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Diversité

I. Une histoire, des métiers

Histoire du travail social en Europe

Emmanuel Jovelin, Maître de conférences en sociologie, institut social de Lille/Université catholique de Lille - emmanuel.jovelin@icl-lille.fr

On l'appelle "Sozialarbeiteir" en Allemagne, "Auxiliaire social" en Belgique, "Social Worker" au Royaume Uni, "Trabajador social" en Espagne et "Maatschappelijk Werker" aux Pays-Bas. Le travail social a une longue tradition qui dépasse largement la construction européenne. Cet article tente d'en faire une synthèse rapide pour montrer la constitution des professions sociales dans certains États européens.

Le travail social est né dans la douleur à travers la charité chrétienne et les associations de bienfaisance dans plusieurs pays européens. Les Églises ont joué un rôle déterminant dans le développement du travail social en Autriche, en Belgique, en Finlande, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Norvège, et en Suède, y compris les pays catholiques romains tels que l'Italie, le Portugal et l'Espagne. Les organisations catholiques et protestantes ont beaucoup contribué à la fondation des institutions de l'enseignement du travail social. Cette activité professionnelle a évolué grâce à quelques pionniers qui se sont sacrifiés pour aider les personnes en souffrance et qui ont ensuite participé à la construction d'un champ, qui allait devenir le pont entre les exclus et les inclus. Mais cette construction n'a pas été facile. Si dans certains pays occidentaux de l'Europe (France, Pays-Bas, Belgique, Suisse, Allemagne, Grande-Bretagne, etc.), voire dans les pays nordiques (Danemark, Finlande, Suède, Norvège), on peut parler pratiquement d'une construction linéaire, il n'en est pas de même des pays méridionaux (Espagne, Portugal, Italie) où la dictature a souvent interrompu l'élan des pionniers du social. C'est le cas également des pays de l'Europe de l'Est où les régimes communistes pensaient que le travail social n'avait pas sa place, puisque le système était, semblait-il, en capacité de prendre en charge les personnes en difficulté. L'histoire, à travers les textes de la Russie, de la Roumanie, de l'Estonie et de la République tchèque nous l'a démontré. Il a fallu attendre l'effondrement du bloc soviétique pour que les nouveaux gouvernants confrontés à la fin de l'État providence puissent penser à développer le travail social (Jovelin, 2008).

L'EUROPE OCCIDENTALE

France

En France, le travail social (Jovelin, Bouquet, 2005) s'est construit autour de trois métiers/professions : assistant de service social, éducateur, animateurs socioculturels au XIXe siècle. Si la profession d'assistant social paraît la plus structurée, propulsée par les dames patronnesses, celle d'éducateur spécialisé tire son origine des colonies pénitentiaires en vogue à l'époque pour les mineurs délinquants. L'histoire de l'animation socioculturelle se confond avec celle de l'éducation populaire dont elle est l'ancêtre (Besnard, 1980). Les domaines de l'animation sont plus difficiles à cerner que ceux de l'assistant social ou de l'éducateur spécialisé. Il s'agit d'une même profession qui s'est diversifiée en fonction des besoins dont l'existence date d'à peine trente ans. Le premier diplôme "d'animateur éducateur" a été délivré en 1963 par l'Institut national de la formation professionnelle pour animateur de collectivité (Girard-Buttoz, 1982).

Belgique

En 1920, deux écoles catholiques de service social ont été ouvertes à Bruxelles, l'une néerlandophone et l'autre francophone, à l'initiative de l'aile féminine de la démocratie chrétienne, qui fondera également, en mai 1922, à Louvain, deux écoles supérieures pour ouvriers chrétiens, chacune d'entre elles étant réservée aux deux régimes linguistiques. Durant la même période, le Parti ouvrier belge a ouvert à Bruxelles deux écoles ouvrières supérieures, l'une pour francophones en 1921 et l'autre pour néerlandophones en 1922.

Enfin, citons deux autres écoles visant à former des personnes s'intéressant aux "organismes d'assistance pour en faire des professionnels du service social, c'est-à-dire de l'éducation, de l'hygiène, de la bienfaisance : l'école centrale de service social, Bruxelles, 1920, et l'école de service social d'Anvers, 1921", (Foucart, 2008).

L'arrêté de 1933 va préciser que les écoles sociales "sont assimilées aux écoles techniques secondaires et aux écoles professionnelles suivant que les conditions d'admission sont celles exigées à l'entrée des écoles techniques secondaires ou des écoles professionnelles". Aujourd'hui les instituts de formation sont devenus des hautes écoles au même titre qu'en Suisse et aux Pays-Bas. Cela illustre un long chemin qui a commencé par des personnes de bonne volonté avant de passer à la professionnalisation des travailleurs sociaux.

Suisse

La Suisse est une confédération dans laquelle beaucoup de tâches sont assumées par les communes. La forte décentralisation de l'État suisse rend difficile l'écriture d'une histoire du travail social. La décentralisation, à laquelle "s'ajoute une diversité culturelle et linguistique (quatre langues officielles, ancrées régionalement sont parlées en Suisse, pays de sept millions et demi d'habitants : l'allemand, le français, l'italien et le romanche), renforce la variété des conceptions du travail social", (Bolzman, Cattin, 2008). Le travail social n'a pas le même sens selon les régions. On trouve trois professions en Suisse romande : service social, éducation spécialisée et animation socioculturelle. Cette dernière profession n'existe pas en Suisse alémanique, où on trouve par contre la profession de sociopédagogue. Selon Bolzman et Cattin (2008), "L'histoire du travail social en Suisse puise ses sources dans la charité chrétienne médiévale, puis dans la bienfaisance des Lumières et la philanthropie de l'industrialisation. notamment au XIXe siècle." Les premières écoles vont s'ouvrir dès la fin de la Première Guerre mondiale. Aujourd'hui, il existe une chaire de travail social à Fribourg mais les enseignements sont dispensés aussi dans les hautes écoles, véritables universités des métiers avec cellules de recherche assez efficaces.

Italie

La figure de l'assistant social, en tant que professionnel spécifique, n'existait pas en Italie jusqu'aux premières décennies du XXe siècle. Jusqu'alors les fonctions d'assistance étaient exercées dans une large mesure par les institutions de charité, expression de la société civile, en particulier par l'Église catholique.

Ce n'est qu'en 1890 que l'État a essayé de régler le système des établissements de charité, en les transformant en institutions publiques d'assistance et de bienfaisance, sans entamer d'ailleurs la privatisation de ces établissements et en se limitant à jouer une fonction subsidiaire et complémentaire aux institutions privées, qui étaient généralement de nature confessionnelle.

Avant, ce sont les communes qui devaient aider les citoyens malheureux, mais ces derniers pour percevoir les aides devaient résider dans le territoire depuis au moins cinq ans. L'administration de l'État n'intervenait qu'en dernière instance, au cas où les aides communales étaient insuffisantes.

Durant la période fasciste, on a assisté au développement du service social en entreprise, avec en prime la mise en place d'une école, fondée en 1928 sur l'initiative de la confédération des industriels. Cette école représentait selon Ferrarotti (1965, p. 9) la "préhistoire" du service social en Italie. En 1982, la formation d'assistants sociaux a été intégrée à l'université. L'élévation du niveau d'éducation obligatoire pour les assistants sociaux a marqué une étape dans le processus de professionnalisation. Après une période de cacophonie quant au niveau requis pour l'exercice professionnel, la profession d' educatore professionale a également intégré le système universitaire. Il existe en Italie un ordre des assistants sociaux au même titre que celui des médecins.

Royaume-Uni

La Grande-Bretagne n'échappe pas à l'action des bénévoles et des philanthropes dans la mise en perspective du travail social. La première COS (Charity Organisation Society) a été créée en 1869 dans le but de collecter les fonds et d'aider les pauvres. Quant à la formation, elle commença juste au début du siècle à la London School of Sociology pour les assistants en hôpitaux (Adams, 2003). Quelques années plus tard suivit une formation pour les assistants sociaux en psychiatrie, responsables de l'ensemble du travail social pour les enfants et les jeunes. Les cycles de formations avaient lieu à l'université et en partie dans les écoles dites professionnelles ou graduate. Les premières écoles du travail social en Grande-Bretagne ont été établies par Charles Loch, qui a été le cofondateur avec Octavia Hill de la COS de Londres. C'est surtout en 1930 que les universités ont commencé à former les travailleurs sociaux pour travailler avec les malades mentaux.

Pays-Bas

Comme dans beaucoup d'autres pays, le travail social néerlandais trouve son origine dans la prise en charge de la question de la pauvreté. Le souci de la formation professionnelle des travailleurs sociaux est assez précoce puisque c'est à Amsterdam qu'est fondée la première institution de formation au travail social en 1899. Aux origines du travail social d'assistance, on trouve des préoccupations diverses, alliant l'idée chrétienne de charité et le souci de contrôle social sur une partie de la société. Selon Evelyne Baillergeau (2008), "depuis au moins le XVIe siècle, on peut trouver des traces d'initiatives, émanant des églises, des organisations privées et publiques, plus ou moins organisées en matière d'assistance aux indigents dans les villes néerlandaises. Sur le terrain, le travail social d'assistance est surtout le fait de bénévoles formées sur le tas et guidées par leur volonté de "faire le bien d'autrui". Au-delà de ces préoccupations et parallèlement aux aides apportées aux plus démunis, l'idée d'éducation populaire a émergé aux Pays-Bas à la fin du XVIIIe siècle pour favoriser le développement de l'instruction en milieu ouvrier, à travers l'édition de livres scolaires et l'ouverture de bibliothèques de prêt, par exemple, mais son essor date surtout de la fin du XIXe siècle", (Baillergeau, 2008). Aujourd'hui, aux Pays-Bas, existe un conglomérat de professions du travail social comme en France et la formation est comme d'autres domaines divisée entre les études professionnelles (NE)-HBO, faites dans les hogeschoolen au nombre de vingt-deux, et les études de recherche, plus théoriques, (NE)-WO, faites dans les universités. Contrairement à la France, il n'existe pas de diplôme national de travail social.

Allemagne

Le travail social en Allemagne (Wendt, 2008) est aussi l'apanage des actions caritatives, mais on peut avancer le nom de Friedrich Fröbel qui a créé en 1840, le Kindergarten, une institution indépendante des mouvements de renouvellement chrétiens-conservateurs. Cet homme est à l'origine de la formation concernant le développement de jeunes enfants, mais aussi l'éducation du peuple par la formation des femmes et des mères au métier d'éducatrice des générations futures.

Le modèle de Fröbel conciliait les jeux entre enfants et parents au jardin d'enfants, des services de consultation et de conseil pour les mères et la formation de puéricultrices. C'est à partir de cette idée qu'Henriette Schrader-Breymann, nièce de Fröbel et présidente du groupement pour l'"éducation des familles et du peuple", fonda en 1874, à Berlin, un jardin d'enfants pour le peuple, auquel a été joint, en 1878, un séminaire pour puéricultrices avec des conférences pour les infirmières. À cela se sont ensuite ajoutées des écoles d'économie domestique, etc.

C'est à partir de 1890, pendant la période des réformes, que sont apparus les bureaux communaux, une série d'institutions socioculturelles selon le modèle des Settlements anglais et américains. Elles n'étaient pas pensées pour aider au cas par cas mais pour aider à surmonter les "oppositions de classes" ; permettre la rencontre de citoyens et de travailleurs ; apporter le soin à la communauté et favoriser le travail en groupes. Les institutions qualifiées à l'époque de "maisons du peuple" conciliaient organisation des loisirs et formation. Leurs méthodes de travail faisaient d'elles des précurseurs du travail social méthodique avec les communautés.

Toutefois, c'est Alice Salomon qui a fortement encouragé le développement du travail social professionnel en Allemagne, en prenant en 1899 la direction des "groupes de filles et de femmes pour le travail social", fondés en 1893 par des représentantes du mouvement féministe citoyen. Elle ouvrira en 1908 à Berlin "l'école sociale des femmes"(Soziale Frauenschule) pour la formation des assistantes sociales.

C'est après la Seconde Guerre mondiale que referont surface la tradition sociopédagogique allemande et la continuité de deux lignes de formation. En effet, les "institutions spécialisées pour l'assistance publique" ( Fachschulen für Wohlfahrtspfelge) (plus tard : "institutions spécialisées supérieures pour le travail social" ( Höhere Fachschulen für Sozialarbeit) et les "institutions spécialisées pour moniteurs de jeunesse" ( Fachschulen für Jugendleiter) (plus tard : "institutions spécialisées supérieures pour la pédagogie sociale" ( Höhere Fachschulen für Sozialpädagogik) proposèrent une formation fortement orientée vers la pratique. Dès les années 60, les inquiétudes portaient sur l'élargissement dans le groupe professionnel des méthodes classiques du travail social : case work, group work et community work. Le discours scientifique à propos du travail social sera à l'ordre du jour dès les années 70 avec la création des écoles supérieures spécialisées et la mise en place simultanée d'une filière de pédagogie sociale dans la faculté de sciences de l'éducation de chaque université. Bref, en Allemagne, il existe des écoles professionnelles publiques ou privées et des instituts indépendants et des départements faisant partie d'instituts universitaires ( Fachhochschulen) pour un enseignement de trois ans ou quatre ans selon les Länder.

LES PAYS DE L'EST

Dans les pays de l'Est, ce sont principalement les institutions religieuses ou d'inspiration chrétienne qui accomplissaient un travail quotidien auprès des populations en difficulté. Dans ces pays le gouvernement est le pivot traditionnel de la politique sociale. Il faut attendre la chute du mur de Berlin pour voir réellement l'émergence du travail social.

Russie

En Russie (Irina Grigoryeva, 2008), une contribution importante au développement de la charité et de l'aide publique a été apportée par quatre organisations créées à des époques différentes :

  • Les établissements de l'impératrice Maria (1797),
  • La société philanthropique impériale (1802),
  • La société de la Croix-Rouge russe (1867),
  • La protection des maisons de travail et ateliers (1895).

Il s'agit d'organisations caritatives qui apportaient un soutien aux hôpitaux, aux hospices, etc. Le nombre d'institutions publiques d'aide sociale après les réformes de l'empereur Alexandre II (1861) a augmenté rapidement. C'est à la fin du XIXe siècle que les établissements du travail social se sont activement développés.

Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle et du début du XXe, l'aide caritative privée aux groupes les plus faibles avait une grande valeur. La majorité d'entre eux étaient religieux et très portés sur les besoins sociaux : construction d'écoles et d'hôpitaux, éducation d'enfants orphelins, organisation de bibliothèques publiques et même de théâtres. Bien entendu la famille était l'organe principal à qui on devait apporter de l'aide. Les différentes formes du travail social se sont développées grâce à la participation de toutes les couches de la société. La Révolution d'octobre a interrompu ce processus. Le paternalisme étatique devenant l'idéologie de l'aide sociale pendant longtemps, jusqu'à l'effondrement du bloc soviétique.

La première étape pour la rénovation des services sociaux et l'apparition de personnel qualifié s'est faite avec la création d'une profession d'"expert en travail social". Celle-ci est apparue dans la nomenclature des catégories professionnelles en 1991. La seconde étape a été l'arrivée dans les universités de la Fédération de Russie d'étudiants qui choisissaient la spécialité travail social. Nous assistions alors au début d'une vraie formation de professionnels qualifiés et, parallèlement, à la remise à niveau des professionnels qui n'avaient pas le niveau requis pour l'exerce de la profession. Aujourd'hui, plus de cent trente universités en Russie forment les étudiants selon le cursus de formation supérieure en travail social. De nombreuses universités proposent aux étudiants la spécialité "pédagogie sociale". Le plus haut diplôme est le "master du travail". Il n'existe pas encore de doctorat en travail social. La Russie est confrontée à une masse de personnes non qualifiées.

Estonie

En Estonie le travail social professionnel a également débuté à partir de 1991, après l'indépendance. Les travailleurs sociaux n'avaient aucune formation spécialisée. Rappelons tout de même qu'en 1935, il y avait un institut d'économie sociale qui dispensait une formation de trois ans aux assistants sociaux, et l'accent était mis sur l'approche sociopédagogique répandue en Europe centrale. Les quatre premières promotions ont commencé à travailler avant que la Seconde Guerre mondiale ne vienne stopper cet élan, avec l'implication de l'Union soviétique.

La formation des travailleurs sociaux est dispensée aujourd'hui dans deux universités, l'université de Tartu et celle de Tallin, ainsi que dans deux collèges affiliés à ces universités. Une chaire de travail social a même été créée à l'université de Tartu le 29 novembre 1991, mais rapprochée à l'unité de formation de la recherche en sociologie dans la faculté d'histoire. La formation en travail social est de niveau licence. Aujourd'hui des passerelles existent comme, par exemple, pour poursuivre des études pour devenir manager en travail social au collège Pärnu de l'université de Tartu. En formant les travailleurs sociaux au niveau universitaire, l'accent est mis sur la compétence professionnelle, le développement de savoir-faire et l'efficacité de la méthodologie d'apprentissage.

République tchèque

L'assistance sociale a ici une tradition de longue date, et son développement a toujours été étroitement lié au développement de l'enseignement de cette même activité. Parallèlement à la fondation de la République tchécoslovaque indépendante, en 1918, la première école d'assistance sociale était créée la même année sous le nom d'"École supérieure de prévoyance sociale de Prague".

L'Association des assistants sociaux dissous va renaître en 1990 comme une organisation bénévole réunissant non seulement des assistants sociaux mais aussi d'autres assistants spécialisés dans la sphère sociale. Cette association s'est efforcée de faire reconnaître l'assistance sociale comme une profession. Depuis 1990, la formation d'assistant social fait partie des domaines qui se sont le plus rapidement développés. En 1989, il n'existait que trois écoles sociojuridiques (Prague, Ostrava et Brno), et dès 1990, dans les facultés des lettres de l'université Charles (Prague), de l'université Masaryk (Brno) et de l'université Palacky (Olomouc), des programmes ont été ouverts pour former des assistants sociaux. Parallèlement, les écoles sociojuridiques devinrent des académies sociojuridiques. Des écoles privées formant les assistants sociaux ont été également ouvertes.

Mais comme les programmes de formation mis en place n'étaient pas reconnus au niveau européen, il a été jugé nécessaire de constituer une mesure de base de la qualité de l'enseignement. Cette standardisation a été élaborée, de 1991 à 1993, en présence des représentants des employeurs des assistants sociaux, de l'Association des assistants sociaux de la République tchèque, des chaires des assistants sociaux des facultés des lettres des universités, des académies sociojuridiques, et des représentants des écoles d'assistants sociaux des Pays-Bas, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Aujourd'hui le travail social est un secteur en grande expansion et la République tchèque prépare au doctorat en travail social.

Roumanie

Selon Ion Ionescu, on peut distinguer quatre étapes dans la construction historique de l'assistance sociale en Roumanie.

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les assistés sociaux étaient pris en charge par les églises, les bénévoles et les communautés. Durant la période de l'entre-deux-guerres, le système de l'assistance sociale verra le jour, de même que la formation des travailleurs sociaux. Cet enseignement sera supprimé pendant le régime communiste, parce qu'on considérait que dans la société socialiste, il n'y avait pas de problèmes sociaux. Enfin, après 1990, période correspondant à la démocratisation de la société, on assistera à la construction du travail social moderne et la délivrance du premier diplôme du travail social en 1996.

Globalement, il faut attendre la chute de Ceausescu pour voir l'éclosion du travail social. Mais comme en République tchèque, il existait une école supérieure d'assistant social en 1928.

Pologne

Les bases du travail social que nous venons d'énoncer sont celles qu'on trouve aussi dans certains pays comme la Pologne (Bogalska Martin 2008).

Ici, la formation se fait aussi bien dans les universités que dans les hautes écoles. Dans ce pays le travail social a été défini dans les textes de lois de 1923 et trouvera son expression dans l'activité des institutions publiques associatives et éducatives créées à cette époque. Aujourd'hui le travail social est régi par la nouvelle loi sur l'aide sociale du 12 mars 2004. Mais, dès le début de la fondation du pouvoir royal central en Pologne, les rois étaient préoccupés par le problème des pauvres et des malades. En 1347, dans ses Lois de Wislica ( Statuty Wislickie), le roi Kazimierz le Grand est le premier à déterminer la nature des obligations dans le domaine de la protection des personnes vulnérables et des malades mentaux.

Deux siècles plus tard, la dynastie des Jagellon poursuit son oeuvre. Ainsi, le Statut lithuanien ( Statut Litewski) du roi Zygmunt le Vieux, promulgué en 1529, fonde les bases concrètes de la protection des malades mentaux. À la même époque, très influencés par la philosophie de la Renaissance, les penseurs polonais envisagent de doter l'État d'une responsabilité très large dans le domaine de l'aide et de la protection sociale ; à l'instar de la législation anglaise en vigueur à l'époque d'Elisabeth I et au cours de l'une des multiples tentatives de modernisation de l'État polonais. En 1554, Andrzej Frycz-Modrzewski, conseiller du roi et grand humaniste, élabore la conception du premier vrai système public de protection sociale. Son projet global, animé par la nécessité de la réparation sociale a été, peut-être, l'un des premiers dans son genre en Europe. Néanmoins, avant 1918, ce sont principalement les institutions religieuses ou d'inspirations chrétiennes qui accomplissent un important travail quotidien auprès des populations ayant besoin d'aide et de protection.

L'EUROPE DU NORD

On pourrait penser que l'Europe du Nord présente un modèle dans la formation du travail social mais, encore une fois, il y a des différences visibles.

Finlande, Suède

En Finlande, bien que les racines du travail viennent de loin, beaucoup de tentatives de formations professionnelles dans les activités ont été menées à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Mais le développement du travail social en tant que profession n'a commencé qu'au milieu des années 1940. La formation des travailleurs sociaux s'est surtout développée dans les années cinquante, à l'université d'Helsinki conjointement avec les politiques sociales. C'est dans les années 1980 que le travail social a été introduit comme matière optionnelle dans les études de politiques sociales dans le programme de Master. Dix ans plus tard, en 1993, trois universités vont définir le travail social comme une discipline autonome distincte de la politique sociale. Les autres universités ont ensuite suivi l'exemple des pionnières. Aujourd'hui le travail social est une discipline considérée comme indépendante, égale aux autres disciplines en sciences sociales, avec une formation doctorale. Le développement du travail social comme discipline universitaire a aidé au développement de la recherche dans ce domaine. Enfin, en Finlande, il y a deux sortes d'institutions supérieures : les universités et les écoles polytechniques. Les deux proposent une formation aux professions sociales mais seul le diplôme universitaire est reconnu comme une véritable qualification en travail social. La Finlande est un pays qui est en avance par rapport à d'autres pays européens en matière de recherche en travail social, de même que la Suède où le travail social est également considéré comme une discipline à part entière, et où il a intégré le système universitaire depuis 1977. Cinq universités dispensent d'ailleurs l'enseignement du travail social, jusqu'au doctorat en travail social.

Norvège

En Norvège, l'idée d'un centre social a été présentée pour la première fois en 1890 par le professeur de théologie Simon Michelet qui avait visité Toynbee Hall à Londres. Mais soulignons, comme nous l'avons dit plus haut, que les Églises et les hommes de bonne volonté s'occupaient déjà des nécessiteux. Par contre, même si les formations en travail social ont commencé en 1920 à Oslo, on ne se situe pas dans la même lignée qu'en Finlande et en Suède. C'est après l'occupation allemande, notamment en 1949, qu'on verra la naissance d'un Institut du travail social. La formation était essentiellement dispensée aux femmes et c'est en 1957 qu'elle s'ouvrira aux hommes. En 1967 a été créé un conseil de formation en travail social, et on en profita pour prolonger la durée de la formation de deux ans et demi à trois ans. La formation se déroule donc en trois ans dans les collèges non affiliés aux universités. Depuis quelques années, il existe des programmes de master en travail social, notamment au collège de Bodo et dans celui d'Oslo. Ceendant, depuis 1985, il existait déjà un doctorat en travail social.

Danemark

Au Danemark, l'histoire du travail social peut être divisée en cinq périodes :

  • 1790-1850 : c'est l'époque de la philanthropie et de l'assistance publique aux pauvres ;
  • 1850-1900 : philanthropie, assistance publique aux pauvres, et aide à l'auto-assistance ;
  • 1900-1950 : organisations de travail social public ;
  • 1950-1990 : c'est l'apogée du travail social public.

Aujourd'hui, au Danemark, on prépare des doctorats en travail social, et ce champ est considéré comme une discipline. Le modèle norvégien de la formation se trouve presqu'à l'identique au Danemark où la formation des travailleurs sociaux dure trois ans et demi et se fait dans les instituts de formations sociales.

L'EUROPE MERIDIONALE

Espagne

En Espagne le pouvoir politique libéral-conservateur a donné à l'Église catholique pratiquement tout le contrôle de la bienfaisance-assistance. L'évolution du travail social (Feu, 2001) est caractérisée par un retard de la professionnalisation et du rôle joué par l'Église catholique surtout dans les premières phases de son développement. La première école espagnole d'assistante sociale a vu le jour en 1932, avec une ambition "de former des personnels compétents et d'organiser scientifiquement l'assistance sociale". C'est évidemment la dictature franquiste qui va signer la rupture dans la progression du travail social en Espagne. Il faudra attendre la fin des années 50 et le début des années 60 pour assister à une amorce du travail social. C'est ainsi que le titre d'assistant social sera créé en avril 1964 par décret du ministère de l'Éducation nationale et des Sciences. Le contrôle de la formation par l'État prendra de l'ampleur en 1967 avec la création à Madrid de l'unique école officielle des assistantes sociales. En 1980, grâce à l'impulsion de la fédération espagnole des associations des assistantes sociales, qui a présenté un projet de licence, le parlement a approuvé la création du titre de diplomado en trabajo social et la transformation des écoles d'assistantes sociales en Écoles universitaires de travail social. Dès lors la formation des travailleurs sociaux fera un bond qualitatif et quantitatif. À partir de 1983, le diplomatura en trabajo social sera intégré dans les études de premier cycle universitaire d'une de trois ans.

Portugal

Quant au Portugal, la première école de service social sera créée deux ans après l'Espagne soit en 1935. Ce sera la seule formation jusqu'aux années 1990. Ce n'est qu'à la fin du XXe siècle qu'on a créé d'autres types de formations pour les professionnels du social. Jusqu'aux années 80 la formation académique en service social ne se faisait que dans trois écoles privées, à Porto, à Coimbra et à Lisbonne. Aujourd'hui, il y a deux types d'enseignements en travail social : l'enseignement supérieur universitaire et l'enseignement supérieur polytechnique. La formation est d'une durée de quatre ans, et on peut poursuivre jusqu'au doctorat en service social. Le Portugal est aussi confronté aux accords Bologne, quant à l'adaptation de sa formation aux normes européennes.

L'histoire du travail social en Europe s'est surtout développée au XIXe grâce à la bonne volonté des philanthropes, sans omettre le rôle joué par les Églises. La première école européenne du travail social a vu le jour à la fin du XIXe siècle à Amsterdam en 1896, suivie de Londres en 1903, Liverpool 1904, Berlin 1908. Il y avait aussi des écoles à Stockholm, Vienne, etc., néanmoins ces écoles n'avaient pas de statut académique contrairement à celles des États-Unis. On peut dire que l'évolution du travail social s'est aussi faite en fonction des évolutions des États providence, des politiques sociales développées dans les différents pays et des contextes politiques (dictature). Aujourd'hui, les accords de Bologne ont changé la donne et il appartient aux différents pays de s'adapter à ces nouvelles normes européennes puisque des disparités subsistent encore entre les différents pays.

Références bibliographiques

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  • BESNARD P. (1980). L'animation socioculturelle, Paris, PUF
  • BOGALSKA MARTIN E. (2008) "Histoire du travail social en Pologne. Traditions et modernité", In E. Jovelin (dir) Histoire du travail social en Europe, Paris, Vuibert
  • BOLZMAN C. CATTIN D. (2008) "Histoire du travail social en Suisse. Le cas de la professionnalisation à Genève", In E. Jovelin (dir.) Histoire du travail social en Europe, Paris, Vuibert
  • FEU M. (2001) "L'évolution du travail social en Espagne", In E. Prieur Elisabeth, E. Jovelin (dir.)., Quel social, pour quelle société au XXIe siècle, Paris, Ed. L'Harmattan
  • FOUCART J. (2008), "Histoire du travail social en Belgique", In E. Jovelin (dir) Histoire du travail social en Europe, Paris, Vuibert
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  • JOVELIN, BOUQUET Histoire des métiers du social en France, Paris, Ash eds., 2005
  • JOVELIN E. (2008) Histoire du travail social Europe, Paris, Vuibert.
  • PALLUSON M. (2003) "Les États européens face à la question sociale", Revue française de service social, n° 210
  • WENDT W.-R. (2008), "Histoire du travail social en Allemagne", E. Jovelin (dir) Histoire du travail social en Europe, Paris, Vuibert

Diversité, n°158, page 26 (09/2009)

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