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Diversité

III. Prévention spécialisée et diversité

Où peut mener l'approche interculturelle chez les travailleurs sociaux ?

Gilles Verbunt, Sociologue

Les métiers du travail social et de l'enseignement sont déjà difficiles en eux-mêmes. Si l'on doit y introduire la prise en compte de la diversité des origines culturelles, cela devient encore plus compliqué. Et pourtant, ceux et celles qui ont essayé d'adopter une attitude interculturelle en ont tiré un grand bénéfice. S'y essayer en vaut la peine, à condition de solliciter non seulement son coeur, mais aussi sa raison, et, pourquoi pas, sa curiosité.

La rencontre interculturelle commence toujours par le dépaysement, par un effort pour vaincre la force d'inertie de nos attitudes spontanées. Persévérer dans l'effort de sortir de nos ornières culturelles est une source d'enrichissement et de plaisir, et cela s'avère de surcroît, professionnellement rentable. C'est cette expérience que j'ai voulu faire partager dans "La question interculturelle dans le travail social"1. Mon expérience dans la formation des travailleurs sociaux et ma familiarité avec différents milieux de migrants de différentes générations m'ont sensibilisé depuis longtemps aux problèmes de communication entre les usagers et les représentants des institutions. Ma familiarité avec certains outils d'analyse sociologique m'a aidé à approfondir cette expérience et en proposer les fruits à tous ceux qui s'y intéressent. L'ouvrage mentionné est une étape sur un itinéraire qui voudrait aboutir à comprendre mieux ce qui se passe dans la mondialisation d'une modernité qui rend caduques les vieilles conceptions que nous manipulons spontanément en parlant de cultures, d'identités, de communautés, de civilisation. Au bout de l'itinéraire, c'est une vision nouvelle du monde qui se dessine. Mais commençons par le début.

L'ITINERAIRE : LA CONNAISSANCE DE L'AUTRE

Au commencement il y a la surprise, l'incompréhension. L'autre (dans tous les sens du mot) nous déroute. Dans cet étonnement il y a une dimension liée à la situation culturelle différente. L'autre ne voit pas la réalité comme nous, analyse sa situation avec des schémas qui ne sont pas les nôtres, décrit son expérience dans une langue inconnue. Chez celui qui doit ou veut communiquer avec l'autre, malgré ces obstacles, la première réaction est de tenter de mieux comprendre pourquoi l'autre agit et parle ainsi. Il se mettra à apprendre à connaître tant soit peu la culture de l'autre, à parler sa langue, à s'initier à ses conceptions du temps, de l'espace, de son corps, à s'informer sur les structures sociales et familiales de ce milieu, à connaître son histoire collective, à comprendre sa façon de penser le monde et ses relations aux autres.

Mais cet apprentissage atteint rapidement ses limites pour celui qui travaille dans un quartier aux multiples nationalités. Il ne peut s'initier à toutes les cultures du monde. Dans ces relations à l'autre il finit par savoir qu'il faut faire attention lorsque l'interlocuteur utilise le mot "famille", quand il s'agit de fixer un rendez-vous ou qu'il faut interpréter le tutoiement. Il peut acquérir le réflexe interculturel qui consiste à ne pas porter un jugement définitif chaque fois qu'il est dérouté par un comportement "déviant". En cas de malentendu manifeste, il apprend à tenir compte de la possibilité d'une différence culturelle.

Enfin, cet apprentissage peut être très ingrat : les interlocuteurs ne correspondent jamais totalement à l'image que nous acquerrons d'eux à travers la culture. La culture d'origine de nos interlocuteurs peut d'ailleurs différer sérieusement de leur culture officielle, nationale. Non seulement les individus peuvent avoir pris de la distance avec leur culture, mais par le séjour dans l'environnement français ils sont déjà plus ou moins acculturés, ne retenant de leur culture dite d'origine que ce qui les arrange !

N'abdiquons cependant pas devant le labeur que signifie s'initier à au moins une autre langue et une autre culture. Rien de tel pour comprendre le mal que peut avoir l'étranger pour se familiariser en peu de temps avec les nôtres !

LA CONNAISSANCE DE SOI

Si tout va bien cela produit un effet de boomerang. Le sujet désireux d'aller de l'avant découvrira l'arbitraire et la relativité de beaucoup de nos éléments culturels. Il se rend alors compte qu'il agit souvent en fonction de préjugés et de stéréotypes qui n'ont pas leur raison d'être. Il peut s'interroger sur son conditionnement culturel, sur l'opportunité de respecter tous les schémas de pensée, les façons de sentir et d'agir que ses propres milieux d'origine lui ont transmis comme étant les seules façons d'être "humain". Il se rend compte aussi qu'il connaît mal sa propre culture et qu'il ne s'est jamais interrogé sur le sens de telle ou telle coutume.

C'est un processus laborieux, déstabilisant. La socialisation dans notre milieu familial nous a fourni les moyens de vivre avec les autres en respectant certaines règles. Le fait d'inculquer ces règles dès le plus jeune âge nous fait croire qu'elles sont naturelles. Par l'apprentissage de la langue nous acquerrons des catégories pour analyser la réalité que nous considérons spontanément comme universelles. Tout cet édifice se met à s'ébranler quand nous découvrons que notre nature est culturelle et que notre universel est particulier. Nous pouvons alors soit refuser d'abandonner le monde rassurant du conditionnement, soit nous en libérer et nous lancer dans une aventure dont nous ne connaissons pas l'issue. De la connaissance des autres cultures nous pouvons passer alors à la capacité de communiquer avec un autre sujet.

VERS L'EMPATHIE

Si nous nous contentons de l'acquisition de connaissances et du réflexe interculturel, nous avons déjà fait un grand pas. Professionnellement nous sommes devenus plus efficaces et notre curiosité intellectuelle peut s'en satisfaire. Mais souvent l'affectivité va intervenir. Il y a des choses que l'on aime, et d'autres que l'on n'aime pas. Notre vision du monde, nos principes éthiques, nos goûts ne s'accordent pas forcément avec ceux des autres. Nous ne sommes pas d'accord et voudrions que les autres arrivent à de meilleures pensées et prennent d'autres attitudes, qu'ils respectent mieux les valeurs fondamentales de la République, qu'ils fassent un plus grand effort pour entrer dans notre société, qu'ils adaptent leur mode de vie à la modernité... Et enfin, qu'ils fassent un effort égal au nôtre pour comprendre la façon dont fonctionne notre culture à nous.

La connaissance d'autres cultures crée normalement un sentiment de sympathie vers ceux qui en sont porteurs. Certains traits nous dérangent cependant. Quand il s'agit de valeurs morales ou de relations familiales ou sociales il n'est pas facile de transiger. Il ne s'agit pas alors de chercher l'harmonie à tout prix. Il est bon d'admettre l'existence d'un conflit. Mais cette constatation ne mène pas nécessairement à une rupture de la relation. Il s'agit de trouver le moyen de continuer à vivre ensemble, en faisant confiance au temps et à la capacité d'évolution des uns et des autres.

Il faut se rappeler que l'histoire est passée par là. L'empathie incite à essayer de comprendre l'histoire de l'autre, son histoire personnelle dans son histoire collective. Il en va de même pour nous-mêmes. Combien de temps ne nous a-t-il pas fallu pour faire progresser certains droits qu'aujourd'hui nous considérons comme naturels ! La patience est également de rigueur quand nous évoquons le passé colonial qui, quelle que soit la force de notre condamnation, a laissé des traces, de part et d'autre.

LA PHASE DE LA NÉGOCIATION

Nous sommes alors entrés dans une zone de turbulences, ce qui est une chose tout à fait normale quand il faut trouver des règles pour vivre ensemble. Il est possible que chacun campe sur ses positions, sans que cela arrête pour autant le processus d'adaptation réciproque. (Soit dit en passant, je définis l'intégration comme un processus d'adaptation réciproque, et non comme une acculturation à sens unique.) C'est la phase de la négociation. Il s'agit de produire des compromis qui, en cas de persistance du désaccord, permettent néanmoins de vivre ensemble. La décision sera prise après une argumentation la plus solide possible. Le voile islamique, c'est d'accord, mais pas à l'école ou pour les fonctionnaires d'un État laïc dans l'exercice de leur fonction. Ce qui est important, c'est que la question ait été longuement débattue, donnant à toutes les parties concernées l'occasion de s'exprimer.

Pour entrer dans une vraie négociation il ne suffit pas de prendre en compte la différence culturelle coupée de son contexte politique, social et juridique. Le travailleur social est, de par sa fonction, dans une situation de force. Son interlocuteur possède souvent une expérience de l'exil ou de l'oppression qu'en général le travailleur social n'a pas. Il peut se trouver dans une situation juridique compliquée. Il n'est pas aussi libre par rapport à son milieu de vie que pourrait l'être un autre représentant de la même culture. Les décisions sur le comportement à suivre peuvent être fortement influencées par sa communauté culturelle. Il n'est pas toujours l'être autonome avec qui nous aimerions discuter sur un pied d'égalité.

Nous avons la volonté de nous débarrasser des préjugés et des stéréotypes pour laisser l'autre exister comme individu unique, mais il n'est pas toujours facile de trouver un équilibre entre ce que nous savons déjà de sa culture et ce qui relève du préjugé. Et l'autre en face de nous n'a probablement pas fait le travail sur soi suffisant pour écarter les stéréotypes dont il est prisonnier. Par exemple, il n'est pas toujours simple d'expliquer à quoi servent les différents travailleurs sociaux, dont les fonctions soit n'existent pas ailleurs, soit n'y ont pas d'équivalent.

Nous devons aussi avoir la lucidité de nous débarrasser de notions ambiguës qui traînent encore parmi les travailleurs sociaux, telles que le respect des cultures ou des identités. Ce ne sont pas des "êtres sacrés" auquel il est interdit de toucher. Les cultures et les identités sont des réalités en évolution permanente sur lesquelles nous intervenons en permanence, qu'on le veuille ou non. Il faut également accepter que les autres influent sur nos façons de penser, d'agir, de sentir et que nous ne sommes (heureusement) pas les mêmes à tous les âges de notre vie.

Il est souvent nécessaire de mettre nos principes entre parenthèses au bénéfice des situations concrètes. Relativiser nos principes ne veut pas dire les déclarer inutiles, mais voir ce qui dans l'instant est atteignable. Le temps est un allié, l'histoire une réalité.

Il n'est pas toujours facile de comprendre en quoi consiste la demande de l'autre. Il y a un problème de langue : l'autre n'est souvent pas aussi à l'aise dans la langue française qu'il en a l'air. Plus largement, les façons de dialoguer ne sont pas partout semblables. Par exemple, pour nos interlocuteurs il est souvent impensable d'aborder le sujet principal de la conversation sans s'être salués longuement. L'autre peut avoir besoin de temps pour arriver à s'exprimer. Il importe pour commencer d'établir un climat de confiance, et les salutations y contribuent, servant à se familiariser avec l'autre.

LA RELATION

Par relation nous entendons ici le désir réciproque d'entretenir l'échange. La relation naît quand nous commençons à nous intéresser à la vie de l'autre, ou collectivement, des autres, et que l'autre, ou les autres, en face à face font de même. Cela se produit souvent à l'occasion d'une prise en charge commune d'un problème commun.

Pour le travailleur social l'autre n'existe pas seulement comme un dossier, comme un problème à traiter, mais le dossier devient l'occasion de s'humaniser mutuellement, de devenir humainement meilleur. Par exemple, pour le travailleur social cela peut être l'intention de contribuer à ce que l'autre devienne plus libre, accède à une plus grande autonomie, trouve un équilibre dans les tensions qu'il vit. Ce travailleur social est comparable au médecin qui ne se contente pas de traiter une jambe ou un foie, mais qui veut guérir la personne entière.

La différence culturelle, vécue dans une relation, est enrichissante. S'il existe une confiance entre les parties en dialogues, les réactions de défense tombent. L'ouverture à l'autre devient possible et produit des changements bénéfiques. Des désaccords subsistent, mais ils n'empêchent pas l'estime réciproque et la confiance mutuelle. L'autre, avant toute autre considération, est un être humain qui a besoin de moi pour exister, mais dont j'ai aussi besoin pour exister. Nos vies sont plus ou moins fortement liées...

Quand, dans la pratique interculturelle, il est question d'enrichissement c'est de la création de cette relation qu'il s'agit. L'interculturel, c'est la diversité + la relation. Là réside la grande différence avec le multiculturalisme. Dans ce dernier système, chacun peut rester ce qu'il est, laisser les autres tranquilles et souhaiter que l'autre lui laisse la paix. Dans l'approche interculturelle nous acceptons d'être interpellés, voire bousculés, par ceux qui ne pensent, n'agissent, ne parlent ou ne sentent pas comme nous. C'est un plus, à la façon dont en musique le do et le mi sont des sons pleins, autonomes, mais s'enrichissent néanmoins mutuellement quand ils sont joués dans un accord.

CHANGER DE REGARD

Les travailleurs sociaux sont en général très sensibles à l'exercice de la solidarité. Dans notre culture occidentale cette valeur est considérée comme une expression de la générosité, alors qu'il s'agit pour tout le monde d'une nécessité. L'individualisme fait croire que l'autre est d'abord un gêneur, un fardeau, un obstacle à notre liberté, alors qu'en réalité l'autre est celui qui nous aide à nous construire, à devenir ce que nous sommes. Ce besoin est vital pour l'individu et ses communautés : le réalisme est du côté de l'ouverture aux autres.

Le "chacun chez soi" du multiculturalisme encourage ce repli sur soi qui est en fait mortifère. L'interculturel, sans abolir le droit à l'existence autonome de tout individu et de toute communauté, trace des frontières entre les êtres, mais ce ne sont pas des frontières qui séparent des autres, mais des lieux d'échange. Ce ne sont donc pas des frontières que l'on peut tracer avec netteté. Ce sont plutôt des zones de transition, à la façon des métissages.

La pratique interculturelle amène également à réviser des concepts et des idées-valeurs, qui sous-tendent souvent nos attitudes, par exemple, ce qu'il faut entendre par une culture, une civilisation, une identité, une communauté, un compromis, le respect. La plupart de ces notions ont reçu leur contenu actuel au début du XXe siècle lorsqu'il s'agissait de défendre les cultures minoritaires des peuples colonisés contre l'envahissement colonisateur de l'Occident. Les cultures et les identités devaient être protégées. Il fallait éviter un mélange des peuples qui conduirait inexorablement à la disparition du plus faible. La subsistance de cette séparation préconisée dans ce contexte colonial a inspiré les différentes formes du multiculturalisme, qui, certes, respectent la diversité, mais sont insuffisantes pour établir des relations saines entre les différents peuples ou les différentes composantes d'une société. Cette lacune se fait particulièrement sentir dans un contexte de mondialisation.

Et si les cultures et les identités étaient des entités fluctuantes, toujours en évolution ? Tout porte à croire que ce ne sont pas des substances, mais des processus. N'assistons-nous pas à des mutations permanentes de nos structures sociales, de notre échelle des valeurs, de notre langue ? D'une génération à l'autre, les décalages sont évidents. L'influence de l'étranger y est pour quelque chose, mais le dynamisme propre à la modernité intervient autant. Le discours politique qui parle d'identité nationale n'a pas encore pris en compte cette réalité évolutive. Le discours des médias n'a pas non plus intégré cette nouveauté, au plus grand profit de leaders aux ambitions politiques exarcerbées. Les travailleurs sociaux, comme tous les intervenants dans la vie sociale, ont pour tâche de déconstruire les notions anciennes pour les rendre à nouveau opératoires dans un contexte moderne.

La déconstruction est aussi nécessaire pour prendre de la distance avec des notions sur lesquelles pèse un jugement négatif. Pour citer deux exemples : le compromis et le métissage. Le compromis est une pièce essentielle à la vie en commun. C'est la reconnaissance du fait que la valeur de la relation est supérieure à l'affirmation de soi. Le métissage n'est pas une dilution, mais une combinaison, et à ce titre peut être enrichissant. Le compromis et le métissage non seulement ne méritent nullement un regard négatif, mais à voir de près la réalité sociale ce sont des composantes omniprésentes. Sans elles le vivre-ensemble serait impossible.

La notion de respect dont nous avons déjà dit un mot plus haut, mérite aussi une déconstruction. Par exemple qu'est-ce que peut être le respect d'une culture ? Sachant qu'aucune culture n'est parfaite, pourquoi ne pas la soumettre à l'oeil critique de l'étranger ? Pourquoi perdre son sens critique par rapport à d'autres cultures ? Dans chaque culture il y a des éléments contradictoires, et l'étranger peut permettre de faire le tri entre le bon grain et le mauvais. Cela ne se passera pas nécessairement sans conflits, mais quand il s'agit d'une relation, le désaccord n'est pas destructeur et n'empêchera pas de continuer à vivre ensemble. Lorsque le conflit conduit à l'exclusion et que la soumission au plus fort mène à l'inclusion nous nous trouvons dans le régime de l'assimilation. Comme dans la vie sociale normale qui est pleine de conflits, dans l'approche interculturelle l'harmonie ou de le consensus ne sont pas essentiels.

AUJOURD'HUI EN FRANCE

L'interculturel peut se définir comme "la diversité + la relation". Ces derniers temps, en France, nous avons fait un bout de chemin avec la reconnaissance officielle de la diversité, mais nous avons régressé dans les relations qui fondent le vivre-ensemble.

La relation est la pièce maîtresse de l'interculturel. Or, aujourd'hui en France, les travailleurs sociaux se sentent de plus en plus dépossédés de leur fonction d'humanisation des lois et des institutions. Leur expérience qui pourrait servir pour cette humanisation est de moins en moins prise en compte. Les travailleurs sociaux particularisent, interviennent quand la généralité de la loi ou du fonctionnement de l'institution risque de produire des injustices ou des exclusions. Leur expérience doit aider ceux qui élaborent les règles et institutions. Mais quand ils parlent de leur expérience, de leurs besoins de jouer leur rôle de médiateur, plus personne ne les écoute.

Ce travail intermédiaire est aujourd'hui de plus en plus mis en cause par les instances politiques, nationales et souvent locales, pour réduire le travailleur social à une courroie de transmission, un allié des pouvoirs publics contre d'éventuels transgresseurs ou déviants. Dans le travail social, la relation repose sur la confiance. Quelle confiance peuvent avoir des migrants en situation irrégulière face à des travailleurs sociaux à qui les pouvoirs politiques demandent de les dénoncer ?

La relation humaine est réduite au minimum lorsque les nouveaux arrivants se voient proposer un contrat pour qu'ils consentent à bien s'adapter à la société française. Une démarche juridique se substitue au processus laborieux d'adaptation les uns aux autres, laquelle repose sur une confiance réciproque créée dans la durée et non par une démarche juridique instantanée.

Les travailleurs sociaux ne sont pas dispensés du devoir d'efficacité, mais comment se mesure cette efficacité ? Ce ne sont pas nécessairement les chiffres qui comptabilisent le nombre d'usagers "accueillis", de démarches, de dossiers traités, de placements opérés... Ces chiffres ne disent rien de la qualité du travail. Lorsque l'objectif de faire du chiffre devient une obligation, tous ceux qui pourraient faire entrer des considérations humaines dans l'exercice de leur fonction sont tentés de mettre de côté les considérations humanistes.

Enfin, le devoir de traiter beaucoup de dossiers ou de réaliser beaucoup d'actes d'accueil crée un manque de temps permanent. Or, quand il s'agit de créer des relations humaines il faut prendre son temps. Quand il s'agit de personnes d'autres cultures, les interlocuteurs ont besoin de plus de temps que lorsqu'il s'agit de personnes de même culture.

Les perspectives du travail social en général, et de sa dimension interculturelle, en France, aujourd'hui ne sont pas euphorisantes. La reconnaissance de la diversité ne suffit pas pour faire société ensemble. Faudrait-il aussi que les éléments divers communiquent et apprennent à vivre ensemble. Les travailleurs sociaux sont, avec les enseignants, particulièrement sensibles à cette exigence. Espérons que la flamme interculturelle continuera à couver sous les cendres : un jour on découvrira qu'aujourd'hui c'est la meilleure façon de "faire société".

Références bibliographiques

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(1) Repères et perspectives, deuxième édition 2009, La Découverte.

Diversité, n°158, page 189 (09/2009)

Diversité - Où peut mener l'approche interculturelle chez les travailleurs sociaux ?