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Diversité

III. Prévention spécialisée et diversité

Le développement communautaire en Europe1

Carole Dane, Assistante sociale franco-américaine

De par mes origines (Boston, États-Unis) et mon parcours international de travailleur social, j'ai été désignée pour participer à un projet européen ayant pour thème "L'apprentissage du développement communautaire". Ce projet est financé par la Commission européenne et piloté par une ONG, le Combined European Bureau for Social Development (CEBSD)2, siégeant aux Pays-Bas. J'ai donc participé avec les représentants de seize autres pays3 à des rencontres, d'abord en Belgique, puis en Suède.

Ce sont quelques idées forces, à partir de ce projet, que je présente aujourd'hui. Mon intervention s'articulera autour de trois thèmes :

  • Les concepts ;
  • Les rapports entre pouvoirs publics et société civile ;
  • Les enseignements qu'on peut tirer des pratiques en Europe.

LES CONCEPTS ET LEUR TRADUCTION

Mes premières remarques concernent les concepts car les travaux du projet se sont déroulés en anglais, d'où quelques mots ici qu'il faut préciser dans ma langue maternelle.

Tout d'abord, il faut préciser : les mots "travail social" (social work en anglais) ne sont pas apparus au cours des travaux du projet européen ; j'ai dû alors interroger d'autres participants pour connaître les raisons de cette absence. En France, il s'avère que quelques travailleurs sociaux "classiques" sont engagés dans des processus de développement local, mais le développement est surtout une fonction exercée par des professionnels et des citoyens ayant des parcours diversifiés. Seule l'Irlande propose un vrai cursus universitaire de développeur. En effet, le travail social et le développement communautaire sont généralement appréhendés comme deux sphères distinctes, contrairement à ce qui se passe actuellement en France, où nous tentons de les rapprocher.

L'expression "développement communautaire" (community development) est largement employée dans les réunions européennes où l'anglais prédomine. Toutefois, elle n'est utilisée ni dans tous les pays ni dans toutes les langues. Par exemple, en Italie on parle plutôt de "développement local", et dans la langue suédoise, il n'y aurait aucun équivalent pour "développement communautaire".

Il y a quelques années, le Mouvement pour le développement social local (MDSL) (français) a participé à des réunions?européennes. On retrouve aussi l'expression "développement social" (social development en anglais), même si la différence entre développement social local et développement communautaire ne paraît guère susciter de débats. D'ailleurs, l'ONG qui a piloté le projet européen, utilise social development pour son appellation.

En fait, dans le cadre des réunions en Suède, le seul vrai débat sur les concepts a tourné autour de la distinction entre organisation communautaire?et développement communautaire. Pour beaucoup, la première est censée impliquer directement les habitants dans des processus d'empowerment politique4 susceptibles d'interpeller, voire d'affronter les autorités publiques. Le développement communautaire, dans ce débat, est apparu davantage comme un processus planifié et coordonné des actions avec l'acquisition de compétences par les populations, sens que l'on donne souvent à l'expression en France. Qu'on accepte ces définitions ou non, la question se pose : les deux concepts, s'opposent-ils ou relèvent-ils de deux registres différents ? Lors des travaux en Suède, il n'y a pas eu de consensus sur ce point. Ce qui illustre une évidence pour avancer : puisque les concepts ne sont pas univoques, il faut expliciter ce qu'on entend par ceux que l'on emploie.

POUVOIRS PUBLICS ET SOCIETE CIVILE

Ma deuxième série de remarques concerne les rôles respectifs des pouvoirs publics et de la société civile.

Il faut préciser que le projet européen auquel j'ai participé utilise comme document de référence la Déclaration de Budapest "Construire la société civile à travers le développement communautaire", rédigée en 2004 par des ONG dont le Combined European Bureau For Social Development. Cette idée de renforcer la société civile semble un enjeu universel, mais à des degrés différents ; elle apparaît cruciale dans les pays de l'Est, nouveaux membres de l'Union. N'est-elle pas un enjeu majeur en France ?

En Suède nous avons été accueillis en partie par des agents communaux, mais tous les participants du projet européen appartenaient à des ONG. Toutefois, il existe des tendances contradictoires, et certaines structures privées de développement (notamment en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas) semblent en train de passer de plus en plus sous des formes diversifiées de tutelle publique.

La France est sans doute le pays, ou l'un des pays, où les agents engagés dans le développement social local travaillent le plus au sein des institutions publiques. La formule "commande politique" semble exister surtout chez nous. Ceci étant, l'importance d'une volonté politique en faveur du développement local a été soulignée, dès lors qu'il s'agit d'impulser des changements structurels et pas simplement des microprojets. D'ailleurs, à propos de volonté politique, il n'est sans doute pas neutre que la Commission européenne ait financé un projet sur le développement communautaire, et qu'on emploie fréquemment le terme "cohésion sociale" dans les orientations et les programmes de l'Union d'où l'utilité de cette expression dans le dialogue avec les décideurs politiques.

La France m'est également apparue comme le pays, ou l'un des pays, où les processus de développement sont les plus adossés aux politiques publiques. Aucun autre pays, à ma connaissance, ne dispose d'une politique de la Ville qui englobe diverses politiques sectorielles. Pour moi, c'est l'un des atouts de notre pays. Rappelons toutefois, à ce propos, que plusieurs nations européennes - l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie - ont des structures fédérales ou régionales fortes, d'où l'importance d'appréhender non seulement, les orientations nationales mais aussi, les politiques locales.

LES ENSEIGNEMENTS A TIRER

Ma troisième série de remarques concerne les enseignements qu'on peut tirer des travaux auxquels j'ai participé :

Les projets les plus porteurs, et souvent les plus innovants, entrecroisent les différentes dimensions qui font "communauté" : histoire, sens partagé et intérêts communs, territoire, appartenances ethniques et/ou religieuses.

Le mot "communauté" en Europe a généralement un sens positif.

Rappelons qu'il a été largement utilisé au cours de la construction de l'Union européenne, et qu'il figure dans l'article 1er de la Constitution française. Je n'entends pas parler en Europe, ailleurs qu'en France, ni de "question communautaire" ni de "communautarisme". Différences de culture politique, de culture tout court ? D'histoire ? Quoi qu'il en soit, pendant les travaux en Suède, de nombreux acteurs sociaux se sont exprimés contre "l'Europe forteresse", une Europe fermée aux pays du Sud. Considérant l'appel à l'origine de ce séminaire, et en vue du colloque de 2010, on pourrait mener d'autres recherches pour mieux savoir comment le multiculturalisme et les discriminations sont vécus et traités ailleurs. D'autant plus que l'Europe est une union de la diversité, et que certains pays, notamment le Danemark, l'Espagne et l'Italie, font face avec quelques difficultés à des flux migratoires récents.

Les projets dont j'ai le plus entendu parler s'agissant de développement communautaire visent surtout l'inclusion?et le dialogue, favorisant la participation de groupes et d'individus divers, mais n'hésitant pas, selon les objectifs, à faire appel à des acteurs spécifiques : par exemple, aux autorités maghrébines religieuses pour résoudre un conflit. De nombreux projets tournent autour de la culture, la qualité de vie, l'utilisation de l'espace urbain, la santé au sens large de "bien-être". Certains tentent de renforcer les compétences civiques ; par exemple, lorsqu'on demande aux habitants d'un quartier défavorisé de participer à des ateliers, puis de voter, afin de prioriser les actions d'un centre social. On a également insisté?sur ce point : les compétences civiques commencent dès la prime enfance.

La médiation, considérée comme un outil de développement, est très employée en Catalogne où on parle même du rôle médiateur des villes.

Autre enseignement : l'intergénérationnel. Plusieurs projets, s'agissant notamment de la non-violence, impliquent activement les jeunes. Par exemple, des jeunes ont travaillé avec des urbanistes pour concevoir le réaménagement d'une rue. Les participants au projet européen sur le développement communautaire représentent toutes les générations depuis les années 60, comme le comité de pilotage qui a préparé ce séminaire... avec toute la richesse que ce brassage comporte.

Les tensions entre discours et pratiques recoupent le plus souvent des tensions entre objectifs sociaux et objectifs politiques, bien que le social et le politique soient étroitement imbriqués. En Suède, le développement communautaire semble marginal à Stockholm, alors qu'à Malmö, deuxième ville du pays, la volonté politique en est un fort catalyseur. Autre source de tensions : la distinction entre ce qui est légal et ce qui est légitime : dans quelles situations résister ? Pour dépasser les tensions, il importe de rechercher continuellement les solutions, d'être focalisé sur les solutions et non sur les problèmes.

Le projet européen a porté une attention particulière à l'apprentissage du développement communautaire tout au long de la vie. Certes, il existe un corpus théorique basique, mais le développement communautaire s'apprend surtout dans l'action. Avec la mutualisation des connaissances et des ressources, et avec des organisations "apprenantes" et des institutions souples. Voici une question que les formateurs peuvent se poser : "Comment est-ce que j'apprends le mieux moi-même ?"

Une phase de sensibilisation, préparant les structures et les professionnels à s'intéresser au développement communautaire, apparaît souvent comme un préalable nécessaire, et il importe, pour l'appropriation des savoirs, que les acteurs identifient leurs propres besoins en formation, voire leurs réticences. Il importe aussi d'inclure les élus et les décideurs administratifs à certaines étapes des formations. Des techniques interactives et ludiques d'apprentissage ont contribué à rendre les réunions en Suède à la fois conviviales et productives. Ainsi, lors d'un jeu de rôle, un militant a dû me convaincre, moi "professeur de science politique", à inclure le développement communautaire dans mes cours.

Enfin, le référentiel de compétences français, élaboré par la plate-forme des "métiers du développement territorial"5, est l'un des exemples pédagogiques les plus intéressants que l'on puisse trouver en Europe, et il a fallu en distribuer beaucoup de photocopies en Suède !

Cependant, les travaux du projet européen auquel j'ai participé ont fait ressortir des approches plus pragmatiques et moins théoriques que les travaux auxquels je participe généralement en France. Une attention particulière a été portée aux processus, afin de concevoir de véritables stratégies de formation et d'action.

Avec la crise actuelle, le modèle néolibéral de travail social (au sens classique comme au sens large du terme) paraît sans doute à réévaluer. Certains pensent que le moment est particulièrement opportun pour faire avancer les objectifs du développement communautaire. De surcroît, ne faut-il pas chercher à mieux combiner engagements publics et engagements privés ? En Europe, comme au sein de notre séminaire ici, la rédaction d'argumentaires promouvant le développement communautaire s'avère indispensable. Certains pays, dont la France et la Suède, ont historiquement mis l'accent sur les droits sociaux, parfois au détriment du travail social collectif, mais on peut facilement démontrer que le développement communautaire est susceptible de favoriser l'accès aux droits touchant un plus grand nombre de personnes dans le processus.

Lorsqu'on évoque les émeutes de 2005, en banlieue - et ce sont là mes propres convictions - on doit non seulement parler de communautés mais aussi parler de classes sociales et de pauvreté. On doit agir avec les jeunes - ici j'utiliserai sans hésitation le mot anglais empowerment - et articuler avec davantage d'efficacité le social et l'économique. Les tensions entre discours et pratiques sont malheureusement, depuis des années, à leur comble, mais ces remarques peuvent s'appliquer à bien d'autres pays que la France. J'espère personnellement que le projet européen, dans sa dernière phase en 2009, tienne davantage compte des jeunes en situation "difficile".

Enfin, le contexte mondial actuel exige de nouveaux paradigmes et de nouvelles pratiques. Le travail social ne cesse d'évoluer avec les transformations de l'État social. L'avenir n'appartient-il pas aux rapprochements entre des sphères auparavant cloisonnées, à des synergies nouvelles ? Les tentatives en France pour articuler travail social et développement communautaire en sont une illustration et peuvent servir d'exemple ailleurs.


(1) ? Cette intervention est extraite des actes du Séminaire de recherche-action qui s'est tenu le 5 décembre 2008 au CEDIAS. La journée faisait suite à l'appel d'un collectif d'acteurs sociaux : "Pour vivre mieux, vivre ensemble : Promouvoir Travail Social, Développement communautaires" - ASH N° 2487 du 29 décembre 2006 - depuis un comité de pilotage a été constitué, des rencontres se sont tenues aux niveaux régionaux, nationaux, européen autour des concepts, des pratiques et de la formation. Un séminaire et un colloque national sont prévus en 2010 : http://www.irdsu.net/-developpement-social-local-travail-
Premiers réseaux associés : CEDIAS, CEMEA, CNLAPS, Culture et Liberté, INJEP, IRDSU, PRISME avec le soutien de l'ANAS, d'IRTS, de collectivités, d'élus locaux et d'autres réseaux régionaux.

(2) www.cebsd.org

(3) Allemagne, Belgique, Bulgarie, Danemark, Espagne, Irlande, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni représentant l'Angleterre, l'Ecosse et le Pays de Galles, Roumanie, Suède.

(4) Concept d'origine nord-américaine utilisé notamment à l'époque des luttes pour les droits civiques dans les années 1960.

(5) Référentiel élaboré en septembre 2005, voir sites de l'UNADEL (www.unadel.assoc.fr) et de l'IRDSU (www.irdsu.net).

Diversité, n°158, page 185 (09/2009)

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