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Diversité

I. Complexité du champ

Le fond - le noeud ? - du problème

Alain Montaclair, Maître de conférences, université/IUFM de Franche-Comté - alain.montaclair@fcomte.iufm.fr

Il n'est pas simple de faire une présentation générale, et concise, de la situation des populations tsiganes en Europe tant le nombre des groupes appartenant à cet ensemble est important et tant la diversité des caractéristiques qu'ils présentent est foisonnante...

Signalons d'abord que le terme "Tsigane" fait référence à une constellation de groupes familiaux dans laquelle sont inclus deux grands assemblages : l'un constitué par référence à une origine millénaire commune, située au nord de l'Inde, l'autre composé de populations itinérantes dont l'origine est locale. Ces "autres voyageurs européens" sont désignés par les autochtones comme Yéniches (en France et en Allemagne), Tinkers, Travellers (en Grande-Bretagne), Caminantis (en Italie), ou Quinquis, Mercheros (en Espagne)1.

Le grand ensemble "indien", que l'on désignera ici sous l'appellation Roma2, représente une population d'une dizaine de millions de personnes en Europe. Il est réparti traditionnellement en trois sous-ensembles marqués à la fois par des localisations géographiques et des particularités linguistiques : les Roms que l'on rencontre prioritairement dans les pays scandinaves et de l'est européen et dont l'actuelle migration vers l'ouest réactive les rejets ancestraux, les Sinti-Manouches qui vivent essentiellement dans un espace incluant l'Allemagne, la France, le Benelux et l'Italie, et les Gitans (Kalé) qui sont installés depuis plus de cinq siècles en Espagne et dans le sud de la France. Ces sous-ensembles sont à leur tour divisés en grands groupes marqués, bien entendu, par des caractéristiques linguistiques et géographiques mais encore par des références familiales et professionnelles communes : Roms Kalderash, Lovaras, Oursaris... par exemple. Il faut souligner, d'une part, que les modes de vie nomades de certains groupes rendent ces localisations générales aléatoires et que, d'autre part, des familles partageant cette origine sont présentes sur les cinq continents. Signalons enfin que dans certains groupes, au fil des siècles, des mixités se sont faites entre les Roma et les autres voyageurs européens, ce qui rendrait abusive toute classification figée. Face à cette diversité, la question de l'unité fondamentale de ce peuple européen reste le sujet de polémiques nombreuses et d'une activité de recherche féconde incluant progressivement un nombre plus important de personnes issues de l'univers culturel tsigane. Anthropologues, sociologues, ethnologues, psychologues, historiens, démographes, linguistes, juristes sont impliqués dans ce champ et participent à l'élaboration d'une connaissance dont il est à espérer que le développement, dans une Europe démocratique, servira la reconnaissance politique et l'accession aux Droit fondamentaux de cette minorité.

DES ORIGINES

La question de l'origine première des Roma apparaît à certains comme un paravent ayant pour effet d'occulter une double réalité : la grande pauvreté dans laquelle vit la majorité des familles d'une part - pauvreté corrélée à un rejet social et à des discriminations inacceptables -, le refus manifeste d'une partie des intéressés d'accepter l'appartenance de leur groupe à un ensemble commun, d'autre part. Ceci posé, on peut aisément admettre que l'éventuel effet de masquage produit par le travail ethno-historique ne soit en rien une fatalité.

En dépit de l'abondance des recherches qui y sont consacrées, la question de l'origine des Roma reste difficile : les textes anciens les mentionnant sont peu nombreux et la linguistique est confrontée à une multitude de parlers indiens régionaux dont elle tente d'établir la parenté avec les formes que la langue romani actuelle a conservées. La tentative de mise en cohérence des données historiques, ethnologiques et linguistiques laisse donc la place à des théorisations divergentes.

Si personne ne doute aujourd'hui de l'aire géographique d'où les Roma sont partis, l'Inde du nord, les polémiques restent ouvertes sur la localisation précise, les dates, les causes et les modalités du départ. La comparaison des théories proposées dessine un habitat initial situé dans un vaste espace incluant à l'ouest la basse vallée de l'Indus, au nord le Cachemire, à l'est la moyenne vallée du Gange et au sud une partie au moins du Gujerat. Au-delà des constructions légendaires qui font descendre les Roma des Atlantes, des Sumériens d'Ur, des Égyptiens du Nouvel Empire ou des musiciens indiens accueillis en Perse au Ve siècle, au-delà des théories anciennes qui les apparentaient aux Dardes du Cachemire (Cerbelaud-Salagnac G. 1992)3 ou des recherches sur leurs liens avec les Gaduliya Lohars du Radjasthan, les Sikligars ou les Sansis du Pendjab (Cobas S. 1973), deux grandes orientations se proposent, qu'on peut, en quelques mots, illustrer par les travaux historiques et linguistiques de Vania de Gila-Kochanowski (1994) et de Marcel Courthiade (2007a).

Pour le premier, la migration originelle s'est faite en deux temps : un mouvement initial au milieu du VIIIe siècle depuis le Sindh, (l'actuelle région de Karachi au Pakistan), l'autre peu avant les années 1200 depuis les actuels Pendjab et Rajasthan. Pour Marcel Courthiade, le scénario est fort différent. Prenant appui sur ses recherches linguistiques et sur un corpus de textes historiques, il situe le berceau des Roma en Uttar Pradesh. Il précise que "l'analyse de la langue romani [...] témoigne d'une origine géographique compacte" et que la déportation de cette population s'est faite en "... une seule et même vague au moins jusqu'à la Perse..."4

On peut retenir de cette rapide comparaison qu'au contraire des hypothèses anciennes qui assimilaient, sous l'influence notamment de la domination britannique sur les Indes - et sur le triple critère de la pauvreté, de la dévalorisation sociale et de la mobilité -, les Gypsies occidentaux aux nomades et aux populations tribales indiennes, les théories actuelles sur l'origine sociale des Roma présentent des caractères plus ouverts. Particulièrement en ce qui concerne la question du nomadisme qui n'apparaît plus ici comme une composante intrinsèque de la culture mais comme conséquence de la rigueur des conditions de vie rencontrées au cours de la migration.

Issus de ce mouvement initial, les Roma, en un nombre infini de microdéplacements mais aussi par une succession de migrations plus amples, que l'on regroupe par périodes, par vagues, se sont déplacés vers l'occident. Quel accueil ce dernier leur réservera-t-il pendant le demi-millénaire qui va suivre ?

Il existe, selon les États qu'ils traversent ou dans lesquels ils se fixent, une grande diversité de situations. Cela tient à la fois à des facteurs politiques, juridiques, économiques, aux besoins des populations autochtones et aux activités des groupes eux-mêmes. Il ne fait aucun doute que certains de ces groupes aient été momentanément protégés par quelque prince ou potentat local, notamment en Europe orientale, et que dans certaines contrées, comme ce fut le cas dans le sud de l'Espagne, les métiers qu'ils exerçaient leur aient attiré la bienveillance des sociétés rurales. On sait qu'ils ont été enrôlés, et souvent appréciés pour leur bravoure, dans les conflits opposant seigneurs et princes en une fin de Moyen-Âge où la constitution, chaotique, des États était en marche. On sait encore que, les activités professionnelles se diversifiant en fonction des possibilités offertes par les contextes locaux, certains groupes ont fait métier de la musique, du spectacle ambulant, du maquignonnage, du travail du fer, du bois, de l'osier, que d'autres sont devenus artisans, agriculteurs ou saisonniers dans des villages des Balkans...

Cette diversité, toutefois, ne doit pas occulter la permanence des rejets, des assimilations forcées, des persécutions, des déportations dont ces populations on fait l'objet de façon tristement récurrente. On peut même affirmer que, d'une manière générale, le traitement qui leur est réservé dans l'ensemble européen est particulièrement violent. Ils sont chassés de Francfort en 1449 et de l'ensemble du territoire allemand en 1500. Ils sont déportés du Portugal vers le Brésil et l'Angola, transférés d'Angleterre vers la Norvège au XVIe siècle. À la même époque, les avancées ottomanes sur l'Europe centrale ayant fait passer les principautés de Moldavie et de Munténie (Pectu S. 2005) sous la domination de l'empire, le tribut payé par les voïvodes, les boyards et les princes conduit à un asservissement de la population autochtone et à une esclavagisation des Roma5. Ils sont persécutés dans de très nombreux États et sont parfois la cible de massacres planifiés. Les chasses organisées se multiplient (au Danemark, aux Pays-Bas, en Espagne...), avec l'appui des gens d'armes, et débouchent sur des assassinats en série touchant indistinctement les hommes, les femmes et les enfants. La folie nazie s'inscrira dans le droit fil de ces exactions.

Leur situation en France n'est pas particulièrement favorable. "Les déclarations royales, les édits, les arrêts de Parlements, ceux des États Provinciaux, à partir du XVIe siècle, jusqu'aux lois, décrets et circulaires du XXe siècle, se succèdent, se superposent, se confirment, se renforcent, en France comme ailleurs, pour faire face aux Bohémiens" (Liégeois J.-P., 1994, p 124).

La non-conformité de ces derniers aux modes de vie locaux, leur culture singulière, faite d'une langue commune aux multiples déclinaisons régionales, d'une identité qui se revendique en valorisant ses solidarités, ses talents professionnels et artistiques, son organisation sociale et familiale, ses modèles éducatifs ; leur projet de vie, qui ne s'inscrit que difficilement dans des socialités toujours plus individualistes orientées vers l'appropriation personnelle des richesses et la compétition de tous contre tous ; les catastrophes naturelles, les épidémies, les famines, les traits péjoratifs enfin sous lesquels on les représente... sont autant de motifs, de prétextes, qui justifient leur rejet.

Ce rejet, ils en subissent aujourd'hui encore les effets. Comme la disparition de l'esclavage a fait du XIXe siècle un temps d'exode important des Roms vers l'extrême Occident, le récent passage des pays de l'est européen à la sauvagerie libérale pousse à nouveau des milliers de familles, comme le fit des miséreux la féodalité (Goglin J.-L. 1976), sur "les routes de l'Occident chrétien"6. Par fortune, aujourd'hui, le droit des démocraties occidentales protège partiellement ces nouveaux venus des rages émissaires. Mais où en sont les démocraties ? Vingt-cinq ans de recommandations du Conseil de l'Europe en faveur des Tsiganes n'ont pas modifié de façon tangible la situation globale de ces populations au sein de l'Union européenne. Les persécutions, sporadiques, resurgissent en Italie, en Hongrie. La situation en Roumanie est scandaleuse7. La population rom du Kosovo a fui les combats entre Serbes et Albanais. La France et l'Allemagne les accueillent dans des conditions que dénoncent les associations présentes sur le terrain8, des camps volants se multiplient en Suisse, en Italie, en France autour de Paris, de Lyon, de Nantes. Le gouvernement bulgare accepte - favorise - un exode de sa population rom issue des bidonvilles de Plovdiv ou de Kjustendil... La guerre, la xénophobie et la misère sont à nouveau les moteurs essentiels de l'exode.

Pourtant depuis huit siècles, des gens de ce destin improbable vivent dans l'espace européen et se considèrent, aujourd'hui, comme bulgares, français ou italiens... Ce voyage de mille ans depuis les grands fleuves de l'Inde est-il encore, pour les Roma d'aujourd'hui, porteur de sens ?9

Non, incontestablement, s'il les convertit en objet inanimé de savantes études, si le folklore masque les souffrances, si l'identité se mue en carcan, si le présent, le concret, le combat pour l'égalité s'estompent derrière un exotisme stérile.

Oui, incontestablement, s'il s'agit de reconnaître dans ce passé un héritage, une dignité qui les conduit, maintenant, à revendiquer une citoyenneté pleine et entière dans un monde qu'ils ont participé à construire. Oui, si ce parcours est un tremplin qui les fait gens de ce siècle. La culture, comme les identités, sont choses dynamiques10. L'idée même d'une culture arrêtée, fixée ad aeternam, est un non-sens. Les Tsiganes du XXIe siècle sont des gens de leur temps et c'est aux conditions de ce temps qu'ils ajustent, et ajusteront, les références culturelles - racines et modernité, ancestralité et existence dans l'instant, charge identitaire des coutumes et légèreté de l'être présent - qui les identifient.

LA LANGUE

Rom "dérive du mot sanskrit domba d'une manière parfaitement logique en termes d'évolution phonétique" dit Jeanne Gamonet (2008 p. 73), le [d] rétroflexe de domba ayant évolué vers une double forme de "r" à valeur distinctive (rani, "dame", rrani, "branche"). Mais la prononciation de ce "rr" peut différer fortement selon les dialectes du romani jusqu'à perdre sa fonction discriminante, ce qui laisse entrevoir la diversité des formes que la langue peut revêtir. Si le sens initial de domba reste mystérieux, le sens du mot "rom" est connu11. Il signifie à la fois "époux", "homme" et "membre de l'ensemble romani". Il n'est pourtant pas utilisé comme endonyme par la totalité des groupes issus de la migration indienne et possédant dans leur dialecte le fonds morphologique et lexical que le romani partage avec les langues du nord de l'Inde, (hindi, penjâbi, népali, etc.). C'est que les migrations successives, au cours de ce millénaire, ont dispersé les groupes dans des aires linguistiques très différentes et qu'en fonction du temps passé à ce contact, la pénétration de la langue majoritaire à été plus ou moins forte. Chaque situation est évidemment singulière mais dans une large majorité des cas, les nouveaux venus ont appris la langue des autochtones tout en conservant le romani comme langue vernaculaire. Progressivement pourtant, cette fréquentation séculaire a conduit à une imprégnation du romani par les langues ou les dialectes locaux jusqu'à modifier les prononciations, introduire une part plus ou moins importante de vocabulaire indigène, voire imposer la structure grammaticale de la langue nationale. Cette imprégnation - son ampleur, ses formes - dépend évidemment du type de relations qui s'est établi avec les autochtones, et des Sinti-Manouches d'Allemagne aux Calon du Brésil, des Kalderash de Roumanie aux Kalé d'Espagne, les différences sont importantes.

Les processus de cette diversification sont un champ d'étude important pour les linguistes. Marcel Courthiade (2007b) propose une double perspective de classement des parlers romanis en distinguant une dimension génétique par laquelle il sépare les superdialectes en "0" des superdialectes en "E", et une dimension sociolinguistique qui le conduit à différentier le romani proprement dit des pararomani, c'est-à-dire des dialectes ayant subi des distorsions lourdes par rapport à la langue initiale. Ces recherches conduisent encore à distinguer des strates (Liégeois J.-P. 1994, p. 43) qui rendent un compte chronologique des mutations du romani dans les pays d'Europe.

Pourquoi, au vu de l'évidente unité première de la langue et de la culture, certains groupes expriment-ils des réticences à accepter le terme "rom" pour endonyme commun ?

Construire sa vie dans un espace géographique, culturel et linguistique singulier, souvent hostile, pousse à adopter des stratégies de survie spécifiques précisément adaptées au contexte. Or ces stratégies, élaborées souvent sous une contrainte vitale, finissent par marquer durablement les groupes qui les ont produites et qui, se reconnaissant sous une appellation spécifique (Manouches, Gens du voyage, sous toutes leurs dénominations, Gitans...) refusent d'abandonner cette identité. Cet abandon serait pour eux synonyme d'une perte des talents accumulés au fil des générations pour faire face aux dangers concrets qu'ils ont rencontrés, d'une privation potentielle des solidarités qui les soudent au profit d'une appartenance incertaine, d'un renoncement à cette part de dignité qui leur a permis d'être, encore, malgré la brutalité des temps. L'idée d'une désignation commune comme celle d'une standardisation internationale de la langue sont sans doute des horizons nécessaires pour que les Roma s'inscrivent dans le "concert politique des nations" et pour qu'ils sortent d'une pauvreté trop fréquente effaçant parfois les traces culturelles de leur appartenance ancienne. Mais leurs identités se sont construites sur des solidarités circonscrites, fortes parce que circonscrites, et le passage à une appartenance commune requiert, pour beaucoup, un changement de paradigme qui ne se fera pas sans un effort soutenu et de longue haleine. La certitude d'un "Eux", les gadjé, est-elle suffisante pour générer un "Nous" planétaire ? La représentation politique, la scolarisation, la multiplication des solidarités économiques et des contacts interculturels sont sans doute des vecteurs nécessaires à la réalisation de ce projet.

LA CULTURE

Les Tsiganes sont des "Gens du voyage". Cette forte assertion aux couleurs d'évidence correspond bien peu à la réalité internationale des modes de vie actuels. Quelque 80 % de la population "d'origine indienne" vivraient de façon sédentaire. Ce qui serait aussi le cas de 80 % des familles que l'on regroupe sous l'appellation "Yéniches". Serait-ce à dire qu'il ne s'agit là que d'une légende de plus concernant les Tsiganes ? Certainement pas. Si les liens entre les tribus nomades du nord de l'Inde et les populations exilées ou déportées il y a un millénaire sont fort peu probables, l'accueil qui leur a été réservé par les natifs des pays où ils se sont installés les a contraints à d'incessants déplacements. Dans la plupart des cas ces derniers se sont traduits par une période plus ou moins longue d'errance forcée au cours de laquelle se sont construites, maintenues puis cristallisées, la distinction avec les non-tsiganes, les solidarités internes, et tout ou partie de la langue, de l'organisation familiale, des rôles parentaux, des modèles éducatifs, des rapports au monde. Il va de soi qu'en fonction du contexte, c'est-à-dire du traitement qui leur était réservé, des métiers qu'ils pouvaient exercer, des possibilités ou des contraintes d'installation sédentaire, ces éléments ont été adaptés par chacun des groupes de manière singulière jusqu'à présenter des déclinaisons variées, dans le détail, à l'infini. Mais le voyage a posé son empreinte sur la culture et modelé une manière d'être où la tension vers la survie (l'adaptabilité aux conditions fournies par l'environnement) s'accompagne d'une primauté du collectif sur l'individuel. La famille élargie y est constituée comme un élément central de l'identité. Santino Spinelli précise que chez les Sinti des Abruzzes les notions de pureté et de verticalité sont au fondement du regard que les familles posent sur le monde12. Est pur tout ce qui maintient la cohésion familiale, ce qui va dans le sens de l'observance des codes prescrits, de l'honneur, du respect, de la pudeur... du beau. L'horizontalité quant à elle s'oppose à la verticalité des relations hiérarchiques prévalant dans les sociétés industrielles et place d'emblée tous les Tsiganes, au-delà des possibles écarts de richesse financière, sur un pied d'égale dignité.

L'appartenance à ce "Nous" exigeant peut-elle se maintenir dans un monde qui impose partout son projet d'uniformité et ses conceptions individualistes, matérialistes, de la réussite et du bonheur ? Le modèle de vie occidental programme l'explosion des familles élargies. Il se propose et se donne médiatiquement à voir à travers les images séduisantes qu'il diffuse de lui-même. Le poids de ces images et les valeurs qu'elles véhiculent représentent un danger pour la pérennité des solidarités qui sont au fondement de l'identité tsigane. Dans un monde qui fut hostile, et qui reste dans la plupart des cas peu enclin à accepter les "Bohémiens" sans exiger d'eux un renoncement qui s'apparente fort à une assimilation, l'école représente-t-elle pour elle une menace ou une chance ?

L'ECOLE

On sait que dans les situations multiculturelles inégalitaires, c'est le dominant qui impose les modalités et les contenus de la négociation interculturelle. Or l'écrit, l'inscription sociale hiérarchique, la négociation collective, la délégation politique sont incontestablement des outils spécifiques des sociétés occidentales. À l'inverse, les groupes tsiganes se sont constitués autour de l'oral, de l'horizontalité, de l'engagement personnel et de solidarités restreintes qui leur ont permis d'adapter leurs modes de vie aux contraintes, souvent dramatiques, des contextes historiques. Ce qui constitue la "tsiganité" des individus, c'est donc certainement ce sentiment d'appartenance qui perpétue les solidarités à l'intérieur d'ensembles enchâssés, imbriqués, incluant au plus près la famille élargie et au plus lointain une nébuleuse de groupes reconnaissables à travers des parentés telles que la langue, la distinction "Nous" / " Eux", le rapport à la mort (Williams P. 1993). C'est à ce point que les modes de vie posent pour beaucoup des questions essentielles.

Certains groupes voyageurs soutiennent l'idée que la sédentarité même et la scolarisation des enfants qui l'accompagne engagent les familles dans un abandon des formes de vie communautaires et donc des valeurs fondamentales qui identifient les Tsiganes. Pour eux, le passage des enfants par l'institution scolaire risque, à court terme, de faire disparaître le sentiment d'appartenance familiale au profit d'imaginaires nouveaux, de solidarités factices. Il faut reconnaître que le modèle éducatif prôné par l'école s'oppose sur de nombreux plans aux modalités culturelles de l'éducation des enfants tsiganes (Liégeois J-P. 1997 ; Montaclair A. 2005). Celle-ci est en effet marquée par une grande liberté d'action des enfants (à l'intérieur d'un espace sécure) et privilégie de très bonne heure la responsabilité et l'autonomie. Dans ce cadre, l'ensemble des adultes participe à l'éducation de tous les enfants et n'intervient qu'en cas de nécessité, soit pour faire face à un danger, soit pour apporter une aide dans une action que les enfants ne peuvent réaliser seuls. Les apprentissages se font la plupart du temps par imitation et visent une application pratique qui les charge d'un sens immédiat. Cette éducation développe un fort sentiment de solidarité - qui justifie que la connaissance de l'un (le savoir-lire par exemple) bénéficie à l'ensemble - et favorise l'intériorisation des règles communes. Il faut ajouter à cela une conception de la frustration qui porte à exaucer, quand c'est possible, les désirs de l'enfant sans différer volontairement leur satisfaction pour des raisons "éducatives". On voit à quel point ces conceptions diffèrent de celles d'un adulte "prescripteur" de l'exposé autoritaire du savoir, de son appropriation individuelle, compétitive, et d'un rejet du sens des apprentissages à un terme trop lointain. Conceptions de l'éducation qui, il faut le souligner, n'excluent pas seulement les Tsiganes mais de fait une majorité des enfants européens de l'accession à "l'excellence scolaire"13.

D'autres, au contraire, considèrent que le passage par l'école est une contrainte du temps présent et que, indépendamment de son mode de vie, le groupe auquel l'enfant appartient fera contrepoids aux exigences de conformité que l'intégration scolaire impose. D'autant, arguent-ils, qu'il serait illusoire de penser la survie de la culture tsigane hors d'une "inscription visible" dans le champ politique, c'est-à-dire hors de sa capacité à ériger une représentation de ses intérêts au plan international.

L'école est-elle un instrument possible de cette accession ? De nombreux dispositifs mis en place dans les systèmes éducatifs européens tentent de favoriser l'intégration des enfants tsiganes. Mais ils n'atteignent qu'exceptionnellement à des résultats acceptables. On verra dans cette publication la diversité des formes que la scolarisation peut prendre et les résultats, prometteurs, que certaines laissent espérer. Mais il faut souligner ici que les orientations éducatives interculturelles n'ont bonne presse que dans les cercles étroits de pédagogues et de chercheurs versés dans les questions interculturelles. Les sociétés européennes sont peu enclines, en ces temps où les identités nationales resurgissent sous des formes dogmatiques, à mettre en oeuvre une philosophie de l'éducation qui vise l'enrichissement commun, le respect et la solidarité entre les cultures. Une part majeure des élèves tsiganes effectivement scolarisés est orientée vers l'éducation spécialisée et une proportion infime d'entre eux atteint le niveau secondaire. Or la discrimination scolaire dont souffrent les Tsiganes est un frein puissant à la sortie possible de cette minorité européenne de la pauvreté dans laquelle elle vit. Le travail de mise en lien avec les familles doit donc être au centre des réflexions conduites par l'institution.

Il semble en effet ne faire aucun doute, dans le contexte sociétal actuel, que la mise en oeuvre des capacités adaptatives des Tsiganes, "dans le domaine social et économique, passe aujourd'hui par l'acquisition des éléments de base qui permettent d'analyser et de comprendre une réalité changeante" (Liégeois J.-P. 2009, p. 14). Mais ceci suppose, comme on le verra ici, une volonté politique et la mise en oeuvre de stratégies globales visant l'adaptation des conditions de scolarisation à la réalité des usagers que l'école rencontre : éducation interculturelle, matériel pédagogique adéquat, formation des enseignants, mise en place de médiateurs culturels, travail en collaboration étroite avec les familles14.

EN GUISE D'OUVERTURE

Les Gitans du sud de l'Espagne sont sédentaires depuis des siècles. Ils sont encore des Gitans. Pour combien de temps encore, dans une Europe dominée par les intérêts économiques particuliers, survivront-ils sans perdre la culture qu'ils revendiquent ? La puissance politique en place est peu favorable à la diversité des conceptions de soi, du monde et des modes de vivre, et elle dispose pour imposer ses choix d'une batterie d'outils au nombre desquels figurent en bonne place les médias et l'école. Elle domine si puissamment le monde que la place réservée aux peuples, aux cultures, aux solidarités est étroite. En ce sens, la liberté que revendiquent les Tsiganes de vivre dans la société commune sans perdre leurs singularités n'est pas le combat des Tsiganes. Il est le combat des démocrates pour la liberté. Les Tsiganes sont, au même titre que d'autres, les victimes d'un ordre social fermé à la diversité. Comme tous les autres, ils doivent pouvoir accéder à la reconnaissance et au respect des droits fondamentaux. Le risque du communautarisme, c'est-à-dire d'une revendication d'appartenance exclusive des autres, est amplifié par l'enfermement des groupes dans la pauvreté et la dénégation de leur dignité. L'acceptation de l'autre passe par la mise en place d'espaces frontières où la communauté des valeurs essentielles puisse être identifiée et où la participation citoyenne ne mette pas en doute la liberté de chacun de conduire sa vie selon ses choix, selon les valeurs pratiques propres à sa culture. Il échoit aux sociétés majoritaires, démocratiques et multiculturelles, de mettre en place les conditions d'une interculturalité. Cette démocratie-là, les humains de ce siècle auront à la construire.


(1) Voir infra, "L'Évolution des relations à l'école dans une famille yéniche de l'est de la France".

(2) Pour distinguer l'ensemble "indien" du sous-ensemble Rom.

(3) "Une peuplade darde, celle des Romanis, s'est détachée du Nord-Ouest au Ve siècle..." p.70.

(4) Op. cit. p 87.

(5) Il faudra attendre le 10 novembre 1855 pour que le prince de Moldavie décide de leur affranchissement.

(6) Les dictatures staliniennes ne les avaient pas épargnés et les sédentarisations forcées des années 60 dans les pays du bloc soviétique ont eu souvent des effets pervers pires que les maux qu'elles étaient censées traiter.

(7) Voir le film de Frédéric Castaignède : La Cité des Roms. Arte, 2008.

(8) Voir les associations correspondantes du CLIVE : tierry.chevrolet@wanadoo.fr

(9) Voir l'article de Vincent Ritz Nara, (2010) in Actes du colloque de Besançon, décembre 2008, à paraître aux Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon.

(10) On peut être à la fois français, tsigane et internationaliste...

(11) Il faut signaler que Kochanowski (op. cit., p. 25) voit dans l'expression Romané Chavé le sens de "fils de Ram" (avatar de Vishnou, héros du Ramayana), ce qui, pour J. Gamonet (op. cit., p. 75) est une méprise évidente.

(12) Voir : Site officiel d'Alexian Santino Spinelli, www.alexian.it/intro-italiano.htm

(13) Voir l'état de l'École, (2008), ministère de l'Éducation nationale (www.education.gouv.fr/.../l-etat-de-l-ecole.html)

(14) Cf. infra l'article de Begona Garcia Pastor.

Diversité, n°159, page 21 (09/2009)

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