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Editorial

Editorial du n°158

Marie Raynal, Rédactrice en chef

Ils seraient 600 0001 "rebouteux de la crise", tels que les désignait le regretté Christian Bachman dans un article paru en... juin 19932. De quelle crise parlait-il alors ? Le travail social militant des débuts avait considérablement évolué ; il s'était professionnalisé, avait abandonné le caritatif et le catholicisme social et les travailleurs sociaux ployaient sous une tâche presque impossible, tandis que l'État, pour répondre à la désagrégation sociale, inventait de nouveaux métiers, "de nouveaux missionnaires". À seize ans de distance, on est frappé par la similitude de la situation et la toujours même pertinence de l'analyse.

Remontons encore le temps. En 1972, la revue Esprit mettait les pieds dans le plat :

"Pourquoi le travail social ? Souhaitez-vous être animés socio-culturellement, assistés socialement, éduqués spécialement, conseillés conjugalement ? Vos enfants sont-ils vaccinés ? Votre budget est-il rationnel ? Êtes-vous autonomes ? Les travailleurs sociaux ont ainsi pour mission de vous prendre en charge - pas vous peut-être, pas encore, mais des centaines de milliers de gens en marge, plus ou moins brouillés avec le travail et l'ordre . En six ans, leur effectif a doublé ; voilà qu'ils sont 75 000 ! D'où viennent-ils ? Que font-ils : un métier paramédical ou supra policier ? La division de la France en secteurs d'action sociale en fera-t-elle les nouveaux hussards de la République, ou les prêtres de l'idéologie sanitaire ? La politique les interpelle ; sont-ils en train d'inventer de nouvelles solidarités, un nouveau militantisme ? Et vous, travailleurs sociaux, qui dites-vous que vous êtes ?"3

C'était le temps de la critique radicale des années soixante-dix qui contestait les fondements mêmes de la profession, suspecte de colmater à peu de frais les brèches d'un corps social sous contrôle. Le désenchantement et une sorte de fatigue ont suivi, mais le débat n'a pas cessé.

Les travailleurs sociaux doivent répondre aujourd'hui aux multiples maux sociaux qui mutent au gré de la conjoncture économique tels les virus grippaux. Leurs fonctions, dont on peine à définir précisément les contours et qu'on formule par des verbes injonctifs, se résument à rien moins que : intervenir, accompagner, soutenir, écouter, éduquer, aider ! Ils ont en charge les "désaffiliés", selon l'expression de Robert Castel, soit cinq à dix millions de personnes. Ils exercent dans des lieux et structures très divers environ quinze métiers, souvent complémentaires et assez méconnus, répartis entre quatre grands secteurs :

  • l'aide sociale (assistante de service social, conseiller en économie sociale et familiale, technicien de l'intervention sociale et familiale, etc.) ;
  • l'éducation spécialisée (éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants, moniteur éducateur, etc.) ;
  • l'animation (animateur, directeur de centre de loisirs, etc.) ;
  • le travail à domicile (auxiliaires de vie sociale, etc.).

Les nouveaux métiers nés des politiques de l'emploi et de la ville - médiateurs, aides éducateurs, adultes relais, chefs de projet, agents de développement, etc. - viennent s'intercaler, chevaucher les anciens qui eux aussi se transforment sous la pression et les distorsions de la société.

Entre le marteau des critiques externes et les craintes d'une instrumentalisation, en prise avec le sombre quotidien des quartiers populaires et sans réelle réponse à apporter, les travailleurs sociaux éprouvent souvent un sentiment d'impuissance. La complexité de leur tâche pose de multiples questions.

En effet, comment se sentir à une juste place et défendre les plus démunis sans se confondre avec eux dans un mimétisme dangereux ? Comment au contraire ne pas s'en sentir trop distant et "techniciser" l'intervention ? Comment ne pas renforcer le contrôle social ? Comment ne pas contribuer à une sorte de pacification au détriment des profonds changements nécessaires ? Sans compter la question brûlante qui vient des tout débuts et de l'abbé Viollet4 lui-même : faut-il s'occuper du peuple ou le laisser se prendre en charge ?

Dans le domaine de l'éducation, les enjeux sont d'autant plus cruciaux qu'ils sont supposés se situer en amont. Que ce soit dans les collectivités territoriales ou dans les établissements scolaires, à l'interface des familles, du quartier et de l'école, les travailleurs sociaux alertent, préviennent - au double sens du terme - et essaient de compenser les inégalités criantes entre des jeunesses. Loin de leur fonction originelle d'après la guerre qui consistait à prendre en compte la situation sanitaire des élèves, ils doivent désormais s'essayer à estomper les conséquences des difficultés rencontrées par les familles pour les éduquer.

Là encore, comment préserver la confidentialité mais fournir cependant aux institutions les données nécessaires à son action ? Dans les programmes de veille éducative ou de réussite éducative, par exemple, des chartes de déontologie ont été élaborées qui à la fois visent à garantir le respect de la vie privée, le bon usage des informations transmises et le partage de l'information entre les acteurs. Comme le souligne Brigitte Bouquet dans son article, du point de vue de l'éthique le travail social est constamment soumis à de rudes tensions.

Des métamorphoses considérables, comme des progrès indéniables, ont donc marqué ce secteur d'intervention depuis l'après-guerre. Mais l'arrivée d'une nouvelle crise avec ses "nouveaux" pauvres, demandeurs d'asile, chômeurs précaires, SDF, etc. a nécessité l'emploi de nouveaux termes pour décrire la misère : précarité, exclusion, disqualification, cependant que les difficultés lancinantes liées à la question non résolue de l'intégration s'accentuent. Dans le domaine de l'éducation spécialisée particulièrement, les travailleurs sociaux sont confrontés à nos hésitations et dilemmes nationaux : comment faire en sorte d'insérer socialement une part importante de la population issue des immigrations sans ethniciser ni communautariser, mais en prenant néanmoins en compte la diversité ?

On vit désormais dans une sorte d'urgence à relever ce défi car les positions attentistes risquent de faire virer au rouge le fragile climat social de nos quartiers.


(1) Selon la DRESS (direction de la recherche des études de l'évaluation et des statistiques) Etudes et résultats N°441 novembre 2005. 230 000 professionnels de l'aide, 125 000 de l'éducation, 37.000 de l'animation, sans compter les assistantes maternelles.

(2) Migrants-formation n°93 juin 1993 Travailler en banlieue un nouveau métier ?

(3) Revue Esprit, n° spécial 4-5, Pourquoi le travail social ?, Avril-mai 1972.

(4) Jean Viollet (1875-1956), pionnier de l'assistance sociale, fondateur de l'association du "Moulin vert" et d'une des premières école de service social.

Diversité, n°158, page 5 (09/2009)

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