement certain, que la génération suivante acquière ces expressions, cela dépendra des mariages et du lieu de résidence, mais il n'y a rien d'assuré. J'ai vu un épicier, dont la famille était pourtant depuis 140 ans sur le sol français, se sentir insulté parce qu'on lui demandait de la "fécule" alors que lui disait de la "farine de patates" Même lorsque l'intéressé capte le mot, il ne capte pas forcément son histoire (histoire sociale et étymologie populaire, avec la charge affective et culturelle) et il est donc indispensable de développer des efforts pédagogiques particuliers pour qu'il acquière la valeur des connotations véhiculées par ces mots et expressions. On voit alors circuler des mots comme "bouffon", "galère", "caravelle" (mot tombé en désuétude deux fois, chaque fois pour des raisons techniques), etc. privés de leur arrière-plan historique. On rejoint ici la question des mots "occupés" et des générations d'emprunts d'origines diverses avec connotations différentes. Toute langue a besoin de synonymes, du seul fait que la synonymie n'est jamais parfaite et l'expression jamais réduite à une étiquette. À ce besoin, en français, répond le registre familier, qui hier encore était de l'argot : "bouffe", "fringues", etc. Aujourd'hui ce n'est déjà plus de l'argot (voir, ci-dessus, les problèmes posés par ce double registre dans les méthodes d'apprentissage du français pour étrangers, car cette dimension est oubliée dans la didactique du français).

La principale conséquence de ces lacunes culturelles est une certaine "surdité télévisuelle" (et l'exclusion qui l'accompagne) de ces nouveaux francophones spontanés, pour qui le discours n'est compris qu'en partie. Cette difficulté à comprendre entraîne une exagération du rôle de l'image et la réduction de leurs potentialités intellectuelles, notamment critiques, face à l'écran. Par leur masse, ces semi-locuteurs (pour reprendre l'expression d'Hagège) tendent aussi à appauvrir le français "complet" ou à le confiner dans des milieux ethniques "purs" et donc du même coup privilégiés. Ces insuffisances culturelles vraies n'ont rien à voir avec les prétendues lacunes des enfants rroms qui ne connaîtraient pas telle ou telle production commerciale occidentale7 et qui par conséquent seraient attardés dans leurs études.

Si l'on souhaite vraiment la vie des langues dites d'origine, il est donc essentiel de leur assurer un usage public de bon niveau, incluant prestige et adaptation aux différentes formes de communication, et en même temps d'organiser des passerelles entre les diverses langues coexistantes pour faire comprendre les ressources idiomatiques avec tout leur patrimoine affectif et culturel, en commençant à l'intérieur de chaque langue, sans traduction, et en stimulant les échanges entre locuteurs. C'est dans la mesure où ils comprennent que l'intraduisible démontre la richesse spécifique et irremplaçable de leur héritage, qu'ils peuvent être convaincus de le transmettre à leurs enfants. Bien entendu il est indispensable de les éduquer pour leur permettre de dépasser la perception utilitariste de leur langue, telle que nous l'a infligée le XIXe siècle. Ces échanges permettent en outre la mutualisation des ressources. Il est clair qu'il y a besoin ici d'une politique volontariste d'État de promotion de la diversité, tant pour ancrer les compétences en français soutenu - le seul qui ne puisse être appris dans la rue et qui pourtant est un bien auquel tous les citoyens ont droit - que pour encourager effectivement le développement des langues et cultures d'origine.

En fait, le rôle d'interprète des dénotations et connotations du lexique était joué dans la société traditionnelle par les entretiens métalinguistiques sur l'origine des mots (commentaires mais aussi devinettes, anecdotes, calembours), certes pas toujours exacts scientifiquement mais véhiculant une dimension symbolique importante. Un malentendu sur un mot était l'occasion de véritables exégèses. Pour ne citer qu'un exemple, les commentaires sur les noms des gadjé en rromani : dasa, xoraxaja, cibane et sur ceux des divers groupes sans territoire compact en albanais - ashkali, gabel, magjup, arixhi, etc. - permettaient de transmettre de nombreuses connaissances populaires d'histoire et d'ethnologie. Lorsqu'au contraire tout est unifié et figé, il n'y a plus de commentaires, ce qui conduit à la perte de certaines connaissances. On constate que ces entretiens métalinguistiques restent intéressants pour la population d'aujourd'hui, puisque les livres de Duneton restent des best-sellers, que Arte a dans le même ordre d'idées lancé une petite série "Karambolage", apparemment très suivie, et que "Merci professeur !" de Bernard Cerquilini sur TV5 connaît depuis longtemps un vif succès dans le monde entier.

VALEUR DE LA PERTE

Alors que le patrimoine traditionnel des expressions des langues d'origine a été perdu (elles avaient été réduites à des parlers minimaux de survie, parfois en palanka, plus souvent dans un milieu urbain de langue dominante), les nouvelles ressources en langue majoritaire n'ont été acquises que très imparfaitement, nous l'avons vu. Dans ces conditions, on aboutit en général à un nouveau frustolecte en langue d'origine, calqué sur les usages de la langue d'accueil majoritaire, mais sans expressivité ni créativité réelles. Où se situe alors l'utilisateur ? Est-ce un semilingue ? Un "trois-quarts de lingue" ? C'est en tous cas un déficient face à la plupart des situations - quoi que prétendent les égalitaristes par idéologie. N'en déplaise aux sauveurs de langues, on peut dire que dans bien des cas la perte du parler d'origine a peu d'importance dans de telles circonstances, dans la mesure où celui-ci avait été par avance réduit à un frustolecte inadapté et qu'il était devenu un spectre, une ombre.

L'essentiel est donc d'agir en amont de cette dégénérescence et du point de non-retour :

  • En encourageant par principe l'usage du parler d'origine, non seulement dans des déclarations pieuses ou des alarmes bien-pensantes à la disparition, mais par des mesures concrètes dans la vie publique et sociale, tendant à "visibiliser" toutes les langues en présence (les projections publiques gratuites de films pourraient être réalisées dans diverses langues d'origine autres que le sempiternel anglo-américain : arabe, turc, serbe, etc. avec sous-titrage en français). La médiatisation des plurilingues notoires pourrait grandement influencer l'opinion publique, par exemple dans des jeux télévisés. De même pourrait-on décerner des "diplômes" et autres distinctions du genre "citoyen ayant enrichi son pays/l'Europe de n x langues à un tel ou tel niveau" (mention langues minoritaires, ou mention langues d'États), en s'appuyant sur la grille européenne d'évaluation.
  • En alimentant lexicalement les parlers d'origine pour qu'ils y gagnent en efficacité et donc retrouvent tout leur prestige et qu'à la question "qu'est-ce que cette/ma langue m'apporte ?" le locuteur puisse répondre en étant conscient du bonheur d'évoluer dans un monde de plus que celui de la société majoritaire. C'est en quelque sorte "la vie en stéréo", mais pour cela il est indispensable avant tout qu'il prenne conscience de la valeur de toute langue et soit capable de dépasser l'idée réductrice qu'il s'agit d'un vulgaire instrument de communication pragmatique, exclusivement référentiel et fonctionnel.
  • En menant cette action en commun avec toutes les autres langues minoritaires et en insistant sur la dimension de communication émotionnelle et même simplement phatique (au sens large, voir supra) des sociétés humaines.
  • En expliquant que la "précision" n'est pas toujours un atout absolu, que cette idée a été imposée par les rationalistes et autres positivistes qui ont structuré l'école de la République, alors que dans la vie on a souvent besoin de ressources floues pour s'exprimer de manière plus évocatrice et subtile, pas seulement de termes rigoureux donnant à la langue - et donc à la pensée - une rigidité mécanique.

Pour la langue majoritaire (ici le français) :

En élaborant des stratégies visant à une meilleure acquisition du patrimoine idiomatique du français sous toutes ses formes, en parallèle avec le maintien des autres langues - en axant ces stratégies sur la promotion de la variété des manières de penser et s'exprimer, davantage que sur la simple abondance arithmétique du lexique.

Pour le rromani :

En démontrant l'articulation logique des diverses variétés du rromani en un tout, par l'école et les médias, par exemple de la manière décrite par Rézmuves (2005, p. 126 sq.), manière qui permet de maintenir le patrimoine des spécificités tout en entreprenant un processus de capitalisation des ressources des diverses variétés. Il est fondamental de comprendre que la convergence doit être additive, sur la base des quatre dialectes du rromani, et non soustractive sur la base de chaque idiolecte isolément. En effet, les "dialectes" ne sont pas des pièces de puzzle ou de mosaïque juxtaposées, comme une représentation strictement géographique des usages (qui a remplacé la vision linguistique) l'a trop longtemps fait croire, mais une vaste structure linguistique sans discontinuité avec une logique intérieure rigoureuse. C'est ainsi que chaque Rom pourra devenir un lettré dans sa langue, c'est-à-dire à l'aise dans un grand nombre de variétés du rromani - même si cette idée est combattue par les racistes qui refusent l'idée même de Rom lettré en rromani. Or, il y a un pays où cela se passe, c'est la Roumanie où depuis quinze ans le rromani est reconnu à égalité avec les autres langues minoritaires et où 26 000 élèves par an suivent un enseignement en rromani.

ESSAI DE CONCLUSION

Un travail de fond semble indispensable pour éradiquer la notion de compétitivité des langues. Proposer une sociolinguistique de la complémentarité assignant des rôles complémentaires et donc non conflictuels et non compétitifs à chaque variété du répertoire linguistique, peut sembler un simple repli stratégique, qui serait à terme recul tout court, une dangereuse concession sans avancée aux langues dominantes, mais il semble peu probable que le schéma de guerre des langues de son côté conduise à une coexistence harmonieuse, car c'est le contraire qu'a montré l'expérience accumulée jusqu'à aujourd'hui.

En France particulièrement il faut éradiquer la honte de parler une langue différente du français en public, ce qui doit se faire par de vastes campagnes d'encouragement, comme les campagnes contre le tabac ou la violence routière - s'il y a vraiment volonté de promouvoir la richesse linguistique du pays. Il faut aussi distinguer, d'une part, l'identité française, qui est une option non ethnique pour un type de société fondée sur le refus des privilèges et de l'oppression, sur l'équilibre entre les droits et les devoirs du citoyen en termes de démocratie et de libertés fondamentales, sur la laïcité et les valeurs phares apparentées et ,d'autre, part les identités linguistiques et culturelles qui peuvent ou non correspondre avec cette identité française (le Québec, la Belgique et la Suisse francophones ne relèvent pas de cette approche alors qu'elles participent de la culture d'oïl. Inversement il existe une "Délégation à la langue française et aux langues de France" qui est au service de plusieurs langues, pas seulement du français, parlées par des citoyens de langues d'origines diverses mais qui implicitement ont souscrit au pacte historique commun rejetant les privilèges et le principe d'exploitation).

Un multilinguisme cohérent peut être assuré tout d'abord à l'intérieur d'une même langue, en jouant avec les stratégies d'intercompréhension et de capitalisation des variétés (d'abord au sein d'un même groupe, puis d'un même superdialecte, enfin aux niveaux européen et diachronique pour le rromani) ; ceci est à la fois possible et indispensable, à condition de recourir aux bonnes stratégies.

On sort ainsi du spectre de la dialectalisation, levé par les observateurs extérieurs8 qui ne conçoivent pas le rromani comme un tout dont les diverses variétés sont articulées de manière flexible et logique entre elles, un peu comme les variantes d'espagnol à travers le monde. Gérer ces diverses variétés comme des entités distinctes - des "langues" à part, est non seulement absurde et négationniste mais même impossible d'un point de vue pratique : je disais à quelqu'un hier que je venais de terminer un article historique sur les Saintes (Maries de la Mer) et il m'a répondu que j'aurais dû le faire dans les principaux dialectes... alors que la nature même du texte (une analyse historique) rend la spécificité dialectale non pertinente - à la différence des belles-lettres où cette spécificité, porteuse d'émotions, joue un rôle capital. Cette articulation entre variétés doit ensuite se développer en complémentarité entre les diverses langues tout en favorisant en toutes circonstances le développement de la palette la plus large possible des usages pour chacune d'elles, de telle sorte que le locuteur ne soit pas piégé dans une pénurie de ressources expressives. Ceci permet de passer de la diglossie contextuelle (choix du code imposé par le sujet traité, qui conduit à l'extinction d'un des registres) à la diglossie stylistique qui est une liberté pour le locuteur. Bien sûr la distinction est souvent subtile, comme dans tout ce qui est humain, mais on doit ainsi arriver à évoluer entre Charybde et Scylla, qui sont d'une part une diglossie de conflit le plus souvent linguicide et de l'autre un bilinguisme mécaniquement imposé par un cadre légal, tout aussi linguicide.

Une langue ne meurt pas seulement faute de locuteurs. Chaque perte d'une catégorie spécifique représente un pas funeste vers sa disparition. Certes des catégories nouvelles peuvent être intégrées, mais en général elles conduisent à imiter les langues majoritaires et, se vidant de son contenu spécifique qui fait la diversité de pensée, la langue devient une ombre des modèles dominants, qu'elle ne rattrape jamais : perdant ses richesses sans vraiment en gagner d'autres, elle finit par inciter ses locuteurs insatisfaits à en abandonner l'usage. Il est alors trop tard pour intervenir : ce n'est pas le spectre exsangue des "langues en danger" qu'il faut perfuser, ce sont les catégories et leur sémantisme qu'il faut défendre bien avant, en encourageant non seulement le pluralisme linguistique public, mais aussi - et surtout - le pluralisme des regards sur le monde. Y parvenir "c'est défendre notre vie", pour reprendre l'expression de Claude Hagège.

Il est ensuite indispensable d'avoir une mobilisation conjointe de tous les locuteurs des diverses langues en interaction pour faire changer la perception des langues dites minorées, conditio sine qua non de leur survie, sans doute sous des formes originales et aujourd'hui imprévisibles. Pour la promotion de chacune des langues de France, il faut passer à un niveau supérieur et plus abstrait, à savoir le principe même de la diversité linguistique. De même, pour la promotion du français, il sera nécessaire de passer à un niveau plus élevé qui est la promotion de la diversité d'expression et de penser comme valeur en soi à l'échelle planétaire.

Toute une industrie peut être montée sur ce sujet en termes de distraction, d'apprentissage, d'identité sauvegardée ou retrouvée, de culture et autres car il y a dans ce domaine un fort investissement émotionnel, bridé par le discours dominant, et qui pourrait être objet d'activités multiples, avec cependant un risque évident de récupération mercantile. Une politique adaptée, notamment en termes de concurrence par des pourvoyeurs gratuits de sources diverses, pourrait maintenir les profits des entreprises dans des limites décentes et fournir une occupation de haute qualité mais à prix raisonnable à des milliers de personnes, en particulier des jeunes, qui ainsi développeraient leur humanité (par exemple par des activités culturelles dans les milieux défavorisés, lesquels gagneraient ainsi sur plusieurs plans à la fois). Ces enjeux étant liés aux identités elles-mêmes des locuteurs, lesquels se sentent habituellement identitaires et/ou solidaires de plusieurs variétés, une politique raisonnée dans ce domaine peut contribuer efficacement à combattre les perceptions cloisonnées d'identités ethniques et donc dynamiser au niveau de la population l'intégration de chacun à sa société et à l'Europe en tant que partenaire à part entière en interaction avec les autres. Les relations humaines sont ainsi favorisées car le maintien en forme exige un rafraîchissement permanent des usages (contacts, échanges, mises à jour, humour, allusions, références, etc.). La ressource est sans fin, car le plaisir est dans la route et non dans le but, il est dans l'acquisition et non dans l'acquis, l'inverse serait à nouveau une vision utilitariste et réductrice.

Les locuteurs de base de langues minoritaires continuent à les parler souvent par inertie, sans être conscients du patrimoine qu'ils transmettent et de ces locuteurs naissent deux types d'héritiers : ceux pour qui la langue s'est tellement étiolée qu'ils ne voient pas (à tort ou à raison) à quoi elle "leur sert", et ceux qui sont conscients de sa valeur et donc vont la cultiver de manière volontariste - comme n'importe quel héritage. C'est le cas de bien des maisons, soit en ruines, soit amoureusement restaurées. L'usage volontariste des langues minoritaires peut être de la farlabica19ou bien au contraire représenter l'excellence d'une élite - ce sera peut-être la tendance dans l'avenir et il est difficile de savoir si l'on doit s'en réjouir ou le déplorer. En aucun cas il ne s'agit de communautarisme ; au contraire, en développant et mutualisant les patrimoines, on désamorce les replis et inversement en les écrasant par la violence, on encourage des réactions de désespoir et de violence. En effet, il s'agit ici de valoriser un héritage qui est propriété de toute la société, mais qui se trouve porté plutôt par telle ou telle famille. De même que la musique ou les autres arts, la connaissance scientifique ou certains savoir-faire artisanaux sont un bien commun à partager tout en étant portés principalement par des groupes spécifiques, de même le patrimoine linguistique est-il un bien commun à l'humanité, mais porté principalement par des groupes spécifiques, à savoir les locuteurs natifs. De même que les parents s'efforcent de transmettre à leurs enfants les biens (tangibles et non tangibles) dont ils ont hérités, de même devrait-on s'attendre à ce qu'ils transmettent leur langue maternelle. Encore faut-il pour cela que celle-ci soit perçue comme un bien, un héritage, un patrimoine. En tout état de cause, langues et cultures s'interpénètrent et peuvent se cumuler dans l'identité de chaque individu, réduisant les risques de communautarisme lorsqu'il y a valorisation et échange - au contraire des religions qui elles sont exclusives et d'autant plus communautaristes qu'elles gagnent du pouvoir et/ou se radicalisent, puisque l'interpénétration et le cumul sont par définition impossibles dans leur domaine. Inversement la possession de plusieurs langues et cultures, à la fois de divers degrés d'achèvement et à divers degrés de compétence, peut être exprimée par l'expression de Cioran "habiter une langue", car passer de l'une à l'autre est en tout point semblable au passage d'une maison que l'on habite à une autre : elles diffèrent en commodité, taille, situation et autres traits (appartement, villa, cabane au Canada, roulotte...), mais toutes ont des points communs structurels nécessaires au fonctionnement quotidien, tout comme les langues que l'on "habite".

Le globish est la conséquence logique de décennies de matraquage d'un mauvais anglais un peu partout par le monde, privilégiant l'extensif au qualitatif et entraînant, à dessein ou non, la réduction de l'étendue de la pensée : dans l'optique de Cioran ce serait un mobile home ou plutôt un HLM supplantant toute autre forme de maison - la réduction au globish est peut-être d'ailleurs un préfiguration de ce qui nous attend dans l'habitat. Dans ces conditions, le français se doit d'entamer des stratégies intérieures inverses d'affirmation de ses idiomatismes et autres ressources culturelles singulières pour tous ses locuteurs, sans laisser aucun "semilingue" sur le bord de la route, et par le biais des bilingues passer à une plus large diffusion, mouvement qui ne peut se faire de nos jours efficacement que par la promotion de la diversité des visions du monde qu'exprime la diversité linguistique. Mais il ne pourra réussir ce défi que dans le cadre plus vaste de la promotion de cette diversité par des mesures concrètes et tangibles.

Références bibliographiques

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  • AMERINDIA n° 22 (1997), Duna Troiani (dir.) Traducción y alteridad lingüística. Nancy.
  • COURTHIADE, M. (2009) : Morri angluni rromane chibaqi evroputni lavustik (Mon premier dictionnaire européen de la langue rromani - dict. rromani, hongrois, anglais, français etc.), Budapest, Cigány Ház.
  • FISHMAN J. A. (1989). "Status Planning For Endangered languages", Language Reform / La réforme des langues. Vol. IV. Hamburg, Buske Verlag.
  • HAGEGE Cl. (2002) Halte à la mort des langues, Paris, Odile Jacob.
  • KERTÉSZ L. et al. (2003). Képes spanyol-magyar szótar, Budapest, Szultán Kiadó.
  • KOSZTOLÁNYI D. (1996) L'étranger et la mort, Paris, In Fine.
  • PACAKU, Kujtim (2009) : Les oiseaux du ciel - poèmes d'hiver, Paris, L'Harmattan.
  • REZM?UVES M. (2005) : "Harmonisation des publications didactiques en langue rom", Études tsiganes, n° 22, pp. 126-131.

(1) En effet, les locuteurs traiteront en priorité de sujets différents selon le type de société, passant parfois totalement sous silence des thèmes qui dans d'autres sociétés peuvent être essentiels.

(2) Il existe sur ce sujet devenu à la mode une abondante littérature, plus souvent superficielle que convaincante - ou ne serait-ce que constructive : Unesco Red Book, fondation Sorosoro, Endangered Languages Foundation, Summer Institute of Linguistics, etc.

(3) Cas de la formation d'une variante "vulgaire" de la langue de base : c'est ce qui s'est passé avec les nombreux "vulgaires" issus du latin et qui ont donné les langues romanes.

(4) La palanka, terme pris aux sociologues yougoslaves, est un espace, souvent rural et isolé mais pas nécessairement, où la communication est si réduite que pratiquement tout énoncé est prévisible ou prévu - avec les conséquences que l'on imagine sur l'élaboration de l'énoncé lui-même par le locuteur. La palanka est en outre caractérisée par un système qui désamorce tout velléité que porterait un de ses habitants à sortir de cet enfermement.

(5) On sait que l'enfant bilingue teste d'abord toute nouvelle ressource (particule, morphème, flexion, structure) dans l'ensemble des langues qu'il acquiert avant d'en limiter l'extension à la langue adéquate ; il ne s'agit donc pas de danger de "mélanger les langues", comme le croient souvent les familles, mais d'une stratégie d'identification et de répartition des formes, dans laquelle l'intervention des adultes qui reprennent les fautes joue un rôle essentiel (à encourager).

(6) Activité culturelle ou politique organisée en marge d'une conférence internationale, souvent dans des salles de petite taille du bâtiment où a lieu la dite conférence.

(7) Comme exemple de lacune (qui ne me semble pas pertinente le moins du monde), A. Spire citait dans un débat le fait que les enfants rroms ne connaîtraient pas Peter Pan (il pensait visiblement au dessin animé et pas même au personnage de J. M. Barrie), alors que lui-même sans doute ignore tout des personnages de contes rroms.

(8) Dans les parlers populaires notamment des Balkans, le mot "dialecte" dignifie simplement "accent", d'où une grande confusion chez les observateurs étrangers plus habitués aux parlers livresques théoriques qu'à la pratique populaire.

(9) Terme occitan désignant les efforts artificiels et vains de certains "sauvetages" de langues.

Diversité, n°159, page 35 (09/2009)

Diversité - "SMUMBMT" et rromani