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Diversité

I. Complexité du champ

Une histoire des Roms en Europe de l'Est

Alain Reyniers, Professeur à l'UCL et directeur de la revue Études Tsiganes Paris

Les Roms forment en Europe une population estimée entre huit et douze millions d'habitants. La majorité d'entre eux est implantée en Europe centrale et dans les Balkans. Dans ces régions, les Roms sont bien plus nombreux que les Tsiganes et autres Gens du voyage d'Occident. Même s'il n'existe pas de recensements précis, des ordres de grandeur peuvent être proposés. En Roumanie, le dernier recensement de la population décompte un peu plus de cinq cent mille Roms. Mais certaines évaluations portent sur deux millions et demi de personnes, soit à peu près le dixième de la population de l'État roumain. Les Roms seraient environ 800 000 en Hongrie, un million en Bulgarie et autant dans l'espace de l'ex-Yougoslavie, 500 000 en Russie, en Turquie, en Slovaquie et en République tchèque.

Les ancêtres des Roms sont originaires du nord de l'Inde. Ils arrivèrent dans l'empire byzantin au Xe ou au XIIIe siècle de notre ère. Pour autant qu'on puisse le savoir, ils possédaient des atouts non négligeables pour s'insérer dans les régions où ils allaient peu à peu s'installer. Sans velléité de conquêtes, ils se présentaient comme artisans, artistes et commerçants ambulants, travailleurs indépendants maîtres de leur temps de travail, soucieux d'une rentabilité économique rapide plutôt liée à un effort ponctuel, développant une polyvalence suffisante pour s'adapter aux demandes et aux besoins d'une clientèle dispersée. Sans doute, leur manière de travailler, apparaissait-elle ambiguë aux yeux d'un grand nombre d'Européens. Leur prospection quotidienne, placée sous le signe de la chance et tout empreinte d'une sollicitation spontanée, tenace et optimiste des populations visitées, les éloignait des communautés paysannes attachées à un travail de longue haleine, rythmé par le jeu des saisons et le souci de se constituer un patrimoine. Malgré tout, et quelles qu'aient pu être les inévitables frictions entre gens de milieux différents, nomades et paysans pouvaient avoir besoin l'un de l'autre, les premiers offrant des outils, des paniers, des soins vétérinaires, la musique ou une force temporaire de travail aux seconds en échange de nourriture ou d'autres biens.

Longtemps, les Roms ont pu vivre de leurs activités économiques, notamment comme itinérants, mais également comme sédentaires, là où des débouchés locaux leur étaient assurés. Les exemples d'une telle insertion sont nombreux, notamment dans l'empire ottoman et en Europe centrale où ils contribuèrent aux efforts de guerre des peuples locaux. Pourtant, le choc culturel engendré par l'apparition de ces familles de maquignons, de saltimbanques, de musiciens et autres diseurs de bonne aventure allait favoriser l'éclosion de nombreux stéréotypes qui devaient peu à peu entretenir un climat d'exclusion. D'abord, et pour longtemps, partenaires des populations européennes, les Roms seront partout exclus du champ de la décision politique et pensés au mieux comme populations auxiliaires à dominer, au pire comme trouble-fête à écarter. Malgré tout, ils vont chercher à s'adapter, parfois en jouant de l'inertie ou en faisant état de capacités professionnelles étonnantes, plus souvent en courbant l'échine et en s'engageant dans les interstices laissés libres ou désignés par la société environnante.

Peu à peu, et si tant est qu'ils ne l'aient pas déjà fait en Asie, les Roms vont se diversifier. Les uns conserveront l'état d'esprit de travailleurs indépendants, farouches défenseurs d'une identité collective forte. Les autres vont davantage perdre leur mobilité, voire parfois aussi leur autonomie, et ils se retrouveront au bas de l'échelle sociale, petites mains souvent résignées des seigneurs, des paysans et des citadins. Certains vont se replier sur eux-mêmes en vivotant au coup par coup à la périphérie des sociétés établies, d'autres vont poursuivre un cheminement séparé en maîtrisant, autant que faire se peut, les moments de contact avec les gadjé (les paysans, ceux qui sont attachés à la terre). Dans ce processus, certains traits collectifs des Roms, tels la propension à se garder du monde extérieur, la tendance à choisir les conjoints dans le seul milieu d'origine, le fatalisme face aux événements, vont être accentués et, en tout cas, vont jouer sur la séparation avec les autres collectivités. L'éducation des enfants va souvent se maintenir dans la méfiance des gadjé, toute tournée vers l'imitation des parents et l'exploration pratique de l'environnement.

Une implantation plus durable apparaîtra progressivement en divers endroits, notamment aux confins de l'empire des Habsbourg et de l'empire ottoman, dans une zone frontalière longtemps mouvante, qui s'étend de la Croatie à l'Ukraine. Là, les Roms trouvent des possibilités de travail qui les intègrent dans une société dont la classe dominante se montre favorable à leur égard. Ils contribuent aux travaux de fortification et de construction mais aussi à la fabrication et à l'entretien des armes. Certains s'intègrent à la paysannerie. Des familles de forgerons et de musiciens roms reçoivent l'autorisation de s'établir dans plusieurs villes des territoires hongrois et slovaques. À l'instigation des souverains hongrois puis autrichiens, un nombre important de Roms s'implantent en Transylvanie. Des privilèges sont octroyés aux laveurs d'or qui vivent sur le versant nord des Carpates méridionales. L'esclavage qui touche les Roms depuis le milieu du XIVe siècle dans les principautés de Moldavie et de Valachie contribue également à la fixation massive de leurs familles dans la région, mais aussi à sa périphérie où fuient ceux qui cherchent à échapper à leur condition servile.

Des mesures assimilationnistes et paternalistes sont prises dans tout l'empire austro-hongrois dès le milieu du XVIIIe siècle. La reine Marie-Thérèse d'Autriche puis l'empereur Joseph II mettent au point une politique axée sur la sédentarisation forcée, la scolarisation obligatoire des enfants hors du milieu familial, l'interdiction de traits culturels distinctifs comme la langue, le vêtement, la musique, l'exercice de certaines professions. De nombreux Roms sont transplantés à titre de "nouveaux Hongrois" en Transylvanie et dans le sud de la Slovaquie. Perçue par ses auteurs comme un moyen d'émancipation sociale collective, il n'est pas impossible qu'en maints endroits de l'Europe centrale, cette politique ait directement participé à la dégradation des rapports entre les Roms et les populations locales auxquelles ils sont dorénavant économiquement soumis.

Dans les Balkans, où l'influence turque est prépondérante, les Roms occupent une place propre au sein de l'édifice social. Fait rare dans l'empire ottoman, ils sont recensés à des fins fiscales, sur une base ethnique et non en fonction de leur religion. Au XVIe siècle déjà, les Tsiganes de Bosnie qui travaillent dans les mines de fer comme mineurs ou forgerons sont entièrement exemptés d'impôts par le Sultan Sélim II. Ailleurs, de nombreux Roms se fixent dans des villages où ils développent leurs activités artisanales ; d'autres se transforment en agriculteurs ; plusieurs maintiennent des activités ambulantes saisonnières. Des quartiers roms, les mahalas, se forment dans les villes. Peu à peu, des corporations professionnelles spécifiques aux Roms voient le jour. En maints endroits de l'Empire - notamment à Istanbul - des Roms contrôlent le commerce des chevaux. Cette insertion dans la société ottomane se traduit progressivement par le renforcement de l'islam au sein des communautés roms locales. Peu à peu, la situation va pourtant se détériorer, là comme ailleurs, notamment parce que cette conversion à l'islam apparaît suspecte, aussi bien aux yeux de ceux qui conservent leur religion comme marque d'identité collective qu'à ceux qui suivent avec rigueur les préceptes de leur foi.

NOUVELLES MIGRATIONS

La fuite d'esclaves roms hors des principautés roumaines s'amplifie au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment vers la Bulgarie mais aussi en Hongrie. Ce mouvement se transforme en migration planétaire durant la seconde moitié du XIXe siècle. La majorité des spécialistes lie ce nouveau déplacement de population, analogue dans son ampleur à la première migration des Roms en Europe, à la suppression graduelle de l'esclavage dans les principautés roumaines, processus amorcé à la fin du XVIIIe siècle, sous le règne de Constantin Mavrocordat, et achevé en 1861. Toutefois, ni la Moldavie, ni la Valachie ne se vident de leurs Roms à cette occasion. Ceux qui arrivent en Europe occidentale dans le cadre de cette migration parlent un dialecte fortement influencé par le roumain, mais plusieurs parmi eux témoignent d'une influence hongroise qui n'est pas négligeable. Tous appartiennent à des groupes de chaudronniers ou de marchands de chevaux traditionnellement nomades. Ces Roms sont suivis par des montreurs d'ours d'origine bosniaque ou turque qui n'étaient guère inquiétés par l'esclavage. Ces populations qui déambulent alors sur toutes les routes de l'Europe affichent un mode de vie qui tranche aussi bien sur les habitudes des populations autochtones que sur celles des Manouches et autres Gitans ou Gens du voyage qui se sont déjà insérés parmi elles. Cette différence est source de frictions fréquentes qui seront évoquées en plusieurs pays par les pouvoirs publics pour prendre des mesures de régulation sévère des itinérants. En dehors des groupes nomades d'origine danubienne pris dans cette nouvelle migration et à l'exception de quelques intellectuels roms hongrois qui songent à un développement autonome en Hongrie, la majorité des Roms cherche, durant la seconde moitié du XIXe siècle, à s'intégrer dans les structures socio-économiques des sociétés côtoyées. L'exercice des petits métiers traditionnels continue, là où l'industrialisation est faible. Mais l'action répressive des pouvoirs publics contribue à la détérioration des liens entre ceux que l'on qualifie de "bohémiens" et les gadjé. En 1888, le ministère autrichien de l'Intérieur promulgue une ordonnance en vue de combattre la "menace tsigane". Cette réglementation restera en vigueur sous la première république tchécoslovaque, jusqu'en 1927, et sera remplacée par une loi sur les Tsiganes errants qui instaure, entre autres mesures administratives discriminatoires, des cartes de nomades. Des pogroms anti-tsiganes apparaissent en divers lieux de Slovaquie, à la fin des années vingt.

UNE SITUATION ACTUELLE GLOBALEMENT DESASTREUSE

Cette tendance à l'exclusion des Roms ne fera que se confirmer tout au long du XXe siècle. Tous les grands États européens industrialisés mettront au point un arsenal juridique et administratif qui les protège contre les "bohémiens et autres gens sans aveu". Dans ce contexte, l'Allemagne occupe une position particulière car le système de fichage policier qui s'y met en place est bien vite influencé par la préoccupation ambiante du contrôle biologique des populations. Désignés comme perturbateurs de l'ordre social et afin de préserver la pureté biologique de la race allemande, les Roms vont être broyés par les nazis et leurs sbires au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Combien de Roms sont morts au cours de la Seconde Guerre mondiale ?

Sûrement plusieurs dizaines de milliers. On parle de 500 000 à 600 000 victimes, peut-être davantage. La majorité des massacres va se dérouler hors des camps de concentration et plutôt à l'est de l'Europe. Ainsi, les Roms de Bohème-Moravie qui ne s'enfuient pas en Slovaquie lorsque le pays passe sous protectorat allemand seront décimés. En Pologne, les Roms seront internés dans des ghettos puis dirigés vers les camps de la mort. Des massacres seront perpétrés à Wolyn et dans d'autres villages des Carpates. D'autres déportations et d'autres massacres auront lieu, en Ukraine, en Russie et dans les pays baltes où presque toute la population rom locale disparaîtra. Les actions seront souvent menées par des unités militaires spéciales, les "Einsatzgruppen". En Serbie, l'armée allemande internera et massacrera des Roms à Zemun (24 000 enfants y auraient perdu la vie), près de Belgrade. Ailleurs, le traitement des Roms sera laissé à la discrétion des régimes locaux. Les Oustachis croates se rendront coupables d'exécutions à grande échelle, notamment au camp de Jasenovac où de nombreuses familles avaient été internées. D'autres exactions seront commises au Kosovo par des Albanais favorables à l'Axe. En Roumanie, 90 000 nomades seront déportés dans des conditions pitoyables vers la Transnistrie : 36 000 y périront. En Hongrie et en Slovaquie, les premiers massacres et la déportation n'apparaîtront qu'en 1944, lorsque l'Allemagne prendra le relais des régimes locaux. En Bulgarie, des Roms de Sofia seront déportés dans la ville de Doupnitse. Mais, la déportation massive des Juifs et des Roms de ce dernier pays sera mise en échec.

L'EPOQUE COMMUNISTE

Sortis des épreuves de la guerre, les Roms d'Europe centrale et orientale vont être confrontés à l'installation des régimes communistes. Un peu partout, ils apparaissent comme une couche sociale pauvre affublée d'un statut inférieur, vestige de l'ordre ancien. Il va de soi - selon les nouveaux idéologues - que leur pauvreté matérielle disparaîtra avec l'avènement du communisme. À l'exception de la Bulgarie qui développe un embryon de reconnaissance culturelle entre 1947 et 1953, les États communistes imposent très vite une politique assimilationniste envers leurs Roms. Les plus prolétarisés sont dirigés vers l'industrie ; beaucoup d'autres s'intègrent dans les entreprises agricoles d'État. Un petit nombre gravit les échelles de l'administration et du Parti communiste. Mais la masse des Roms résiste à l'assimilation.

Des mesures de sédentarisation brutales sont prises en Bulgarie et en ex-Tchécoslovaquie, dès 1958. Le nomadisme est également interdit en Roumanie dès 1962. En Pologne, un programme de sédentarisation, déjà mis au point en 1952, est appliqué avec vigueur en 1964. D'une manière générale, la scolarisation, le service militaire, la dispersion des communautés, le travail réservé dans des secteurs économiques étatisés, une aide au logement sont, à des titres divers, perçus comme autant de mesures qui permettront d'éradiquer l'infériorité sociale des Roms. En Hongrie, par exemple, leur sort est réglé par un décret du Comité central du parti communiste pris le 20 juin 1961. Ce texte propose une véritable planification de l'assimilation des Roms à la société hongroise. Son application aboutit à une amélioration spectaculaire des conditions d'existence des populations tsiganes dans les domaines du logement et de l'emploi, entre 1961 et 1986.

Mais les politiques assimilationnistes n'annulent pas la reproduction de toutes les inégalités antérieures. L'insertion des Roms dans la classe ouvrière est accélérée, mais la plupart d'entre eux sont confinés à des tâches subalternes, non qualifiées et dévalorisées socialement. La politique d'aide sociale qui contribue au mieux-être de nombreux Roms ne débouche pas non plus sur un surcroît d'autonomie économique.

En fait, les États communistes pèchent par ignorance de la singularité culturelle des Roms et du poids des préjugés solidement enracinés dans les mentalités des populations majoritaires. Une reconnaissance timide des aspects ethniques de la situation des Roms apparaît, ici et là, dans les années soixante. Une association éducative et culturelle romani naît à Tarnow, dans le sud-est de la Pologne en 1963, à l'initiative des autorités locales. En 1968 apparaît l'Union culturelle des Tsiganes roms de Slovaquie. Elle est suivie l'année suivante par la création de l'Union des Tsiganes roms de la République tchèque. Mais ces deux Unions sont dissoutes en 1973 par le parti communiste tchécoslovaque. La stérilisation massive des femmes tsiganes bat son plein dans le courant des années quatre-vingt. Les possibilités d'expression culturelle sont supprimées. En 1974, la Hongrie organise un Conseil consultatif des Tsiganes de ce pays. Dix ans plus tard, le statut de groupe ethnique leur est accordé. Un Conseil des Tsiganes et une Fédération culturelle tsigane voient le jour en 1986. En Yougoslavie, la conscience ethnique des Roms s'éveille en 1971, à l'occasion d'un recensement de la population. Dix ans plus tard, le statut de minorité nationale leur est reconnu par la Fédération yougoslave. Un peu partout, une classe moyenne de Roms intellectualisés voit le jour et cherche les voies d'un développement culturel autonome.

Sédentarisation forcée, difficultés économiques et limites à l'exercice du droit d'expression contribuent à l'émergence de nouveaux flux migratoires. Assez ténus dans les années cinquante, ils montent en puissance au cours des décennies suivantes. Ils concernent d'abord un nombre important de Roms yougoslaves qui arrivent en Europe occidentale, essentiellement comme travailleurs immigrés. Mais au cours des années quatre-vingt, ces flux entraînent une population de plus en plus nombreuse en quête du droit d'asile pour des motifs politiques. La déflagration du bloc de l'Est va se solder par une incroyable mise à l'écart des Roms. Les pogroms, les skinheads, l'inemploi et, pire encore, la destruction physique des communautés en Bosnie, et tout récemment au Kosovo, vont en montrer toute la violence.

Aujourd'hui, la situation économique et sociale d'un nombre élevé de Roms est déplorable. Les chiffres sont effrayants. Entre 60 % et 80 % des Roms de Hongrie en âge de travailler seraient sans emploi. Plus de 60 % des Roms de Roumanie vivraient sous le seuil local de pauvreté ; 80 % d'entre eux n'auraient aucune qualification. En Bulgarie, 60 % des Roms vivant en ville seraient eux-mêmes sans travail (une situation plus grave encore à la campagne). Dans certaines communautés du sud et de l'est de la Slovaquie, c'est la totalité des Roms adultes qui seraient privés de ressources. Dès lors, nombre de Roms vivent reclus dans de véritables bidonvilles, amas de maisonnettes croulantes et de blocs grisâtres d'habitations en béton, d'où émergent ici et là quelques pavillons mieux entretenus. Ce sont de véritables lieux de relégation (comme à Lunik 9, un quartier de HLM à la périphérie de Kosice, en Slovaquie, réservé aux Roms qui ne peuvent pas payer leurs loyers) où se concentre une population d'exclus économiques marquée, pour un grand nombre, par les signes d'un vieillissement précoce, les maladies de la peau et la lassitude. Les stigmates de l'isolement de ces populations sont nombreux : à l'éloignement spatial, à l'état déplorable de la voirie et au délabrement des bâtiments s'ajoutent souvent l'absence de tout raccord à l'eau courante, à l'électricité, l'absence de toute desserte par les transports publics, le bas niveau de l'école fréquentée par des enfants roms moins scolarisés que leurs propres parents. Comment ne pas s'inquiéter d'un état de santé désastreux et qui se traduit, pour une population extrêmement jeune (la moitié n'a pas vingt ans), par une espérance de vie qui ne dépasse pas, pour la plupart, l'âge de cinquante ans ?

Plusieurs communautés semblent avoir perdu tout espoir d'amélioration de leurs conditions d'existence avant longtemps. Pour beaucoup, l'ambition vise à la satisfaction des besoins élémentaires, notamment sur le plan alimentaire (mais comment pourrait-il en être autrement si l'on n'a pas les sous ?). L'apparence physique compte peu, tout au moins dans le quotidien (les dépenses ostentatoires au moment des fêtes sont proverbiales). Néanmoins, l'endettement est catastrophique et nombre de Roms mettent leur sort dans les mains d'usuriers (car les banques ne consentent pas de prêts aux Tsiganes insolvables) qui instaurent une exploitation économique en vase clos. Le contact avec les gadjé qui, pour un grand nombre, se limitait sans doute auparavant à un simple échange dans le cadre de prestations économiques ponctuelles, n'est plus perçu comme étant lié à un jeu de réciprocité. Beaucoup de Roms n'envisagent pas autre chose que demander, prendre aux gadjé, sans même penser quoi leur apporter en échange, ni quoi apporter à leur propre communauté. L'attitude est tellement ancrée dans les mentalités, que nombre d'habitants des quartiers roms tombent des nues à l'idée de changer leur situation, d'être seulement consultés à ce propos, d'avoir des choses à donner dans ce domaine comme dans les autres. La distance qui sépare les différentes populations d'Europe à la plus grande minorité du continent apparaît ainsi de façon flagrante et révoltante.

DES VOIES DE DEVELOPPEMENT INCERTAINES

Au vu de ces informations, il est facile de comprendre que nombre de Roms soient tentés par la perspective migratoire. Certes, pour les uns celle-ci paraîtra bien maîtrisée alors que, pour d'autres, le déplacement vers une région d'apparence plus accueillante se fera à défaut d'autres alternatives. Plus que jamais, les causes profondes de la migration, qu'elles soient économiques et/ou sociétales doivent donc être appréciées au cas par cas. Quoi qu'il en soit, les sociétés qui reçoivent les Roms migrants ne font guère dans la nuance. Pratiquant allégrement l'amalgame, elles ne voient dans les Roms de l'Est que des affairistes maffieux, des gens qui n'ont plus à craindre l'arbitraire xénophobe dans leur pays d'origine - prétendument grâce aux réglementations européennes - ou, au mieux, des personnes déplacées à l'occasion des conflits régionaux. Bref, des gens qui ne peuvent être admis dans un pays d'accueil qu'à titre temporaire, voire des illégaux à renvoyer. Plus d'une famille se retrouve alors ballottée entre un pays qui n'en veut plus et d'autres pays qui n'en veulent pas. Souvent, les Roms n'ont plus guère d'attaches possibles en dehors de communautés à qui toute légitimité territoriale est refusée par la société environnante. Chercheraient-ils à s'insérer dans une région jugée plus hospitalière que celle où ils vivent, qu'ils en seraient souvent empêchés au vu de leur inadaptation aux exigences de l'économie actuelle et aux carences dont ils souffrent dans le domaine de l'instruction.

Certes, les Roms ont connu quelques avancées significatives au cours de ces dernières années. Plusieurs organismes internationaux et un grand nombre d'ONG se sont émus de leur sort et ont impulsé ici et là divers programmes d'insertion économique et sociale1. Des États les reconnaissent enfin comme minorité nationale ou prennent eux-mêmes des initiatives pour assurer leur développement dans la longue durée2. Les Roms eux-mêmes ne sont pas tous sortis brisés de ces siècles de négation. Plusieurs parmi eux se sont adaptés aux situations qu'ils ont rencontrées, parfois en suivant le chemin de l'assimilation, plus souvent en faisant jouer leur savoir-faire traditionnel et en affichant la volonté de poursuivre un parcours commun au sein des sociétés d'accueil.

La similitude des problèmes rencontrés, quel que soit le pays observé, devrait pousser les Roms à adopter une stratégie commune de revendication face aux autorités locales, nationales et internationales. Mais c'est oublier l'hétérogénéité de cette population. Un peu partout, les nomades qui se déplacent encore n'ont pas les mêmes intérêts immédiats que ceux qui se sont installés dans une localité, même si ces derniers ont maintenu diverses formes de mobilité économique. Tous réclament l'égalité avec les autres citoyens des États, mais tous ne partagent pas l'intention de valoriser politiquement leur attachement à une minorité ethnique. Des Roms prolétarisés auront souvent plus d'affinités avec les autres prolétaires qu'avec des hommes d'affaires ou des intellectuels d'origine rom. La revendication d'une reconnaissance comme minorité ethnique ne pousse pas non plus à une attitude politique homogène. Chez les uns, elle se départit difficilement des préjugés à l'égard du particularisme d'autres Roms (attitude décelée, par exemple, chez nombre de Tsiganes occidentaux par rapport à ceux qui viennent de l'Est). Chez d'autres, elle se concentre sur l'ancienneté des rapports avec l'État interlocuteur (en Allemagne, une importante organisation tsigane se présente comme émanation d'une minorité allemande outragée par des siècles de persécution dont celle -majeure - des nazis).

La dispersion dans de nombreux États pousse plusieurs leaders roms à se présenter aujourd'hui comme porte-parole d'un peuple non territorialisé et à se faire reconnaître par les grands organismes internationaux. Cette reconnaissance est nécessaire, fût-ce pour répondre de manière coordonnée à des problèmes récurrents en maints États. Mais à quoi sert-il d'être reconnu comme citoyens du monde si les effets ne suivent pas sur le plan local ? Or, c'est bien à ce niveau que se posent les problèmes les plus cruciaux de collaboration et de cohabitation avec les gadjé. Dans plusieurs États, notamment en Europe centrale et orientale, la reconnaissance des Roms comme minorité nationale s'est concrétisée par l'apparition de partis tsiganes. Les politiciens qui s'y investissent sont placés devant des responsabilités très lourdes. D'une part, il leur revient de tracer des perspectives claires, le cas échéant au moyen de symboles collectifs fédérateurs. Mais, d'autre part, leur poids ne sera assuré qu'en cas de représentation effective de ceux dont ils veulent se charger de porter les attentes. Entre-temps, les Roms, secoués par la modernité, s'engagent un peu partout dans une quête religieuse qu'ils espèrent salvatrice, notamment sous la bannière des mouvements évangélistes et charismatiques.

Quelles voies, dès lors, les Roms emprunteront-ils ? Celles du développement politique autonome (mais avec quels moyens et surtout quelle efficacité dans le traitement des déficiences économiques et sociales constatées par ailleurs) ? Ou celles de la coopération avec les gadjé (mais alors de multiples préjugés réciproques sont à vaincre) ? Et quelles voies seront-elles plus particulièrement choisies pour tous les laissés-pour-compte : celle de la mise à niveau, notamment dans le cadre de grands programmes européens, coûteuse mais de toute façon inévitable pour réussir une intégration à la société globale ? Ou celle de la tradition ? L'une et l'autre ne sont pas contradictoires. L'expérience a montré que l'élévation globale du niveau de vie des Roms en Europe ne pourra pas se faire sans tenir compte de leur identité. Or, si la pauvreté s'étend chez eux, il faut aussi constater que leur identité collective (qui peut s'exprimer de diverses façons) tient bon. Elle est particulièrement forte dans les communautés qui gardent le plus de cohésion interne. C'est aussi dans ces dernières que la dynamique économique et culturelle est la plus évidente, que l'adaptation à la société contemporaine s'avère souvent la plus judicieuse.

Ainsi, l'avenir des Roms ne dépend probablement pas d'une voie unique de salut. Toutefois, au vu des problèmes à résoudre et des obstacles à surmonter, il est plus que jamais lié à une volonté collective générale d'édifier une société européenne démocratique où collectivités et individus trouvent les moyens de leur épanouissement.

Références bibliographiques

  • ASSEO, H., (1994) Les Tsiganes, une destinée européenne.Gallimard, coll. Découvertes, Paris.
  • Banque Mondiale, (2005) Roma in an Expanding Europe, Breaking the Poverty Circle, New York.
  • FRAZER, A., The Gypsies, Blackwell, Oxford (UK) et Cambridge (UK).
  • GHEORGHE, Nicolae, MIRGA Andrzej, (1997) The Roma in the Twenty-First Century : a Policy Paper. Project on Ethnic Relations, Princeton.
  • MATRAS (Y.) (2000) "Romani Migrations in the Post-Communist Era : their Historical and Political Signifiance", Cambridge Review of International Affairs, Vol XIII, n° 2, 2000, p. 32-50.
  • REYNIERS, A. (1995) Les populations tsiganes et leurs mouvements dans les pays d'Europe centrale et orientale et vers quelques pays de l'OCDE, OCDE (Migration Internationale et Politique du Marché du Travail, Document hors-série, n° 1, Diffusion générale), Paris.
  • REYNIERS, A., (dir.), (2006) Études Tsiganes, nouvelle série, XIII/27 et 28 (Migrations tsiganes), Paris.

(1) Le règlement de la question "rom" a été imposé comme préalable à l'adhésion de la Slovaquie, de la Roumanie et de la Bulgarie à l'Union européenne. Étonnamment, les États de l'Union ne se sont pas donné la même priorité à propos du sort des Roms et autres Tsiganes présents sur leur propre territoire. Or, plusieurs milliers d'entre eux, installés dans des bidonvilles précaires, se trouvent exclus de l'accès aux droits les plus élémentaires.

(2) Toutes les statistiques émanant des grandes organisations internationales comme la Banque mondiale et le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) ou l'OSCE (Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe) sont unanimes pour dénoncer la situation alarmante d'une majorité de Roms touchés par une extrême pauvreté. Le 2 février 2005, huit pays (La République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Croatie, la Macédoine et la Serbie-Monténégro) se sont engagés à éliminer la discrimination dont les Roms sont victimes, en lançant la "Décennie des Roms ".

Diversité, n°159, page 28 (09/2009)

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