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Diversité

II. Quelle relation à l'école ?

Repérer, proposer, accompagner, réussir !

Sylvain Ricci, Principal du collège Georges-Braque à Neuilly-sur-Marne (93)

Le collège Georges-Braque est situé au milieu du quartier des Fauvettes, dans une zone d'éducation prioritaire de la Seine-Saint-Denis à Neuilly-sur-Marne (93), zone de prévention de la violence en quartier ZUS. Il est souvent confronté à la prégnance des violences urbaines et reçoit des enfants issus de milieux défavorisés (58 %). Le chômage et la détresse sociale de certaines familles pèsent lourdement dans la scolarité des enfants qu'il faut stimuler, encourager et aider à travailler, ici peut-être plus qu'ailleurs.

Le projet d'établissement "Réussir à Braque" a fait du traitement de la difficulté son axe majeur, celui autour duquel se déclinent de nombreux objectifs pédagogiques et éducatifs. Cette priorité a été reprise par la communauté des enseignants qui, anciens et plus jeunes, ont pris la mesure de la situation des élèves.

La politique éducative du collège repose sur trois piliers : un travail d'équipe dans l'action éducative, la synergie de toutes les ressources internes et externes pour un accompagnement individuel des élèves dans - et parfois en dehors de - l'établissement, et l'imbrication de la prise en charge purement éducative avec le travail scolaire.

UNE COHESION EDUCATIVE, UNE EQUIPE OUVERTE

Depuis 2005, le collège s'est doté d'une organisation interne rigoureuse pour repérer les enfants fragiles et mettre en oeuvre avec les familles des projets d'accompagnement individuel de réussite. Au milieu de chaque trimestre les conseils de professeurs se réunissent pour faire le point, dans chaque classe, des élèves en difficulté dans les apprentissages. Une commission éducative propose pour chacun d'entre eux un projet personnel et adapté intégrant une ou plusieurs des ressources éducatives dont dispose le collège. Un tuteur va désormais rencontrer régulièrement ce jeune et, quelques semaines plus tard, un conseil éducatif auquel sont invités les responsables de l'enfant, les éventuels éducateurs extérieurs et le jeune lui-même, fera le premier bilan d'étape. La force de ce dispositif repose sur la régularité du travail et la cohésion éducative. Pas question que chacun prêche pour sa paroisse, les regards sont multiples souvent contradictoires rarement dans le conflit de territoire. L'assistant social, l'infirmière, les CPE, les éducateurs de quartier référents avec lesquels un protocole a été mis en place, la conseillère d'orientation psychologue et la médiatrice familiale du PRE (Programme de réussite éducative du CUCS de la ville) composent, avec la direction, cette commission qui se réunit tous les quinze jours.

Différents regards professionnels portés sur les fragilités et difficultés de l'enfant alimentent et tentent de préciser un diagnostic non sur les causes mais sur les moyens de remettre en route le jeune élève. Puis, avec la famille quand cela est possible, un projet est formalisé intégrant des mesures éducatives et scolaires qui peuvent aller très loin dans la prise en compte des besoins de l'enfant en dehors et au sein du collège (orthophoniste, psychologue, accompagnement pour un bilan de dépistage, tutorat, aide individualisée, inscriptions aux études dirigées et groupes de besoins en français ou en maths, aide à la recherche de stages, accompagnement physique dans l'entreprise, atelier culturel, sportif, etc.).

UNE SYNERGIE INTERNE ET EXTERNE

La seconde force de cette politique éducative est, sans conteste, l'ouverture du collège aux différents partenaires locaux, cumulant ainsi les moyens disponibles pour prendre en charge certains aspects de la difficulté. Avec la ville, depuis 2007, le PRE s'est recentré sur les aspects sanitaires. Ainsi, après les dépistages effectués par l'infirmière et confirmés par le médecin scolaire, il est proposé à la demande des familles, qui ne peuvent pas l'assurer, une aide directe pour prendre rendez-vous avec des médecins, spécialistes et thérapeutes. Avec l'aide de l'assistant social, la liaison est facilitée avec les services de l'aide à l'enfance qui peuvent parfois accélérer des prises en charge de protections, internat ou suivi.

Avec l'association de quartier conventionnée par le conseil général, certains élèves sont accompagnés à l'extérieur du collège par exemple dans la recherche de stage, dans le "coaching", certains autres dans des activités culturelles ou dans des chantiers éducatifs. Le lien avec les familles, qu'ils connaissent bien mieux que nous, constitue une part importante de leur activité. Les éducateurs peuvent aider certaines familles à mieux comprendre certains documents. Ils engagent un dialogue sur l'éducation de leur enfant, permis par leur neutralité comme, par exemple, la nécessité de vérifier l'heure du coucher ou du lever, l'exercice de l'autorité...

Depuis, le recrutement de trois "médiateurs vie scolaire" a permis la constitution d'une petite équipe d'accueil éducatif : trois "médiateurs vie scolaire", un assistant d'éducation, un assistant pédagogique et un éducateur de quartier, tous en lien direct avec la commission éducative et le professeur principal de l'élève.

Celle-ci est prioritairement engagée pour éviter le décrochage scolaire des élèves les plus fragiles : ceux qui se font régulièrement renvoyer de cours, ceux qui sont totalement démotivés et perdus en errance physique dans les couloirs. Il s'agit de donner sens à leur présence, en portant aux élèves une attention soutenue individuelle, en leur expliquant la vie sociale, en établissant le lien avec tous les dispositifs en place, en les emmenant par la main vers la cyber base ou la bibliothèque de la ville, en cherchant un stage de A à Z avec eux... Très peu d'élèves et beaucoup d'attention et d'accompagnement !

Un parcours en MOBI

MOBI est proposé à des élèves en grande difficulté qui ne parviennent plus à vivre simplement au collège. Perdus dans les classes et les couloirs, leur place à l'école n'a plus de sens.

Mohamed est un garçon de 16 ans qui a depuis bien longtemps perdu pied à l'école et ne croit pas qu'en travaillant plus il réussira à rejoindre ses autres camarades. Il traîne, discute avec ses amis. Petits retards et absences perlées l'éloignent de plus en plus de l'école. Alors, l'après-troisième, il n'ose même plus y penser. Il n'est pas agressif mais il sait, ou espère, que le système lui trouvera une place quelque part l'année prochaine.

Lors d'un conseil éducatif où était réunies, en présence de son père, toute l'équipe éducative du collège ainsi qu'une éducatrice de quartier et la conseillère familiale du PRE, un emploi du temps aménagé lui a été proposé. Mohamed et sa famille ont adhéré à un projet personnel de réussite éducative qui mêle le maintien dans les cours ordinaires de sa classe et une dizaine d'heures de prise en charge individuelle pour faire le point et le remobiliser sur un projet pour "l'après".

Un médiateur référent, un assistant social, une infirmière, un assistant d'éducation, deux professeurs et un éducateur vont travailler avec lui et pour lui à ce projet. Cela suppose de nombreuses initiatives et interventions : passage par un atelier presse pour l'ancrer dans le réel, travail sur soi avec des simulations d'entretiens filmés, appui de professeurs pour l'obtention du B2I et du niveau A2 en anglais, visites au CIO pour l'évaluation des compétences et aptitudes personnelles conjointement aux entretiens avec le COP, recherche de stage active avec le médiateur...

Enfin, Mohamed décroche un rendez-vous avec un patron et il passe brillamment l'épreuve - insurmontable précédemment. Pendant les premiers jours le médiateur l'accompagne et fait le point avec lui en fin de journée.

Le projet de cet élève avance, la fiche d'orientation est revenue signée avec des voeux sérieux et réalisables. Au conseil de classe suivant, le médiateur présentera son travail et les progrès accomplis.

À suivre...

IMBRIQUER L'EDUCATIF ET LES APPRENTISSAGES

L'action éducative ne peut se résumer à l'écoute, à la stimulation et à l'attention portée à l'élève. L'échec scolaire alimenté - et bien souvent amplifié au fil des années par l'école - vient peser sur le décrochage scolaire. L'un ne va pas sans l'autre, le contexte environnemental de l'élève et l'échec scolaire constituent le duo implacable de son éloignement de l'école.

Dans le projet de réussite de l'élève un volet apprentissages et orientation pour les plus grands est toujours mis en place (incitation à participer aux études dirigées ou individuelles, évaluations de compétences pour intégrer un groupe de besoin, projet de métiers dans les modules découverte professionnelle et des métiers...).

L'imbrication représente aussi la circulation maîtrisée de l'information entre les professeurs et les équipes de suivi éducatif. Informer les professeurs de ce qui est mis en place pour l'élève et les impliquer est aussi important que leur faire admettre qu'il va falloir du temps pour enregistrer les premiers progrès. Communiquer sans cesse pour installer le temps plus ou moins long qu'il faut pour avancer avec un élève, le temps qu'il lui faudra pour enfin être disponible à l'école et à lui-même. La révolution douce du socle commun de compétences et de connaissances représente une opportunité pour mener cette réflexion sur les parcours différenciés, sur l'évaluation des compétences acquises progressivement au rythme de l'élève et sur la valorisation de la compétence parfois cachée chez ses élèves par un système rigide de notation des connaissances.

Après quatre années d'efforts de toute la communauté éducative, malgré les inerties, les freins et les déceptions parfois rencontrés, d'énormes progrès ont été réalisés. Les incidents, les retards et les absences sont en nette baisse (-15 à 20 %). Les résultats de réussite au brevet sont passés en quatre ans de 58 % à 75 %. Le nombre d'orientations en lycée général est plus important (62 %) et les affectations en filières professionnelles plus diversifiées et plus près des voeux des élèves. Près d'une centaine d'enfants à chaque session de l'école ouverte et plus de deux élèves présents le soir aux études et aux différents ateliers. Une image rehaussée et des demandes de dérogation qui se multiplient pour entrer dans notre collège marquent un changement d'appréciation de "Braque" au milieu du quartier des Fauvettes. Le sentiment qu'ici on a pris à bras-le-corps la volonté de changer l'état d'esprit et les mentalités aussi bien chez les élèves, les parents que chez les adultes.

Diversité, n°158, page 112 (09/2009)

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