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Diversité

III. Force des réseaux

Entretien : la société civile, l'État, les associations, les réseaux...

Marie Raynal

Entretien avec Jean-Pierre Worms.

MARIE RAYNAL : Jean-Pierre Worms, vous avez présidé la FONDA pendant cinq ans et vous êtes aujourd'hui un vice-président toujours très actif. Pourriez-vous évoquer votre parcours ? Vous êtes universitaire...

JEAN-PIERRE WORMS : J'ai trois casquettes ou trois entrées dans des sujets, ce qui pour moi revient au même. Je suis chercheur au CNRS, sociologue dans un laboratoire, le Centre de sociologie des organisations créé par Michel Crozier. J'étais son premier collaborateur et j'y suis resté jusqu'à la fin de ma carrière universitaire avec une interruption pour mise à disposition de la République lorsque j'ai été élu député dans la circonscription de Mâcon en Saône-et-Loire de 1981 à 1993. J'ai exercé différents mandats locaux, conseiller municipal, adjoint au maire de la ville, mais comme j'ai toujours été très hostile au cumul de mandat, j'ai refusé de conduire la liste municipale car j'étais candidat à la députation deux ans plus tard et je ne voulais pas risquer de me retrouver en situation de cumul. J'ai été conseiller général pour un mandat, au conseil régional pour un mandat et j'ai eu un mandat de représentant à l'assemblée parlementaire au Conseil de l'Europe... Je suis militant politique depuis l'âge de 18 ans. Je me retrouve, au bout du compte, très déçu par les formes de l'action politique et j'ai pris beaucoup de recul, mais mes engagements sont toujours très forts aujourd'hui pour les mêmes valeurs.

Enfin, j'ai une troisième casquette, celle de militant et responsable associatif dans plusieurs domaines : droits de l'homme, droits des minorités, droits des citoyens, notamment au Conseil de l'Europe où j'étais responsable à la fois de la commission des migrations et de la commission des droits des minorités nationales - droits de l'homme et droits civiques. Cela a consisté, pour moi, à accompagner la naissance et le développement d'institutions démocratiques dans les pays de l'Est après la chute du mur de Berlin et à participer à la création et à l'animation d'un réseau associatif international de formation des parlementaires nouvellement élus à la gestion d'un parlement démocratique. Un autre programme dont je me suis également occupé visait à promouvoir les échanges entre étudiants des pays nouvellement entrés en démocratie et des étudiants français. On faisait venir en France, pour un stage, des jeunes étudiants en fin d'études et déjà engagés dans différents combats civiques. Ce programme était appuyé par un réseau de correspondants parmi les enseignants également très engagés dans les mouvements civiques et de droits de l'homme dans leur pays, pour faire le lien entre formation à la démocratie, formation universitaire, et capacité militante dans le domaine des droits de l'homme. J'ai été très impliqué sur les questions de diversité, j'ai milité à la Ligue des droits de l'homme, j'ai soutenu la marche des beurs et les initiatives portant sur les problèmes qui vous intéressent. Par ailleurs j'ai oeuvré pour le développement local notamment en animant les comités d'expansion de Saône-et-Loire et de Bourgogne, J'ai promu la création d'emplois et d'entreprises, développé et présidé l'association France Initiative qui pilote des plates-formes d'initiatives locales créant actuellement quelque 20 000 emplois tous les ans. Et des emplois relativement durables ! C'est de la micro-entreprise, mais avec des taux de survie et de développement deux à trois fois supérieurs à la moyenne nationale, parce que cela comporte tout un dispositif d'insertion dans le milieu local, d'accompagnement, de création de réseaux de solidarité autour du créateur et de son entreprise. Et maintenant la FONDA...

M. R. : Voulez-vous nous dire ce qu'est la Fonda ?

J.-P. W. : La Fonda a été créée en 1981, à la suite d'une autre association, la DAP1 créée cinq ans plus tôt, qui réunissait des personnalités très engagées dans la vie associative. Deux idées présidaient à cette création : d'une part affirmer, dans une période où il apparaissait nécessaire de s'engager dans une grande transformation sociale - c'était les années d'avant 1981 et la montée de l'union de la gauche - en affirmant l'importance de la société civile, à la fois comme partenaire et comme contre-pouvoir de l'État, tout en dépassant les cloisonnements sectoriels construits par l'histoire : le sport, la santé, le social, etc. Il s'agissait, d'autre part, de créer de la coopération, de la compréhension entre les deux grands courants historiques à l'origine du mouvement associatif français : le courant laïque et le courant catholique. Cette mission était conduite par des personnalités représentatives des grands secteurs associatifs français dans le secteur social, caritatif, sportif, François Bloch-Lainé, Marie-Thérèse Chéroutre, Philippe Vianney, etc. 1981 arrive et beaucoup de ceux qui avaient été à l'origine de la DAP ont décidé de créer une fondation pour la promotion de la vie associative et pour la construction d'une représentativité de la société civile et des conditions d'un partenariat avec les pouvoirs publics. Ils n'ont pas réussi à réunir la somme nécessaire pour créer une fondation et ils ont créé une association. Le monde associatif avait entendu parler du projet d'une fondation, c'est devenu la FONDA à l'origine de la création d'institutions de représentation du monde associatif : la CPCA, la Conférence permanente des coordinations associatives, qui a une fonction syndicale de défense des intérêts matériels et moraux du monde associatif organisé dans de grandes fédérations ou coordinations sectorielles ; le CNVA, le Conseil national de la vie associative, qui est un peu le conseil économique et social de la vie associative. La FONDA est aussi à l'origine de la présence du monde associatif au Conseil économique et social, de la charte d'engagement réciproque entre l'État et les associations signée, en 2001, pour le centième anniversaire de la loi de 1901 et a beaucoup oeuvré pour obtenir des résultats en matière de représentativité associative. La Fonda est désormais recentrée sur l'autre dimension de son projet initial qui est d'être le laboratoire d'idées, le think tank, la tête chercheuse du monde associatif. On recherche les forces et les faiblesses du monde associatif, ce qui bouge dans les formes d'organisation associatives, les nouveaux terrains de lutte associative, les nouveaux terrains d'engagement, les nouvelles problématiques, même si ça dérange un peu, parce que le monde associatif qu'on a aidé à s'organiser, dès lors qu'il est institué, risque de s'installer dans la défense d'un certain statu quo. On est reconnu au sein du monde associatif dans cette fonction un peu dérangeante. La FONDA est une association d'individus qui s'engagent à titre personnel qui ont tous des responsabilités ou des engagements associatifs divers et variés, mais qui viennent sans porter un mandat de qui que ce soit et sans avoir des comptes à rendre à qui que ce soit sinon à la collectivité constituée par la FONDA qui, à son tour, porte sur la place publique le fruit de ses travaux.

M. R. : Comment voyez-vous en ce moment la vie des associations dans notre pays ? On entend un discours contradictoire. D'une part, on dit que la France est un pays dans lequel la vie associative est très développée. D'autre part, qu'il y a une perte du sens collectif. Qu'en pensez-vous ?

J.-P. W. : La situation française est très paradoxale effectivement : un million d'associations, et, d'après les sondages, autour de 50 % des adultes de plus de 16 ans sont membres d'une association. Qu'est-ce que cela signifie ? Quel est le degré d'engagement associatif des citoyens français par rapport aux pays du nord de l'Europe notamment ? Ils ont moins d'associations, mais elles sont plus grandes, plus structurées et le degré d'engagement des citoyens dans la vie civile est sans doute plus élevé. C'est le paradoxe français d'un grand nombre d'associations mais d'un pouvoir associatif relativement faible et d'une structuration associative très calquée sur l'appareil de l'État et découpée en domaine de compétences prolongeant ceux de l'État...

M. R. : Pour des raisons financières ou mimétiques ?

J.-P. W. : C'est d'abord par mimétisme culturel : une conception de l'autorité, une conception de l'espace public, une conception du rôle de l'État ; les Français sont à la fois en permanence en révolte contre l'État et en permanence en demande de plus d'État. C'est un héritage culturel qui vient de loin, de l'origine même du royaume de France et qui a été considérablement renforcé par la Révolution. On se méfie des corps intermédiaires, de tout ce qui est susceptible d'introduire de la division dans ce grand corps des citoyens, aussi bien les provinces que les corporations ou que certaines formes associatives comme les clubs politiques. Il a fallu de longs combats au XIXe siècle pour que soient finalement reconnus les syndicats, les coopératives, les mutuelles, les associations, ces morceaux de peuple dans la cité... Mais avec un statut très ambigu où leur légitimité leur venait essentiellement de la reconnaissance de l'État. Moins du fait que des citoyens les avaient créés que du fait que l'État les avait reconnus, les finançait, leur donnait des droits, une place. D'une certaine façon la société civile française s'est construite à l'abri de l'État, et même dans un premier temps contre l'État, pour affirmer son droit à l'existence, mais, dès que ce droit à l'existence a été reconnu, elle s'est empressée de s'institutionnaliser dans l'espace public, avec un mimétisme dans les formes organisationnelles très caractéristiques de la société française.

M. R. : Mais cela ne tient-il pas aussi au fait que les grandes associations sont très dépendantes financièrement de l'État comme du pouvoir local ? Qu'en est-il de celles qui ne sont pas financées ?

J.-P. W. : Les deux tiers des associations ne sont pas directement financées par l'État mais il y a d'autres collectivités publiques que l'État (les collectivités locales, les caisses d'allocations familiales, etc.) et il y a d'autres formes de financement ou d'aides que les subventions : des locaux, du personnel mis à disposition, des moyens de travail... En outre de nombreuses associations dans les grandes fédérations associatives se sont vues confier, par délégation, des missions de service public. Par exemple, dans le domaine social, en matière de handicap, les services et prestations d'accompagnement sont délégués aux associations. Cela se fait dans des cadres et avec un coût de prestations définis par la loi. On confie ces missions à des associations parce que l'implication des bénéficiaires est un élément essentiel de réussite dans ce secteur. On ne peut, par exemple, laisser les parents d'enfants handicapés à l'écart du service que l'on rend à leur enfant. D'une façon générale, l'État a besoin de la mobilisation, de l'affect et de l'intelligence du citoyen concerné par les politiques publiques. Mais le risque c'est que progressivement ces associations de citoyens concernés à qui l'État s'adresse pour remplir des missions de service public ou pour participer à l'exercice de missions de service public deviennent grosso modo des prolongements de l'appareil de l'État.

M.R. : On le constate dans l'Éducation nationale.

J.-P. W. : Il est vrai que les associations de parents d'élèves représentent l'exemple le plus extrême : elles sont associées à la gestion des établissements et elles sont complètement partie prenante de la crise de l'Éducation nationale. Cela se reflète notamment dans la non-représentativité des associations. C'est le secteur associatif, sociologiquement le moins représentatif, c'est-à-dire que c'est là où la sélection sociale des adhérents et, plus encore, des responsables est la plus évidente. Le niveau socioprofessionnel des responsables des associations de parents d'élèves n'est absolument pas représentatif des parents et de la population scolarisée.

M. R. : Quant aux fédérations d'éducation populaire, on peut dire qu'elles ont aussi un peu dérivé. Plus elles ont grossi, plus elles sont devenues fortes, plus elles ont été...

J.-P. W. :...Il est évident que d'une certaine façon les responsables associatifs ont acquis leur statut grâce à leur relation avec l'État qui les légitime, qui en fait des notables. Il y a une nouvelle couche d'élite sociale qui a été créée par la société civile et il existe une élite associative, comme il y a une élite politique ou une élite administrative. De plus, entre les trois élites, existent des liens de consanguinité évidents et des jeux de complicité, de pouvoir, à la fois de rivalité et de complicité, mais qui font qu'une bonne partie de la population se trouve à l'écart de tout ça. La représentation de la société civile participe, totalement à son corps défendant, de ce phénomène d'exclusion d'une partie de la population française de l'espace public.

M. R. : On en serait à souhaiter que la fraîcheur d'initiative des jeunes associations naissantes puissent persister... car elles sont souvent vite instrumentalisées.

J.-P. W. : C'est très difficile quand on est reconnu de ne pas céder au plaisir du statut social qui vous est accordé et de la prestance que cela vous donne dans votre entourage. Ce phénomène de notabilisation des représentants joue au sein du monde associatif. Le monde associatif, organisé comme les institutions publiques, est en décalage par rapport aux besoins émergents de la société, aux problématiques nouvelles. En permanence, là où il y a un vide, naissent des initiatives et en permanence ces initiatives se voient en quelque sorte absorbées, intégrées dans des systèmes et recréent des espaces de non-être social, de non-reconnaissance sociale. Je crois très profondément qu'au-delà des grandes explications par les tentations psychologiques de la reconnaissance de l'individu il y a un vrai problème d'épuisement des formes d'exercice de la responsabilité collective issue de deux siècles de construction de la République sur le principe de la délégation, sur le principe d'un monopole de savoir et de compétence des dirigeants. J'ai été très frappé en regardant quelques textes issus de la Révolution française par le discours d'un des constituants, Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne, qui voulait distinguer l' instruction publique de l' éducation nationale. D'un côté on s'adresse à l'esprit, de l'autre on s'adresse au coeur. On sélectionne un petit nombre, ou bien on s'adresse à la masse. Il faut former, d'un côté, des dirigeants qui ont accès aux lumières de la raison et, de l'autre, des citoyens à qui on enseigne la vertu...

M. R. : C'était un prophète ! On en est toujours là, avec les bons sentiments réservés à ceux qui ne font pas partie de l'élite...

J.-P. W. : Voilà ! Avec, en même temps, une conception de la rationalité, dont l'élite a le monopole, extraordinairement étroite, très abstraite, juridique, formalisatrice, et qui exclut de la raison le lien social, la dimension concrète de la vie sociale rejetée du côté de l'affect, donc du non-rationnel. C'est une sorte de division entre une compétence purement juridique, mathématique, codifiante et ce qui relève d'une compétence sociale d'un deuxième niveau rejeté et non reconnu. Une grande partie de la crise de la représentation en France est une crise des valeurs fondatrices de l'autorité, de la légitimité et des modes de fonctionnement organisationnels. Nous sommes l'un des pays à avoir le plus adopté les principes tayloriens de l'organisation hiérarchique. Le sommet décide de tout, mais ne connaît rien des réalités sur lesquelles il décide et ceux qui sont au contact de cette réalité n'ont aucun pouvoir de décision.

M. R. : Ce que vous dites est tout à fait passionnant et tellement juste. Mais quand on envisage les choses dans l'autre sens et qu'on prône une représentation de l'ensemble de la population, on encourage le populisme, dont on peut dire qu'il devient une sorte de modèle. Il n'est qu'à écouter la radio qui, tous les matins, nous fait entendre la "parole du peuple" en même que certains discours politiques.

J.-P. W. : Je suis persuadé qu'entre la démocratie d'opinion, le sondage, l'immédiateté du sentiment populaire, le populisme au plus mauvais sens du terme, qui peut parfois se réclamer de la démocratie participative, et l'autoritarisme bienfaiteur de ceux qui savent le bien pour les autres, il y a la place pour la reconnaissance de la compétence des individus, dès lors qu'ils sont mis en capacité de se connecter les uns les autres sur les sujets qui les préoccupent, de réfléchir ensemble, de proposer et de prendre des initiatives. De plus en plus, on voit apparaître, à côté de ces formes très hiérarchisées, très organisées, très élitistes, des fonctionnements très compliqués, plus en réseau, relatifs aux problèmes émergents et cruciaux de la vie sociale : la lutte contre le SIDA ou encore ceux liés à la grande révolution du siècle dernier comme le droit des femmes. Ce sont des réseaux qui se constituent sur des objectifs particuliers avec une demande de résultats concrets, rapides et ce sont des réseaux qui ne sont pas hiérarchisés.

M. R. : Internet joue là un grand rôle.

J.-P. W. : Internet est un outil qui a accéléré et favorisé le développement de ces nouvelles formes d'organisation collectives en réseaux ouverts, non formalisés, non hiérarchisés, et ce développement s'est particulièrement manifesté au niveau de communautés locales. Par exemple, des filles se sont associées dans les cités pour se défendre - d'ailleurs souvent en se distanciant de "Ni putes ni soumises", précisément parce que c'est trop organisé. Ces réseaux de jeunes femmes veulent résister localement à l'emprise aussi bien des parents que des grands frères et à l'enfermement dans un statut, un rôle ; elles revendiquent l'accès à l'espace public en tant que ce qu'elles sont, avec à la fois leurs identités culturelles particulières et un refus de l'enfermement identitaire. Ce sont des réseaux qui fonctionnent avec beaucoup d'efficacité, et qu'on découvre quand on commence à regarder attentivement la vie dans ces quartiers. Quand il y a eu le feu dans les banlieues, on a incendié des écoles ! Qu'est-ce qui empêchait qu'on le fasse plus ? Les mères de famille. Ce formidable mouvement, qui vient d'en bas et s'organise de façon spontanée, a énormément de mal à se connecter aux structures, et les mouvements d'éducation populaire ont beaucoup de mal à les reconnaître.

Je suis absolument convaincu qu'il existe un lien très profond entre la nouvelle construction d'une appartenance civique et d'une capacité à s'approprier la responsabilité du citoyen et la reconnaissance des identités particulières au sein de cette citoyenneté. Si l'on conçoit la citoyenneté comme une sorte de processus d'uniformisation, de négation de toute différence, de clonage de citoyens tous semblables, on octroie un formidable privilège aux élites.

L'identité particulière est la propriété de l'individu et non d'une communauté, quelle qu'elle soit. Notre société est, certes, hyperindividualisée et consumériste - c'est son côté négatif - mais, d'un point de vue plus positif, elle est composée d'individus capables de s'affirmer comme tels dans l'espace public.

Encore faut-il qu'on change notre conception d'une organisation collective. Cela ne peut plus être une organisation à laquelle nous adhérons en mettant de côté tout ce qui pourrait nous différencier, au sein de l'organisation, de notre voisin, de notre coadhérent.

(1) Association pour le développement des associations de progrès.

Diversité, n°157, page 167 (06/2009)

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