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Diversité

III. Prévention spécialisée et diversité

L'ethnicité au service de la pacification sociale

Manuel Boucher, Sociologue, directeur du Laboratoire d'étude et de recherche sociales (LERS) de l'Institut du développement social (IDS, Canteleu, Rouen), membre associé du Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS) à l'EHESS (Paris), président de l'Association des chercheurs des organismes de la formation et de l'intervention sociales (ACOFIS) - manuel.boucher@ids.fr

Dans un contexte de "rupture libérale", de dilution de l'État social solidaire et de recomposition du contrôle social, nous assistons à un processus de complexification, de précarisation, de déprofessionnalisation, voire d'ethnicisation et de racisation1 de l'action sociale. Dans cette nouvelle configuration, les intervenants sociaux ne semblent plus être considérés comme des professionnels chargés de participer au développement du progrès social mais comme des agents au service du maintien de la cohésion sociale et de l'égalité des chances, en fait, un euphémisme pour désigner une autre réalité : la contention sociale.

Le champ de l'intervention sociale est particulièrement travaillé par une logique de pacification sociale. La professionnalisation du travail social - qui a notamment permis de dépasser des logiques de contrôle et d'assistance pour aller vers des logiques d'accompagnement social et d'émancipation des personnes qui font face à des difficultés - a correspondu à une période de développement de l'État social et de conflictualisation des rapports sociaux (Boucher, 2004, p. 137-151). Désormais, dans la pratique, les pouvoirs publics locaux recrutent massivement des médiateurs sociaux précaires à partir de critères principalement ethniques (Noirs, Arabes) et territoriaux (habiter un quartier sensible) et reconnaissent des "promoteurs de morale" religieux et ethnoculturels. Au sein de quartiers populaires paupérisés, socialement et ethniquement ségrégués, au nom d'une politique d'insertion et de lutte contre les discriminations, on peut dès lors constater l'émergence de forces de l'ordre et d'agents d'encadrement des "nouvelles classes dangereuses" (Rey, 1996) issus de ces mêmes milieux. Des "figures d'exemplarité" sont chargées de neutraliser leurs pairs. Effectivement, notamment pour pacifier des populations pauvres immigrées ou d'origine étrangère, la possession d'attributs ethnico-raciaux paraît suffisante et préférable à la possession d'une qualification sociale encore associée à des exigences déontologiques, salariales et d'autonomie professionnelle posant le sens de l'intervention sociale.

L'ETHNICISATION DE LA MEDIATION SOCIALE

En France, l'ethnicisation des modes d'intervention sociale est largement développée dans le secteur de la médiation sociale municipale. Nous avons ainsi interviewé des médiateurs ethnicisés intervenant auprès de familles, également catégorisées d'un point de vue ethnique. Ces médiateurs travaillent, en effet, dans un service municipal où la division du travail s'effectue concrètement en fonction de l'origine ethnoculturelle, voire raciale des médiateurs : "J'ai une adulte relais qui s'occupe des relations avec les écoles, une Maghrébine, une Turque et un d'Afrique noire". Dans la pratique, les médiateurs d'origine maghrébine interviennent quasi uniquement avec des familles immigrées de culture arabo-musulmane, les médiateurs originaires d'Afrique noire avec les "familles noires", une médiatrice "blanche" intervient surtout auprès des habitants "franco-français", d'ailleurs décrits comme particulièrement paupérisés et difficiles à gérer (alcoolisme, violences, mauvaise hygiène de vie...). Des médiateurs ethnifiés sont aussi indirectement chargés de faire passer des consignes de vote auprès des familles immigrées. Quoi qu'il en soit, alors que cette forme d'intervention sociale ethnique est plébiscitée au nom du pragmatisme, faisant d'ailleurs fi des risques de repli communautaire, il devient alors impossible d'entrer en contact avec les familles turques, décrites comme très repliées sur elles-mêmes, lorsque le médiateur, lui-même originaire de Turquie, est absent ou tombe malade. Par ailleurs, il n'est pas exceptionnel que les médiateurs interviennent également en faisant prévaloir leurs croyances religieuses. Un responsable d'un service municipal de médiation-prévention-sécurité nous indique que l'ensemble des agents locaux de médiation sociale (ALMS) qui furent recrutés sous sa responsabilité, grâce à des dispositifs d'emploi aidés, étaient tous croyants et pratiquants, soient catholiques, évangéliques ou musulmans et le revendiquaient comme un atout professionnel.

En fait, sous prétexte de reconnaître la diversité culturelle et de respecter toutes les croyances des habitants des quartiers populaires, des médiateurs indiquent que beaucoup d'élus sont directement et régulièrement en contact avec des leaders religieux et néocommunautaires assez actifs dans les territoires des "zones urbaines sensibles".

Dans la réalité, pour ces intervenants sociaux cette démarche apparemment pluraliste et progressiste cache cependant un autre objectif : asseoir la paix sociale en collaborant avec des promoteurs de morale capables d'opérer un fort contrôle social sur les jeunes et les familles immigrées ou d'origine étrangère. Cependant, cette démarche pragmatique pour assurer l'ordre public est également considérée comme particulièrement dangereuse car elle renforce l'emprise d'acteurs ethniques et politico-religieux qui n'ont pas pour objectif d'émanciper les jeunes des quartiers populaires afin qu'ils participent pleinement à la société intégrée, mais de leur inculquer des valeurs morales strictes, de les assigner à leur origine lorsqu'ils sont de culture arabo-musulmane ou de les convertir, risquant ainsi de les couper de l'ensemble de la société en les enfermant dans une "prison intérieure" et/ou communautaire, les empêchant tout simplement de vivre pleinement leur jeunesse. En effet, des médiateurs décrivent des jeunes déboussolés, fragiles (délinquance, errance, sans emploi...) et en recherche d'identité pris en charge et manipulés par des promoteurs religieux qui les entraînent dans une désocialisation et un repli sur soi (voile, burka, refus de la mixité sexuelle lors des ateliers de vie quotidienne ou des cours de gym...).

Pour bien des jeunes, garçons et filles, notamment les Français convertis, il s'effectue dès lors, sous l'emprise de missionnaires religieux, un véritable lavage de cerveau et le changement est très radical : de délinquant ou de fille libérée, des jeunes passent à une vie ascétique, recluse et ultra-religieuse. Dans tous les cas, pour l'ensemble de la population des quartiers populaires, il existe une pression morale collective des croyants musulmans envers les autres personnes, surtout les personnes originaires de pays à majorité musulmane, pour qu'elles adoptent des comportements "islamiquement correct" (hallal) ou conformes à la tradition (mariage arrangé, voire forcé). Cette pression morale pèse sur les individus car elle les empêche de vivre librement (sortir en discothèque, avoir des petites amies...) sous prétexte que la libération des moeurs entraînerait des comportements jugés haram (illicites) ou sheitan (diaboliques) par les promoteurs politico-religieux. Or, dans ce contexte de pression religieuse, néocommunautaire et d'ethnicisation des rapports sociaux, les élus ont une forte part de responsabilité lorsqu'ils pactisent avec des leaders ethniques et religieux pour prévenir l'expression de désordres. Ainsi, paradoxalement, l'absence de turbulences et de violences collectives dans des quartiers ségrégués d'un point de vue socio-ethnique peut être préoccupante pour la liberté individuelle d'individus assignés à un hypercontrôle culturel, cultuel et moral.

Dans un contexte de fragmentation sociale et culturelle (Wieviorka, 1996), des acteurs communautaires et religieux apparaissent donc, pour certains responsables politiques locaux et nationaux, comme des personnes et des groupes capables de pallier le déficit d'intégration républicaine en ramenant un peu d'"ordre moral" et des capacités de contrôle social holiste dans des espaces perçus comme en voie de "décivilisation" ou, plus exactement, comme des territoires presque perdus pour la République. Il s'agit de trouver, voire de faire émerger des figures d'autorité charismatique et traditionnelle venant compléter, parfois même dans certains cas, supplanter les acteurs publics, parapublics et associatifs laïques, dont le travail classique de socialisation peine à opérer en milieu ségrégué. Le déclin de l'institution révélé par François Dubet (2002) ne permet plus, en effet, aux "travailleurs sur autrui" d'être protégés par l'institution en voie de décomposition et ils doivent donc fabriquer de nouveaux modes de crédibilité de leurs actions pour retrouver une relation d'autorité directe ne pouvant être confondue avec un rapport de pouvoir jugé plus lointain, oppressif et illégitime.

LA RACISATION DE L'INTERVENTION SOCIALE

Mais au-delà de la médiation sociale, contrairement à ce que l'on pourrait penser, à l'instar d'autres champs d'activité plus classiquement soupçonnés de racisme comme la police (Body-Gendrot, Whitol de Wenden, 2003), c'est en fait l'ensemble du champ de l'intervention sociale qui est producteur de processus de racisation et de discriminations ethnoraciales. Nous assistons à un phénomène d'ethnicisation d'intervenants sociaux "d'origine étrangère", ou considérés comme tels, corrélativement à un processus de dualisation de l'intervention sociale. Les recherches réalisées par le LERS sur "l'ethnicisation de l'intervention sociale" (Boucher, Belqasmi, 2008, p. 287-322) soulignent, en effet, que la question des inégalités ethniques et des discriminations ethnoraciales n'est pas un problème exogène à l'espace professionnel de l'intervention sociale.

Dans le champ social, notamment dans le secteur "périphérique"2 concerné par les désordres urbains, mais également dans des "sous-secteurs" du travail social "classique" comme celui des centres éducatifs fermés (CEF) s'occupant des délinquants multirécidivistes, les intervenants sociaux "d'origine étrangère" sont considérés par de nombreux employeurs comme directement opérationnels pour faire du contrôle social avec les jeunes des quartiers populaires et les familles immigrées. Dans ce cas, ce n'est donc pas la capacité des intervenants sociaux à analyser des "situations à problèmes" mais leur capacité à contenir des désordres potentiels qui prédomine, comme le révèle cet extrait d'entretien avec le responsable éducatif d'une structure chargée de prendre en charge de jeunes délinquants :

"La majorité des personnes qui se présentent à des entretiens d'embauche est issue de l'immigration ou de quartiers populaires. (...) Regardez le trombinoscope ! Lorsqu'on regarde les photos des éducateurs de vie quotidienne, effectivement il n'y a pas beaucoup de Blancs, c'est objectif... trois Blancs seulement sur quinze intervenants. En revanche, lorsqu'on regarde l'équipe pédagogique : que des Blancs, l'équipe des services généraux : que des Blancs, l'équipe des cadres : que des Blancs. C'est sûrement parce qu'on a des âmes de négriers... non, bien sûr, je plaisante. En réalité, beaucoup d'animateurs qui postulent ont une expérience dans les maisons de quartier, dans la prévention... et il faut bien l'admettre, c'est très coloré. (...) Ici, on pense que les gens que l'on recrute, même lorsqu'ils n'ont pas de diplômes professionnels du travail social, ont les compétences pour exercer le métier. Ils n'ont pas tous le bagage théorique nécessaire mais avant tout, ils savent prendre en charge des jeunes difficiles. Ils ont la capacité à les gérer..."

Favoriser l'utilisation de ressources pacificatrices des intervenants sociaux d'origine étrangère consiste ainsi à instrumentaliser la "différence culturelle" pour, avant tout, servir la contention des populations "risquées". En outre, les pratiques de recrutement ethniquement ciblées font souvent coïncider assignation identitaire des intervenants sociaux "d'origine étrangère" et pratiques de gestion de populations elles-mêmes souvent racisées. Or, cette "catégorisation ethnique" des intervenants sociaux "d'origine étrangère" favorise la production d'un cercle vicieux : pour légitimer leur utilité et opérer une contre-stigmatisation, des acteurs sociaux ethnifiés peuvent être contraints de mobiliser des caractéristiques "communautaires", voire raciales, renforçant ainsi la constitution de "frontières ethnoculturelles".

Pour éviter l'essentialisation et l'ethnification d'acteurs sociaux d'origine étrangère ou considérés comme tels, on peut en effet considérer que la reconnaissance de leur différence culturelle est une ressource uniquement lorsque celle-ci peut s'articuler, d'un côté, avec l'affirmation d'une certaine distanciation/subjectivation, de l'autre, avec l'appropriation de valeurs universelles et professionnelles transmises notamment par la qualification, gage de l'autonomie des travailleurs sociaux3. Pourtant, la plupart du temps, nos observations indiquent que la "différence culturelle" n'est pas encore reconnue comme étant une dimension importante de l'action sociale contemporaine parmi d'autres compétences professionnelles et techniques (connaissance, rigueur, efficacité, responsabilité, créativité...), mais est essentiellement instrumentalisée pour servir le maintien de l'ordre.

L'HYBRIDATION DU CONTROLE SOCIAL

En fait, le processus d'ethnicisation/déprofessionnalisation particulièrement fort dans les emplois émergents du champ social (politique de la Ville, insertion socioprofessionnelle, médiation sociale, animation socioculturelle et sportive...) s'inscrit dans une dynamique plus générale. Avec l'affaiblissement de l'État social parallèlement au renforcement de ses missions régaliennes, dans un contexte de creusement des inégalités sociales et de ghettoïsation de certains territoires, nous n'assistons pas à la fin du travail social professionnel mais plutôt à sa désarticulation et à son intégration dans un programme politico-institutionnel d'hybridation et de complexification des logiques de contrôle et de pacification sociales.

Ainsi, même si du point de vue des acteurs, contrairement à ce qu'affirme Robert Castel (2009, p. 223-245), on ne peut pas penser le noyau dur du travail social comme un simple "auxiliaire d'intégration"4, dans la pratique, du côté du système, on peut affirmer que l'intervention sociale, notamment dans les quartiers populaires, tente à devenir un "auxiliaire de pacification" sociale et culturelle. En effet, dans les quartiers populaires ségrégués, nous assistons à une intensification et à une complexification du contrôle social par le développement d'une "police des villes" (Oblet, 2008) composée d'une multiplicité d'agents (état, communes, départements, associations, entreprises, organisations parapubliques, habitants) cherchant à coproduire la pacification sociale en mobilisant plusieurs logiques d'action (assistance, socialisation, répression, médiation, ethnicisation...) au sein de plusieurs espaces d'intervention (social, culturel, urbain). Dans ce cadre, l'objectif principal est de neutraliser les capacités de nuisance de personnes et de groupes considérés comme déterminés socialement et culturellement.

Dans les débats sur le "policing urbain", l'intégration des habitants dans la coproduction de la sécurité est devenue une dimension importante. Il s'agit de favoriser l'autocontrôle et l'autosurveillance de "groupes de vigilance". Dans la pratique, nous avons ainsi observé la constitution et la mobilisation de "communautés locales", notamment des parents, dans la lutte contre les incivilités, chargés de pacifier leur quartier mais également de dénoncer des jeunes présumés délinquants pour éviter qu'ils ne "contaminent" les autres jeunes. Cependant, au nom de la lutte contre l'anomie et la constitution de "gangs", l'"injonction à la participation" d'individus et de groupes hyperresponsabilisés favorise la dépolitisation des habitants à propos de la production structurelle de l'insécurité. En effet, l'"internalisation" et le développement d'une "conscience malheureuse"5, nouvelles formes de domination, déplacent les explications et les causes générales (politiques, économiques, sociales) des phénomènes antisociaux et de désorganisation sociale vers les individus.

En définitive, l'idéologie de la responsabilisation et de la culpabilisation des usagers :

  • Dépolitise le débat de la régulation sociale ;
  • Contribue à une classification des "bons" et des "mauvais" habitants ;
  • Induit que les revendications des habitants, notamment des jeunes sont considérés comme séditieuses si elles ne sont pas encadrées institutionnellement ou politiquement ;
  • Considère que l'ensemble des turbulences sont des incivilités ou des actes de délinquance ou de violence ;
  • Délégitime, finalement, l'idée qu'il est possible de combattre en profondeur les logiques de l'exclusion, de la stigmatisation et des discriminations.

Ainsi, les "bons" habitants "participatifs" sont traités comme des supplétifs de l'ordre, dans la rue et au sein des familles. Or, beaucoup d'intervenants sociaux étant fortement dépolitisés et précarisés, notamment dans le champ de l'animation socioculturelle, de la gestion des désordres urbains, de l'encadrement de la délinquance ou de l'accompagnement des populations étrangères, courent le risque d'être les instruments de cette conception du monde. Certains d'entre eux, ayant des difficultés à penser les transformations du social et le sens de leur action (hétéronomie), ont alors tendance à personnaliser les causes des difficultés rencontrées par leurs usagers, se replient sur des missions de contrôle social et de moralisation des conduites et surtout, sont en proie à toutes les instrumentalisations polico-institutionnelles, notamment à l'échelle locale.

Dans ce débat, les intervenants sociaux mobilisés dans la "police des villes" doivent donc prendre garde de ne pas confondre la coproduction de la sécurité avec la coproduction de la solidarité. En effet, dans le premier cas, les individus sont définis par "défaut". Il s'agit de criminels potentiels à surtout contrôler et surveiller. Ainsi, la "police des villes" peut s'accommoder de la décomposition d'une organisation sociale basée sur la solidarité collective. Dans le second cas, les individus sont d'abord pensés comme des "acteurs-sujets" solidaires et interdépendants qui s'autonomisent par la participation à la coproduction de la société et à travers la conflictualisation des rapports sociaux. Quoi qu'il en soit, sur fond de réorganisation de l'État "social-sécuritaire", les quartiers populaires semblent jouer un rôle politique spécifique : produire un sentiment d'insécurité, du racisme et de la violence légitimant ainsi le développement d'un type de société "libéral-sécuritaire".

Dans le champ social en mutation, la dimension ethnique est donc principalement utilisée pour assurer la paix sociale. Paradoxalement, la prise en compte de la différence culturelle des acteurs sociaux peut, dès lors, faire partie d'une politique de redéploiement de logiques de contrôle social et de contention des personnes, des populations et des territoires jugés à risque ou pensés comme dangereux pour les tenants de l'ordre établi. Cependant, cette logique contient des "effets pervers", notamment des risques de "racisation" et de ghettoïsation : seules les personnes noires ou arabes sont finalement légitimées à intervenir auprès de personnes de la même origine qu'eux. Par conséquent, lorsqu'il s'agit d'une hétéro-racisation, nous pouvons affirmer que la dimension ethnique ne devrait pas être prise en considération dans l'embauche d'intervenants sociaux, notamment de médiateurs de quartier. En effet, elle sert d'abord une double logique : celle du précariat et de la pacification sociale. En fait, lorsque la "compétence ethnique" remplace la qualification, cette logique participe à la racisation et à l'essentialisation des individus plutôt qu'à leur promotion. En revanche, de façon volontariste, les principaux acteurs du champ social (employeurs, syndicats de salariés, associations professionnelles, pouvoirs publics, organismes de formation) peuvent rompre avec cette logique d'ethnicisation/déprofessionnalisation en affirmant un projet de professionnalisation pour tous les intervenants sociaux. Il s'agit dès lors de s'organiser pour permettre à l'ensemble des intervenants sociaux, qu'ils travaillent dans le secteur classique ou périphérique, de se construire comme des acteurs professionnels agissant à partir de références déontologiques6 plutôt qu'ethno-raciales.

Références bibliographiques

  • BODY-GENDROT S., WITHOL DE WENDEN C. (2003), Police et discriminations. Le tabou français, Paris, l'Atelier.
  • BOUCHER M. (2004), " Travail social, intervention sociale et pacification sociale. D'un projet d'intégration et de contrôle à une action d'émancipation ? ", Recherches sociologiques, Volume XXXV, n° 3.
  • BOUCHER M., BELQASMI M. (2008), "L'intervention sociale et la question ethnique. Ethnicisation, racisation et déprofessionnalisation" in M. Boucher (sous la dir.), Le travail social face aux discriminations. Intervention sociale, ethnicité et lutte contre le racisme en Europe, Montreuil, Aux lieux d'être.
  • BOUCHER M. (2009), " L'expérience du ghetto. Stomy, Roger, Abou et leur Clan : rebelles et débrouillards" in Déviance et Société, 2009, Vol. 33, n° 2, p. 221-248.
  • CASTEL R. (2009), La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l'individu, Paris, Seuil.
  • DUBET F. (2002), Le déclin de l'institution, Paris, Seuil.
  • OBLET T. (2008), Défendre la ville, Paris, Puf.
  • REY H. (1996), La peur des banlieues, Paris, Presses de Sciences po.
  • WIEVIORKA M. (1993), La démocratie à l'épreuve. Nationalisme, populisme, ethnicité, Paris, La Découverte.
  • WIEVIORKA M. (dir.) (1996), Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte.

(1) Lorsque nous parlons d'ethnicisation et de racisation des rapports sociaux, nous entendons par là que les relations sociales ne s'établissent pas d'abord en fonction d'une appartenance à une "communauté politique" et citoyenne (nation) mais prioritairement, d'une part, en référence à des "identités ethniques" spécifiques définies en termes socioculturels (culture, religion, langue, territoire, histoire commune, mode de vie) et d'autre part, à des "identités raciales" basées sur des critères biologiques et phénotypiques.

(2) Le secteur classique regroupe les "établissements sociaux et de santé publique", les "structures d'action sociale décentralisée" et les "organismes de protection sociale" ; le secteur périphérique inclut les "structures associatives et parapubliques d'intervention sociale émergente" (développement local, politique de la ville, médiation sociale, insertion socioprofessionnelle, logement, transports publics, etc.) et les "établissements des emplois de service" en développement (services à la personne, de la petite enfance et des personnes âgées).

(3) En référence aux travaux de Michel Wieviorka (1993), le "losange de l'ethnicité", présenté en annexe, décrit la complexité de ce processus.

(4) Au sein du nouvel espace de l'intervention sociale, des acteurs sociaux résistent au processus de complexification des logiques de pacification sociale. Du côté des acteurs, des intervenants sociaux façonnent des interactions singulières basées sur des relations sociales de respect, de reconnaissance réciproque, de contre-stigmatisation favorables au développement de la subjectivation (rapport de soi à soi), de l'esprit critique et de l'émancipation des personnes améliorant ainsi les rapports sociaux. Nos derniers travaux de recherche (Boucher, 2009) soulignent que pour contrebalancer la violence produite par la mobilisation politico-institutionnelle hyperintégratice décidée par les pouvoirs publics enjoignant les habitants des quartiers populaires (considérés comme des représentants des populations marginalisées plutôt que comme des personnes) de participer à l'autocontrôle d'espaces ghettoïsés, stigmatisés et potentiellement turbulents, des acteurs sociaux de front office (notamment des pacificateurs indigènes) développent des modalités d'intervention et d'interrelation spécifiques basées, non pas sur l'imposition d'un rapport social de domination cherchant à imposer des comportements normatifs, mais plutôt structurées à partir d'une reconnaissance réciproque d'individus-sujets.

(5) Les logiques d'"internalisation" ont été bien décrites par François Dubet (2002) : à travers une "conscientisation malheureuse", le principe d'internalité signifie que des individus intériorisent l'idée qu'ils seraient les premiers responsables de leurs difficultés.

(6) La déontologie formalisée dans des codes nationaux et internationaux se rapporte plus spécifiquement aux principes et valeurs qui guident la mise en oeuvre de l'action (égalité de traitement, refus de discrimination, neutralité, secret professionnel, obligation de moyens, respect de la volonté de la personne, autonomie vis-à-vis de l'employeur...).

Diversité, n°158, page 178 (09/2009)

Diversité - L'ethnicité au service de la pacification sociale