Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

III. Force des réseaux

Un conseil de jeunes au coeur de la démocratie locale

Laurence Mauler, Ville de Strasbourg, Mission démocratie locale - laurence.mauler@cus-strasbourg.net

La municipalité de Strasbourg affiche une volonté politique forte pour son conseil de jeunes. Rattaché directement au premier adjoint, le conseil des jeunes se situe au coeur de la démocratie locale et occupe ainsi une place importante dans la politique municipale.
Si Strasbourg reconnaît aux jeunes des compétences démocratiques, une maturité à prendre part au débat politique, elle donne également les moyens à la jeunesse d'agir dans l'espace public, d'exercer sa citoyenneté et de réaliser des projets concrets. Exprimer son opinion et participer aux décisions sont des droits reconnus à l'enfant depuis près de vingt ans (Convention internationale des droits de l'enfant), des droits qui pourtant dépendent toujours de la volonté de faire des institutions.

De nombreuses villes favorisent et encouragent la participation des jeunes à la vie de la cité. Les conseils d'enfants et de jeunes occupent souvent une place centrale dans les politiques jeunesse et sont au service d'une meilleure connaissance des attentes des jeunes dans les domaines du sport, de la culture, des loisirs.

À Strasbourg, les jeunes ont pu entendre s'exprimer un message clair de la part de la municipalité : une ville a besoin du regard, de l'action et des exigences de sa jeunesse.

En favorisant la participation pleine et entière des jeunes habitants, la municipalité leur confie un rôle de partenaires dans la gestion des affaires de la cité. Les jeunes sont informés des différentes politiques menées sur leur territoire, voire associés à celles qui ont des conséquences sur leur avenir.

La société actuelle exige beaucoup de sa jeunesse, elle l'inscrit dans une scolarité prolongée et engage de plus en plus tôt sa responsabilité sans pour autant lui donner des responsabilités. Aussi est-il fondamental que les jeunes puissent assumer des responsabilités dans lesquelles ils se sentent utiles à la société et qu'ils puissent compter sur des politiques qui leur permettent d'être individuellement et collectivement des citoyens acteurs dans la ville et ses institutions.

En fonction de la place que la municipalité réserve aux jeunes, leur sentiment d'appartenance et leur participation sociale seront plus ou moins développés.

Lorsque le conseil des jeunes est un espace qui permet aux jeunes d'exprimer leurs opinions par rapport à la ville dans laquelle ils vivent, si la parole des jeunes est écoutée et prise en compte par le politique, il peut alors véritablement être question de participation des jeunes à la vie de la cité.

Faire une place aux jeunes, reconnaître leurs capacités, savoir répondre à leur désir de participation et d'engagement, c'est partager avec eux des responsabilités et des décisions qui auront certainement des conséquences sur leur avenir et celui de leur territoire de vie.

Le conseil des jeunes peut être un terrain d'expériences extrêmement riche tant sur le plan du développement personnel que du travail en groupe.

Les jeunes y apprennent le fonctionnement et l'organisation de la vie sociale tout en y faisant l'expérience du collectif et de l'énergie puissante d'un groupe lorsqu'il est au service des autres.

Le rôle des commissions (groupes de travail) est fondamental pour les jeunes en ce qu'elles déposent en eux des traces durables et profondes. C'est dans ces groupes que chacun peut trouver son identité et développer sa personnalité.

La commission va trouver sa cohésion à partir d'un objectif collectif qui dépasse les personnes. Le groupe qui réalise un projet est transformé par lui : le projet le porte.

À Strasbourg, ils sont 130 jeunes conseillers, âgés de 12 à 14 ans, à affirmer leur envie de participer, leur intérêt à agir pour les autres, leur goût pour le débat démocratique, leur volonté de faire bouger la ville.

Pris au sérieux par la municipalité et son administration, le conseil des jeunes de Strasbourg a sa place dans l'espace démocratique local et ce au même titre que les dix conseils de quartier ou le conseil consultatif des résidents étrangers.

Avec les jeunes, Strasbourg s'inscrit dans une démarche de coproduction de projets en faveur des 11-15 ans.

En soutenant les initiatives du conseil des jeunes, la ville de Strasbourg lui reconnaît une forme "d'expertise d'usage" qui lui donne cette légitimité à identifier les besoins et les attentes des jeunes et d'agir dans leur intérêt.

L'analyse et l'action du conseil des jeunes bousculent souvent les adultes et les obligent à sortir de leurs représentations. Si certains élus adultes font confiance aux jeunes élus en leur laissant une réelle marge de manoeuvre (plus ou moins importante selon les villes), le monde de l'éducation ou de la culture se montre parfois plus réservé et a bien du mal à accepter que des jeunes aient aussi leur mot à dire.

C'est avec le soutien de la municipalité que les jeunes strasbourgeois ont pu réaliser de nombreux projets dans les domaines de la sécurité, de l'environnement, du sport, de la solidarité, de la culture et de l'Europe.

En partenariat avec le CRDP d'Alsace, les jeunes élus ont réalisé un film sur la question de l'accessibilité et du handicap : Avec ou sans fauteuil, j'ai 14 ans. À travers ce film, le conseil des jeunes a fait passer un message important sur les efforts à faire pour qu'un jeune en fauteuil roulant puisse accéder aux mêmes services, fréquenter les mêmes lieux, agir dans le même environnement qu'un jeune valide.

Sensibles aux souffrances des sans-abri, des personnes âgées ou handicapées, des enfants malades ou maltraités, les jeunes conseillers ont réalisé une grande campagne d'affichage pour dénoncer les injustices et favoriser l'entraide entre les personnes : "Non à l'indifférence ! Oui à la solidarité !"

Les jeunes élus s'étaient également fixés comme objectif de répondre à une forte demande de leurs électeurs, celle de pouvoir bénéficier des mêmes avantages tarifaires que les lycéens, en matière d'accès aux équipements culturels. Les jeunes conseillers ont ainsi étudié les différents dispositifs existants sur leur territoire et ont travaillé à l'accès dès l'âge de 11 ans à une carte intitulée "Atout Voir". Depuis sa création en 1994, cette carte était réservée aux 15-25 ans. Les jeunes élus ont su convaincre les élus adultes, les partenaires financiers et culturels que les besoins et les attentes des jeunes avaient évolué ! Depuis septembre 2008, les collégiens aussi bénéficient de réductions lorsqu'ils se rendent au cinéma, au théâtre, à l'opéra ou à des spectacles. Quant au conseil des jeunes, il a désormais deux représentants qui siègent dans le comité de pilotage de cette carte Atout Voir. Le conseil des jeunes n'a pas fini de se faire entendre et compte bien participer aux décisions qui seront prises à l'avenir.

DE LA CREATIVITE INDIVIDUELLE A L'INNOVATION COLLECTIVE

L'organisation du conseil des jeunes permet à chaque jeune élu, individuellement, de faire part de son opinion et de la défendre. Cette organisation favorise l'émergence de la parole de chacun, l'écoute des autres et l'ouverture d'un débat, elle produit la construction d'une parole citoyenne, celle qui exprime le résultat d'un travail collectif. Ensemble les jeunes élus déterminent les projets qu'ils soumettront à la validation du maire. Le conseil des jeunes fait appel à la créativité individuelle et à l'innovation collective. Il participe à la formation du "je" et fait grandir l'expression du "nous".

Si la démocratie peut s'apprendre à l'école, elle peut surtout se pratiquer et s'exercer dans la ville. Un jeune conseiller se montre déjà apte à l'exercice de la démocratie locale. Il a été élu, il représente les jeunes de sa ville, il défend ses opinions, il écoute celle des autres, il participe à des décisions.

"On peut "bourrer le crâne" d'un élève pendant douze ou quinze ans d'affilée. Il aura peut-être des connaissances en géométrie ou en littérature, mais guère d'aptitude à la raison démocratique et surtout aucune formation aux compétences correspondantes. Il sera handicapé aussi bien dans sa capacité à prendre des décisions qu'à se former une opinion sur les sujets qui le concernent."1

Complémentaire à l'action éducative de l'école, de la famille, le conseil des jeunes constitue en ce sens un véritable enjeu pour la démocratie et le vivre ensemble.

UNE EXPERIENCE TEMPORAIRE POUR UNE PARTICIPATION DURABLE

Un jeune appartient à différents cercles sociaux : la famille, l'école et d'autres cercles temporaires comme le conseil des jeunes, le club de football, l'atelier slam ou le centre équestre. Ces appartenances sont multiples, pour certaines temporaires pour d'autres plus longues. Les rôles que les jeunes sont amenés à jouer dans ces différents cercles sont différents mais complémentaires.

L'entrecroisement des cercles sociaux contribue à la socialisation, permet la construction de l'identité et valorise l'individualité sachant qu'il est peu probable qu'un autre jeune partage la même combinaison.

Une jeune conseillère strasbourgeoise déclarait lors d'une conférence de presse : "La Ville nous a donné la parole. Le conseil des jeunes a été une expérience de vie, on y a appris à devenir quelqu'un."

Si le conseil des jeunes est un cercle social temporaire, l'expérience vécue aura des effets durables sur la citoyenneté.

Le conseil des jeunes permet l'exercice de la citoyenneté avant d'être juridiquement citoyen. Ainsi, à 12 ou 13 ans, de jeunes élus auront déjà fait l'expérience de la démocratie, participé à des décisions, transformé un territoire. Majeurs, que feront-ils de leur citoyenneté ? Décideurs, quel pouvoir donneront-ils aux jeunes mineurs ?

LA CYBERDEMOCRATIE AU SERVICE DE LA PARTICIPATION DES JEUNES HABITANTS

En janvier 2009 dans le cadre du renouvellement du conseil des jeunes, les jeunes strasbourgeois ont été invités à expérimenter la cyberdémocratie. En partenariat avec l'université de Strasbourg, la ville a invité les jeunes strasbourgeois à déclarer leur candidature en ligne et à faire campagne sur le site du conseil des jeunes notamment à travers un forum de discussion. Tous les Strasbourgeois âgés de 11 à 15 ans ont été informés, via les établissements scolaires de leur possibilité de s'inscrire en ligne sur la liste des votants. Les jeunes habitants ont été encouragés dans cette démarche par les jeunes élus sortants qui ont réalisé un clip les invitant à s'inscrire et à voter. Un des messages du groupe Lil K & Dokta qui intervient dans ce clip était : "C'est pas parce qu'on est jeune qu'on peut pas décider !"

19000 clés USB contenant ce clip ont ainsi été distribuées par la Ville de Strasbourg. Après quelques semaines de campagne sur le site du conseil des jeunes, 130 jeunes ont été élus par internet le 20 janvier 2009. Une participation interactive au vote qui a mobilisé 24 % des jeunes inscrits.

SEULS DANS LE VIRTUEL, ENSEMBLE DANS LA REALITE

Une expérience de la participation au vote intéressante en ce qu'elle a reposé sur une démarche volontaire de chaque jeune à prendre part à l'élection. Les années précédentes, l'élection se déroulait dans les 33 collèges de la ville (avec urnes et isoloirs). Le taux de participation était bien plus élevé : organisé sur le temps scolaire, les jeunes étaient la plupart du temps obligés de participer au vote au même titre qu'une autre activité scolaire.

Avec Internet, voter a été un droit tout en restant un devoir civique. Plutôt réceptifs à cette première expérience de cyberdémocratie juvénile, les jeunes élus et leurs électeurs se sont approprié le site web du conseil des jeunes et poursuivent leurs discussions et leurs échanges sur le forum.

Répartis en commissions thématiques, les conseillers jeunes se réunissent tous les quinze jours dans des locaux de la ville de Strasbourg pour préparer les projets qu'ils présenteront au maire quelques semaines plus tard. Des projets qui devront répondre à l'intérêt général des jeunes strasbourgeois dans des domaines identifiés par les jeunes élus : sport et animation, vie culturelle, solidarité et lutte contre les discriminations, Europe, environnement et protection de la planète, justice, transport, prévention, sécurité et cadre de vie.

Les 130 jeunes élus prennent leurs nouvelles responsabilités très au sérieux et comptent bien améliorer la vie des 11-15 ans à Strasbourg. À travers le forum de discussion, les jeunes conseillers ouvrent, à tous les Strasbourgeois qu'ils représentent, la possibilité de s'exprimer, de faire part de leurs attentes et de participer à l'élaboration de projets.

Si la jeunesse se désintéresse de la citoyenneté passive dans laquelle son pouvoir d'action serait limité à de la consultation, son intérêt pour participation à la vie démocratique se manifeste localement avec enthousiasme et détermination, et se traduit par des projets concrets pour les jeunes.

Aussi, parmi toutes les expériences que les jeunes sont amenés à faire pour devenir des personnes libres et responsables, celle de l'exercice de la citoyenneté constitue certainement un véritable enjeu pour l'avenir de la démocratie dans une société des individus2.

Références bibliographiques

  • BRETON P. (2006) L'Incompétence démocratique, Éditions La Découverte.
  • PUGEAULT-CICCHELLI C., CICCHELLI V., RAGI T. (2004) Ce que nous savons des jeunes, PUF.
  • BORDES V., VULBEAU A. (2004) L'Alternative jeunesse, Éditions de l'atelier.
  • ROSSINI N. (2002) Les Jeunes conseillers engagés dans la démocratie locale, INJEP.
  • VULBEAU A. (2002) Les Inscriptions de la jeunesse, L'Harmattan.
  • AGORA débats/jeunesse (2002) Les Jeunes et le risque, L'Harmattan.
  • VULBEAU A. (2001) La Jeunesse comme ressource, ÉRÈS.
  • Ville-Ecole-Intégration (1999) La citoyenneté : héritage ou invention ?, CNDP.
  • Sites web : www.strasbourg.eu
  • www.vousaussi.org
  • www.cdj-strasbourg.org

(1) BRETON P. (2006) L'Incompétence démocratique,
La Découverte.

(2) Les réalisations du conseil des jeunes sont consultables sur le site web : www.cdj-strasbourg.org

Diversité, n°157, page 184 (06/2009)

Diversité - Un conseil de jeunes au coeur de la démocratie locale