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Diversité

II. Quelle relation à l'école ?

Le dispositif Adultes relais

Alain Ruffion, Psychosociologue et psychanalyste, directeur adjoint de l'association Insertion Emploi Formation (IEF)

Le dispositif Adultes relais, au début des années 2000, a offert la possibilité à plus de 4 000 médiateurs d'exercer dans le champ polymorphe des médiations socioculturelles. Ces neuf années d'existence donnent suffisamment de recul, à l'heure ou l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (ACSÉ) évalue ce dispositif pour cerner l'utilité sociale de leurs actions. Le temps semble propice également à la mesure de leurs influences sur les politiques publiques même si ces influences restent confrontées aux limites artificielles que l'on impose trop souvent à la médiation enfermée dès lors dans des conceptions sécuritaires ou pacificatrices

Abdesselam Mohammed Chaouche était professeur des écoles en Algérie. Dans les années 90, il fut détaché par son pays pour venir exercer en France au sein du dispositif "enseignement de la langue et de la culture d'origine" (ELCO) afin de préparer ses concitoyens au retour. Cette mission fut suivie par un remplacement du professeur d'arabe au collège Maurice-Jaubert dans les quartiers nord de Nice, à l'Ariane. Son contrat terminé, M. Chaouche n'a pas souhaité retourner en Algérie du fait des événements difficiles que son pays traversait. Au début de l'année 2001, au chômage, ayant plus de 30 ans et résidant dans une zone urbaine sensible, il a eu la chance de pouvoir répondre aux critères du dispositif Adultes relais décidé par le comité interministériel des villes de décembre 1999 et d'octobre 20011.

Ce dispositif d'accès à l'emploi ouvert aux publics précaires à d'abord été destiné aux associations de quartier, puis a été étendu aux collectivités territoriales, établissements publics et offices d'Habitations à loyer modéré (HLM). Il trouve son origine dans des expériences citoyennes menées depuis la fin des années quatre-vingt dans les quartiers populaires. Les différentes expérimentations - grands frères, agents locaux de médiation sociale (programme nouveaux services emplois jeunes, lancé en 1997), femmes relais, médiateurs interculturels - ont convergé vers la création du dispositif Adultes relais centré sur la médiation socioculturelle. Faute de postes créés en nombre suffisant, la mesure a failli être abandonnée en 2004, puis elle a été relancée en 2005 suite aux émeutes urbaines. Initialement géré par la Délégation interministérielle à la ville (DIV), le dispositif est pris en charge, depuis 2007, par l'Agence pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (ACSÉ). L'effectif, soumis à de fortes variations, autant dans les intentions que dans les faits, s'est aujourd'hui stabilisé à 4 200 personnes. Ce nombre est relativement important car il dépasse le nombre d'éducateurs spécialisés en France et représente une petite moitié des 10 000 médiateurs actuellement en poste (ce chiffre inclut les postes de médiateurs de réussite scolaire effectivement recrutés depuis avril 2009). Les activités exercées devant se référer à la charte de médiation sociale adoptée durant le même comité de 20012 : "Améliorer les relations entre habitants et services publics ainsi que les rapports sociaux dans les espaces publics ou collectifs, faciliter le dialogue entre les générations (...), contribuer à renforcer la vie associative". De ce dernier point de vue, la prise en charge par l'État de 80 % du salaire pendant trois ans en CDD (renouvelable une fois, portant la durée à six ans) puis de trois années supplémentaires si l'employeur réalise un contrat à durée indéterminé (CDI) (la durée totale de convention étant dès lors de 9 ans, ce contrat concernant tout de même 40 % de l'effectif) a eu un effet plus que bénéfique sur la stabilisation des emplois de médiation et des associations employeur qui ont trouvé dans ce dispositif un moyen de répondre à leurs finalités sur des bases moins précaires qu'à l'accoutumée.

Et si cela ne suffisait pas, une circulaire de 20023 précise en annexes l'extension des missions de médiation vers la "prévention/sécurité" et la médiation "école/quartier". C'est dans cette difficile mission de rapprochement des familles et de l'école que Mohammed Chaouche, dont le prénom, Abdesselam, signifie, traduit de l'arabe, le "serviteur de la paix", commença à oeuvrer. Et son efficacité redoutable dans l'entregent, l'accessibilité, la mise en confiance, dans le fait d'amadouer les parents peureux ou complexés qui avaient peur de se rendre à l'école, a fait mouche tout de suite.

"Dès mon arrivée, raconte-t-il, on ne parlait plus de convocation mais d'invitation. Pas question non plus de prendre rendez-vous. C'est moi qui allais au devant des familles. J'ai tout fait pour que cela devienne un plaisir de venir à l'école pour les parents. Je ne suis pas là pour les juger mais pour les écouter. Et les écouter véritablement, c'est un art. Tout est dans le savoir être, l'humilité. Je considère que j'ai à apprendre de mes publics tous les jours, celui qui cesse d'apprendre est un homme mort. Tout est dans le savoir être." Et dans les bonnes initiatives qu'un médiateur d'expérience peut proposer, tel le "SAS", lieu crée par Abdesselam afin de faire un point avec l'ensemble des parties concernées et en particulier l'élève. Il ne s'agit pas d'être complaisant mais d'allier fermeté et pédagogie. De même avec les parents, insiste Abdesselam, "on ne leur explique pas assez les règles du jeu ; les juger démissionnaires, c'est facile. Comprendre dans quelles conditions précaires ils vivent, c'est une autre question. Combien de fois la mère ne dit rien des difficultés scolaires de son enfant au père qui arrive exténué à 20 heures après une dure journée de labeur et ceci afin d'éviter la crise de nerf et la dispute ?"

DES PACIFICATEURS OU DES RENOVATEURS DE L'ACTION SOCIALE ?

Cet adulte relais nous explique la nécessité de comprendre le contexte social, relationnel et psychologique d'une famille pour intervenir efficacement auprès d'elle. Après cette première écoute et remise en confiance, il s'agit de permettre aux acteurs éducatifs et sociaux de prendre la relève. L'adulte relais, de ce point de vue, est plus médiateur que relais. Certes, il est le premier interlocuteur de proximité, il assure la jonction avec tous les autres acteurs mais son coeur d'activité est relié à sa position de tiers veillant à rétablir des relations de confiance et de compréhensions mutuelles entre publics et institutions, dans un contexte d'incompréhension, de méfiances, de conflits larvés voire de violences prêtes à éclater. Le respect d'une éthique de travail est la règle : adhésion des parties à la médiation, confidentialité, préservation de sa propre indépendance, impartialité vis-à-vis de toutes les personnes impliquées, sens du partenariat et du travail en réseau. La supposée concurrence déloyale ou le professionnalisme au rabais en défaveur des autres professions du social n'est donc pas de mise.

Certes, il y a eu dans le passé des dérives, des personnes trop proches de leurs publics, des médiateurs non professionnels qui manquaient de méthodes, de règles, de cadrage, mais il faut noter cependant que statistiquement 57 % des adultes relais ont un niveau d'étude supérieur ou équivalent au bac. L'âge médian est de 43 ans, gage d'une certaine maturité. À cet état initial, s'ajoutent les efforts continus de professionnalisation pilotés par la Direction générale de l'action sociale (DGAS)4 qui ont abouti en 2004 à la création d'un titre de niveau IV technicien médiation service (TMS), l'Éducation nationale n'étant pas en reste grâce au baccalauréat service public vie locale (SPVL). Le niveau III est cependant manquant à l'appel, ce qui nous paraît regrettable car il contribuerait à homogénéiser la qualité d'intervention légitimement attendue pour et par l'ensemble des intervenants sociaux. Dans l'attente, un effort considérable est déployé par l'ACSE, via l'établissement d'un plan national d'accompagnement professionnel des adultes relais sur trois niveaux : la professionnalisation des interventions, la mobilité en fin de contrat, l'accompagnement des employeurs dans la consolidation des postes et des services mise en oeuvre. Parallèlement à ce plan qui se déclinera dans chaque région, l'ACSE a commandité une évaluation de l'ensemble du programme Adultes relais notamment à propos de l'impact et de l'utilité sociale des adultes relais du point de vue des différentes parties prenantes : employeurs, partenaires, usagers.

Dans l'attente des résultats complets de l'étude5, les premiers éléments indiquent que les problématiques traitées sont les difficultés sociales et l'accès aux services publics. L'organisation et la complexité des différents services publics et sociaux d'un territoire permet-elle véritablement un accès facile à tous nos concitoyens ? Les publics rencontrant des difficultés linguistiques, sociales, relationnelles sont vraiment très heureux de trouver un interlocuteur qui vient à eux, les écoute, les comprend et les informe, les oriente et si besoin les accompagne vers l'institution adéquate. Quand on demande à la population d'un quartier s'il faut maintenir les adultes relais, les réponses fusent sans tarder : "C'est d'abord au médiateur que je vais oser me confier", "Je peux lui faire confiance", "Cette personne me comprend", "Le médiateur est proche de moi et je sais que je peux compter sur lui". Une récente enquête6 avançait l'hypothèse d'un rôle pacificateur de l'adulte relais. Si nous reprenons l'axe central de leur activité, la médiation sociale, culturelle et interculturelle qui s'applique dans de nombreuses sphères - le logement, l'école, les relations de voisinage, l'accès aux droits - force est de souligner que la pacification, si elle est un effet induit ne devrait cependant pas se transformer en finalité.

Si nous revenons à l'étymologie pour donner du sens aux pratiques, le mot relais était plutôt dans sa conception un peu limité et équivoque. Limité, car passer le relais, c'est à sens unique, communiquer des informations et permettre à des publics d'aller vers les institutions en charge de les aider. Équivoque car cela supposerait que la non-fréquentation par un public d'une institution ne dépendrait que d'une action de relais sans que soit envisagée une transformation des institutions et des rapports qu'elles entretiennent avec les usagers. C'est un héritage des femmes relais qui, à la fin des années 80, ont été les pionnières en matière de médiation interculturelle en France. Or quels étaient les enjeux de ces pratiques à l'origine sachant que justement les femmes relais ont souhaité avant tout être reconnues comme médiatrices sociales ou médiatrices interculturelles ?

Le fait d'informer et d'accompagner les publics vers les institutions sans se substituer aux acteurs traditionnels de l'action sociale est tout à fait respectable mais notoirement insuffisant pour définir la valeur ajoutée des adultes relais. Avant tout l'adulte relais intervient là ou les liens et la communication n'existent pas ou plus. Il est de plus en plus courant que certains de nos concitoyens échappent totalement à toute prestation d'accompagnement. L'adulte relais intervient également sur les situations de contentieux, voire de conflit.

L'extrême précarisation des usagers et le cumul des problématiques rendent les communications quasi impossibles dans des conditions habituelles d'accueil et de suivi administratif. Que dire quand les institutions présentent certains dysfonctionnements : accueil maladroit, délais de traitement trop long, erreurs dans les dossiers, changements de critères d'attribution des aides sans explication préalable, incompréhension de certaines données socioculturelles, complexité des droits, non lisibilité des devoirs, non prise en compte des données psychosociales des publics les plus en difficulté, tout cela peut vite prendre des tournures dramatiques pour des personnes confrontées à des questions de survie...

Les institutions ne sont pas responsables de tous les maux dans la difficile relation aux usagers. Un point de vue systémique dans l'approche sociale manifeste la complexité des démocraties modernes et incite à penser à l'équilibre global et ouvert d'un système écologique à dimension humaine alors que les logiques de prestation et de contrat oeuvrent parfois dans des systèmes fermés, non interconnectés qui ont tendance à segmenter, cloisonner les usagers ; ces derniers restent comme étrangers aux systèmes et ne perçoivent pas l'intérêt de rentrer dans les contrats d'insertion ou d'accompagnement proposés. Cela ne les empêche pas d'acquiescer à leurs interlocuteurs institutionnels et de marcher à reculons quand le plan d'action est mis en oeuvre.

QUESTIONNER LES FINALITES DU TRAVAIL SOCIAL ?

Pour répondre plus profondément encore à la question de l'utilité des adultes relais et plus généralement des médiateurs de ville, il semble judicieux de tenter de recenser quelques enjeux plus globaux de l'intervention sociale aujourd'hui. Comme le rappelait Robert Castel7, "dans les années 70, le travail social s'attaquait à la face d'ombre de la société salariale en trajectoire ascendante, avec l'ambition de réduire l'écart entre ceux qui y participaient pleinement et ceux qui ne pouvaient s'y inscrire parce qu'affectés d'une déficience." D'où l'importance du "schéma de réparation", rappelle l'auteur, qui "dans le meilleur des cas, procédait à une remise à niveau". Et il poursuit son propos en s'interrogeant sur la persistance des inégalités (reprenant les réflexions de Lionel Stoleru dans un ouvrage prémonitoire de 19748) pour ceux qui "dépassés par les événements", qui "restent sur les bas-côtés de la route" : sont-ils tous des inaptes ou des gens aptes en "surnuméraire" ou des "normaux inutiles" ?

Le travailleur social est-il donc "un passeur qui s'apercevrait en cours de traversée qu'il n'y a plus de berge où conduire son passager" ?

Loin d'être suffisante quoiqu'incontournable, la "relation de réparation" devrait se coupler à "une logique de contractualisation" et de "construction de projet". Or la radicalisation de la crise, produit d'une lente dégénérescence et de la dérégulation de l'économie financière, fait monter de plusieurs crans le curseur du débat : les différents contrats d'insertion professionnelle proposés peuvent-ils soutenir le principe d'égalité ou du moins d'équité ? Est-il possible de construire des projets dans une société installée dans l'immédiateté et l'instabilité ? Quelles sont les finalités partagées ? Qu'est ce qui donne aujourd'hui un sentiment d'appartenance à nos concitoyens, de la considération et de la reconnaissance sociale ? Que devient la valeur travail, conçue comme un vecteur de socialisation mais aussi, comme un moteur de soutien à l'économie qui a besoin de citoyens solvables et de consommateurs pour maintenir la dynamique du système ?

Il semble bien que le plus gros risque de la crise financière ne soit plus la crise de l'économie réelle mais celui d'une implosion sociale possible. Nous sommes face à un danger réel de délitement du social à la fois dans les formes de socialité et dans les valeurs qui en assurent les fondements. C'est là précisément que les différentes médiations développées par les adultes relais interviennent, non pas dans un but de pacification9 mais dans la recréation profonde de liens et de réseaux sociaux. Cet objectif ne peut être atteint que si nous donnons une dimension conflictuelle canalisée et critique à la médiation sans allégeance, sans parti pris. Pas d'unilatéralisme, de pensée unique, d'instrumentalisation, un vrai espace ternaire et non binaire10. Ceci passe aussi par la restauration de l'estime de soi des usagers, leur considération, leur valorisation et leur (ré)implication. Cela tient de la disponibilité, de l'ouverture, de la patience, du non-jugement, de toutes les qualités humaines liées à la sollicitude, au partage, à la loyauté, à la constance que partagent les médiateurs de proximité et qui redonnent du sens aux parcours individuels et aux investissements professionnels ainsi qu'à la vie collective d'un quartier, malgré la crise, et au-delà de la crise.

Les médiateurs réinventent une nouvelle socialité. Ils permettent aux systèmes sociaux de se réguler. Le médiateur décloisonne, rend accessible, peut témoigner des dysfonctionnements. Encore faudrait-il que leurs actions soient comprises à leur juste mesure et que les médiations insufflées à la base de la société soient relayées dans les autres strates : les techniciens, les décideurs, les élus.

Ce positionnement est celui de Mme Rakatovao, adulte relais à Grasse. En tant que coordinatrice de quartier, elle explique qu'elle n'hésite pas en réunion à faire remonter aux services communaux, aux services déconcentrés de l'État ainsi qu'aux élus des collectivités locales les incohérences non souhaitées des politiques locales : impacts humains non mesurés ou sous-estimés, consultations trop partielles ou partiales des habitants, etc. Ceci plaide pour une inscription de la médiation sociale comme thématique transversale des Contrats urbains de cohésion sociale. À ce titre nous partageons les préoccupations de l'association France Médiation qui, grâce à un réseau très riche d'employeurs et d'organismes de formation, oeuvrent à la reconnaissance du métier de médiateur en particulier dans le champ de la politique de la ville. Un guide de la médiation sociale sera prochainement édité par France Médiation avec le soutien de la Délégation interministérielle à la ville et de l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances.

Transférer la compétence de l'humain et le sens de la coopération usagers/professionnels à un niveau horizontal et insuffler les valeurs de celle-ci à un niveau politique, voilà une lecture possible d'une utilité autre que purement pragmatique des adultes relais. C'est le fil conducteur dont nous avons besoin pour mener à bien des réformes d'ordre global et écosystémique dans le labyrinthe des sociétés actuelles. Si les adultes relais ont l'humain dans le coeur et travaillent au coeur de l'humain, apprenons à les écouter et à les suivre dans leurs cheminements. Ils montreront sûrement le chemin d'une démocratie qui aura vaincu le minotaure de l'égoïsme, des particularismes, du développement inéquitable, du refus de la diversité, et nous évoluerons sans doute vers plus de démocratie sans découper l'espace social entre inclus et exclus.


(1) Circulaire DIV/DPT/IEDE/2000/231 du 26 avril 2000.

(2) Charte de référence de la médiation sociale, Délégation interministérielle à la ville, septembre 2004.

(3) Circulaire DIV/DPT/IEDE/2002.283 DU 3 mai 2002.

(4) DGAS : "Professionnaliser la médiation sociale", rapport, avril 2005 .

(5) Étude réalisée par l'organisme "Équation Management", les premiers résultats sont lisibles sur le site de l'ACSE.

(6) Centre d'étude de l'emploi : "Adultes relais : l'évolution d'une politique de la ville", n° 55, juin 2008.

(7) Robert Castel : "Du travail social à la gestion du non-travail", Esprit, Mars-Avril 1998.

(8) Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Flammarion, 1974.

(9) Charles Rojzman : Sortir de la violence par le conflit, Édition la Découverte, 2008.

(10) Robert Dany Dufour : Les Mystères de la trinité, Gallimard, 1990.

Diversité, n°158, page 147 (09/2009)

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