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Diversité

III. Force des réseaux

"Vivre ensemble" à l'horizon 2025

Marine Boisson, Chef du département questions sociales, Centre d'analyse stratégique

Le Centre d'analyse stratégique a rendu en avril 2009 un rapport intitulé "Vivre ensemble"1. Les travaux du groupe, présidé par Jean-Paul Fitoussi, sont construits autour de cinq grandes thématiques : l'Europe, la Justice, l'Avenir, la Confiance et les Territoires partagés. À l'horizon 2025, le vivre ensemble national est fortement conditionné par la construction d'un espace de prospérité et de solidarité à l'échelle de l'Union européenne. La circularité des destins européen et français sur le plan économique, social et politique a conduit à une réflexion sur la question des biens publics, existants et à construire, ainsi qu'à une réflexion sur l'évolution des valeurs et des enjeux politiques permettant de préserver la cohésion.

En 2008, les équilibres sociaux caractéristiques du modèle français institué pendant les Trente Glorieuses sont ébranlés et laissent de plus en plus place à un modèle fantôme. Parallèlement, l'internationalisation croissante et l'intégration française dans le contexte européano-mondial posent la question du contexte dans lequel la puissance nationale aura vocation à se déployer. Si l'option d'un retour au protectionnisme est connue comme étant contre-productive, la problématique sera sans doute de reconstruire le modèle français au sein d'un modèle européen.

Trois scénarios ont été envisagés :

  • Le scénario 1 : L'Europe Empire du vide renvoie, au niveau national, au ghetto français ;
  • Le scénario 2 : l'Europe des Villes États renvoie à la France de la compétitivité locale ;
  • Le scénario 3 : l'Europe Renaissance à la nouvelle cohérence territoriale. Le chaînon entre le niveau européen et le niveau national a été élaboré sur le "modèle social fantôme", à savoir que la place de l'État dans ce processus s'appuie sur trois hypothèses :
    • Un État conservateur en déclin ;
    • Un État qui organise son retrait au profit des régions ;
    • Un État stratège, en mesure de légitimer ses politiques de cohésion et ses réformes en les inscrivant dans la durée et dans une perspective dynamique et cohérente d'investissement dans le capital humain et le capital social.

L'EUROPE

Premier scénario, l'Empire du vide

Il s'inspire d'une continuation tendancielle de ce à quoi l'Europe se limite aujourd'hui. Il renvoie à une Europe de la règle, qui se caractérise essentiellement par des normes économiques et budgétaires, et une continuation de la tendance à la désinflation sociale qui transforme l'union économique et monétaire en un jeu à somme nulle. Chaque nation européenne se conçoit comme un petit pays dont l'espace de référence est la mondialisation, et non l'Europe, et qui entre en concurrence institutionnelle avec ses voisins. Dans ce contexte de concurrence appauvrissante, les citoyens européens subissent la baisse des salaires dans la valeur ajoutée, la montée des inégalités de revenus et la course vers le bas des États providence.

Deuxième scénario : l'Europe des Villes-États

Le développement d'une Europe qui fonctionne comme une petite globalisation s'accompagne d'effets d'agglomération et de concentration territoriale. Tendanciellement, les inégalités se creusent entre les pays mais aussi au sein des pays avec des différences interrégionales croissantes et la montée en puissance de grandes métropoles. À terme, la déconnexion croissante des métropoles d'avec le reste des territoires menace l'unité de certains États nations (exemple actuel de la Belgique).

Troisième scénario : l'Europe Renaissance

Il s'articule avec un renouveau du projet politique européen et la constitution progressive d'un gouvernement économique de la zone euro. Ce projet s'appuie sur une croissance grise et verte fondée sur une économie de la connaissance et de la recherche. La création d'une Communauté européenne de l'environnement, de l'énergie et de la recherche (C3ER), sur le modèle de la CECA, vise au travers d'un budget et d'une fiscalité ad hoc à relancer l'économie et ouvre l'opportunité d'un approfondissement pragmatique de l'Europe politique. La compétitivité-productivité rouvre des marges de manoeuvre et facilite l'adhésion des États membres à un paradigme d'investissements de cohésion pour favoriser la montée en gamme des qualifications et l'accès à des emplois de qualité. L'État providence trouve un nouvel essor dans ce scénario qui met l'accent sur la cohésion sociale et promeut la construction d'une Europe des biens publics.

CONSTATS ET HYPOTHESES D'EVOLUTION DU MODELE FRANÇAIS : JUSTICE, AVENIR ET CONFIANCE A 2025 ?

Trois grandes thématiques ont été mises en exergue et renvoient à un système de valeurs et de principes d'action susceptibles d'évoluer et d'agir sur la cohésion et le vivre ensemble en France à l'horizon 2025.

Première thématique : les inégalités et de la justice

La France est l'un des rares pays de l'OCDE dans lequel les inégalités de revenus et la pauvreté ont décru au cours des vingt dernières années. Cette spécificité est une dimension du carré magique - inégalités faibles, fécondité, santé, faible intensité en carbone - qui caractérise actuellement le modèle français. Cependant, les inégalités tendent à se creuser et de nouvelles dynamiques de développement de la pauvreté sont en train de se mettre en place (question des travailleurs pauvres, notamment chez les femmes, résurgence de la pauvreté chez les enfants, diminution de la mobilité sociale intergénérationnelle et augmentation des phénomènes d'hérédité sociale, risque de précarisation de certaines personnes âgées qui ont de faibles niveaux de retraite).

La question des inégalités apparaît soumise à une double problématique au cours des prochaines décennies:

  • Le passage à une économie postindustrielle pourrait s'accompagner d'une polarisation de l'emploi et d'une dualisation des évolutions salariales ; les nouveaux risques sociaux devraient toucher les publics les plus fragiles (jeunes, femmes, seniors, migrants) et les nouvelles formes de pauvreté afférentes se développeront sans doute.
  • Parallèlement, la France sera de façon croissante confrontée aux inégalités intergénérationnelles et aux risques d'hérédité sociale, ce qui découle d'une part d'un effet générationnel (Trente Glorieuses vs Trente Piteuses) mais aussi d'une difficulté du modèle français, à cause de ses caractéristiques conservatrices corporatistes, à favoriser la mobilité sociale intergénérationnelle.

Trois microscénarios ont été envisagés :

  • Le premier scénario est celui de l'aléa de la naissance comme destin, avec une société fixiste, dans laquelle les inégalités intra et intergénérationnelles se creusent, avec des risques associés de violence, de mal-être et d' exit (génération sacrifiée, "bons" et "mauvais" actifs, fuite de la matière grise).
  • Le deuxième scénario est celui de la guerre des générations ou guerre des âges, avec un modèle familialiste en crise et une perte de confiance envers le politique et le système de solidarité.
  • Le troisième scénario, dit de la coresponsabilité, est celui d'une coopération sous la forme de nouvelles solidarités inter et intergénérationnelles et d'une responsabilisation des différents acteurs.

L' affirmative action - action positive - a été présentée comme une option pour prendre en compte cette problématique, notamment pour les jeunes, les femmes et les migrants, en y répondant par l'équité, c'est-à-dire un renforcement de l'action publique sur les groupes les plus touchés, pour contrebalancer les inégalités premières.

Deuxième thématique : l'avenir

Au cours des 25 dernières années l'architecture du cycle de vie s'est profondément modifiée : la prévisibilité des trajectoires de carrières, la linéarité des étapes et des transitions, la synchronisation des temps sociaux - tous ces paramètres sont aujourd'hui plus incertains ou moins communément partagés. Alors que le cadre français reste standardisé, la déstandardisation des trajectoires individuelles peut être source d'une montée d'insécurité et d'imprévisibilité, avec une augmentation des risques d'accidents de parcours, qui peuvent conduire à des décrochages difficilement réversibles.

Les travaux du groupe ont analysé cette problématique du parcours de vie, en s'appuyant sur les notions de capacité et de bien-être pour identifier les évolutions et tendances aux différentes étapes : l'enfance et la jeunesse (accès aux crèches et éducation), la vie adulte (nouvelles problématiques liées à l'emploi, la parentalité et les nouveaux risques qui y sont associés) et la vieillesse. Le groupe a montré que pour le moment la société française et ses institutions ne s'étaient pas adaptées à la déstandardisation des parcours de vie. Les évolutions socio-économiques s'accompagnent par conséquent d'un risque de pression accrue sur l'individu (stress et développement des risques psychosociaux, renoncements à l'enfant devant les problèmes de conciliation, difficultés de mobilité sociale et "fléchage" des trajectoires).

Trois types de parcours sont possibles :

  • Le parcours du combattant, avec une segmentation de la population par statuts et une forte différenciation des élites, dans lequel la sécurité et la prévisibilité apparaîtraient comme des biens positionnels ;
  • Une dualisation des parcours qui suit le développement de la polarisation des formes d'emploi, avec l'augmentation des activités de service à temps partiel et à bas salaire, lesquelles touchent majoritairement les femmes, et lourd de conséquences en particulier pour les familles monoparentales ;
  • Enfin une troisième appréhension du parcours de vie non linéaire et réversible, qui s'accompagnerait de la mise en oeuvre de nouveaux modes de régulation.

Cette nouvelle régulation du parcours de vie serait, à son tour, associée à trois axes :

  • Investissement dans la petite enfance comme période sensible puis dans l'éducation qui s'inscrit dans une stratégie plus globale de promotion-valorisation du capital humain et de la lutte contre la reproduction intergénérationnelle de la pauvreté.
  • Possibilité de favoriser la réversibilité des trajectoires, en mettant l'accent sur la "déchronologisation" et la dé-hiérarchisation des modes de régulation du parcours de vie, afin de réduire pour les individus les coûts associés à des accidents de trajectoire (maladie, perte d'emploi, période d'inactivité) et les risques de dévalorisation du capital humain (déqualification, etc.). Les leviers d'une plus grande flexibilité sont d'ordre culturel et institutionnel, avec des incitations à une harmonisation des temps sociaux et un renforcement de la conciliation vie professionnelle-vie privée (incitations à un recours des pères au congé parental, marchés transitionnels de l'emploi, formation tout au long de la vie, etc.). Ces dispositifs visent un effacement du modèle linéaire et sexué des séquences de la vie.
  • Objectif de vieillissement actif, réduction de la dépendance et lutte contre les inégalités d'espérance de vie. Il s'agirait d'agir tout au long de la vie par des politiques d'éducation/formation et de prévention des risques de santé pour soutenir et accompagner la dynamique d'allongement de la vie.

Par conséquent, le groupe a mis l'accent sur la prévention: prévention des inégalités de développement dès la petite enfance pour mieux préparer l'entrée dans la carrière scolaire, prévention par l'accès à un système éducatif plus égalitaire et plus équitable ( affirmative action) ; prévention dans l'emploi avec une façon de protéger les travailleurs qui soit plus favorable à leur bien-être, etc.

Cette appréhension du projet de vie sous l'angle du bien-être a été construite en prenant en compte les nouvelles formes d'anxiété qui touchent un nombre croissant de Français : la crainte de l'exclusion, (60 % des Français ont peur de devenir SDF), le développement des formes de solitude et d'isolement (augmentation du nombre de personnes vivant seules, et des familles monoparentales) et le processus concomitant aux évolutions socio-économiques, notamment de l'emploi, qui conduit à une individualisation et une internalisation des contraintes (stress et risques psychosociaux).

Troisième thématique : la confiance et le renouvellement des méthodes d'action publique

La confiance et le degré d'intégration des individus dans des réseaux sont associés à différentes formes de bénéfices collectifs : l'échange de biens matériels et de services, la réduction des coûts de transaction, l'accès à l'information, l'apprentissage et la diffusion d'innovations, la résolution de problèmes de gestion des ressources communes, l'accès aux services et à des systèmes d'assurance, le soutien social, le renforcement des normes de comportement coopératif. La confiance et le capital social sont jugés importants pour la vie économique parce qu'ils facilitent la coopération et l'échange, donc la croissance, mais leur valeur sociale déborde largement sur leur utilité économique. Les sociétés où la méfiance interpersonnelle règne sont également considérées comme ayant plus de difficultés à offrir à leurs citoyens, notamment les plus vulnérables ou les plus contraints, les services et les soutiens requis pour améliorer leurs conditions d'existence. Les notions de confiance et de capital social, si elles restent pour le moment difficiles à quantifier sous la forme d'indicateurs sociaux, apparaissent cependant de plus en plus comme un bon indicateur des mutations, en ce que ces variables y apparaissent comme des conditions de réussite du changement.

La question de la confiance se pose dès lors que la société est mise à l'épreuve quant à ses capacités d'adaptation et de réforme, tout en maintenant un haut niveau de cohésion sociale.

La France se caractériserait, en termes de comparaison internationale, par un niveau relativement élevé de défiance, comparativement notamment aux sociétés nordiques et, dans une moindre mesure, anglo-saxonnes. Cette méfiance pourrait être liée à la faible lisibilité du système, notamment de protection sociale, dont la dimension corporatiste a été mise à mal par les transformations socio-économiques (évolution des modèles familiaux et de l'emploi) tandis que les réformes se sont traduites par un empilement et une complexité accrue dans certains dispositifs, avec une diminution non visible dans un premier temps du niveau des prestations. Il apparaît que les pays nordiques, et plus spécifiquement le modèle social-démocrate qui les caractérise, se manifestent par un niveau de confiance élevé.

Des éléments empiriques semblent indiquer que l'universalisme (ouverture et structure égalitaire des prestations) et la lisibilité des mécanismes de solidarité (clarté des critères d'attribution, simplicité des procédures d'éligibilité) sont plus susceptibles de susciter l'adhésion et la confiance. En ce qui concerne l'action publique, la confiance peut faciliter la mise en oeuvre des réformes. Si dans la dernière décennie, dans un souci de modernisation du modèle social, les regards se sont beaucoup portés vers le modèle nordique pour sa capacité à allier performance économique et cohésion sociale, le sentier institutionnel dans lequel est engagée la France est une contrainte initiale.

Aussi, des politiques de confiance pourraient être un préalable aux réformes jugées souhaitables (par exemple, la "flexicurité"). Le renouvellement des méthodes d'action publiques s'articule aussi avec la problématique du "compter autrement" pour permettre aux préférences collectives des citoyens de peser, politiquement et techniquement. À côté des indicateurs économiques, se posera la question des indicateurs de bien-être : PIB bonheur, PIB vert, etc. Ce travail est long et doit être entrepris au niveau international, il vient d'être initié et c'est dans dix ou quinze ans que nous saurons si nous sommes en mesure de compter autrement et par-là de réorienter les priorités de l'action publique vers les enjeux environnementaux, de bien-être et de cohésion.

LE MODELE SOCIOSPATIAL A 2025 : QUELS TERRITOIRES PARTAGES ?

En 2008, la France est, relativement au passé et aux nations voisines, un territoire plutôt homogène d'un point de vue socioculturel. Cependant, les inégalités s'aiguisent à l'échelle fine des villes et des territoires locaux. Depuis le début des années 1980, les écarts n'ont cessé de se creuser au sein des agglomérations et entre les communes, tandis que la métropolisation s'accompagne d'un développement de la "ville à trois vitesses" : les grandes zones urbaines captent l'essentiel de la croissance démographique mais selon une dynamique où le coeur de métropole (la ville patrimoniale et le résidentiel aisé) diverge des territoires qui les entourent (zones périurbaines où se développent un modèle pavillonnaire ainsi que banlieues et territoires sensibles qui deviennent des espaces de relégation et apparaissent comme un "contre-mode de vie"). Parallèlement, une nouvelle division émerge entre une France des métropoles (grandes agglomérations) bien intégrée dans le jeu des concurrences mondiales et une France résidentielle, espace plus attrayant qui attire une population en quête d'une meilleure qualité de vie (retraités, jeunes ménages, etc.) mais qui tend aussi capter les revenus de redistribution.

Aussi, les enjeux de demain seraient :

  • La mixité résidentielle - on saura en 2025 si les opérations ANRU (Agence nationale pour le renouvellement urbain) auront été couronnées de succès ou non - mais plus encore la mixité fonctionnelle et la création de valeur sur les territoires les moins attrayants ;
  • La facilitation de la mobilité sociale par l'accès à la mobilité quotidienne comme résidentielle : le financement n'a pas vocation à aller seulement au transport mais aussi à des baux sociaux dans le parc privé (investissement dans les personnes plutôt que dans les territoires ?) ;
  • L'édification de nouvelles centralités et d'offres de proximité ;
  • Le développement durable avec comme enjeu majeur la réduction des consommations énergétiques pour le chauffage, la climatisation et les transports, le développement des transports en commun et les "circulations douces" ;
  • Une nouvelle structure de gestion territoriale qui tienne compte de l'échelle métropolitaine nouvelle et des interdépendances entre les territoires, et permette de mieux régler les conflits d'échelle existant entre le global (la fonctionnalité des territoires) et le local (les territoires vécus).

Toutes ces dimensions seront susceptibles d'infléchir demain le destin des territoires comme celui des populations.

Un accès au logement sous tension générant une nouvelle partition territoriale

La partition sociale des territoires est plus redoutée aujourd'hui qu'il y a vingt-cinq ans. L'idée de ville à trois vitesses se développe avec :

  • La gentrification ou l'occupation des centres urbains par une population cultivée et aisée qui chasse les catégories plus populaires ;
  • La périurbanisation et l'éloignement des centres des classes moyennes (contraintes des transports, isolement culturel et social) ;
  • La relégation des territoires périphériques (banlieues) qui accueillent les populations défavorisées, notamment celles issues de l'immigration avec un risque "d'entre-soi" subi. En 2008, la population classée en ZUS représente 8 % de la population totale, soit environ 5 millions de personnes. Les émeutes de 2005 constituent en ce sens un élément décisif qui met en exergue la problématique du clivage résidentiel et de la ghettoïsation.

Dans cette perspective, la ville devient non plus un bien public, i.e. un lieu de coprésence favorable à la mobilité sociale, mais un bien positionnel tandis que le périurbain, qui compte aujourd'hui 12 millions d'habitants, se présente comme un espace d'exclusion, éloigné des centres d'emplois et de vie. La question de l'équité territoriale est de ce fait au centre des débats, dans la mesure où les inégalités financières et de développement se sont renforcées. Il apparaît que les collectivités locales n'ont pas les moyens de corriger les déséquilibres socio-économiques. À l'ère postindustrielle, la pauvreté des territoires et la pauvreté des populations se redoublent.

Une France duale

D'un côté, les grands pôles urbains, très insérés dans l'économie internationale, de l'autre des territoires qui vivent essentiellement de la redistribution. Cette situation explique la bonne tenue moyenne du territoire cependant que les risques pour la cohésion se renforcent : vivre de redistribution protège à court terme, mais devient dangereux à moyen terme, surtout si les locomotives donnent des signes de faiblesse, comme c'est le cas de l'économie francilienne, lourdement obérée par la montée de la pauvreté, le manque de logements, les difficultés de la vie quotidienne...

Par conséquent, l'écart pourrait se creuser entre les régions productrices, mais moins attrayantes sur le plan de la qualité de vie, et les régions qui captent les ressources, mais sont moins productives, avec des problèmes de cohésion inter et intrarégionales. Alors même que la réalité des flux de redistribution publics et privés dessine une France largement intégrée (de l'extérieur, on pourrait presque parler d'une grande agglomération France, d'une métropole réseau dont le TGV serait la colonne vertébrale), on pourrait entrevoir la renaissance d'un régionalisme. La performance économique des petits pays européens (en général de poids inférieur à la seule Île-de-France), le dynamisme des régions européennes dotées d'une forte identité culturelle (Catalogne, Pays basque, Lombardie, Vénétie, Bavière, Écosse, etc.) trouve un écho dans certaines régions françaises. Cette remontée du régionalisme a des aspects positifs, mais derrière cette Europe des régions, pourrait aussi se profiler l'idée de ne pas alourdir la barque des régions les plus riches par des transferts vers les régions les plus pauvres. Le mythe de s'orienter vers des régions économiquement et socialement autosubsistantes permettrait certes de répondre à un étatisme fatigué, mais détruirait l'organisation actuelle de l'espace français, très solidaire et très intégré.

Le ghetto français

Si la ségrégation sociospatiale perdure, les inégalités territoriales et les risques d'insécurité devraient s'aggraver, entraînant une fuite des quartiers sensibles massive de tous ceux qui le peuvent. Ces difficultés alimentent le repli dans les zones pavillonnaires et les dynamiques d'entre-soi subi ou volontaire. Le modèle d'évitement va devenir plus difficile à soutenir pour les classes moyennes et les jeunes ménages. À l'heure actuelle, le développement périurbain, sous forme de maisons individuelles pavillonnaires, s'accompagne d'un mode principal de déplacement : l'automobile. La menace des crises énergétique et environnementale met en question le développement de ce modèle pavillonnaire. Les personnes qui ont choisi d'investir la différence du coût du foncier ou des loyers entre centres-villes et banlieues dans le budget automobile se trouvent aujourd'hui prises en étau entre l'augmentation du prix de l'énergie et leur crédit immobilier. Le coût accru de la mobilité et l'essor des mobilités contraintes pourraient être sources de nouvelles inégalités sociospatiales. À l'horizon 2025, dans une Union européenne en panne de croissance, ni l'État nation, ni l'Europe compensée par les fonds structurels, ni les collectivités locales ne parviennent à réguler les inégalités territoriales. L'État délaisse de facto les objectifs de cohésion parce qu'il est obligé de concentrer son action et ses moyens d'aménageur sur les leviers de la compétitivité du pays : les métropoles, les zones de production agricoles intensives et les lieux touristiques. Les inégalités sociales se creusent, les populations des espaces périurbains se paupérisent et la ségrégation spatiale s'accroît. Les frontières de voisinage tendent à se durcir et la défiance s'impose comme un principe structurant de la coexistence sociale. Une part croissante des plus jeunes, des plus qualifiés et des plus favorisés quittent le territoire français.

La France de la compétitivité locale

À l'horizon 2025, avec la poursuite du transfert de compétences à l'Europe et aux régions, la croissance pourrait se faire autour de pôles d'excellence et de compétitivité, avec des régions quasi-autonomes. La cohésion sociale fonctionnerait à l'échelle régionale, c'est-à-dire là où la croissance et le développement résidentiel se font. Les identités se recomposent à l'échelle métropolitaine. Ailleurs, dans les régions moins attrayantes, on assisterait à une paupérisation suite à l'abandon du principe de cohésion territoriale.

L'abandon du principe de cohésion territoriale est assumé au profit d'une recomposition du territoire par la métropolisation et les migrations interrégionales (" les métropoles ou le désert "). Une part importante des mécanismes de taxation et de redistribution a été transférée au niveau local. La croissance se fait autour des pôles d'excellence et de compétitivité. La cohésion sociale fonctionne à l'échelle régionale ou métropolitaine, au coeur des espaces de croissance et de développement résidentiel. Associé au retrait et/ou à la concentration des services publics, ce qui devient un nouveau frein à la mobilité, les régions qui sont les plus dépendantes des revenus de transfert sont en déclin. Les régions les plus dépendantes des revenus de transfert sont en déclin. De ce fait, les régions et les métropoles entretiennent un rapport de concurrence et deviennent prédatrices les unes par rapport aux autres : captation des droits à polluer et des actifs les plus jeunes et les mieux formés.

La nouvelle cohérence territoriale

La relance de la croissance fondée sur une économie de l'environnement et de l'énergie pourrait s'articuler avec les ambitions de cohésion sociale et territoriale. Dans ce scénario, la croissance et la révolution éco-industrielle permettent à l'État de refonder le modèle d'aménagement du territoire. Les moyens sont donnés pour mettre en oeuvre le fruit des réflexions actuelles et innovantes sur l'urbanisme, le logement et de l'aménagement du territoire : l'État s'attelle à une synthèse territoriale entre lieux de production, de résidence et de consommation. La gouvernance interterritoriale est efficiente et la cohérence harmonieuse entre les différents échelons de décisions, de l'intercommunal à l'Union européenne. La relance de la croissance, fondée sur une économie de l'environnement et de l'énergie, sert les ambitions de cohésion sociale et territoriale de l'État. La rupture technologique met à disposition une énergie non carbonée abondante qui résout en partie le problème des mobilités et du développement durable (réduction des consommations énergétiques pour le chauffage, la climatisation et les transports). L'action publique en matière d'urbanisme, de logement et d'aménagement du territoire se renouvelle. Les nouvelles priorités sont de rapprocher lieux de travail et lieux de vie, et de favoriser la mixité fonctionnelle comme un élément de création de valeur pour les territoires les moins attrayantes.

Une action politique active se développe et met l'accent sur la facilitation de la mobilité résidentielle avec le développement des transports en commun, notamment des modes de "circulation douce" ; la prise en compte dans la gestion territoriale de la nouvelle échelle métropolitaine et des différences entre territoires (par exemple, le Grand Paris) ; et enfin un renforcement des mesures cohésives entre territoires avec une meilleure prise en compte des besoins et des attentes des différents groupes sociaux, en particulier dans les territoires menacés par la ghettoïsation.


(1) Voir le rapport sur le site : http://www.strategie.gouv.fr/article.php3?id_article=949

Diversité, n°157, page 172 (06/2009)

Diversité - "Vivre ensemble" à l'horizon 2025