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Migrants : le social entre deux feux

Christian Bachmann, Université Paris-Nord et Institut supérieur d'intervention sociale (CREAI-Île-de-France). Décédé en 1997.

Avec le retournement idéologique du milieu des années soixante-dix, l'action sociale en direction des migrants est en train de devenir le symptôme le plus aigu de la "souffrance" des intervenants sociaux.(*)

Lors des Trente Glorieuses, les professionnels du social voyaient dans les migrants un cas de figure banal de la promotion sociale. Certes, les travailleurs sociaux avaient fort à faire, car la vie des migrants n'était pas rose. On les collait le plus souvent sur des chaînes héritées d'une organisation du travail déjà obsolète, les payant chichement et les considérant peu. Ils étaient relégués dans des bidonvilles, des quartiers insalubres, des foyers, ou répartis dans les premières tours banlieusardes. Et pourtant... Les usines, même dans leur fonctionnement archaïque, et les équipements scolaires, sociaux, éducatifs et culturels qui commençaient à pousser dru à la périphérie des villes étaient une fantastique machine à intégrer et à promouvoir, dont le social lubrifiait quotidiennement les rouages.

Le VIe Plan demandait clairement aux travailleurs sociaux de remplir cette tâche. Ils se devaient d'"oeuvrer à la promotion des individus et des groupes"1. Face à des migrants, ils les écoutaient, les orientaient, les faisaient alphabétiser, leur procuraient un logement, les conseillaient. Face aux pouvoirs publics et aux autochtones, ils étaient les avocats obligés de la cohabitation raciale et des regroupements familiaux. Leur culture d'alors était spontanément anti-autoritaire et anticapitaliste. Le travail social voulait rompre avec ses origines caritatives et normalisatrices, et ambitionnait de développer les personnes, sans les faire entrer dans un carcan de comportements programmés. Il se méfiait d'un État trop puissant, soupçonné de vouloir tout organiser, tout contrôler, tout normer.

Toutefois, son ambition rejoignait parfaitement celle des pouvoirs publics, dont les discours officiels étaient promotionnels et intégrateurs. Il ne faudrait pas cependant se laisser prendre au piège des incantations officielles ; leur relation aux pratiques journalières est souvent des plus lointaines. Déjà, l'intendance ne suivait guère ou suivait mal. Comme l'a récemment rappelé Patrick Weil, le premier haut-fonctionnaire à avoir explicité, en 1974, une politique cohérente de l'immigration, André Postel-Vinay préconisait de mettre un terme aux flux migratoires pour des raisons à la fois démographiques et économiques ; mais il souhaitait l'application parallèle d'une action sociale résolue, capable d'intégrer les migrants installés sur le sol français. Le premier point est aisé à adopter. Pas le second... André Postel-Vinay, mis en échec tout particulièrement par le logement des migrants, se trouva contraint de démissionner2.

Les travailleurs sociaux se trouvaient déjà depuis un certain temps dans une situation comparable pour deux raisons. La première tient évidemment au malheureux "bricolage politique", pour reprendre l'expression célèbre de Michel Tachon, qui caractérise le social. Des interventions morcelées, éclatées entre des logiques associatives, des instances parapubliques multiples et des départements ministériels divers3. Le social n'est rien d'autre qu'un puzzle éclaté. De surcroît, et c'est la seconde raison, les travailleurs n'ont jamais été considérés autrement que comme les Petits Poucets de l'administration au sein de ce labyrinthe. Toujours pour citer Bernard Lory, lorsqu'on l'interrogeait en 1975 sur la "crise" ou le "malaise" du travail social : "La condition matérielle et morale faite aux travailleurs sociaux est un des reflets du statut politique inférieur de l'action sociale." Bon an mal an, cependant, la machine intégrative avançait.

1975-1980 : le grand retournement

Vers le milieu des années soixante-dix, une mutation idéologique se produit. Le culte du peuple, tout comme celui du tiers-monde, si fortement illustrés lors des décennies précédentes, sont mis en accusation et s'épuisent. Personnage emblématique, paladin des droits de l'homme et militant des racines européennes, Soljenitsyne est propulsé sur la scène internationale. En France, les nouveaux philosophes attrapent la balle au bond. L'Occident relève la tête. L'homme blanc avait hypocritement sangloté sur ses prétendus méfaits, dit-on. Qu'il se transforme plutôt en redresseur de torts chez les barbares. Les temps sont bientôt mûrs pour affirmer le "droit à l'ingérence" pour les pays occidentaux.

Des traditions fort anciennes dans le secteur social, comme le catholicisme militant ou l'éducation populaire, relayées par un mouvement de société prônant l'émancipation, invitaient au populisme, à l'acceptation de l'Autre, à la tolérance et au droit à la différence. Des mouvements comme la marche des beurs au début des années quatre-vingt, ou les diverses protestations contre le racisme qui lui ont succédé, ont rencontré auprès des professionnels un écho favorable. Qui plus est, dans un contexte où la gauche était au pouvoir, l'infléchissement des années soixante-dix n'a donc pas été pleinement perçu par tous les intervenants sociaux. Ils se sentaient pour la plupart dans une situation peu confortable avec des directives officielles plus changeantes, plus floues, puis hésitantes. Mais ils n'étaient pas surpris de ces incohérences de l'action sociale. On les avait vaccinés, dès leur jeunesse, contre toute revendication de cohérence dans ce domaine.

Toutefois, aujourd'hui, il semble que la situation ne peut plus se vivre dans l'ambiguïté. Tout s'est décanté. Un mouvement de société s'affame, qui voit l'Europe se replier sur elle-même et se protéger contre d'éventuels flux migratoires. Il prend des formes extrêmes, produites par la décomposition des liens sociaux tissés par la société industrielle. Les rêves identitaires prennent parfois ouvertement la forme d'une chasse au faciès. Dans les politiques publiques, la même tendance se fait sentir. Une recomposition juridique et réglementaire s'est produite et se poursuit de façon tantôt manifeste, tantôt larvée, qui relègue l'ancienne "acceptation des différences" dans le placard naphtaliné des illusions perdues.

Le débat est d'autant plus difficile à saisir qu'il s'est lui aussi totalement retourné. Comme l'ont montré les différents travaux de Pierre-André Taguieff, le racisme dans ses formes actuelles est devenu différentialisme et a parfois récupéré des oripeaux gauchistes. Les thèses racistes intègrent facilement le fanatisme religieux des autres, leur polygamie et leurs rites d'excision, si c'est le plus loin possible des terres françaises. Bien plus : on peut tous communier dans le retour aux sources et la pureté des matins du monde, si l'on accepte de troquer la petite Jeanne de France et les curés intégristes contre les griots et les hezbollas. À leur stupéfaction parfois, les farouches tenants d'approches respectueuses des coutumes et des traditions d'autrui, qui s'imaginaient les piliers d'un humanisme de gauche, ont subitement trouvé à leurs côtés de drôles d'alliés sur lesquels ils ne comptaient pas.

Pour couronner le tout, l'affirmation des droits de l'homme a pris au fil du temps des allures de plus en plus explicites. Des fois, même, pourrait-on dire de plus en plus musclées. Il n'est qu'à se référer au succès international d'un ouvrage comme Jamais sans ma fille, vendu à près de trois millions d'exemplaires sur le seul sol français, et du film qui en a été tiré. Un effet miroir s'est installé. Les intégristes musulmans chassent le grand Satan. En retour, les défenseurs les plus exacerbés des droits de l'homme pourchassent l'islamisme fanatique. Ce n'est plus l'époque des débats subtils sur les relations de l'Occident à sa légitimité et à son pouvoir international. Il a désormais le droit - et le bon droit - de son côté. Que périssent les obscurantistes ! L'Empire civilise les barbares4.

Les répercussions de ce grand retournement pour les professionnels du secteur social s'imposent désormais à l'évidence. Sans que cela soit jamais dit avec clarté, une stratégie d'imposition des normes occidentales est plus ou moins préconisée. Il n'est plus temps de s'acharner à "comprendre". Il n'est plus de place aux approches culturalistes et aux longues réflexions sur l'ethnocide. Il faut agir. Mettre fin dans les plus brefs délais à la polygamie, à l'excision, à l'oppression des femmes et à la maltraitance des enfants, où que ces faits se produisent. L'Autre fascinait dans les années soixante, jusque dans ses délires et ses brutalités. Il ne suscite plus que méfiance.

Des réactions partagées

Subissant tout le choc de tels bouleversements, les travailleurs sociaux sont désormais profondément partagés. Comme le remarquent ici même Michel Wieviorka et Danilo Martuccelli, ils se trouvent en permanence "écartelés entre des valeurs spécifiques et des valeurs universelles". Ils ne veulent pas "nier les spécificités culturelles" des usagers, mais rechignent tout autant à leur appliquer un traitement privilégié, au regard de la loi par exemple. Ce qui les place parfois, concluent Wieviorka et Martuccelli, dans des "situations intenables". De tels constats sont quotidiens. Ainsi, une enquête de Jean-Christophe Lacelle sur les réponses des travailleurs sociaux à l'excision, rend compte de ces incertitudes. Les uns, apparemment majoritaires, refusent tout compromis avec les approches compréhensives d'autrefois : les droits de l'homme sont maintenant aux postes de commande. Dans leur prise de position radicale, ils reçoivent d'ailleurs le soutien non négligeable de certains groupements immigrés, ce qui renforce leurs convictions. Par exemple, le Groupe pour l'abolition des mutilations sexuelles (GAMS), où des Africaines clament leur refus de l'excision aussi résolument que les médias français les plus énergiques.

D'autres campent encore sur des positions anciennes, et se font toujours les avocats d'une société respectant les différences culturelles. Mais ils sont de plus en plus mal à l'aise et voient un rouleau compresseur administratif et idéologique écraser centimètre par centimètre leurs dernières illusions. La société multiraciale qu'ils voyaient autrefois s'esquisser dans le lointain recule à l'horizon. Ni l'application libérale du droit d'asile, ni l'encouragement au maintien des traditions culturelles et des coutumes ancestrales ne sont plus de mise. Dans tous ces domaines, l'époque est à la guerre de tranchée contre l'administration, aux tactiques de contournement, aux interventions à la marge, et à la défense, pied à pied, des anciens modes de faire.

Les deux courants se retrouvent, partagent pourtant le même constat : celui d'une grande pénurie d'outils. Dans des secteurs comme le logement, l'intervention en faveur de populations migrantes est devenue un véritable casse-tête. L'action sociale en direction des migrants est donc en passe de devenir le symptôme le plus aigu de cette "souffrance" des intervenants sociaux, récemment mise en évidence par Pierre Bourdieu. La souffrance quotidienne de ceux qui tentent d'insérer les bénéficiaires du RMI en période d'exclusion de masse, qui essaient de développer socialement des quartiers en dérive. La souffrance de ceux que Bourdieu baptisent "la main gauche de l'État", qui ne savent plus à quel saint laïc se vouer, et qui éprouvent, à tort ou à raison, de plus en plus de difficultés à exercer leurs fonctions dans des conditions qu'ils estimeraient "normales".

Un débat nécessaire

Dans ce contexte, il est urgent de procéder à une analyse de ce que les politiques publiques évoquent sous le vocable d'"intégration". À cet égard, la situation est paradoxalement consensuelle. Nul ne se fait plus l'avocat de la polygamie ou de l'excision. Bien plus, ces phénomènes régressent, en Afrique même. Nul, en France, au sein du monde social, ne témoigne la moindre complaisance intellectuelle envers les fanatismes religieux. Le message laïc y est unanimement repris. On ne trouverait pas davantage de tenants d'une ouverture sans conditions de toutes les frontières. Sur tous les points, le réalisme l'emporte.

Où se situe donc le débat ? Sur les modes de faire. Doit-on afficher clairement - et imposer par la force si besoin est - des normes de comportements conformes aux droits de l'homme et aux exigences nationales, selon une approche qui tend aujourd'hui à devenir dominante ? Mais comment faire ? Pratiquer de l'assimilation pure et simple en s'appliquant à séparer localement le bon grain, assimilable, de l'ivraie, qui ne le sera jamais ? Ou se référer à des méthodes massives de conviction intellectuelle, à base de rituels et de symbolique, comme le salut au drapeau ou la cérémonie officielle en mairie ? Ou enfin pratiquer systématiquement une aide à la promotion sociale et économique, par le biais de l'ethnie business, comme on a aux États-Unis le capitalisme noir ? De plus, il n'est pas certain qu'une imposition brutale, dans une société qui se dualise chaque jour davantage, n'entraîne pas, tôt ou tard, des réactions violentes. Dans ce cas, comment empêcher une efflorescence d'effets pervers, une crispation des populations démunies, avec son corollaire : le renforcement des extrémismes, la multiplication des troubles individuels et des conflits collectifs ?

À l'opposé, doit-on plutôt s'efforcer de faire évoluer des comportements, sans heurter ni détruire les identités culturelles ? Ce serait l'idéal. Mais au-delà des principes, les modes de faire sont défaillants. Jusqu'à présent, les amortisseurs traditionnels de la République ont encore joué : l'école, le social, le culturel, les relais associatifs locaux... De surcroît, en France, les politiques publiques ont tenté de se réinventer autour de dispositifs précaires, juxtaposés, comme le dit l'actuel délégué interministériel à la Ville, Jean-Marie Delarue, comme des pains d'épices et des mille-feuilles : les zones d'éducation prioritaires, empilées sur les quartiers de développement social, englobant eux-mêmes les conseils communaux de prévention de la délinquance, qui promeuvent les actions anti-été chaud...5. Ces garde-fous sont bien fragiles et leurs résultats sont incertains. Ces amortisseurs fatigués joueront-ils encore, dans quelque temps ? Rien n'est moins sûr. Si l'on ne peut les renforcer, il en sera de l'intégration comme de l'"insertion" ou du "développement social" : de pauvres fétiches, dont le pouvoir évocateur s'épuise chaque jour davantage.

Il nous faut donc désormais repenser - ou penser... - les technologies européennes d'intégration. À trois niveaux sans doute. Celui du symbolique, quant à la place de l'étranger dans la cité, et quant aux relations que nous souhaitons établir avec les pays du Sud, pour éviter ce qui apparaît de plus en plus comme une cassure. Celui de l'économique, dans les dimensions de l'échange, national ou international. Celui de l'organisation et des savoir-faire, dans ce qui relève réellement de l'"intégration". Sur ce dernier point, nous ne partons pas les mains vides. Le travail social historique, tout comme les professionnels des nouveaux dispositifs issus du début des années quatre-vingt ont capitalisé les savoirs et les savoir-faire dans ce domaine. Ils ne demanderaient sans doute qu'à les développer, les valoriser et les réinventer. Et encore, faudrait-il pouvoir dépasser la logique des grandes déclarations de principe et des petites opérations médiatiques.


(*) La rubrique Rétrospective revient en arrière, pour mieux faire percevoir les modifications du paysage éducatif, pour mesurer les avancées ou pour marquer le chemin qui reste encore à parcourir. (Article paru dans Migrants Formation n°88 - mars 1992)

(1) ( Voir par exemple Bernard LORY, La Politique d'action sociale, Privas, Toulouse, 1974.

(2) ( Patrick WEIL, La France et ses étrangers, Calmann-Lévy, 1991.

(3) ( Michel TACHON, "L'action sociale, un bricolage politique", Projet, n° 184, avril 1984.

(4) ( Jean-Christophe RUFIN, L'Empire et les nouveaux barbares, Lattès, 1992.

(5) ( Jean-Marie DELARUE, La Relégation, Syros, 1991.

Diversité, n°158, page 161 (09/2009)

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