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Diversité

III. Prévention spécialisée et diversité

Transplanter, adapter, assimiler et greffer la main-d'oeuvre étrangère

Un travail social dans l'entre-deux-guerres au prisme de l'horticulture et de l'orthopédie

Benoît Larbiou, Docteur en science politique, enseignant chercheur précarisé, chargé de missions à ALCI, centre de ressources éducatives - http://www.alci-educ.org

"La transplantation est, pour l'élément humain, une épreuve d'une extrême gravité. Ceux qui pratiquent l'art du jardin savent ce que c'est d'enlever une plante de son milieu normal pour l'introduire et l'inviter à fructifier ailleurs. [...] Tout le raisonnable doit être tenté pour que la plante humaine trouve chez nous les meilleures conditions de reprise et de fixation1".
"L'arbre aura poussé, les racines seront enfoncées profondément dans le sol. La fixation sera atteinte2."

Pour Henry Peyerimhoff, saint-simonien et président du Comité central des houillères, le travail social en direction des travailleurs étrangers s'apparente à une opération horticole d'adaptation permettant qu'ils se fixent et fassent "souche" dans un pays "anémié". Cette perception s'inscrit dans une double histoire, celle de la politique d'immigration organisée et celle de l'hygiénisme. Elle doit sa double inscription historique au rôle central que prennent les agents venant de milieux sociaux différents, occupant des postes dans les instances patronales, syndicales, étatiques et académiques, et positionnés dans les réseaux de la nébuleuse réformatrice. Ces réseaux formés autour de questions sociales à défendre et à résoudre mais interconnectés, créent des liens interpersonnels entre agents disposés à accepter leur interdépendance, favorisent la circulation des problèmes publics entre secteurs sociaux et arènes publiques, et lient les différents protagonistes "par un intérêt commun pour le problème [et par] une épistémè convergente dans la manière de formaliser les enjeux" (Neveu, 1999, p. 57). L'idéologie qui y est produite réserve une place centrale aux métaphores horticoles et au paradigme de l'adaptation, d'inspiration lamarckienne, dans la perception du travail social en direction des immigrés. Considérant que les travailleurs étrangers participent d'une essence ou d'une nature différente, il s'agit de les acclimater et de les adapter au nouveau milieu national et ce, aux fins de fixation, c'est-à-dire de faire en sorte de protéger le capital productif et l'investissement qu'ils représentent pour l'employeur. Il s'agit en outre qu'ils puissent être assimilés par l'organisme national (au sens digestif du terme) et, dans une optique toute populationniste, qu'ils fassent souche, afin que soit nationalisée leur descendance et qu'elle puisse être utilisée d'un point de vue militaire et productif. Enfin, il importe, dans une logique toute racialiste, que les facteurs réputés inassimilables, inadaptables par nature et essence, indésirables, soient encadrés et discriminés afin que soit circonscrite leur dangerosité.

SURVEILLER ET CONNAITRE POUR FIXER ET ADAPTER

Les objectifs assignés au travail social en direction des étrangers - adapter/fixer et protéger le corps national - résultent du travail convergent des agents et réseaux réformateurs intéressés par et aux politiques d'immigration organisée et d'hygiène sociale. Ceux-ci mobilisent leurs dispositifs, leurs manières de voir et les importent dans une matrice commune soudée par des objectifs communs, acceptés parce qu'acceptables pour tous.

À partir de 1910, l'intérêt pour la question de l'immigration organisée mobilise plusieurs secteurs sociaux (Larbiou, 2008-a). Les employeurs sont confrontés à la nécessité de pourvoir au manque de bras dans l'agriculture et l'industrie, dans un contexte d'augmentation de la demande, alors que les ouvriers rechignent à leur prolétarisation, restreignent les naissances et, plus tard, à la nécessité de pourvoir au déficit causé par la guerre et aux nécessités de la reconstruction. Au regard de "l'indifférence de l'ouvrier français pour un travail plutôt grossier", de sa fuite des secteurs industriels et agricoles, les confédérations patronales concluent à la nécessité de "se tourner vers l'étranger pour trouver de la main-d'oeuvre" (Canisy, 1914, p. 28-29). Pensant que le potentiel militaire et industriel dépend de la force numérique de la nation, les populationnistes tendent à vouloir "maintenir la valeur numérique de notre population et de sauvegarder la situation de la France dans le monde". L'administration est quant à elle confrontée à la nécessité de suivre des yeux les éventuels fauteurs de troubles étrangers, nomades, récidivistes, agitateurs errants, espions ou déloyaux et aliénés. Enfin les fractions réformatrices du syndicalisme français entendent lutter contre les sous-concurrences ouvrières en encadrant l'importation de main-d'oeuvre. Grâce au travail de médiateurs, une matrice commune de politique d'immigration organisée voit le jour pendant la Première Guerre mondiale et s'industrialise après guerre, via la création par les confédérations patronales de la Société générale d'immigration (SGI) (Larbiou, 2003).

L'hygiène sociale mobilise quant à elle les employeurs aux fins de rationalisation de la production, d'entretien et de fixation de la force de travail, les populationnistes intéressés à la sauvegarde de la "vitalité de la race" (Gemähling, 1913, p. 5) contre les facteurs de dégénérescence, aux premiers rangs desquels les maladies sociales, les syndicalistes réformateurs intéressés par l'hygiène et la sécurité des travailleurs et des ateliers (Larbiou, 2005), et, les pouvoirs publics intéressés par la surveillance et le suivi des dangers sanitaires.

La commune fonctionnalité sociale conférée à l'organisation de l'immigration et à l'hygiène sociale s'explique par le commun intéressement de secteurs sociaux à ces questions et leur participation aux réseaux réformateurs. De là s'expliquent l'enrôlement et la mobilisation du savoir-faire, des manières de voir et des dispositifs sectoriels dans une matrice de politique publique en fonction d'objectifs communs : d'une part, fixation, protection et adaptation des valeurs appréhendées d'un point de vue productif (travailleurs productifs, sains et robustes) et reproductif et, d'autre part, défense [ou préservation] sociale contre les non-valeurs ou déchets sociaux (les "candidats à la maladie, à la misère", indigents, aliénés, imbéciles, vagabonds, infirmes, malades, et antisociaux).

SURVEILLER ET FIXER

Le dispositif principal enrôlé pour répondre aux objectifs convergents de fixation et de préservation est celui de la carte d'identité, inventée en 1917. Cette carte assigne à l'étranger un département et ne l'autorise à circuler que dans les limites de ses déplacements quotidiens. Elle l'assigne à un secteur d'activité, donné à voir par sa couleur, verte pour l'industrie et chamois pour l'agriculture. Justifié au regard des "exigences de la défense nationale", ce dispositif vise de concert à préserver le pays des non-valeurs et à garantir l'utilité sociale de l'étranger afin qu'il "ne reste pas inutilement à la charge du pays qui l'hospitalise [et qu'il ne soit pas] sujet aux tentations de l'oisiveté, souvent dangereuses pour l'ordre public". S'établit ainsi une relation circulaire entre la traditionnelle police des étrangers, définie par le paradigme de la trace, et les dispositifs orthopédiques appliqués aux étrangers. Il s'agit en effet d'éviter les tentations propres aux étrangers et ses conséquences, le débauchage. Notion polysémique, elle vise tout à la fois le débauchage professionnel qui fait qu'un étranger importé pour une fonction précise, quitte son poste, ruinant ainsi l'investissement patronal et menaçant, d'un point de vue syndical, le travail national, mais aussi la débauche morale. Débauche morale au terme de laquelle, dans la perspective d'hygiène sociale, l'étranger se retrouvant tout entier livré à ses pulsions sauvages et/ou barbares, devient une proie facile pour toutes les maladies sociales, une charge pour l'État assurantiel et, au regard de son incapacité productive, un indésirable économique pour les employeurs : "On le voit, la question est à envisager à la fois au point de vue économique et au point de vue hygiénique et il y a à réaliser ici au premier chef une oeuvre de préservation sociale." (Remlinger, 1926, p. 1241). La surveillance qui tend à donc à prévenir la déchéance de l'étranger et à garantir son entretien et son adaptation, s'insère dans un dispositif plus large que le simple contrôle policier.

HOMINICULTURE

Ces dispositifs peuvent être rassemblés derrière la catégorie générique d'"hominiculture" théorisée au début du siècle aux confins des champs de l'eugénisme et de l'hygiénisme social, tant celle-ci entretient des relations génétiques avec les perspectives déployées en pratique dans la gestion de l'immigration. L'hominiculture correspond à "l'ensemble des principes et moyens capables de maintenir l'homme dans les conditions de la normalité [...] ou de l'emmener dans ces conditions quand la nature ne l'y a pas elle-même placé" (Maurel, 1913). L'hominiculture appliquée aux travailleurs étrangers présuppose leur nature différentielle et leur difficulté d'adaptation tant par rapport aux fonctions productives pour lesquels ils sont importés, que par rapport à l'environnement climatique, ethnique et culturel de la France qui les mettrait dans un "état fonctionnel au-dessous de la normalité" (Ibid.). Considérant ainsi le choc climatique que constitue la transplantation, notamment pour les peuples du Nord, considérant que la chaleur est un facteur d'indolence et de débauche, que l'acculturation fait perdre aux peuples leurs structures structurantes, l'hominiculture tend à adapter l'élément étranger, par essence et/ou nature difficilement adaptable, et à créer une "ambiance favorable à l'accoutumance, [à assurer] le contrôle vigilant des éléments douteux, la répression de toutes les manoeuvres de débauchage" (Pairault, 1926, p. 320). Ceci commande deux types de dispositifs, l'un agit sur son environnement - via le logement, les "oeuvres sociales", l'entretien de "tuteurs moraux"3 - et l'autre sur l'ouvrier étranger dont il s'agit de stimuler sa "disposition à l'ordre et à l'épargne" et à la tempérance, qui "augmentent la valeur de l'Homme", qui permettent d'"organiser le travail sans être constamment à la merci du caprice de chacun" et de "supprime[r] les incartades qu'apporte avec elle la débauche" (Canisy, 1914, p. 188-189, 195-196).

L'ensemble de ces dispositifs convergent pour assurer l'utilité sociale de l'étranger et veiller à écarter le débauchage des non-valeurs.

CONNAITRE

Les promoteurs de ces dispositifs enrôlent tout autant qu'ils s'inspirent des connaissances scientifiques appuyées sur la raciologie et la psychologie des peuples (inspirée de la pluriséculaire climatologie des peuples). S'établit une relation circulaire entre chercheurs qui se voient offrir un marché, dispositifs qui fournissent un terrain d'observation et promoteurs qui justifient ainsi leurs dispositifs. Les études de l'époque distribuent la nature et les propriétés des groupes humains en fonction de leur essence nationale et, les hiérarchisent en fonction du travail à accomplir, du lieu sur lequel doit s'opérer la "transplantation" et de leur propension à la stabilisation et à l'assimilation. Toute expertise de ces groupes est appréciée à l'aune de groupes d'oppositions binaires : sain/malsain et sobre/débauché (mesure de l'entretien de la force de travail) ; robuste/faible et actif/indolent (mesure de la force brute et de la productivité) ; chaud/froid (mesure de la capacité de transplantation dans un climat donné) ; stable/nomade (mesure de la propension à la fixité professionnelle et géographique) ; docile/indiscipliné (mesure de la servitude volontaire). À chaque essence de travailleur correspond des techniques d'acclimatation et à chaque essence est assignée une fonction : si le Suisse, "entreprenant" et "indépendant", peut grossir les rangs des colons agricoles, en revanche, la "robustesse" alliée au besoin de discipline du Polonais l'astreint à des travaux de force et à l'entretien de tuteurs moraux.

FAIRE NAITRE, DOMESTIQUER, ASSIMILER ET NATIONALISER

Au-delà de la fixation immédiate des travailleurs étrangers, il s'agit de constituer "une pépinière de familles"4 afin de nationaliser leur descendance et permettre une reproduction physique et sociale du capital travail importé, tout en ayant soin de protéger la "souche française", contre leur "potentiel d'hérédité redoutable" (Dequidt et Forestier, 1926).

"Sachez qu'un étranger ainsi assimilé, représente pour le pays l'équivalent de deux, trois, quatre naissances"5 : les mesures de naturalisation jusqu'à l'adoption de la loi de 1927 répondent à la nécessité que l'ouvrier étranger fasse "souche" dans un pays "anémié", afin de "transformer en limon fécondant la marée étrangère" (Reclus, 1926, p. 3). Se conjuguent ici les positions congruentes des employeurs quant à la constitution d'un prolétariat pérenne, des agents de l'État et des populationnistes pris dans un "complexe de supériorité superlatif" (Charle, 2001, p. 18) et dominés par le postulat de la quantité pour lequel la puissance militaire et économique de la France se mesure au nombre de ses habitants. Cet objectif détermine plusieurs opérations. La première consiste à sélectionner prioritairement des familles et/ou des éléments "sains" et "robustes", c'est-à-dire à s'assurer du potentiel reproducteur tout autant que producteur des éléments importés. La deuxième tend à fixer et entretenir la sphère domestique :

"Il faut maintenant apprendre à choisir des familles. Pourquoi des familles ? Parce que les célibataires sont des nomades, [...] parce qu'ils ne font souche que s'ils vivent comme adjoints à une autre famille déjà établie. Parce que la famille se stabilise beaucoup plus aisément que le célibataire [...], parce que la famille s'encadre mieux dans le milieu ambiant et que sa moralité est, le plus souvent, supérieure à celle du nomade, parce que les enfants iront à l'école française, deviendront aisément Français et feront souche." (Martial, 1937, p. 559).

La domestication du travailleur étranger est considérée de façon plurifonctionnelle. Le contrôle des corps, via le suivi sanitaire, l'injonction de tempérance, les tuteurs moraux, et l'entretien de l'ordre domestique, qui assigne à la femme un rôle d'ordre sanitaire, social et moral, asservi à la mission de fixer l'homme et sa famille et d'éviter toute débauche, permettent la domestication de la force productive et reproductive de l'homme étranger.

La troisième opération consiste à assimiler afin d'assurer la quatrième opération de naturalisation. Ces deux concepts rendent compte de la pluralité des champs de référence, mais témoignent aussi de la centralité de l'épistémè organique. L'assimilation renvoie tout autant à une procédure volontaire de l'immigrant mu par ses "intérêts matériels et moraux" (Duhamel, ibid.) qu'à une opération "vitale pour un pays [qui consiste à] absorber le plus rapidement possible et d'une manière la plus large possible la population étrangère" (Estouret, 1937, p. 22). L'opération est alors abordée sous l'angle de la digestion et de la greffe. La naturalisation, acte juridique, prend alors un tout autre sens : elle n'est plus que la sanction juridique de la surveillance de la conduite, de la valeur professionnelle, de la loyauté de l'étranger, et des "forces naturelles d'attraction" qui dans "une ambiance de bienveillance" (Duhamel, 1929) ont permis une adaptation du travailleur étranger et, in fine, son assimilation. Toutefois, ces opérations sont conditionnées aux dispositions nationales des étrangers, qui rendent viables leur adaptation ainsi que leur greffe/digestion.

DISCRIMINER LES POPULATIONS INDESIRABLES

Les références organiques et horticoles sont tributaires des perceptions des relations entre les éléments étrangers et la France. Trop souvent les acceptions culturalistes (essentialistes) et organiques (substantialistes) de ces relations sont, dans les analyses actuelles, opposées. Or cette période témoigne de l'imbrication complexe de ces acceptions dans une synthèse, certes mouvante, mais relativement cohérente au regard de la prégnance du paradigme racial. Quelles que soient les formes que prennent à cette époque les analyses de ces relations, elles empruntent de façon imbriquée tout à la fois les voies du culturalisme (version psychologie des peuples) et de l'organicisme. La relation entre étrangers et nationaux est présentée comme une relation bipolarisée entre des cultures et des moeurs, à ce point figés et réifiés qu'ils se présentent comme des substances, quasiment naturalisés (Larbiou, 2008-b, (2009). Le recours récurrent dans les productions de l'époque à la "souche française" ou à la "race française" dépasse la simple métaphore pour signifier un attachement au paradigme racial, à une représentation anthropomorphique d'une France "anémiée" ayant une psychologie, un comportement, un sang propre, et, à une représentation horticole de la "souche française" de ses "racines" (Dorin, 2006) et de ses "greffons". Ce champ de perception détermine une certaine vision de l'apport possible des étrangers en termes de "transfusion" profitable, ou au contraire du danger que peuvent faire courir les "indésirables" éléments étrangers "parasites", celui "d'abâtardir la race française" (Oualid, 1927) p. 133), de menacer son "l'intégrité physique".

Dans cette perspective, les conditions de possibilité des dispositifs d'adaptation et de naturalisation sont la sélection en fonction d'une hiérarchie substantialiste et essentialiste de désirabilité, l'enfermement et/ou la discrimination - pensée alors comme normale - des réputés indésirables. Deux logiques, promues et véhiculées par les raciologues, les agents coloniaux, les populationnistes et partagées par les réseaux réformateurs, déterminent le partage du bon grain et de l'ivraie, la récapitulation et la mixophobie. La mixophobie suppose une différence radicale, puisque naturelle, entre "immigration blanche" et "exotique", et détermine des dispositifs d'exclusion ou de ségrégation afin de prévenir tout métissage menaçant de dégénérescence le corps national.

Ainsi, pendant la Grande Guerre, les 220 000 travailleurs exotiques importés par le Service des travailleurs coloniaux (STC), distinct des services gérant l'immigration blanche, sont concentrés dans des groupements de travailleurs "de même race" et dans des casernements "conçus de façon à assurer une surveillance et un gardiennage facile et à permettre d'empêcher toute communication" et toute relation sexuelle avec les nationaux. Après guerre, cette logique aboutit au rapatriement de ces "éléments ethnographiques trop nettement distincts du reste de la population" (Bonnevay, 1920). La logique de la récapitulation, au terme de laquelle tout exotique est assimilé à un "grand enfant", "peu adapté à la vie moderne", "tout instinct" commande cette ségrégation, mais aussi, pour éviter leur régression vers la sauvagerie et la barbarie, l'encadrement par des officiers et agents coloniaux, lesquels importent leurs propres perceptions de ces catégories. Ainsi en est-il pendant la guerre avec le STC et, après guerre, avec le Service des affaires indigènes nord-africaines (SAINA) pour les Nord-Africains. Ce dernier service est créé en 1924, suite à un fait divers largement médiatisé, à l'instigation du conseiller municipal de Paris, Pierre Godin, réformateur, proche des milieux hygiénistes et ancien gouverneur colonial, afin de "canaliser [ce mouvement migratoire], le régulariser, le contrôler sans cesse, le protéger et, en somme, le rendre inoffensif". À l'instar du STC, la régulation de cette immigration se veut être totale, le SAINA gère les domaines les plus divers de la surveillance, du logement, de l'hygiène, de la naturalisation, de la formation et de la protection sociale. Le but est de les "assister et de les protéger", contre eux-mêmes, contre leurs propres dispositions ataviques, et de les surveiller. Ce service participe d'un dispositif général, reliant les mesures de police spécifiques aux Nord-Africains6 aux mesures d'assistance mises en place par le conseil municipal de Paris en 1925 : création d'un dispensaire spécial, d'un cours d'adulte, d'une section de placement, d'un nouveau dispensaire à la Mosquée de Paris, et création d'un "hôpital franco-musulman".

Si tout au long de l'entre-deux-guerres, l'analyse des faits migratoires est marquée par les métaphores hydrauliques empruntées de la mécanique des fluides, la perception et les pratiques de travail social à destination des travailleurs étrangers répondent aux logiques horticoles et orthopédiques subsumées par l'hominiculture. Importées par les médecins hygiénistes, inspirées des théories de Spencer, ces logiques organicistes organisent entre l'étranger et la nation, un rapport de corps à corps, dominé par l'idée d'une nécessaire adaptation au milieu, condition de possibilité de son assimilation et de son utilité sociale et par l'idée, sous-jacente, d'une différence raciale. Ces idées du rapport des immigrés à la nation ne planent pas dans le Ciel des idées mais reposent sur les intérêts sociaux des groupes intéressés à leur production. Ainsi, l'angle mort des pratiques et des discours en dit tout aussi long sur le sens social conféré à la gestion sociale de l'immigration que la floraison de discours et de pratiques dans d'autres domaines. En l'occurrence, l'absence de réflexion sur l'éducation, absente de l'ensemble du corpus relatif à l'immigration dans l'entre-deux-guerres et n'ayant donné lieu à aucune forme de dispositif public, signifie la volonté manifeste de la société de fixer les étrangers dans les fractions inférieures et précarisées de la division du travail social et de les assigner à n'être et à ne demeurer que des travailleurs.

"Suivant la formule, brutale mais expressive, de nombreux médecins recruteurs : "C'est de la belle viande""

Mauco, 1932, p. 282

"C'est le travail qui fait "naître" l'immigré, qui le fait être ; c'est lui aussi, quand il vient à cesser, qui fait "mourir" l'immigré, prononce sa négation ou le refoulement dans le non-être"

Sayad, 197

Références bibliographiques

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(1) Peyerimhoff H., conclusion de la conférence du 23 février 1927 faite par Oualid W. (1927), p. 153.

(2) Entretien avec un ingénieur agronome, directeur du centre d'adaptation des travailleurs polonais de Villemur près de Toulouse, in Le Fèvre G. (1929), p. 141.

(3) Aux premiers rangs desquels les prêtres et les associations culturelles, cf. Larbiou B. (2003), p. 121. Pour l'expression cf. Peyerimhoff H. in Oualid W. (1927), p. 158.

(4) Ainsi en est-il de l'objectif donné au "laboratoire" que constitue le "centre d'acclimatation" de Villemur (près de Toulouse). Créé par la SGI et la Société d'expansion agricole et coloniale, il est destiné à faire suivre aux étrangers un "stage d'adaptation" visant à l'"accoutumance à nos moeurs". Cf. Le Fèvre G. (1929), p. 137-141, et, Revue de l'immigration, n° 6, octobre 1928, p. 17-18.

(5) Duhamel J., directeur de la SGI, dans Le Fèvre G. (1929), p. 219.

(6) Au terme de deux ordonnances de 1924, ils doivent justifier d'être en état de travailler, de n'être porteur d'aucune maladie infectieuse et doivent disposer d'une carte d'identité (normalement applicable aux étrangers).

Diversité, n°158, page 195 (09/2009)

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