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Diversité

II. Quelle relation à l'école ?

Instituteurs et éducateurs spécialisés : le choc des cultures

Mathias Gardet, Historien, maître de conférences en sciences de l'éducation, université de Paris VIII

Comparer la profession d'instituteur avec celle d'éducateur, ou vice versa, n'est pas une première1. Plusieurs chercheurs se sont livrés à ce jeu de miroirs d'autant plus tentant qu'il y a de nombreuses ambiguïtés dans la notion d'éducation et qu'il existe bien une guerre d'images entre les deux corps de métier : les uns accusant les autres d'être des amateurs, sans aucun sens de la pédagogie ; les autres accusant les premiers de ne pas avoir le sens de l'équipe, d'être prisonniers des rapports de maître à élève et d'avoir une mentalité de fonctionnaires.

Malgré les quelques passerelles proposées pour une analyse croisée des deux professions, il est frappant de constater que, sur la question de la protection de l'enfance et de l'adolescence, il subsiste généralement deux chronologies contradictoires : l'une mettant en scène une "éducation spéciale" autour des initiatives chapeautées de près ou de loin par le ministère de l'Éducation nationale, l'autre, une "éducation spécialisée" autour des actions essentiellement privées menées sous la tutelle des ministère de la Santé et de la Justice. La première pointant les expériences du début du XXe siècle et de l'entre-deux-guerres, faisant souvent l'impasse sur la période de la Seconde Guerre mondiale considérée comme une mise en retrait de l'Éducation nationale et de ses acteurs, réprimés par le régime de Vichy, avant d'évoquer le retour en force de l'éducation spéciale dans les années 1950 (Prudhommeau M., 1956 ; Zimmermann D., 1973. ; Hugon M., 1981) ; la seconde se focalisant sur les années 1940-1950, considérées comme la naissance d'une conception innovatrice de la prise en charge des mineurs en difficulté, en rupture avec la ligne répressive ou ségrégative existant auparavant, pour mettre l'accent sur l'éducatif avec l'apport de nouveaux spécialistes et techniciens (Fustier P., 1972 ; Hebert R., 1976 ; Ladsous J., 1977 ; Chauvière M., 1987 ; Capul M., Lemay M., 1996).

Aucune des deux chronologies n'est fausse, elles ignorent seulement les points d'intersection et les nombreux acteurs qui sont à cheval sur les deux histoires, qui gagneraient à être entrelacées2. Les premiers à intervenir dans le champ de l'école et de l'inadaptation sont les médecins psychiatres et les psychopédagogues ; ils contribuent à créer des frontières selon des classifications complexes, mais aussi à établir des chassés-croisés, en établissant de nouvelles catégories, de nouveaux barèmes ou échelles du normal à l'anormal. Si certains d'entre eux sont célèbres comme Alfred Binet, Henri Pierron ou Georges Heuyer, ils restent encore à les réinscrire plus précisément dans leur sphère d'influence et d'intervention souvent multiple. Les seconds, plus insaisissables, sont les instituteurs, puis les éducateurs sur le terrain qui, par leur itinéraire, sont sortis des filières classiques de formation, de recrutement et d'exercice de la profession, pour intervenir de façon ponctuelle, marginale ou marginalisée et se retrouver souvent dans un entre-deux : tel instituteur de formation est ainsi directeur d'une ancienne colonie pénitentiaire ou bien d'un centre de formation dépendant de la direction de l'éducation surveillée, tel autre est détaché dans un centre de rééducation, mettant ses objectifs de "carrière" entre parenthèses ; tel éducateur se retrouve à faire la classe ou tout du moins des exercices scolaires, tel autre oublie de mentionner qu'il a fait ses premières armes comme maître d'école... Ces parcours individuels viennent ainsi brouiller les cartes de deux corps de métier qui chercheraient à défendre une certaine homogénéité, l'un face à l'autre ; ils permettent de réinterroger les fondements constitutifs de ces professions tout en dévoilant des interstices insoupçonnés.

LA GUERRE DES MOTS

Les années 1945-1955 sont une période de particulière cristallisation dans l'affrontement rhétorique entre les professions d'instituteurs et d'éducateurs. Les premiers réclament à nouveau une place centrale sur les questions d'éducation, incluant le domaine de l'inadaptation ; ils s'appuient sur les expériences originales menées par certains d'entre eux durant la Seconde Guerre mondiale. Ils commencent à s'organiser en associations militantes sur ces questions spécifiques, se forment dans des écoles spécialisées avec des certificats d'aptitudes, investissent de nouveaux dispositifs de prise en charge et, à partir de 1952, forment un front laïque, revendiquant la constitution d'une nouvelle coordination de l'enfance sous la tutelle du seul ministère de l'Éducation nationale (Gardet M., 2003).

Les seconds, après une période de bricolage, élaborent peu à peu les contours d'une nouvelle profession avec une association représentative, des écoles spécialisées, des modalités de recrutement et de placement, la défense d'un statut, une déontologie... Cette construction s'effectue dans une démarcation radicale avec le métier d'instituteur pour contourner les proximités et dans une valse stratégique avec trois ministères : Justice, Santé, Éducation nationale pour éviter un rattachement trop exclusif avec ce dernier.

C'est une période qui donne l'impression que rien n'est encore totalement joué, ce qui explique la virulence parfois surprenante des acteurs sur le terrain qui n'hésitent pas parfois à grossir les traits, à verser dans la caricature, voire dans l'anti-intellectualisme.

Le premier exemple peu être puisé parmi les aphorismes de Fernand Deligny dans son fameux recueil, Graine de Crapule :

"Si tu es instituteur, va te faire refaire. Tu crois à l'efficacité de la morale psalmodiée et, pour toi, l'instruction est chose primordiale.

Si tu viens travailler avec moi, je te donnerai les diplômés et je me garderai les illettrés.

Et nous en reparlerons au moment de la moisson.

L'instruction est un outil, merveilleux je te l'accorde, indispensable si tu veux.

Nous, ce qui nous intéresse, c'est celui qui s'en servira."

Si les maximes de Deligny semblent être indémodables et sont toujours appréciées dans les formations du travail social, le consacrant comme éducateur devant l'Eternel, nombreux sont ceux qui ont oublié qu'avant d'être éducateur, Fernand Deligny avait été nommé en 1938, instituteur suppléant dans une classe de perfectionnement à Paris, rue de la Brèche-aux-Loups, puis à Nogent-sur-Marne ; qu'il avait épousé en 1939, Jo Saleil, fille d'instituteur libertaire. Puis, qu'il avait été ensuite instituteur spécialisé à l'hôpital psychiatrique d'Armentières (Deligny F., 2007).

Le deuxième exemple est celui du numéro spécial de la revue Rééducation (n° 33/34) d'octobre 1951, qui propose le résultat d'une enquête sur "la sélection et la formation des éducateurs de jeunes inadaptés" et offre par là même un panorama représentatif du discours des défenseurs de cette nouvelle profession. Trois questions ont été posées aux principaux représentants du secteur : directeurs d'établissement, de centres de formation ou personnalités ayant participé à l'élaboration de la profession :

"1° La possession du baccalauréat vous paraît-elle nécessaire aux éducateurs de jeunes inadaptés ?

2° De quelle manière doit être faite, selon vous, la sélection des candidats à la profession ?

3° Comment doit être envisagée leur formation ?"

Parmi les réponses, figure celle de l'association nationale des éducateurs de jeunes inadaptés, ANEJI, nouvel organisme professionnel créé en 1947 et regroupant la grande majorité des éducateurs de l'époque (Boussion S., 2007) :

"Il n'y a pas de type standard d'éducateur, mais il y a autant de formes ou, du moins, autant de nuances d'éducation qu'il y a d'éducateurs. Quelle serait la valeur d'un diplôme qui ne tiendrait pas compte de cette effective et heureuse diversité ? Ne risquerait-il pas d'écarter un certain nombre de ceux qui sont les plus doués. Un éducateur est, avant tout, une personne agissante dont la pensée doit sans cesse se traduire et s'incarner dans le réel. C'est une personne vivante dont la vie doit éclairer et guider à chaque instant celle des enfants qui gravitent autour d'elle." Quelques paragraphes plus loin, l'ANEJI énumère les qualités repérées expliquant "les différentes réussites" : " La foi de l'éducateur dans sa tâche ; l'amour des enfants ; la conscience professionnelle ; la valeur morale ; le dévouement ; l'intelligence et la sûreté du jugement ; l'équilibre de la personnalité ; l'autorité et l'ascendant ; la stabilité et la régularité ; la virilité et le prestige physique ; la vie intérieure personnelle ; l'intuition" et, en avant-dernière position, "le sens pédagogique", juste avant "la joie".

Cette représentation est étayée par de nombreuses voix individuelles de professionnels sur le terrain, comme celle de Roger Latour, "bachelier" d'une école de cadres, éducateur au centre de Saint-Germain-Laxis (Seine-et-Marne) : "Revenons à notre point de départ : l'éducateur n'est pas un pédagogue, pas plus qu'un médecin ou un psychothérapeute. Il est, dans toute la mesure du possible, le père, le grand frère, la maman (car, il existe aussi des éducatrices). Il faut qu'il soit ce qui a manqué à l'enfant pour s'épanouir normalement."

Ou encore celle de Jean Pierron, éducateur, chef du centre d'observation de Poitiers : "Différent de l'instituteur, l'éducateur doit d'abord suppléer les parents qui se sont montrés indignes ou incapables. Il doit donc, je le répète, apprendre aux jeunes à vivre, laissant à l'instituteur spécialisé et au maître technique le soin de les instruire."

Ces témoignages de praticiens sont renforcés à leur tour par ceux de personnalités qui ont fait office de mentors du secteur comme celle de Jacques Rey, directeur d'usine, commissaire délégué à l'enfance difficile chez les Éclaireurs unionistes de France, délégué à la liberté surveillée, qui a financé personnellement plusieurs initiatives : "Que demande-t-on à l'éducateur ? S'agit-il de remplacer les instituteurs pour lesquels le baccalauréat ou un équivalent est demandé, à juste titre ? Certainement pas. Ce ne sont pas les instituteurs qui sont en défaut dans le "déraillage" de nos enfants difficiles ; ce sont les parents et le milieu social. Imposera-t-on le baccalauréat pour devenir père de famille, capitaine de football ou chef scout ? Pour la rééducation, nous disposons d'une trilogie : instituteurs, maîtres professionnels, éducateurs. Pourquoi l'appauvrir en calquant le recrutement des éducateurs sur celui des instituteurs ? Il faut trouver autre chose."

Ou encore celle de Henri Joubrel, avocat puis magistrat avant d'abandonner la carrière du droit pour se dédier, en tant que permanent du mouvement scout des Éclaireurs de France, dont il devient commissaire national pour la Sauvegarde de l'Enfance, à la promotion du métier d'éducateur. Il crée un service de placement, participe à la fondation de l'ANEJI et rédige d'innombrables articles : "Quand j'avais écrit que le baccalauréat "dégradait les élites françaises", le mot était d'un autre inspecteur général de l'instruction publique, que je connais bien, et je pourrais au besoin donner son nom... C'est aussi Marcel Prévost, de l'Académie française, qui conseillait publiquement aux élèves de première de refuser de se présenter à l'examen. [...] Je veux plutôt revenir à des arguments d'ordre pratique : on ne trouverait pas en nombre suffisant, je le répète, les bacheliers désireux de s'engager dans une carrière difficile (l'éducateur de jeunes inadaptés frôle tous les jours l'incident grave, susceptible de faire scandale dans la presse et dans l'opinion), fatigante (cet éducateur aurait besoin de plus de congés que les membres de l'enseignement), incertaine (tout au moins dans les institutions privées qui sont de très loin les plus nombreuses et ne pourront jamais offrir une "carrière") et, je l'ai déjà dit, infiniment humble : beaucoup moins "psychologique", beaucoup plus "matérielle" qu'on ne l'imagine d'ordinaire. [...] L'expérience prouve que les "intellectuels" de la rééducation, s'ils consentent à demeurer éducateurs quelques années, veulent ensuite occuper des fonctions moins astreignantes et plus brillantes. Nous voulons donc le retour des "surveillants" de jadis ? Pas du tout. Entre ces porte-clefs et les techniciens de la psychopédagogie, il y a une place à occuper, et la pratique en a dessiné les contours. Le diplôme d'État que nous attendons peut sanctionner les mérites d'éducateurs fraternels, dévoués, suffisamment intelligents et instruits des tâches qui les attendent."

Dans l'autre camp, celui des défenseurs d'une éducation spéciale portée par l'Éducation nationale et son personnel enseignant, les attaques sont tout aussi emportées. C'est le cas par exemple du discours introductif, lors des journées d'études de l'Association nationale des communautés d'enfants (ANCE, une association proche de l'Éducation nationale) de 1955, énoncé par son président Louis François, inspecteur général de l'Instruction publique et ancien déporté : "Eh bien ! Ce que nous désirons c'est l'école. Et ce qui m'a frappé aussi dans le film de Cesbron3, c'est que l'école est totalement inexistante. Ces enfants de 11, 12, 13 et 14 ans, que font-ils dans ce centre ? On les voit avec une pelle et une pioche accomplir des travaux comme moi-même j'en ai fait quand j'étais dans les camps de déportation. Nous ne les voyons jamais à l'école, soumis à l'influence bienfaisante d'un maître, d'un instituteur. D'autre part, à la fin du film, le juge remet à la mère son petit Gérard parce que maintenant il a un père. Ce père, c'est un acrobate qui traverse une rivière sur un fil, il gagne sa vie comme ça ; il s'appelle le Diable. Il marche sur le fil avec son fils adoptif, le Diablotin, sur les épaules. Le juge se tranquillise en disant : "Maintenant, il a un métier." Eh bien ! Voilà un enfant qui a onze ans et qui, au lieu d'aller à l'école, se produit dans les foires avec son père. Et le juge est satisfait. "Maintenant, il a un métier." À 11 ans ! Les réalisateurs de ce film sont peut-être des maîtres dans le domaine du cinéma, mais des ignorants dans les domaines de l'éducation. Des films comme celui de Cesbron sont des films de qualité ; ils nous touchent de façon humaine, mais on est épouvanté quand on songe que, dans un film sur l'enfance, à aucun moment l'école n'apparaît ; à aucun moment on ne pense à montrer l'influence de l'école. Je sais bien que ce n'est peut-être pas très spectaculaire, pas très dramatique, mais il me semble que c'est tout de même une lacune inquiétante, une lacune regrettable."4

CONCORDANCES ET DISSONANCES

Pour mieux saisir les enjeux sous-jacents derrière ce débat rhétorique, il convient de rappeler en parallèle les principaux arguments mis en comparaison dans la justification des deux métiers, en apportant en contrepoint quelques nuances sur les idées toutes faites. (Voir tableau).

InstituteursEducateurs
L'instituteur est une vieille profession qui puise ses racines bien en amont de la IIIe République (Jean Vial, dans son ouvrage de référence sur l'histoire du métier propose même une vision ambitieuse sur douze siècles). La fin du XIXe siècle est cependant une période de forte structuration du métier tant au niveau du nombre de maîtres que de leur statut et des conditions d'exercice de la profession L'éducateur, dans le sens d'éducateur spécialisé, est une profession récente, qui connaît ses prémices durant la Seconde Guerre mondiale, se structure dans les années 1950 avec notamment l'apparition de l'ANEJI et obtient finalement une reconnaissance offi-cielle avec le diplôme d'État de 1967, après vingt années de laborieuses négociations
L'épreuve du feu pour l'instituteur, c'est la confron-tation avec sa première classe, les témoignages recueillis auprès des premiers instituteurs par Jacques et Mona Ozouf en traduisent l'émotion. Mais il serait erroné de les penser cloisonnés entre quatre murs, dès la fin du XIXe siècle, les instituteurs sont fortement sollicités pour rayonner au-delà même de l'enceinte de la maison d'école et des heures d'enseignement, devenant des piliers du mouvement d'après l'école : ils organisent des bibliothèques, des jardins scolaires, des fêtes et tombo-las, des amicales, des cours du soir, des patronages et des colonies de vacances... (Turmann M., 1907). Le test d'entrée pour l'éducateur est sa confron-tation avec le groupe, sans le cérémonial ni le déco-rum de l'institution scolaire : pas d'estrade, ni de bancs, ni d'uniforme. Les mots clés sont alors l'ac-crochage affectif, le vivre avec. La première défini-tion du métier adoptée dès 1948 étant : « Celui qui est chargé en dehors des heures de classe et d'ate-lier de la surveillance et de l'éducation des enfants ». Cet « en dehors » prend tout son sens à l'époque, la configuration dominante de la prise en charge des jeunes étant l'internat. Le métier connaîtra cepen-dant deux extensions : l'éducateur scolaire et l'édu-cateur technique.
La figure de l'instituteur est représentée comme un homme du public, un fonctionnaire d'État, surtout depuis la loi de 1889 qui en fixe le statut. Il ne faut pas oublier que continue à coexister à ses côtés de nombreux insti-tuteurs privés qui interviennent non seulement dans les écoles dites « libres » mais aussi dans de nombreux centres pour enfants inadaptés. Par ailleurs les insti-tuteurs du public sont non seulement des militants, qui créent sous le régime de la loi de 1901 de nombreu-ses associations d'aide aux enfants en difficultés, mais ils peuvent aussi être détachés dans des centres de rééducation (Gardet M., 2008). Les éducateurs sont avant tout perçus comme des hommes du secteur privé ou associatif, qui reste en effet depuis le XIXe siècle très largement majoritaire dans le secteur de la protection de l'enfance et de l'adolescence. Il ne faut pas oublier qu'une partie non négligeable d'entre eux font partie du secteur public sous l'égide de la direction de l'Éducation surveillée puis de la Protection judiciaire de la jeunesse, qui, depuis le début des années 1950, forme leur person-nel sur concours de la fonction publique. Par ailleurs certains éducateurs du privé peuvent être engagés ponctuellement dans le cadre de missions de service public.
Les instituteurs et les institutrices sont presque à pied d'égalité et ont quasi la même visibilité, avec leurs écoles normales (Bouyer C,. 2003), leurs écoles selon une stricte répartition des sexes : les femmes éduquant les filles, les hommes les garçons. La mixité dans les écoles n'apparaissant que dans les années 1970. Cette appa-rente parité s'estompe plus ils montent en grade et pren-nent des postes de responsabilité ; il n'y a pas ou peu d'inspectrices générales et encore moins d'inspectrices d'académie. Il y a par ailleurs une très forte endogamie dans le métier, offrant cette image récurrente du couple d'instituteurs, aussi bien dans la vie privée que profes-sionnelle ; ainsi qu'une très forte reproduction familiale avec des lignées de fils, petit-fils et même arrière-petits-fils d'instituteurs reprenant le flambeau. Les éducateurs apparaissent comme une profes-sion plutôt masculine, dont on vante la nécessaire virilité. Pourtant dès les premières promotions formées dans les écoles en 1942, il y a autant de femmes que d'hommes, ces dernières étant moins visibles une fois sur le terrain. S'il y a aussi une stricte répartition des sexes, les éducatrices sont occultées par l'omniprésence des congrégations religieuses fémini-nes, qui ont le monopole de la rééducation des filles jusqu'à la fin des années 1960 (Tetard F., Dumas C., 2009), même si certaines d'entre elles se forment aussi pour être éducatrices. S'il y a aussi une importante endogamie, la femme de l'éducateur a tendance à mettre au placard ses diplômes pour assumer sont « métier d'épouse », fonction bénévole survalorisée, alors que les éducatrices professionnelles restent peu cotées (Gardet M., Peyre V., Tetard F., 1999).
L'ancrage de l'instituteur se fait dans l'école primaire, focalisée autour de l'âge de l'obligation scolaire : 6-13 ans, puis 6-14 ans dans l'entre-deux-guerres, avant l'extension tardive jusqu'à 16 ans, décidée en 1959 mais qui ne deviendra effective qu'en 1967. Les instituteurs se projettent et s'investissent très vite dans l'après, impulsant et animant les très nombreuses associations d'anciens et anciennes élèves (les petites A), essayant d'attirer les parents, propo-sant des formations pour adultes et s'investissant dans l'apprentissage et l'éducation technique qui gagnera ses lettres de noblesse avec la loi Astier de 1919.Le principal public des éducateurs est les 13-21 ans. La loi du 22 juillet 1912 sur les tribunaux pour enfants et adolescents avait fixé pour la première fois un seuil minimum d'âge : les moins de 13 ans bénéficiant d'une présomption légale d'irresponsabilité pénale, qui correspond, et ce n'est pas un hasard, à la fin de l'obli-gation scolaire. Une partie des éducateurs est ainsi dédouanée de la nécessité d'enseigner. Mais, tous les éducateurs ne travaillent pas dans le pénal et certains prennent en charge les plus petits, que l'on confie d'ailleurs plus volontiers aux éducatrices.
L'instituteur est un activiste laïque, politique et syndical. Outre l'incarnation de l'idéal républicain, les accointances avec la SFIO, qui sont certainement à nuan-cer localement, sont longtemps dominantes. La part des instituteurs dans la représentation politique (notam-ment chez les députés) est plus conséquente que chez d'autres fonctionnaires de statut comparable. Par ailleurs, les chiffres des membres du Syndicat national des instituteurs, à sa création en 1920, rejoignent rapi-dement les effectifs des maîtres au niveau national avec, il est vrai, une moindre participation des institutrices (Frajerman L., 2008 ; Girault J., 2009).L'éducateur est plus difficile à cerner politique-ment, et encore plus syndicalement. Les sympathies affichées par un bon nombre de pionniers pour le courant du catholicisme social, voire pour le MRP, ne permettent pas de dégager une ligne dominante. Certains d'entre eux, pourtant syndiqués avant d'en-trer dans cette fonction, semblent refuser de créer un syndicat propre qui s'opposerait à l'esprit de service. Quelques-uns, minoritaires, ont opté pour la CGT, ils sont pointés du doigt ; un syndicat finit par être fondé, le SAPEI, qui donna lieu à des jeux de mots faciles : le syndicat... « ça paye ! »
La spécialisation des instituteurs s'est effectuée en plusieurs phases. Le premier rendez-vous manqué s'est joué autour de la loi du 15 avril 1909 instituant les clas-ses et écoles de perfectionnement ; une mission qui aurait pu connaître une plus grande extension avec l'as-similation faite entre les enfants arriérés et les jeunes délinquants. Mais cette loi mal diffusée, sans vrai support budgétaire, reste facultative pour les communes (Vial M., 1986 ; Cresas, 1984). Il y a peu de candidats institu-teurs spécialisés, alors que, depuis la fin du XIXe siècle, nombreux sont ceux qui ont travaillé dans des hôpitaux, des prisons, des colonies pénitentiaires, des écoles de plein air... Ces instituteurs de l'ombre sont peu recon-nus, bien qu'ils s'investissent pendant la Seconde Guerre mondiale, expérimentant des accueils innovants sous formes de républiques ou villages d'enfants. La création du centre national de pédagogie spéciale de Beaumont-sur-Oise, en 1947, et du Centre national d'études et de formation pour l'enseignement spécialisé de Suresnes, en 1954, renforcent les diplômes du CAEA et du CAEPA5, ainsi que le réseau des écoles nationales de perfection-nement et autres organismes médico-pédagogiques comme les IMP et les CMPP. Malgré la constitution d'un front laïque autour de 1955, ils n'obtiennent pas la main mise sur la fonction d'éducateur spécialisé.L'éducateur, d'abord appelé "rééducateur", est très vite surnommé spécialisé, même si ce qui le caractérise est justement de n'être spécialisé en rien. La reconnaissance officielle s'avère, elle, plus tardive. Malgré des négociations entamées dès 1948 auprès des trois ministères de la Santé, de la Justice et de l'Éducation nationale, le diplôme d'État ne sera cosi-gné qu'en 1967 ; pour les premiers accords collectifs de travail négociés en mars 1958, seuls émargeaient les deux premiers ministères. En revanche, dès le début des années 40, des écoles spécialisées s'impo-sent pour former ces nouveaux professionnels en marge du système de formation public : elles sont cinq en 1952, sept en 1957, dix-sept en 1962 (Tétard F., 2002). Malgré leur diversité tant au niveau du recru-tement, des programmes et de la durée des études, elles réussissent l'exploit de faire front commun pour constituer, en 1964, un comité d'entente dont sont exclus les centres de Beaumont et de Suresnes ; elles deviennent ainsi les seuls organismes habilités à déli-vrer le diplôme d'État. En raison de leur nombre, les éducateurs spécialisés dominent très largement les instituteurs spécialisés au sein des structures du travail social et médico-social, une partie des directeurs de ces institutions étant issus de la profession.
Les instituteurs spécialisés s'occuperaient des inadaptés scolaires, ceux qui ont été nommés les « anor-maux », les « arriérés », les « indisciplinés », les « insta-bles », puis les « déficients », les « débiles légers » (Gateaux-Mennecier J., 1990) ; ceux qui, malgré leur échec scolaire, sont considérés comme perfectibles. Ces caté-gories ne tardent pas à se diluer avec d'autres, notam-ment par le truchement du médecin psychiatre Georges Heuyer qui, avec le titre de sa thèse « Enfants anormaux et délinquants juvéniles », affirme qu'il existe une corré-lation étroite entre les parcours.Les éducateurs s'occuperaient des inadaptés sociaux, ceux qui ont été nommés « jeunes détenus », « jeunes délinquants », « enfants en danger moral », «inadaptés », « cas sociaux » ; ceux pour qui le problème n'est pas tant celui des résultats scolaires que celui des carences familiales. Ce qui fait l'éducable n'est pas sa rentabilité scolaire, mais les chances de réintégration dans la société. En s'intéressant à la prévention et la notion juri-diquement indéfendable de « prédélinquance», s'efface la barrière sélective du délit, pour dépister les causes en amont dans l'espoir de les désamorcer.

POINTS D'ACHOPPEMENT

Dans ce face-à-face entre les deux professions apparaissent plusieurs points d'achoppement plus ou moins affirmés. Le premier se joue dans le rapport au savoir et à la transmission : le métier d'instituteur est vécu comme une promotion sociale et intellectuelle. Depuis l'avènement de la IIIe République, l'instituteur est sollicité bien au-delà de sa fonction enseignante ; il se doit de militer, de rayonner hors de la maison d'école pour fonder, animer toute une constellation d'associations, de sociétés, d'amicales, de coopératives..., tissant ainsi un réseau dense "d'amis de l'École publique", venant consolider et prolonger le projet d'instruction républicaine qui se veut plus ambitieux que le seul cadre de l'obligation scolaire. Il est ainsi présent en dehors du temps strictement dédié à l'instruction, organisant des colonies de vacances, animant des veillées, des kermesses, des fêtes... Cet instituteur, malgré l'échec relatif de sa spécialisation pour l'éducation des enfants dits "anormaux" à partir de 1909, s'investit lui aussi progressivement dans la prise en charge des "inadaptés", fondant des maisons, des communautés, des centres de plein air, des villages, des républiques miniatures, fonctionnant sur le régime de l'internat. À la différence de l'éducateur, toute son action extrascolaire cherche à s'inscrire dans une continuité ou un renouvellement pédagogique venant justifier et consolider l'essence même de la fonction d'instituteur, basée sur l'acquisition et la capacité de transmettre des connaissances, reposant sur un savoir plus que sur un savoir-faire.

Le métier d'éducateur se construit lui sur un anti-intellectualisme de façade, formé sur le tas ou après un stage dans les écoles dites, au départ, de rééducateurs, son apprentissage est avant tout pratico-pratique, quelques éléments de droit, de psychopathologie infantile, de sport, de méthodes actives pour animer heures creuses, fêtes et veillées, très peu de pédagogie. La possession du certificat d'études et encore plus du baccalauréat, n'est pas jugée indispensable. L'éducateur survalorise le savoir-faire et promeut souvent la figure de l'ouvrier ou de celui qui est issu du milieu.

Le second enjeu de cet affrontement professionnel est souvent moins exprimé, il est économique et repose sur la reconnaissance et le financement des compétences. Ce n'est qu'en 1966, avec la mise en place de la convention collective, que les éducateurs obtiennent un barème de salaire plus ou moins équivalent à celui des instituteurs. Avec l'apparition des moniteurs éducateurs et des éducateurs techniques, pour les premiers, et avec celle du professorat des écoles pour les seconds, des différences de niveaux et donc de bulletins de paye se multiplient au sein des professions et entre elles.

Le troisième, plus sous-jacent, est la question de l'apprentissage que l'on propose aux populations prises en charge. Chez les instituteurs, il y a affirmation d'un credo de promotion par l'école, alors que chez les éducateurs on assiste à une mise en scène de l'inéducable, aux capacités qui restent à révéler en dehors du cadre scolaire et reposant tout de même pendant longtemps sur l'obtention d'un CAP, garant d'une autonomie par le travail.

Si choc des cultures il y a, n'est-ce pas celui d'une culture de l'esprit contre une culture de l'affect.

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(1) (Chauvière M., Fablet D., 2001 ; Chauviere M., Plaisance E., 2008 ; Muel-Dreyfus F., 1983).

(2) Une direction qu'avait tout juste commencé à esquisser Roca J. (1992).

(3) Louis François confond ici le roman best-seller de G. Cesbron (1945), Chiens perdus sans collier, Paris, Robert Laffont, et le film homonyme de Jean Delannoy, inspiré très librement de l'ouvrage et sorti en 1955. Les deux ayant fait référence pour le métier d'éducateur et suscité, semble-t-il, de nombreuses vocations.

(4) Allocution de M. l'inspecteur général François, président de l'ANCE, "Compte-rendu des journées d'études de 1955", supplément au numéro d'octobre 1956 des Cahiers de l'enfance inadaptée, p.13.

(5) Certificat d'aptitudes pour l'éducation des enfants arriérés et certificat d'aptitude pour l'enseignement dans les écoles de plein air qui fusionnera en 1963 pour devenir certificat d'aptitude pour l'éducation des enfants inadaptés (CAEI).

Diversité, n°158, page 122 (09/2009)

Diversité - Instituteurs et éducateurs spécialisés : le choc des cultures