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Diversité

I. Une histoire, des métiers

Travail social et intervention de proximité auprès de jeunes

Sylvie Boutereau-Tichet, Danièle Jourdain-Menninger et Christophe Lannelongue, Inspection générale des affaires sociales (IGAS).

Le rapport annuel public de l'IGAS pour 2005 sur "Travail social et intervention sociale de proximité" traitait, notamment, du travail social auprès des jeunes en difficulté dans leur environnement, hors établissements d'accueil. Cet article rend compte des principaux enseignements de cette enquête.

Pendant des décennies, la notion de jeunes en difficulté a été appréhendée sous l'angle juridique : protection administrative et judiciaire au sens du code des familles et de l'action sociale, protection judiciaire entendue au sens du code civil, traitement de la délinquance au sens de l'ordonnance de 1945. La mission de l'IGAS s'est appuyée sur de nombreux travaux de recherche, des missions d'enquête parlementaires, des auditions, des études de cas ou d'itinéraires de jeunes pour aborder cette problématique en montrant que cette seule approche juridique ne suffit plus à caractériser les difficultés des jeunes.

Dresser une typologie des jeunes en difficulté est apparu comme un exercice artificiel dans la mesure où la jeunesse est, par définition, un état transitoire au cours duquel la situation des individus est amenée à se modifier considérablement. L'examen des données disponibles sur les jeunes montre que les catégories sont créées en quelque sorte par les institutions qui portent leurs différentes problématiques et qui souhaitent légitimement dénombrer leurs bénéficiaires pour les interventions spécifiques (aides à l'enfance, justice des mineurs, pédopsychiatrie... vis-à-vis des jeunes qui les ont mis en échec) ou bien pour les structures à vocation généraliste comme les établissements scolaires. La tendance actuelle à assimiler les jeunes en difficulté aux jeunes délinquants fausse le regard sur la réalité de leurs problèmes. La délinquance n'est qu'une facette de la situation de certains mineurs et les problèmes que rencontrent les jeunes sont multiples et le plus souvent cumulatifs. Des problématiques émergentes ont été identifiées : la confrontation accrue à la précarité sociale, le phénomène de bande, l'ethnicisation des difficultés, le clivage du genre, le rajeunissement de la population concernée par ces difficultés.

L'ENJEU DU REPERAGE

Ces constats soulignent l'enjeu essentiel que constitue le repérage. Les lieux dans lesquels cette fonction peut être assurée sont multiples mais les intervenants sont souvent démunis pour exercer cette activité de manière pertinente, car les indicateurs des difficultés des jeunes font défaut et la capacité des acteurs "de première ligne" à déclencher une prise en charge effective est faible. Ce faisant, la crise, avec parfois passages à l'acte violent, est très souvent l'élément qui déclenche l'intervention sociale. Celle-ci s'élabore donc "à chaud" et sans le recul nécessaire à l'élaboration de solution adéquate et pérenne.

Pour autant, les interventions sociales ont eu tendance à se diffuser dans un grand nombre de politiques à caractère généraliste visant les jeunes - enseignement, emploi, santé... - par l'intégration dans les institutions de travailleurs sociaux ou par la mise en place de dispositifs à caractère social.

Réciproquement, le travail social est apparu très marqué par la notion de partenariat. Celui-ci se décline aux niveaux tant institutionnels qu'opérationnels et conduit à la mise en place d'outils communs aux différentes structures. Toutefois, dans la pratique, le partenariat est apparu très dépendant de la personnalité des intervenants de terrain, faute d'un véritable "portage politique et hiérarchique" de l'intervention sociale auprès des jeunes en difficulté. Des formes particulières d'intervention sociale ont été mises en valeur sur le terrain, notamment par le biais de la politique de la ville grâce à laquelle les apports éducatifs des activités de médiation et d'animation sont indéniables. Ces actions permettent à la fois l'observation des difficultés individuelles et collectives des jeunes et la lutte contre la marginalisation, par le travail qui est fait sur la vision que les jeunes ont d'eux-mêmes et de leur rapport aux autres.

LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL

Dans la pratique, le travail social en direction des jeunes tend à se diviser : à l'exception notable de la prévention spécialisée qui est présente sur les deux volets, les travailleurs sociaux "canoniques" assument essentiellement le suivi individuel des jeunes alors que les animateurs et les médiateurs prennent en charge les aspects collectifs. La difficulté à communiquer entre elles de ces deux sphères ne saurait être sous-estimée. Par ailleurs, la mission a pu constater que les travailleurs sociaux spécialisés dans la protection de l'enfance (services de l'ASE, services de la PJJ) ou intervenant dans des structures dédiées aux jeunes (établissements scolaires, missions locales) assument principalement leur rôle en adressant les jeunes à des spécialistes (pédopsychiatres, formateurs) ou à des structures d'accueil (établissements médico-sociaux, internats, centres de santé). Cette fonction résulte de la complexité de la prise en charge des jeunes mais elle perd de sa cohérence en ne s'inscrivant pas dans un projet de vie individuel, concerté et précisé pour chacun d'eux.

Plus globalement, il apparaît des limites à l'intervention sociale en direction des jeunes en difficulté. Malgré une concentration des interventions sur un petit nombre de personnes, on constate la persistance de difficultés dans la continuité des prises en charge. Faute notamment de pouvoir organiser le partage de l'information, les interventions sur les jeunes en grande difficulté sont peu coordonnées. En effet, de nombreux travailleurs sociaux continuent à se réfugier derrière la notion de secret professionnel et sont réticents à communiquer avec les autres intervenants sociaux possédant des qualifications différentes des leurs. Cette pratique nuit à la mise en oeuvre d'une attitude cohérente des adultes à l'égard du jeune dans sa prise en charge sociale, et ajoute de la confusion institutionnelle au brouillage des repères dont ce dernier est bien souvent victime. Des protocoles de partage des informations sont nécessaires pour construire des espaces d'échanges entre professionnels du secteur social, compris dans son acception élargie et permettre l'élaboration de diagnostics pluridisciplinaires partagés sur les situations individuelles de chaque jeune.

L'EVALUATION

Le travail social rencontre des difficultés pour des raisons qui tiennent à la fois à des questions de moyens mais aussi de méthodes. Les prises en charge ne sont pas toujours précédées par un diagnostic approfondi et pluridisciplinaire. Leurs objectifs sont parfois peu précis et insuffisamment partagés. En l'absence fréquente d'objectifs explicites, l'évolution de l'état du jeune est rarement évaluée. Or, c'est bien cet indicateur qui doit être mis au coeur des préoccupations des travailleurs sociaux. Cette évaluation peut seule permettre de vérifier l'adéquation des mesures et, le cas échéant, de déterminer des modifications dans la prise en charge. Les actions en direction des jeunes sont rarement articulées avec celles qui visent à soutenir la parentalité. Le soutien éducatif intense et rapproché fait souvent défaut dans les parcours, au cours desquels les partages d'activité avec des adultes référents sont relativement rares.

Compte tenu de ces constats, la mission a émis différentes propositions :

Promouvoir une vision nationale de la politique de protection et d'intégration des jeunes en difficulté par l'organisation d'une conférence annuelle sur ce sujet, l'élargissement des compétences de l'observatoire national de l'enfance en danger, l'élaboration d'un protocole d'échange d'informations entre professionnels, la structuration d'une politique de contrôle des services départementaux de protection de l'enfance et l'animation des services déconcentrés de l'État sur les secteurs afférents à la jeunesse et l'identification dans le budget de l'État d'un programme relatif aux dépenses afférentes à la jeunesse en difficulté.

Faire du schéma départemental l'outil majeur de la coordination locale: la parution des derniers décrets d'application doit être effective dans un délai bref, l'État doit vérifier l'élaboration de ces schémas ainsi que leur qualité. Les constats et les propositions doivent résulter d'un partenariat actif entre les institutions assurant la prise en charge des jeunes (services du conseil général, justice, Éducation nationale, associations...). Le suivi de la mise en oeuvre du schéma doit être organisé entre les partenaires.

Les institutions étant responsables de la prise en charge des jeunes, leur organisation doit donc permettre d' assurer le suivi dans la continuité et conforter les équipes par une supervision efficace de leur pratique.

Améliorer le suivi individuel des jeunes par l'exercice plus opérationnel du repérage, par la mise en oeuvre d'un diagnostic pluridisciplinaire partagé, par la désignation d'un référent et l'organisation d'un emploi du temps à fort contenu éducatif et par la mise à disposition des professionnels d'outils d'évaluation de l'état du jeune et de leurs pratiques.

Enfin, la formation des travailleurs sociaux devrait être le vecteur d'une culture commune des intervenants du terrain, privilégier les problématiques émergentes et les méthodes efficaces de conduite de projet tout en axant le choix des terrains de stage vers des structures dédiées aux jeunes les plus en difficulté afin de rapprocher les jeunes diplômés, qui vont s'occuper des jeunes en difficulté, des réalités de leurs publics.

Diversité, n°158, page 45 (09/2009)

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