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Diversité

I. Une histoire, des métiers

Insertion et rapports au temps

Thérèse Levené, Maître de conférences, Laboratoire CIREL-TRIGONE CUEEP- Université de Lille - therese.levene@univ-lille1.fr

Le travail social, comme la pratique éducative ou encore la pratique thérapeutique vise à provoquer chez les individus des transformations de leurs comportements ou de leurs représentations, ces pratiques sociales relèvent d'un processus de socialisation des individus entendue comme leur inscription dans les échanges nécessaires à toute activité humaine, autrement dit dans les rapports sociaux.

Pour l'individu (temporairement présent ! la société lui survivra) le temps subjectif correspond au temps social. Le temps social étant le temps de la production et de la reproduction de la société, il est temps partagé dans les activités sociales. Les "exclus" ne sont pas inscrits dans ce temps socialement partagé et effectivement exclus des rapports sociaux. Leur temps subjectif ne correspond pas ou plus au temps social (Levené 2007a). Le rôle des "entreprises" de réadaptation ou de réinsertion serait donc de les y réinscrire.

Nous proposons l'analyse de trois modalités d'intervention sociale, elles-mêmes inscrites dans des temporalités réglementées différentes. Les personnes handicapées, les chômeurs de longue durée et ceux que nous appellerons pour le moment "les sans-statuts" relèvent de dispositions juridiques et d'aides sociales spécifiques. Les référentiels qu'elles mobilisent et les instruments qu'elles utilisent seront interrogés au regard d'une démarche que nous proposerons comme "modèle" : l'accompagnement collectif vers une validation des acquis de l'expérience.

L'analyse des résultats d'une enquête par questionnaire dans le cadre d'une recherche sur les représentations des praticiens de l'éducation spécialisée (Levené, 2007b) ouvre en première partie le débat autour de questions clés dans le domaine de l'insertion, comme celles du projet et de l'implication des professionnels. La (nouvelle) question de l'employabilité étudiée par D. Demazière (1995a) et les paradoxes de la gestion des situations d'urgence mis en évidence par S. Rullac (2004) montreront les limites, parfois les impasses, si ce n'est les contradictions des mesures d'insertion.

LA PRISE EN CHARGE DES PERSONNES HANDICAPEES

En institutions de réadaptation le mode d'intervention s'inscrit dans la durée, il s'appuie sur l'observation, mobilise une équipe pluridisciplinaire et est défini par un projet institutionnel. Les conditions sont en principe réunies pour inscrire l'usager dans un processus d'autonomisation visant à lui garantir une place de sujet social Nous faisons l'hypothèse que l'institution peut jouer un rôle de réadaptation, c'est-à-dire être un espace de transition géographique et temporelle, si elle est en mesure de créer les conditions d'une mobilisation des usagers et d'un engagement des professionnels. Ces conditions sont les conditions d'une transformation : passage d'un état de temps T à un nouvel état à un temps T +1.

Cette transformation des usagers consiste en l'acquisition de capacités nouvelles transférables dans la vie sociale et professionnelle. Elle repose sur un projet institutionnel qui est anticipation de l'action éducative. La démarche de projet engage toutes les parties dans un processus coopératif. Il n'y a pas d'éducation sans projet, les éducateurs et l'ensemble des praticiens de l'éducation spécialisée l'ont compris, d'autant que le législateur en impose l'écriture.

Dans le cadre d'une enquête par questionnaire ces derniers ont confirmé l'importance du projet dans leur pratique éducative, ils ont été invités à en transmettre le contenu.

"Existe-t-il un projet éducatif écrit et consultable ?
- Si oui, ce projet est une référence commune, une présentation des activités de l'établissement, autres, précisez :
- Si ce projet est une référence commune, résumez ces orientations :
- Si il n'y a pas de projet écrit ou si le projet n'est pas, pour vous, une référence commune, cela signifie que : on n'a pas besoin de projet écrit, le projet ne correspond plus à la réalité d'aujourd'hui, autres, précisez :"1

L'analyse des réponses autorise à dire que la loi sociale rénovée semble échouer dans son injonction au projet institutionnel. Les praticiens peinent à en rendre compte ou dénoncent une absence de références opérantes : ce sont leurs convictions personnelles qui les guident dans leur action ou alors ils s'appuient sur des valeurs qu'ils disent universelles comme les droits de l'homme, le respect de l'enfant, l'autonomie, quand ils ne font pas valoir l'absence de ligne de conduite. L'absence de projet opérationnel traduit un manque d'articulation entre passé, présent et avenir. Le passé représentant l'expérience, le présent est le temps du constat, de l'élaboration du programme, le futur l'aboutissement, c'est-à-dire le dépassement d'une manière ou d'une autre du handicap, de la maladie ou du traumatisme.

Le projet, qui ne se présente pas sous la forme dialectique d'une visée et d'une programmation articulée, demeure à l'état d'idée, d'ambition velléitaire (Ardoino 1984, 8). Quand c'est la visée qui domine, il se contente dans ce cas de défendre des valeurs : "Il est plus soucieux de signifiance que de cohérence ; à l'opposé le projet programmatique est essentiellement technique." (Ardoino 1984, 8).

Et pourtant le projet, il faut le souligner, est le maître mot en institution médico-sociale : les résultats de l'enquête montrent que 82 % des praticiens affirment l'existence d'un projet institutionnel. Projet qui, cependant, n'apparaît pas opérationnel, qui ne s'inscrit pas dans une réalité concrète et ignore la condition même de l'usager dans la société : 38 % des praticiens se risquent à le définir et ne font, sauf exception, jamais référence aux moyens économiques et humains. Un tel projet demeure à l'état de référent imaginaire. Un projet sans terme ou sans issue traduit un état provisoire permanent !

Alors même que le projet repose sur une capacité à se projeter hors de soi-même ou, en d'autres termes, à s'arracher à sa condition présente (Jaillet 2002) pour en construire une nouvelle, les conditions ne sont pas réunies, en institution médico-sociale, pour faire du projet un acte d'anticipation mobilisant les usagers dans un processus d'émancipation inscrit par définition dans une temporalité partagée.

Et d'ailleurs l'orientation des usagers est loin de se traduire par leur (ré)inscription dans un temps social partagé. Les enfants devenus adultes se voient, dans les meilleurs des cas, placés en structure de travail protégé dont ils ne sortiront plus (Cour des comptes 1993, Diederich, Velche, Durand, Salbreux 1979 et Diederich 1994) ou renvoyés dans leur famille2.

On comprend pourquoi les praticiens sont aussi peu diserts sur le projet institutionnel. Ce n'est pas seulement le projet institutionnel en tant que tel qui fait défaut mais la commande sociale elle-même qui se heurte - c'est une hypothèse - au projet de société.

Il est temps pour les éducateurs de questionner les référentiels de l'action publique3 afin de (re)donner aux usagers, comme le suggérait déjà en 1979 P. Grell (1979), "la capacité réelle à faire leur histoire et notamment celle des institutions qui ponctuent leur vie... Ils doivent pouvoir les reprendre et les transformer." Mettre du politique dans le projet, pour reprendre l'expression de J. Ardoino, c'est considérer le projet dans sa dimension anticipatrice. Cela nécessite des agents responsabilisés et engagés.

Or la parcellisation des tâches telle qu'elle apparaît en établissement médico-social (Levené 2007) semble priver les agents de la maîtrise du processus éducatif dans ses composantes diagnostiques, stratégiques et évaluatives. L'ensemble des praticiens est mis à contribution pour trouver des solutions individuelles, au terme de la prise en charge des usagers, afin de résorber l'encombrement au stade des admissions. À l'opposé, l'admission est l'affaire quasiment des seuls dirigeants d'établissements, assistés à leur demande des psychologues ou des médecins4. Participer au diagnostic c'est poser la question des moyens mis en oeuvre... et de leurs effets. Question taboue, semble-t-il, les praticiens de terrain sont également très majoritairement écartés de la préparation du budget annuel. On peut aussi se poser la question de leur propre inscription dans un temps social partagé. Partagé avec le temps "économique" des membres des conseils d'administrations, des représentants de l'État, des élus politiques ?

LES MESURES D'INSERTION

De nouvelles interventions se sont développées ces dernières années en direction de populations de plus en plus difficiles à cerner, irréductibles aux traditionnels cas sociaux comme aux non moins traditionnels chômeurs en transit entre deux emplois (Demazière 1995a) : les chômeurs dits de longue durée.

Les objectifs des dispositifs publics associent dimensions sociales et professionnelles des difficultés de réinsertion des personnes depuis longtemps au chômage et se déclinent en termes de mobilisation, puis de responsabilisation et, plus récemment, d'activation des chômeurs. Le retour à l'emploi devenant de plus en plus aléatoire, l'insertion sociale devient le préalable de l'insertion professionnelle.

L'émergence de la catégorie "insertion" traduit ainsi les mutations qui affectent les liens entre le chômage et l'emploi et notamment l'étirement temporel de ce lien. "Cette catégorie indique que l'accès des chômeurs à l'emploi est devenu plus difficile et indirect, impliquant le passage par des mesures et statuts intermédiaires supposant le cheminement dans des parcours de formation et d'insertion." (Demazière 1995a, 75). La cible des politiques d'insertion s'est déplacée du placement en emploi vers le maintien de l'employabilité. L'insertion conçue d'abord comme une période transitoire s'installe dans la durée ; elle n'est plus une étape elle est devenue un état (Castel 1995)5. Les aides à l'insertion officialisent la distinction entre les chômeurs ordinaires qui relèvent d'une logique de placement direct dans l'emploi et ceux qui appartiennent à de nouvelles catégories ciblées, "les candidats à l'insertion" qui finissent par glisser peu à peu vers la protection sociale ou rejoindre les sans-statuts.

Il faut donc au chômeur de longue durée, s'il veut conserver un statut dérivé de l'emploi et se tenir dans les rangs des candidats au placement, démontrer son employabilité.

L'employabilité prend là l'apparence d'un attribut individuel (Demazière 1995a, p. 60). En ce sens elle peut se définir comme l'accumulation de compétences censées garantir la capacité d'occuper un emploi indéterminé, mais sans que cette capacité soit jamais reconnue ni assortie de droits (Hirtt 2002, p. 52) comme l'est la référence à des qualifications. L'injonction faite au chômeur est de se tenir prêt à on ne sait quelle opportunité. Il vit alors dans un espace-temps incertain, sans garantie d'issue et dont il serait le seul à porter la responsabilité.

Le temps s'écoulant, son employabilité n'offrira plus de crédit6, il deviendra alors candidat à l'insertion. Le parcours de l'assisté qu'il est devenu va comporter d'autres balises temporelles plus floues mais tout aussi contraignantes. Il devra faire la preuve non plus de son employabilité mais de sa capacité à "mériter" la charité de l'État.

En contrepartie des droits sociaux qui lui sont proposés, le bénéficiaire du Revenu minimum d'insertion7 s'engage à participer à des actions d'insertion sociale : stages de formation, stages d'apprentissage, activités sociales occupationnelles.

Le "rmiste" est donc sommé d'énoncer un projet. Projet qui devra être ratifié par l'instructeur de son dossier et la commission habilitée à en reconnaître la pertinence. La norme du projet s'impose de nouveau et de nouveau sans consignes explicites.

On relève dans la pratique des projets recevables et des projets non recevables.

Un bénéficiaire du RMI s'est vu refuser la reconduction de son allocation sous prétexte qu'il écrivait une pièce de théâtre et avait le projet de la monter ; cette activité, aux yeux de la commission spécialisée, le détournait de la recherche d'emploi.

Rapportons une autre situation :

Une étudiante de l'université dans laquelle nous enseignons a suivi la formation préparatoire au DUFA (Diplôme universitaire de formation des adultes) et obtenu le diplôme. La préparation de ce diplôme s'est effectuée dans le cadre du contrat lui permettant de percevoir le RMI. Elle a donc respecté son contrat, on ne peut mieux, en se qualifiant. À l'issue de cette étape, elle se met en quête d'un emploi, qu'elle ne trouve pas immédiatement, elle a encore droit au RMI. Mais elle confie à sa référente-assistante sociale qu'elle développe encore sa qualification en suivant les cours de licence en sciences de l'éducation tout en cherchant un emploi. Ces confidences ont été portées à la connaissance de la commission chargée d'octroyer le revenu minimum, celle-ci a décidé de rompre le contrat qu'elle avait conclu avec l'étudiante prétextant la non-disponibilité de l'étudiante pour la recherche d'un emploi. Précisons que la licence est suivie par bon nombre de formateurs ou autres travailleurs en exercice professionnel, au chômage, au foyer... Notre étudiante ne peut plus payer son loyer...

Est-ce à dire que le rmiste ne dispose pas de son temps "d'insertion" ? Il doit l'occuper mais à des activités qui ne lui demandent ni d'engagement ni d'investissement trop importants susceptibles de le détourner d'un éventuel emploi. Paradoxalement le temps de l'insertion ne peut être consacré à la préparation d'un avenir puisque le contractant bénéficiaire doit être constamment disponible pour une éventuelle offre de travail. Ce temps est donc sous contrôle. Contrôle arbitraire et univoque.

Dans un tel contexte le caractère unilatéral du contrat contraint l'usager, qui n'a aucun pouvoir, à mimer une participation (Procacci in Erbès-Seguin 1999, p. 66-67). De fait "le contrat sert à construire un système de normes d'insertion, et donc aussi d'exclusion, qui partagent à nouveau les bons et les mauvais pauvres, ceux qui acceptent les normes et ceux qui les récusent..." (Hamzaoui 2002, p. 135).

Le temps de l'insertion peut devenir du temps aliénant. Que reste-t-il au mauvais pauvre qui refuse de consacrer son temps à attendre ? Au "rebelle" qui refuse des offres de travail précaire qui ne correspondent pas à ses savoir-faire ?

LE TEMPS DES EXCLUS OU L'URGENCE SANS FIN

Le délai imparti, quand il est dépassé pour le chômeur de longue durée, ou les règles non respectées, pour le bénéficiaire du RMI, entraînent ces derniers dans un processus de "désintégration" spatiale et temporelle. Leurs droits au travail et à l'assistance épuisés, ils rejoignent ceux qu'on appelle communément les exclus. C'est-à-dire des individus sans statuts (Demazière 1995a, p. 19) privés de tout droit à la solidarité nationale et à une couverture sociale. Ils entament une trajectoire de relégation (Demazière 1995b, p. 109), leurs ressources matérielles, sociales, affectives, psychiques se dégradent.

Leur (sur)vie va alors dépendre outre de la débrouille en tout genre, d'interventions humanitaires ponctuelles. Pour ceux à qui ils ne restent que la rue, des dispositifs d'urgence proposent au jour le jour une simple mise à l'abri... pour la nuit. Et cette mise à l'abri doit se reconquérir chaque jour : "L'urgence sans fin", titrait la revue Lien social en 2007.

Cet éternel recommencement est aussi le lot, toutes proportions gardées, des travailleurs sociaux du Samu social. C'est sans doute là la particularité de l'intervention sociale à destination des sans-domicile-fixe : un partage de conditions d'existence. Le Samu social remet tous les matins les usagers dans la même situation de danger qui avait motivé leur sauvetage la veille, explique S. Rullac (2004) dans son ouvrage, L'Urgence de la misère.

Quelles perspectives de changement imaginer après de tels constats d'échec de l'intervention sociale auprès de certains groupes sociaux ? Comment travailler à la reconstruction d'une identité d'homme social, de citoyen responsable, inscrits dans les rapports sociaux et donc dans des temps socialement utiles au développement de la société humaine ? Le constat d'échec repose notamment sur la non-prise en compte de l'expérience des usagers (de leur temps vécu) et sur la non-maîtrise d'outils adéquats par les agents d'aide sociale. Comment mobiliser l'expérience des usagers et les savoir-faire des agents d'aide sociale dans des temps concordants conjuguant passé et avenir et initiateurs de changement ?

Nous proposons de rendre compte d'une situation particulière d'accompagnement vers une validation des acquis de l'expérience (VAE)8, tant elle nous semble pouvoir répondre en partie à la question posée notamment dans sa prise en compte de l'expérience des bénéficiaires et dans ses modalités concrètes de leur réinscription dans un temps socialement partagé...

L'ACCOMPAGNEMENT DANS UNE DEMARCHE DE VALIDATION DES ACQUIS DE L'EXPERIENCE

La démarche de VAE conduite auprès des ex-salariés de Metaleurop prend en compte le passé des licenciés de l'usine et objective les problèmes auxquels ils sont confrontés afin de les aider dans leur reconversion (Dietrich, Jouvenot, Lenain 2007)9.

L'Association régionale pour l'amélioration des conditions de travail du Nord-Pas-de-Calais (ARACT) a été sollicitée par les pouvoirs publics pour "faciliter l'inscription des ex-salariés de Metaleurop dans une démarche individuelle de VAE, jugée propice à leur reconversion" suite à l'échec de l'intervention d'une cellule de reclassement.

C'est d'abord à l'analyse de cet "échec" que se livrent les auteurs et acteurs professionnels de la démarche VAE.

Sur le fond :

L'accent mis sur le suivi individuel a conduit à écarter le collectif de travail. Or les salariés tenaient à ce collectif y compris après leur licenciement : "C'est d'être seul qui est le plus difficile." Le deuil de son emploi, de son équipe, de son entreprise a été réduit à "la seule dimension fataliste de la situation et de consentement aux propositions d'emploi".

Sur la forme :

"Le dossier que les ex-salariés avaient à remplir avait pour fonction non pas de revenir sur le travail mais de servir de base à un curriculum vitae. Il y était question non pas de compétences mais de qualités telles que la curiosité, la rigueur, la précision, etc." Relevons la forme technocratique décontextualisée de la démarche et l'absence d'implication des salariés qui rappellent le projet en institution médico-sociale : énoncé aux fondements incertains et, qui plus est, élaboré sans la consultation des intéressés, c'est-à-dire des usagers.

Cette occultation du passé a paradoxalement conduit les consultants de la cellule de reclassement à ignorer les conditions objectives de "l'inemployabilité" qui pesaient de fait sur les ex-salariés.

De manière générale, avant de prétendre maintenir l'employabilité des chômeurs de longue durée, la question des conditions objectives de leur inemployabilité est-elle posée ? Il semble qu'il leur soit demandé une acceptation fataliste de leur situation et le consentement aux propositions d'emploi. Ainsi leur expérience est disqualifiée et leur identité professionnelle bafouée.

Metaleurop constitue un cas d'analyse exemplaire car l'entreprise cumulait les facteurs d'inemployabilité : marché du travail interne fermé, ancienneté forte, fidélisation des salariés, renforcée par la dangerosité du site et du travail, modes de recrutement locaux, apprentissage sur le tas, process ancien... qui résultaient des politiques et des pratiques de gestion en vigueur dans l'entreprise.

Les acteurs de l'ARACT ne s'inscriront pas dans une psychologisation de la condition de l'ex-salarié, ils mettront le doigt sur ce qui pèse sur lui objectivement. Ainsi seront mis au jour les éléments explicatifs de l'incapacité individuelle des salariés à s'engager dans un projet de reconversion que la cellule de reclassement avait rapportée.

Deux possibilités se présenteront alors : entériner un handicap ou explorer les ressources de ces ex-salariés ? L'ARACT a choisi d'opérer "un retour vers le travail", l'expérience, le savoir faire, "points aveugles du management des restructurations" (Dietrich, Jouvenot, Lenain 2007, 134) et de l'intervention sociale.

Examinons son mode d'intervention :

Pour conduire un diagnostic des ressources des ex-salariés, une reconstitution de l'organisation de la production est effectuée à l'aide d'entretiens et de visites du site. Des métiers non repérés sont identifiés, tel celui de contrôleur. Une démarche collective est proposée aux volontaires : des groupes de métier homogènes sont composés : sept agents de maîtrise de la maintenance d'un côté et neuf contrôleurs de l'autre.

Ces groupes sont invités à décrire leur travail à partir du récit de deux situations complexes.

Deux principes guident cette méthode, expliquent les acteurs de l'ARACT :

  • l'approche collective est destinée à faciliter une expression faite de confrontation, d'interpellation, la mémoire collective est plus riche que la mémoire individuelle ;
  • la description de situations complexes permet d'éviter le piège du listage des tâches qui ne fait pas sens, pour se focaliser sur "l'identification des régulations mises en oeuvre par les salariés". L'exploration de situations complexes permet en effet d'identifier une grande étendue de compétences en lien avec l'évolution du travail et sa compréhension.

Ce travail collectif a permis aux ex-salariés de se réapproprier une identité professionnelle mise à mal par le plan social et la cellule de reclassement, estiment les accompagnateurs de la démarche VAE.

Le savoir-faire des consultants de l'ARACT s'appuyant sur l'expérience des chômeurs et privilégiant une approche collective de leur problématique a fait émerger des compétences insoupçonnées par les chômeurs eux-mêmes permettant de les engager dans un processus de reconversion individuelle : les certificateurs du ministère du Travail ont pu mettre en correspondance les compétences mises au jour par l'analyse des activités du travail et les capacités requises par certains diplômes.

La rupture subie par le licenciement a fait place à une transition biographique et a donné lieu à une "transaction biographique, véritable négociation de soi à soi" (Dubar in Allouche 2003, p. 662-685, cité par Dietrich...), composante essentielle du processus de reconversion.

Les impasses auxquelles s'est trouvée confrontée la cellule de reclassement et avec celle-ci les ex-salariés de Metaleurop sont celles où mènent trop souvent l'éducation spécialisée en institution médico-sociale, les dispositifs d'insertion ou encore les secours d'urgence.

On ne peut ignorer, en travail social ou en éducation spécialisée, des tentatives refusant cet éternel recommencement et ces temporalités aliénantes, elles ne s'imposent cependant pas comme modèles de référence.

La psychothérapie institutionnelle10 en "luttant, chaque jour, contre tout ce qui peut faire reverser l'ensemble du collectif vers une structure concentrationnaire ou ségrégative" (Oury 2006) tente de redonner aux usagers des institutions médico-sociales une place d'acteurs sociaux.

Dans la pédagogie du projet, la formation est mise à la disposition des formés qui, rendus propriétaires de leur espace-temps, font directement et concrètement l'expérience de leur projection dans l'ici et maintenant de la formation (Vassilief 2005).

Enfin les actions collectives de formation développées dans le Nord et dans l'Est de la France dans les années 80, destinées aux travailleurs de l'industrie lourde licenciés en masse, étaient particulièrement en prise sur le contexte et le temps qui s'écoule puisque leurs promoteurs (Demunter 1997)11 prenaient en compte les besoins objectifs de formation des salariés, besoins déterminés par l'évolution des technologies et des organisations du travail mais aussi par la configuration des rapports sociaux.

Ces pratiques marginales, qu'elles soient éducatives, de soin ou sociales, questionnent les temps discordants entre les populations mises à l'écart ou fragilisées par un déficit quelconque et ceux qui décident de leur sort. Au final elles interrogent la "nécessaire" (?) relégation temporelle, c'est-à-dire sociale d'une partie des citoyens privés de la participation aux échanges productifs.

Les acteurs de l'ARACT ne cachent pas l'issue de leur intervention : la VAE n'a pas permis le retour à l'emploi de la majorité des ex-salariés. Ils font le constat que "ni l'employabilité, ni la compétence ne confèrent à l'individu une valeur substantielle" (Dietrich... 2007, p. 138). Les compétences reconnues contribuent à "l'équipement du salarié" (Dietrich... 2007, p. 140). Il reste que "la capacité de réinsertion professionnelle d'un individu dépend étroitement des contextes d'emploi et de leurs modes de gestion" (Dietrich... p. 140). D. Demazière (1995a) l'a démontré également. Le chômage structurel ne peut envisager un partage du temps social...

Références bibliographiques

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  • ARDOINO J. (1984) "Pédagogie de projet ou projet éducatif", Pour, 94.
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  • DEMAZIERE D. (1995a) La sociologie du chômage. Paris : La Découverte.
  • DEMAZIERE D. (1995b) Les chômeurs de longue durée. Paris : La Découverte.
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  • GRELL P. (1979) "Se débarrasser du travail social traditionnel"- Contradictions 19-20
  • HAMZAOUI M. (2002) Le travail social territorialisé. Bruxelles : Editions de l'ULB.
  • HIRTT N. (2000) Les nouveaux maîtres de l'école. Bruxelles : EPO.
  • JAILLET M-.C. (2002) "De la généralisation de l'injonction au projet", Empan, 45.
  • KARSZ S. (sous la direction de) (2004) L'exclusion, définir pour en finir. Paris : L'Harmattan.
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  • LEVENE T. (2007b) Travail social et contrôle social, la fonction de l'éducation spécialisée. Bruxelles : Contradictions.
  • OURY J. (2006) "La psychothérapie institutionnelle de Saint-Alban à La Borde"  :
  • www.psychiatrie-desalieniste.com/LA-PSYCHOTHERAPIE-INSTITUTIONNELLE.html
  • RULLAC S. (2004) L'urgence de la misère, SDF et Samu social. Paris : Les Quatre Chemins.
  • VASSILIEF J. (2005, 5e édition) La pédagogie de projet en formation. Lyon : Chroniques sociales.

(1) Extrait du questionnaire diffusé auprès de professionnels de l'éducation spécialisée en région Nord-Pas-de-Calais (Levené 2007).

(2) De nombreux enfants confiés à l'aide sociale pendant leur enfance retournent vivre chez leurs parents au terme de leur prise en charge : une mère déchue de ses droits s'est vu confier la tutelle de sa fille devenue majeure à l'issue de la prise en charge institutionnelle de celle-ci.

(3) M. Alaluf , N.Hirtt, M. Hamzaoui ou encore S.Karsz nous y invitent quand ils interrogent l'insertion, l'exclusion, l'employabilité, le contrat comme autant de catégories visant à masquer, selon eux, la réalité du chômage et les mesures discriminatoires (Alaluf 2000 ; Hirtt 2000 ; Hamzaoui 2004).

(4) "Recueille-t-on votre avis sur les questions suivantes : l'admission d'un usager, l'orientation d'un usager, l'embauche d'un membre de l'équipe, le planning horaire ou le fonctionnement quotidien, les choix budgétaires ? "Les sujets de l'enquête étant invités à cocher les domaines dans lesquels ils s'estiment sollicités (questionnaire déjà cité : Levené 2007).

(5) Les probabilités qu'ont les chômeurs d'obtenir un emploi diminuent quand leur ancienneté en chômage augmente (Demazière 1995, p. 51).

(6) Ses qualifications au fur et à mesure de sa durée de chômage vont d'ailleurs peser de moins en moins lourd puisqu'il devra envisager un reclassement ( Hirtt 2002, p. 53).

(7) Loi 88-1088 du 1er décembre 1988.

(8) Depuis 2002 la validation des acquis de l'expérience permet d'obtenir tout ou partie d'un diplôme professionnel : loi de modernisation sociale n°2002-73 du 17 janvier 2002, Journal officiel n° 15 du 18 janvier 2002 page 1008.

(9) Les citations qui suivent sont, sauf mention contraire, extraites de l'article de Dietrich, Jouvenot et Lenain.

(10) On fait référence à l'oeuvre de François Tosquelles et Jean Oury.

(11) À la suite de Bertrand Schwartz.

Diversité, n°158, page 73 (09/2009)

Diversité - Insertion et rapports au temps