Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

I. Une histoire, des métiers

Travail social et pauvreté

Christian Chasseriaud, Directeur de l'Institut du travail social Pierre-Bourdieu à Pau, Président de l'Association française des organismes de formation et de recherche en travail social (AFORTS)

En 2006, je remettais un rapport du Conseil supérieur en travail social au ministre chargé des Affaires sociales. Ce rapport, Le Travail social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l'exclusion, a fait l'objet d'une réflexion collective menée par un groupe de travailleurs sociaux dans le cadre du CSTS1. Nous en retraçons ici l'essentiel du contenu. Ce rapport est disponible aux éditions de l'École nationale de la Santé publique2.

Plus de 800 000 professionnels relèvent du champ du travail social (éducateurs spécialisés, conseillers en économie sociale et familiale, assistants de service social...). La plupart de ces professionnels sont mobilisés autour des questions de pauvreté et d'exclusion, soit dans les collectivités territoriales comme les conseils généraux ou les centres communaux d'action sociale, soit dans les grands organismes sociaux (CAF, MSA...) et dans les associations qui participent à des missions de service public de lutte contre la pauvreté. Le constat de départ qui fonde le travail de ce rapport peut s'énoncer ainsi : depuis l'apparition des "nouvelles pauvretés" au début des années 80, notre société s'est profondément transformée. Ces transformations ont révélé de nouveaux visages de la pauvreté et de l'exclusion. Les travailleurs sociaux sont aujourd'hui confrontés à une pauvreté de masse qui révèle un cumul de nombreuses difficultés sociales (logement, santé, emploi, formation...) dont les effets de désaffiliation sociale sont nombreux pour les personnes et les familles concernées. Cette pauvreté a aussi de multiples visages qui vont du sans-domicile-fixe en situation de grande exclusion aux travailleurs pauvres pris dans la spirale du surendettement. L'immigration est aussi une réalité de cette pauvreté contemporaine. Le rapport du groupe de travail Emploi Formation, rendu en juin 2009 dans le cadre de la Commission sur la politique de la jeunesse, de la commission Martin Hirsch, haut commissaire à la Jeunesse, souligne l'inquiétante question de la pauvreté des enfants et des adolescents. Près de deux millions d'entre eux sont concernés par ces situations de pauvreté vécues dans leurs familles.

BREVE APPROCHE DE LA PAUVRETE

Le mot pauvreté est chargé de sens divers. Il reste marqué pour certains par l'idée d'un désespoir absolu. S'il reste un mot commode et rentable qui sert à désigner ceux que la société classifie comme pauvres, il est aussi un mot qui évoque la honte, une honte de n'avoir plus rien à offrir. Prise dans la logique de la pauvreté, une personne pauvre finit elle-même par consentir à l'idée qui lui est renvoyée. Elle intériorise sa honte en devenant cet objet manipulable dont la survie ne dépend plus que d'un autre (un autre qui fait tout pour ne pas l'avoir auprès de lui). Le besoin de classification des pauvres répond autant à un désir de leur venir en aide qu'à la peur d'une menace.

Le mot pauvreté fait référence également à un manque de relations sociales. Il désigne la condition de celui qui n'a personne : personne pour s'occuper de lui, personne à qui parler, personne pour lui tenir la main, personne pour lui demander de ses nouvelles, personne pour répondre à ses besoins et surtout personne pour lui dire qu'il pourrait être, lui aussi, utile à d'autres.

Il existe un besoin de définir et de classifier les pauvres : institutions, pouvoirs publics et pouvoirs religieux cherchent à reconnaître et à classifier les pauvres, à distinguer les "vrais" des "faux", à séparer les "bons" des "méchants", à aider ceux qui le méritent et à punir truands et imposteurs.

Il existe aussi une tendance à uniformiser les pauvres : la catégorisation des pauvres est influencée par la sensibilité des non-pauvres et par la perception qu'en ont les autorités administratives et politiques. La diversité des conditions de pauvreté est négligée au profit d'une image du pauvre de plus en plus simpliste et uniforme. Toutes les nuances contrastées qui coloriaient leurs souffrances particulières et leurs relations individuelles sont effacées par des classifications arbitraires inspirées soit par la sensibilité propre à ceux qui n'appartiennent pas à leur monde, soit pour des motifs utilitaires à caractère social ou économique.

Il existe plusieurs dimensions dans la construction sociale de la pauvreté :

  • Les faits ou les matérialités qui entrent dans toute représentation de la réalité: ils renvoient aux manques, aux insuffisances, aux privations d'ordre matériel, immatériel ou existentiel (faim, malnutrition, impécuniosité, chômage, difficultés à accéder à l'éducation et aux soins, absence d'un minimum de biens indispensables à la survie économique ou biologique, discrimination, inégalités, différentes formes d'oppression sociale et économique, absence de droits) ;
  • Un ensemble de matérialités : les facteurs existentiels tels que l'appartenance à des couches sociales reconnues inférieures, l'inaptitude à réaliser ses objectifs, le manque de chance ou de confiance en soi, le fait de n'être ni respecté ni aimé, d'être ignoré ou abandonné, etc.
  • La perception que le sujet a de lui-même et de sa condition : ces différentes matérialités n'ont de valeur en soi et ne se transforment en signes d'une certaine pauvreté que lorsqu'elles sont perçues comme telles par le sujet concerné ;
  • Le regard des autres sur le pauvre et sa condition : dans toutes les sociétés humaines, les différentes catégories (pauvreté, indigence, déviance, folie, hérésie, prostitution, vol, crime...) sont créées à partir du regard que l'ensemble du corps social porte sur certains de ses membres et sur le rassemblement fictif d'individus qui, selon lui, partagent des traits communs.

Or, c'est à partir de ce regard que sont définies les caractéristiques distinctives entre les groupes ainsi désignés et le reste de la population. C'est enfin la même perception qui permettra de justifier toutes les interventions faites au nom de cette désignation. Il n'est pas un programme d'assistance qui n'en porte la marque.

LES BOUILLONS DE CULTURE DE "PAUVRETE"

Les langages constitués par les différents groupes sociaux sont de véritables bouillons de culture dans lesquels tous ces facteurs interagissent pour définir la catégorie de pauvreté. Cette désignation reste l'oeuvre des non-pauvres et des langages dominants dans les différents espaces-temps culturels.

Le pauvre pèse en permanence sur une économie qui est pourtant sa seule chance de salut, mais à laquelle il ne peut s'intégrer car il ne fait que recevoir sans jamais pouvoir rendre. "Ceux qui ne peuvent rien donner et dont on n'attend pas qu'ils donnent à l'avenir, reçoivent le statut le plus bas", (Ruwen Ogien, Théories ordinaires de la pauvreté).

La pauvre est un être vivant dont le mode de vie et les potentialités d'épanouissement dépendent de lui-même. Comme n'importe quel autre être vivant, il a besoin d'un environnement social, humain et naturel qui corresponde à ses attentes. Il est généralement le mieux placé pour identifier et proposer des solutions à ses propres problèmes et évidemment assez intelligent pour demander au moment opportun un avis aux personnes en qui il a confiance.

MODIFIER LE "TRAITEMENT SOCIAL"?

Au regard de ces phénomènes grandissants de la pauvreté et aux enjeux qu'ils représentent, les travailleurs sociaux doivent modifier leurs pratiques professionnelles.

À partir du constat "le monde a changé..." qui compose la première partie du rapport, il a semblé important de mener une réflexion de fond sur la façon dont il faudrait inverser le rapport professionnel des travailleurs sociaux aux populations pauvres. Pour cela, il est nécessaire de partir de deux postulats :

  • chez les personnes en situation de pauvreté, il existe d'importantes richesses et potentialités,
  • notre société a besoin de tous ses membres et ne peut se satisfaire d'en exclure un certain nombre.

Le travail social doit pouvoir prendre en compte ces deux postulats de départ et inverser autant que possible le rapport social de mise sous assistance sociale des populations pauvres en prenant appui sur leurs richesses individuelles ou collectives.

À partir de cette orientation, il existe des alternatives pour rechercher une nouvelle cohésion sociale autre que celle qui consiste à ajuster timidement des politiques de lutte contre la pauvreté à des objectifs minimalistes qui installent une grande partie de ces populations dans un statut permanent de pauvreté. Le travail social est un levier qui doit faire la preuve que les populations démunies ne sont pas qu'une charge pour la société, mais qu'elles sont une grande richesse non utilisée.

Mais, inverser ce rapport des professionnels du travail social vis-à-vis de la pauvreté ne peut se faire qu'en repositionnant les pratiques professionnelles des travailleurs sociaux autour d'un accompagnement social qui lui-même doit s'appuyer sur une démarche d'alliance3 avec les personnes pauvres. Le choix d'utiliser le mot "alliance" souligne l'impératif qu'il y a pour le travail social de se doter de méthodes d'intervention qui soient orientées vers des pratiques de promotion sociale individuelle et collective. C'est volontairement que ces pratiques d'alliance doivent prendre appui sur les richesses individuelles et collectives que représentent les populations en situation de pauvreté.

Pour le travail social, il s'agit de voir comment sortir de pratiques professionnelles dominées par des logiques de distribution de prestations sociales enfermantes, pour s'engager vers des actions sociales collectives qui favoriseront la promotion sociale des personnes et des groupes en situation de pauvreté. Cette démarche doit prendre appui sur des "alliances sociales" passées entre les personnes en difficulté et les professionnels du travail social. S'allier, c'est mutualiser les richesses, c'est consolider les forces sociales nécessaires favorisant le changement, c'est permettre le développement des dynamiques personnelles ou collectives indispensables pour sortir des fragilités multiples qui sont le lot de la vie quotidienne des populations démunies et qui les piègent dans une assistance chronique les dépossèdant de leur "pouvoir d'agir". Dans l'alliance, on n'est plus seul et on est mieux armé pour faire face aux situations dégradantes et déshumanisantes liées à la grande pauvreté.

Le travail social a une longue histoire d'accompagnement des populations pauvres. Il doit pouvoir en capitaliser les enseignements pour les mettre au service des personnes qui vivent aujourd'hui ces nouvelles réalités de la pauvreté et de l'exclusion du début du XXIe siècle.

Un constat : le monde a changé. Une nécessité : inversons notre rapport aux populations pauvres. Un moyen : en développant un accompagnement social fondé sur des pratiques d'alliance orientées sur la promotion sociale des personnes et des groupes. Tel est le coeur du message contenu dans ce rapport sur travail social et pauvreté.

LES SIX PRECONISATIONS DU RAPPORT

Ces préconisations, en direction des professionnels du travail social et des décideurs des politiques publiques, s'inscrivent dans une approche en relation avec le développement durable4 de l'action sociale et du travail social.

1 - Articuler et homogénéiser les dispositifs sociaux pour rendre efficientes les politiques sociales de lutte contre la pauvreté et l'exclusion

La segmentation sur un même territoire des dispositifs multiples est source d'émiettement des actions sociales et produit des effets négatifs sur les personnes qui les fréquentent (trop grande segmentation des interventions au détriment d'une approche globale). Articuler les dispositifs publics d'action sociale, c'est affirmer la nécessaire cohérence que les personnes en situation de pauvreté sont en droit de trouver pour réussir leur promotion sociale, seul moyen de sortie de la précarité et de la pauvreté.

2 - Réorganiser les services sociaux pour repositionner les pratiques des travailleurs sociaux afin de mieux les adapter aux besoins des publics en situation de pauvreté

Cela est aujourd'hui nécessaire pour adapter les services sociaux aux besoins sociaux des publics en situation de pauvreté. Le type d'organisation d'un service social public ou associatif influe de manière importante sur la nature même des pratiques professionnelles en direction des personnes démunies. Une vision uniquement gestionnaire d'une action sociale de lutte contre la pauvreté conduit à vouloir rationaliser l'humain à partir des seuls indicateurs économiques, qui le réduisent à une évaluation uniquement quantitative, et de critères de nature administrative.

3 - Faire appel aux travailleurs sociaux en utilisant leur expertise professionnelle pour l'élaboration des politiques sociales

Les travailleurs sociaux ne sont pas uniquement des exécutants des politiques sociales de lutte contre la pauvreté. Ce sont des acteurs sociaux engagés professionnellement dans la réduction des situations de pauvreté avec les personnes concernées. Leurs pratiques professionnelles, qui s'inscrivent dans l'accompagnement des personnes en difficulté sociale, en font des personnes ressources en capacité de travailler avec les élus. En effet, ceux-ci doivent pouvoir trouver dans l'expérience du travail social des enseignements précieux pour élaborer et décider des différentes politiques sociales de lutte contre la pauvreté dont ils ont la charge. L'expérience professionnelle des travailleurs sociaux est une expertise indispensable pour l'aide à la décision publique en matière de lutte contre la pauvreté et l'exclusion.

4 - Rendre accessible le droit à l'accompagnement social pour toutes les personnes en situation de pauvreté dans un objectif de promotion et d'émancipation sociale

L'objectif principal est bien d'instaurer les dynamiques nécessaires favorisant la participation effective des personnes dans l'élaboration des actions les concernant.

Cet accompagnement social est nécessaire car il scelle la relation d'alliance qui rompt l'isolement et le sentiment d'inutilité qui en découle. Il met en place des dynamiques de coconstruction.

5 - Développer des actions d'évaluation du travail social en matière de lutte contre la pauvreté dans l'objectif d'un meilleur développement de la cohésion sociale dans les territoires

Le travail social est un élément fort qui contribue à la cohésion sociale car il maintient le lien entre les personnes pauvres d'un territoire et les autres couches de la population. De la qualité de ce lien et de son évolution dépendra la réussite des politiques sociales. C'est ce qui rend nécessaire l'évaluation des pratiques des travailleurs sociaux sur un territoire en même temps que l'évaluation des politiques publiques mises en place. Ces deux dimensions de l'évaluation sont étroitement liées l'une à l'autre et demandent à être prises en compte ensemble. Il n'y a pas d'évaluation des politiques publiques de lutte contre la pauvreté sans évaluation des pratiques professionnelles des travailleurs sociaux au regard des besoins des personnes concernées.

6 - Faire évoluer les compétences et les qualifications des travailleurs sociaux par le développement d'une formation professionnelle initiale et continue, orientée sur l'appropriation de méthodes favorisant les apprentissages autour de la coproduction et de la coconstruction avec les personnes en situation de pauvreté

Les actions de formation doivent être orientées vers l'acquisition des apprentissages autour d'actions sociales de coproduction avec les personnes en situation de pauvreté. Il y a à travers cette approche une réorientation importante des formations pour permettre aux travailleurs sociaux d'acquérir les compétences professionnelles nécessaires pour mettre en place cette démarche de coproduction.

Pour réussir, l'action professionnelle des travailleurs sociaux contre la pauvreté doit être appuyée par des mesures économiques et sociales appropriées.

Ce document qui traite du travail social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l'exclusion pose également la question du rapport que notre société entretient avec les personnes pauvres. C'est pourquoi ce rapport n'a pas été élaboré dans la seule intention de faire porter la lutte contre la pauvreté sur les professionnels du travail social et de l'action sociale. Car c'est aussi par l'association de leurs actions avec d'autres que pourront réussir les sorties de pauvreté.

Le rapport rappelle également que l'éradication de la pauvreté relève également de mesures économiques et sociales, dont celles consistant en une nouvelle redistribution des richesses produites et une lutte plus déterminée contre les inégalités sociales.


(1) Le Conseil supérieur en travail social, créé par décret le 17 juillet 1984, est une instance consultative auprès du ministre chargé des Affaires sociales. Le CSTS donne des avis sur les textes législatifs qui orientent l'action sociale et sur les textes réglementaires qui organisent les professions sociales. Il conduit des réflexions sur des questions d'actualité sociale et qui font l'objet de rapports. Enfin, il veille sur les évolutions du travail social, des formations sociales et des pratiques professionnelles liées aux problèmes sociaux et à la mise en oeuvre des politiques publiques.

(2) Le Travail social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l'exclusion, rapport du groupe de travail présidé par Christian Chassériaud - Editions ENSP ( www.editions.ensp.fr).

(3) Ce terme d'alliance renvoie à l'idée que le travailleur social et la personne pauvre s'allient "contre la pauvreté" comme le médecin et le malade s'allient "contre la maladie".

(4) Un développement durable considéré dans sa dimension sociale : améliorer la gestion de nos ressources naturelles en évitant de les dilapider relève d'une même démarche qui consiste à refuser une société qui rejette une partie d'elle-même dans des situations sociales dégradées et déshumanisantes.

Diversité, n°158, page 34 (09/2009)

Diversité - Travail social et pauvreté