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Diversité

Editorial

Editorial du n°159

Marie Raynal

"Oh Dieu lointain, Dieu immortel,
Pourquoi avoir donné la vie au Tzigane ?
Est-ce pour qu'il erre sans but à travers le monde,
Pour qu'on le chasse toujours plus loin ?"
Journal d'un disparu (Zápisník zmizelého), 19191

D'ici, de là-bas, et de l'entre-deux : telle est la condition de vie de ceux qu'on désigne indifféremment par les noms de Roms, de Tsiganes, Manouches, Yéniches, Gypsies, Gitans, Gens du voyage en France ou encore de façon complaisamment dépréciative par les termes de romanichels ou de bohémiens. Les dénominations employées renvoient en réalité à une grande diversité de localisations géographiques, de particularités linguistiques comme à des origines différentes. Même si bien sûr ils partagent des traits communs, ce sont, pour utiliser le jargon technocratique, des groupes fortement hétérogènes. En fait, il s'agit d'hommes, de femmes, d'enfants, de familles, qu'on confond dans un grand tout : gens de cirque, de la fête foraine, nomades, musiciens, mendiants, vanniers, ferrailleurs, artisans et commerçants ambulants. Ils sont sédentarisés depuis de nombreuses décennies, ou au contraire voyagent, que ce soit par choix ou parce qu'ils sont dans l'obligation de le faire en raison des rejets successifs dont ils sont victimes. Certains enfin, sont des migrants. C'est le cas des Roms yougoslaves qui ont fui les guerres, ou des Roms sédentaires de Roumanie qui, lors de l'accession de leur pays à la communauté européenne, ont voulu échapper à la misère de leurs ghettos.

Mais hormis à travers des stéréotypes humiliants et ségrégatifs, on ne sait généralement pas très bien qui ils sont. En effet, qui connaît leur histoire, en dehors d'une communauté militante qui, à des échelons divers, en Europe comme en France, travaille au quotidien afin de briser les processus d'exclusion et de lutter contre les discriminations ? Qui connaît les mesures assimilationnistes, la stérilisation des femmes, la sédentarisation forcée, les pogroms, la destruction des communautés en Bosnie, au Kosovo, les déportations2 ? Le Samudaripen 3, c'est-à-dire le génocide de 500 000 Tsiganes, a été comme effacé et l'absence d'un monument de l'holocauste à Berlin, pourtant réclamé par les survivants, illustre cet impardonnable déni. La France, quant à elle, n'a pas non plus rendu hommage à la mémoire des quelque trois mille Tsiganes internés entre 1940 et 1946 dans les camps du régime de Vichy.

On connaît mieux en revanche, par les images télévisées, les expulsions successives des campements rejetés hors des limites de communes peu hospitalières, en dépit des lois en usage ; en France par exemple, la loi Besson de juillet 2000 impose à toute commune de plus de cinq mille habitants une aire de stationnement pour nomades4. En réalité, cette loi est très mal appliquée ou bien les voyageurs sont relégués sur des terrains vagues, voire pollués... Pourtant certains de ces Gitans sont français depuis 600 ans...

L'histoire des Roms est donc celle d'un douloureux exil initial, suivi de rejets, de discriminations, de méfiance, de crispations entre populations roms et gadjé, et pour finir, de réplications des représentations dominantes de part et d'autre, souvent avec un certain fatalisme et une réelle lassitude de la part des Roms eux-mêmes.

Qu'en est-il de nos jours ?

La situation est diverse, complexe et instable ; il convient donc de la décrire de façon subtile compte tenu des riches variations culturelles qui différencient ces populations. De même que, si l'on cherche à améliorer leurs conditions de vie, on se doit de distinguer les voyageurs des sédentaires, les riches des pauvres, et prendre en compte les degrés d'intégration dissemblables auxquels ils accèdent dans les sociétés qu'ils traversent ou dans lesquelles ils se sont installés. Il n'en reste pas moins certain que, dans l'ensemble, les Roms, partout en Europe, rencontrent de graves difficultés que ce soit en matière de logement, de santé publique et de scolarisation. Les organisations internationales ont toutes dénoncé depuis longtemps la pauvreté et la précarité inexcusables d'une majorité d'entre eux, installés dans des bidonvilles insalubres ou des squats et exclus de l'accès aux droits les plus élémentaires.

Beaucoup s'accordent pour dire que c'est grâce à l'école que les choses pourront peu à peu évoluer. Mais quels sont ses moyens d'action ? Les enseignants qui ont la charge de ces enfants, malgré leur formidable dévouement, décrivent des élèves en pointillés, qui apparaissent et disparaissent sans dire pourquoi, ni où, qui ne travaillent pas chez eux, qui quittent massivement l'école à l'adolescence, bref des élèves pour lesquels la culture de l'école est totalement étrangère. Cela est sans doute dû en partie au fait que notre conception de l'enfance diverge radicalement. En effet, quand se marier à 15-16 ans est considéré comme normal, l'obligation scolaire peut paraître dérisoire. C'est donc peu dire qu'il faut des enseignants, des équipes éducatives formées et des associations ultra-motivés, des trésors de compréhension et de patience à l'égard des familles pour prétendre modifier, même très modestement, l'idée que les Roms se font des apprentissages et de la scolarité. Finalement, l'école est peut-être le lieu qui symbolise le mieux la résistance et la méfiance de cette population refusée qui, en gardant ses enfants, nous renvoie le refus en ricochet.

Pourtant, évidemment, il faut poursuivre les efforts pour rapprocher voire réconcilier les familles roms avec l'école, dans le respect de leur culture et de leurs traditions, car ce qui aurait été encore possible dans un passé récent ne l'est plus : l'accès à l'emploi s'est durci, diplômes et qualifications certifiées sont désormais requis pour la moindre activité même manuelle.

Sans doute aussi faudrait-il réfléchir aux normes sur lesquelles nous avons érigé notre modèle de société, de fait peu encline à la diversité et à l'altérité, comme sur ses contradictions. Le nomadisme, par exemple, dont on vante les mérites pour l'élite cosmopolite des cadres supérieurs sans frontière, est au contraire entaché de mépris quand il s'agit des Gens du voyage.

Enfin, ce serait bien de faire en sorte que le droit soit appliqué à tous pour mettre fin au cortège d'injustices, de mépris et de vexations qui ne sont plus de mise dans une Europe démocratique.

En 1867, Gustave Flaubert écrivait dans une lettre à George Sand : "Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s'étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j'en vois, et toujours avec un nouveau plaisir. L'admirable, c'est qu'ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu'inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j'ai entendu des jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe... C'est la haine que l'on porte au Bédouin, à l'Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m'exaspère."

Oui, ce serait bien si on essayait d'avoir moins peur.


(1) Texte d'un auteur inconnu, mis en musique par Janacek.

(2) Voir http://www.memoire-net.org/article.php3?id_article=247

(3) Qui signifierait : "Tuez-les tous."

(4) La loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en oeuvre du droit au logement, dite loi Besson n° 1 du nom de Louis Besson, ministre du Logement, dispose dans son article 1er : "Garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour l'ensemble de la nation. Toute personne éprouvant des difficultés particulières, en raison notamment de l'inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d'existence, a droit à une aide de la collectivité, dans les conditions fixées par la présente loi, pour accéder à un logement décent et indépendant et s'y maintenir." La loi du 5 juillet 2000, dite loi Besson n° 2, a modifié le dispositif de la loi Besson n°1.

Diversité, n°159, page 5 (09/2009)

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