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Diversité

III. Force des réseaux

Jardins partagés à Sevran

Judith Heckman,
Joël Humbert, Chef de projet jardins partagés, service Parcs et Jardins, Sevran.

Dans notre pays, le jardinage collectif en milieu urbain est issu d'une histoire ancienne, qui commence au XIXe siècle avec l'industrialisation. Les premiers jardins ouvriers, pensés par les catholiques sociaux, fleurissent aux périphéries des villes. Conçu comme remède à la dégradation du lien social autant que comme palliatif à la détérioration des conditions d'hygiènes alimentaires, le jardinage collectif est en quelque sorte l'ancêtre de ce que nous connaissons aujourd'hui sous la forme du développement durable. Mais l'empreinte laissée par le paternalisme sur ces jardins ternit leur image et, à la fin du la Seconde Guerre mondiale, ils perdent leur notoriété et disparaissent des projets urbains.

Le XXIe siècle ouvre la voie d'un retour de ces pratiques. De nouvelles initiatives d'habitants, inspirées par des expériences anglo-saxonnes1, donnent naissance à une nouvelle forme de jardinage collectif, le jardin partagé, qui se veut en rupture avec le jardin ouvrier. Il est conçu par ses initiateurs non plus comme une entreprise paternaliste mais comme la volonté d'habitants concernés par l'avenir écologique de la ville. Et pour casser définitivement l'image du jardin ouvrier, les partisans du jardin partagé rejettent la division de l'espace en parcelle individuelle au profit d'une gestion communautaire de l'espace cultivé.

Qu'il s'agisse de jardins ouvriers ou de jardins partagés, l'objectif reste donc le même : faire face aux conditions de vie urbaines perçues comme délétères et dangereuses pour le maintien du lien social de proximité. Grâce au jardin partagé, la pratique potagère prend un nouveau souffle et acquiert un nouveau succès.

C'est dans cette veine que la ville de Sevran s'est lancée en 2007 dans des projets d'aménagement de jardins collectifs dans les quartiers populaires de la ville. Issus d'abord d'une demande des habitants2, ces jardins sont programmés dans le cadre des Projets de renouvellement urbain, dispositifs financés par l'État visant à rénover les quartiers d'habitat social.

Les jardins sont alors envisagés dans leur vocation sociale, dans un quartier difficile. Dans le cadre de la politique de participation des habitants, la municipalité a donc voulu, au-delà de la mise à disposition de terrains cultivables, impliquer les futurs jardiniers à toutes les étapes de la conception de ces jardins.

Aujourd'hui, le jardin de Rougemont vient d'ouvrir ses portes sur 3 500 m2, ainsi que le jardin de Montceleux-Pont-Blanc sur 1 000 m2, aménagés directement par les habitants. Le jardin des Beaudottes n'est, lui, pour l'instant qu'un aménagement provisoire sur 800 m2. Les travaux débuteront l'hiver prochain pour un aménagement définitif de plus de 9 000 m2.

En plein coeur des quartiers, les jardins sont composés principalement de parcelles individuelles cultivées par les habitants (entre 10 et 50 m2) ainsi que de zones de détente accessibles aux promeneurs, entretenues sur un mode participatif avec la population. Les espaces de culture sont organisés en lots comprenant 7 à 20 parcelles "individuelles" ainsi qu'un ou plusieurs abris collectifs abritant des armoires pour les outils personnels. Une pelouse et un compost commun aux jardiniers de chaque lot, ainsi que la terrasse de l'abri sont autant de lieux à gérer de façon collective.

L'enjeu de ces équipements est d'arriver à créer un lieu de pratiques sociales et collectives, grâce à une organisation favorisant la collaboration, l'ouverture sur le quartier et la convivialité. L'aménagement et le fonctionnement des jardins ont ainsi été négociés avec la population lors de multiples réunions et ateliers de concertations. La ville a été, dès le départ du projet, promoteur d'une dynamique collective dans la mise en place et le fonctionnement de ces jardins. Or, dès les premières réunions, les habitants ont exprimé majoritairement des attentes "individuelles" : parcelles individuelles, outils personnels rangés dans des abris individuels, etc. Il était prévisible qu'un public vivant en habitat collectif dans des quartiers ou justement le principe du "vivre ensemble" dysfonctionne, n'ait pas d'emblée une grande confiance dans des organisations collectives, surtout sans la liberté de choisir ses partenaires. Le besoin de repères individuels est d'autant plus fort pour des personnes fragilisées par des difficultés sociales souvent liées à des problèmes d'intégration. Par exemple, s'impliquer dans une organisation collective, nécessite souvent de pouvoir s'exprimer lors de réunion, d'être en capacité de défendre son point de vue, de construire une argumentation même simple, domaine dans lequel tout le monde n'a pas la même aisance et qui nécessite de maîtriser la langue et d'avoir un minimum de confiance en soi.

Par conséquent, ce qui fonde les principes du jardin partagé, à savoir la gestion communautaire, trouve ici a priori difficilement écho et l'on serait facilement tenté de penser qu'à Sevran, les logiques individualistes priment. Mais il ne faut pas s'arrêter à ce constat de surface. Car le besoin, évident, de repères individuels n'empêche en rien l'existence d'une convivialité de groupe. Et dès les premières réunions, tout le monde s'est rapidement accordé sur l'importance de la convivialité sur les futurs jardins et sur l'envie de favoriser les rencontres et de créer des espaces de détente en commun, première expression d'un usage collectif.

La démarche de concertation a puisé sa richesse dans la négociation entre la place de l'individu et la place du collectif en ménageant les désirs modestes de "coin à soi" avec les volontés militantes, parfois farouches, de "collectif à tout prix"3 défendu d'une manière générale plutôt par les élus, les porteurs de projet et les leaders associatifs n'ayant pas l'intention de jardiner.

IL N'Y A PAS QUE LA TERRE A PARTAGER

Il en est ressorti un compromis qui prend appui sur un postulat : dans un jardin partagé, il n'y a pas que la terre qui est à partager. Bien d'autres choses sont à gérer en commun : des objets matériels - outils, mobiliers, cabane de jardin, pelouses de pique-nique - mais aussi les valeurs convivialité, respect, solidarité et plus généralement le projet : qu'a-t-on envie de faire avec ce jardin ?

Il apparaît alors que si "la parcelle individuelle" semblait de prime abord être une entorse à "la volonté militante du tout collectif", elle permettait en fait à chacun de prendre part au jardin avec un repère rassurant, afin de mettre, petit à petit, un pied dans la dynamique collective du projet, un peu comme lorsque l'on arrive à une réunion, on cherche d'abord une chaise pour s'asseoir avant de prendre part aux débats.

La gestion du jardin a ensuite été imaginée en sous-groupes qui sont autant de paliers visant à facilité l'implication dans un collectif de plus en plus élargi :

  • La parcelle individuelle : 1er palier où l'on est seul à prendre les décisions ;
  • Le groupe de parcelle clôturé : 2e palier où la gestion se fait avec 10 autres jardiniers ;
  • Le jardin dans son ensemble : 3e palier où la concertation se fait avec 60 autres personnes dans lequel un système de représentation (délégués) devient nécessaire ;
  • Le quartier et par extension, la ville : 4e palier où les interactions se font avec tous les habitants, les élus, les autres partenaires.

Ainsi, chacun peut se familiariser avec les dynamiques collectives, à l'échelle qui lui convient le mieux dans une perspective de progression de paliers en paliers. Devenir jardinier conduit naturellement à une implication citoyenne dans son quartier et sa ville.

Se focaliser sur la parcelle et son individuation pour juger de la réussite d'un jardin collectif est à l'évidence stérile. La charte du jardin de Rougemont, rédigée en concertation avec les habitants commence ainsi : "Au jardin nous cultivons des légumes autant que des valeurs..." C'est avec autant d'ambitions que nous invitons chacun au labeur le plus élémentaire : travailler petit à petit la terre dans les interstices du béton en plein coeur des quartiers. Qu'il soit individuel ou collectif, qu'il se nomme jardin partagé ou jardin ouvrier, il n'en reste pas moins que le jardinage collectif en milieu urbain en France est porteur de valeurs fortes pour l'écologie de la ville moderne et s'inscrit pleinement dans les logiques du développement durable.


(1) Il s'agit du mouvement des Green Guerillas qui, en 1999 à New York, s'est lancé dans une campagne de fleurissement sauvage des friches. Pour plus d'informations voir : http://www.greenguerillas.org/

(2) À l'origine, la réhabilitation des logements des anciennes Beaudottes, l'aménagement d'un jardin d'insertion puis d'un jardin pédagogique avec l'association Aurore dans le quartier de Montceleux-Pont-blanc et un premier projet d'aménagement de jardin pédagogique dans le quartier de Rougemont ont fait émerger une demande de la part des habitants des quartiers qui ont souhaité pouvoir cultiver eux-même un bout de terrain.

(3) Mots de Vincent Larbey, acteur du réseau Le Jardin dans tous ces états.

Diversité, n°157, page 194 (06/2009)

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