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Diversité

II. Collectifs scolaires

Histoire de sieste

Anne-Marie Chartier, INRP service histoire de l'éducation

Petite chronique de la vie scolaire et de sa grisaille quotidienne : la sieste est un besoin vital pour les petits, mais dans cette école populaire de la banlieue parisienne, comme dans beaucoup d'autres, les horaires collectifs et la répartition des rôles institués n'aident manifestement pas à le satisfaire. On pourrait même dire, au contraire. C'est que la vie familiale et la vie collective ne se gèrent pas de la même façon...

Discussion avec une jeune directrice d'école maternelle. En prenant son poste de direction, elle a pour la première fois en charge une petite section et découvre un problème dont elle ne soupçonnait pas l'ampleur : la sieste.

"À midi, les enfants de petite section sont morts de fatigue. Ils vont au réfectoire, le repas dure de midi à une heure moins le quart, pour eux c'est long ! Ensuite ils jouent ou attendent dans la cour encore une demi-heure avec les animateurs qui les conduisent aux toilettes et au dortoir où les enseignants les récupèrent à 13 h 20. Alors, je ne t'explique pas, quand tu arrives dans le dortoir, pour la moitié des gamins, c'est trop tard, l'heure de dormir est passée, ils font du gymkhana sur les lits superposés, avec les cris et les disputes que tu imagines, c'est l'horreur. Pour ramener le calme, les mettre tous au lit, il faut un bon quart d'heure et beaucoup ne s'endorment pas. Les autres s'écroulent, pleurnichent de sommeil, bref, pour moi, c'est le pire moment de la journée. Et ça revient tous les jours !"

LA SIESTE DANS LA VIE FAMILIALE

Tout le monde sait d'expérience que les enfants privés de sieste deviennent irritables, grognons et inattentifs. À la maison, un parent peut aisément adapter la durée du repas à l'appétit et à la fatigue d'un enfant. Un jour, il le laissera jouer un peu avant d'aller au lit, le lendemain, au contraire, voyant que l'enfant baille, il accélérera le dessert (" Je t'aide : une cuillère pour..."). Chaque famille a ses rituels - pour certains, mettre l'enfant en pyjama comme pour la nuit ou lui enlever seulement ses chaussures, pour d'autres, pratiquer un laisser-aller flexible : laisser l'enfant jouer seul sur son lit au calme, ou sur le canapé devant la télévision, en espérant qu'il s'assoupira - mais toutes s'adaptent au jour le jour, sans même s'en rendre compte. Au contraire, les horaires imposés aux personnels dans les lieux de vie collective ne respectent plus les rythmes biologiques, mais un chronogramme. Que faire ?

Les us et coutumes varient considérablement selon les pays : la sieste est tantôt un rite de la petite enfance qui cesse quand on devient "grand", si bien que les enfants y répugnent vite, tantôt une pratique partagée par les enfants et de nombreux adultes. La durée varie aussi selon les individus, le cycle de sommeil médian est de vingt minutes, mais certains se contentent d'un bref assoupissement, alors que d'autres dorment une heure et demie. Enfin, pour les petits comme pour les grands, il y a le fameux moment d'assoupissement à ne pas "manquer", gage d'un repos réparateur.

Les chronobiologistes, travaillant sur les rythmes diurnes, ont maintes fois critiqué la pratique scolaire qui concentre le matin toutes les heures dévolues aux apprentissages décisifs (français, maths) et renvoie à l'après-midi les activités moins importantes ou exigeant moins de concentration. D'après eux, la fin d'après-midi, qui correspond chez les petits au réveil de la sieste, est un moment tout à fait propice à des activités demandant un fort investissement ; au contraire, la fin de matinée comme le début d'après-midi sont des moments de chute d'attention et de moindre vigilance. Ils ont également alerté sur la fatigue des enfants trop tôt levés, arrivant dans les garderies d'école à 7 heures ou 7 h 30, pour repartir à 18 h 30 le soir. En revanche, ils ne se sont guère penchés sur l'organisation de la sieste à l'école maternelle, puisqu'elle est prévue par les textes : tout semble donc fait, sur le papier, pour veiller au bien-être des petits.

LA SIESTE A L'ECOLE MATERNELLE

Dans les écoles maternelles, la sieste fait partie des habitudes de la petite section (2-4 ans), alors que chez les moyens (4-5 ans) et les grands (5-6 ans), elle n'est plus une pratique collective, même si les enseignants laissent certains enfants ensommeillés s'assoupir sur leur table, la tête posée sur leurs bras, ou les envoient s'allonger dans le coin repos de la classe. Le règlement impose que les enfants soient surveillés en permanence au dortoir par un enseignant. Quand ils se réveillent, ils peuvent soit se lever sans bruit, s'habiller et rejoindre leur classe où un adulte les accueille, une maîtresse ou une assistante d'école maternelle (ATSEM), soit rester allongés jusqu'à ce que l'enseignant ouvre les rideaux pour le réveil général qui coïncide souvent avec l'heure de la récréation. Plus que d'un choix pédagogique, la solution adoptée dépend de la disposition des locaux et du personnel disponible, puisqu'il faut pouvoir surveiller à la fois les enfants déjà réveillés et ceux qui dorment encore. Les "réveils échelonnés" ont l'avantage de mieux respecter les rythmes individuels : si un enfant est grognon quand on l'empêche de dormir au moment où il en a besoin, a fortiori celui qu'on arrache à son sommeil. L'adulte peut aussi plus facilement aider chacun à s'habiller si les enfants ne se lèvent pas tous en même temps. Dès que les mairies dotent les classes de petite section d'une ATSEM à plein temps, c'est la solution qui s'impose presque naturellement.

L'installation du dortoir est souvent un casse-tête. Quand la place manque, des lits de camp ou des matelas sont entassés dans une réserve. On les installe tous les jours, avec un oreiller et une couverture, dans une pièce facile à assombrir, dévolue à d'autres activités le reste du temps (bibliothèque, ludothèque, salle de vidéo, salle de psychomotricité...) : c'est le personnel de l'école qui doit assurer installation et rangement. Dans d'autres cas, l'école dispose d'un dortoir où des lits sont installés à demeure, avec un matelas et une literie moins sommaires. Dans l'école en question, ce sont des lits superposés prévus pour accueillir plus d'enfants : il faut veiller aux risques de chute pendant la sieste ou au moment du réveil. Le nombre de lits disponibles est ce qui conditionne le nombre d'enfants inscrits en petite section. Ici, on ne peut plus accueillir des enfants entre deux et trois ans, car le dortoir est trop petit (36 places) alors que presque tous les candidats à une scolarisation précoce restent la journée entière en continu. Quant aux trois-quatre ans qui retournent chez eux pour déjeuner, ils ne reviennent pas l'après-midi.

Comme dans d'autres collectivités (internats, colonies de vacances), les consignes d'hygiène et de sécurité régissant les dortoirs sont strictes (possibilité d'évacuation rapide vers l'extérieur, espacement suffisant entre les lits, solidité du châlit, usure et propreté de la literie, etc.), même si on tolère des installations plus légères du fait qu'il ne s'agit que de lits de repos, non de couchage pour la nuit. C'est au directeur ou à la directrice de l'école de veiller au bon état du matériel et de son installation. Il doit s'adresser au service de la scolarité à la mairie en cas de manque de matériel ou de déficit d'entretien.

LE PARTAGE DES RESPONSABILITES ENTRE PERSONNELS

On peut s'étonner que le problème que la directrice découvre comme une "mauvaise surprise" n'ait pas trouvé plus tôt sa solution, alors que le simple bon sens la dicte : " Il n'y a qu'à coucher les petits plus tôt ". Il n'y a qu'à ! Mais qui peut prendre cette décision ? La sieste démarre quand le personnel scolaire reprend les enfants en charge et l'on ne peut avancer l'heure de la reprise d'après-midi fixée par la mairie (ce qui impliquerait d'avancer aussi l'heure de sortie). La directrice ne peut décider de modifier l'organisation de l'intervalle entre midi et une heure et demie, puisque ce temps ne relève pas de sa responsabilité pédagogique : les enseignantes prennent leur service à 13 h 20, au moment où les animatrices, requises pour aider les enfants à manger, puis pour les surveiller dans la cour avant de les mener aux toilettes et au dortoir, cessent le leur. Le problème dure donc.

L'école a cinq classes, 118 élèves, dont 105 inscrits à la cantine. Entre 80 et 85 d'entre eux y mangent chaque jour, c'est-à-dire deux enfants sur trois. Il n'y a qu'un seul service pour le déjeuner, les enfants sont inscrits chaque matin, au moment de l'appel, ce qui permet aux parents de gérer souplement les choses au jour le jour. Dans la garderie du matin, ouverte à 7 h 30, deux animateurs du centre de loisirs de la mairie accueillent une vingtaine d'enfants jusqu'à 9 heures moins 10, moment où les enseignantes les prennent en charge. La garderie du soir, ouverte de 16 h 30 à 18 h 30, davantage fréquentée, est assurée par trois animatrices.

Ces animatrices assurent, avec les dames de la cantine qui font aussi partie du personnel municipal, la surveillance du repas entre 12 h et 12 h 45, puis la surveillance des enfants dans la cour jusqu'à 13 h 20, moment du retour en classe pour les uns, du dortoir pour les autres. Pendant le repas de midi, elles sont aidées par les ATSEM pour le service à la table des petits. Mettre les enfants plus vite au lit ne peut se faire sans modifier tout ce dispositif bien rodé. Il faut donc l'accord de toutes ces parties, ce qui demande de discuter dans une relation de confiance partagée.

Dans notre exemple, deux années scolaires ont été nécessaires pour repenser l'organisation de la sieste.

Rencontre avec la directrice à sa troisième rentrée. Elle est radieuse : pour gérer plus confortablement la sieste des petits, plusieurs "changements minuscules" mais essentiels ont été introduits.

DES CHANGEMENTS "MINUSCULES"

Premier changement, concernant les tétines et les doudous. Depuis que les éducateurs ont lu Winnicott ou écouté Françoise Dolto, ils connaissent l'importance des "objets transitionnels" dans la vie des jeunes enfants. D'où l'acceptation dans l'école d'objets qui en ont longtemps été formellement exclus, pour des raisons tenant autant à des questions de principe que d'hygiène (les tétines) et de commodité (les peluches, poupées et autres "doudous").

En effet, il est impossible que chaque enfant garde en permanence avec lui ces précieux objets, alors qu'il est requis pour des activités qui demandent d'avoir les mains et la bouche libres. Dans beaucoup d'école, tétines et peluches sont donc déposées au moment de l'entrée en classe dans des corbeilles disposées à cet effet, ce qui implique des moments de récupération, en particulier avant la sieste. On imagine les drames quand un enfant a pris par erreur (ou volontairement !) un doudou qui ne lui appartient pas, et le temps passé à aller rincer des tétines tombées par terre ou "empruntées" par une bouche distraite. Et comment traiter les enfants qui n'ont ni tétine ni doudou ? La distribution dont ils sont exclus fait peser sur eux une sorte de pression : la norme instituée par le rituel, c'est d'avoir ce ou ces objets, non le fait qu'on s'en passe...

Il a donc été décidé que pour ceux qui en avaient besoin, peluches et tétines resteraient dans les lits, puisqu'ils sont installés à demeure. On a expliqué aux enfants qu'ils auraient un doudou pour la maison et un autre qui les attend "dans leur lit d'école", avec leur tétine. Contrairement aux craintes de certains, les enfants et les parents ont très facilement accepté la chose. De cette façon, bien des manipulations sont évitées, plus de confusion ni de perte. Les enfants qui "n'ont besoin de rien" ne trouvent rien dans leur lit, mais tout le monde va se coucher de la même façon, les mains vides.

Second changement, la conduite au dortoir. Les animatrices passaient le relais aux enseignants et aux ATSEM à 13 h 20 dans le dortoir pour les petits, dans la cour pour les moyens et grands. Après discussion entre la directrice et le responsable du centre de loisirs, puis avec les animatrices, celles-ci ont trouvé intéressant de conduire les petits directement au dortoir, sans faire de halte dans le préau pour attendre 13 h 20.

Ce sont elles qui aident au déshabillage, car les ATSEM ne sont mobilisables que pendant la durée normale de leur service, qui commence à 13 h 20, comme celui des enseignants. Les enfants se déshabillent avant d'entrer dans le dortoir, aidés par les animatrices, puis déposent leurs vêtements au pied de leur lit. Ils se couchent en tee-shirt, slip et chaussettes. Faire poser et remettre les chaussettes demande trop de temps, car presque chaque enfant aurait besoin d'une aide individuelle pour le renfilage. On évite ainsi les soucis de chaussettes disparues et les discussions qui s'ensuivent avec les parents. Les animatrices prennent véritablement en charge le début de la sieste et ont le temps pour le faire confortablement, alors que dans l'ancienne organisation, elles devaient mettre les enfants au lit "en vitesse", avant de céder la place aux maîtresses chargées de l'endormissement : ce changement de personnel "au milieu du gué" ne pouvait qu'accroître les difficultés.

"Le résultat, raconte la directrice, est spectaculaire. Quand la maîtresse ou l'ATSEM de service arrivent dans le dortoir à 13 h 20, il y a déjà un tiers des enfants qui dorment et les autres sont calmes ou en train de s'endormir. En fait, la sieste commence plus vite et bien plus tôt. Et tout se passe sans problème. On se demande pourquoi on n'a pas toujours fait comme ça, alors que l'an dernier, ce changement d'organisation paraissait "impossible". Pendant que je surveille la sieste, la collègue de l'autre petite section fait du soutien avec un petit groupe d'enfants de grande section. Si c'est elle qui est de service de dortoir, je m'occupe du travail de direction.
Mais il y a aussi une autre conséquence : le réveil de sieste n'a plus lieu à 15 h 30, comme avant, mais vers 15 h. Le moment du réveil est échelonné, j'ai le temps de faire parler chaque enfant ou presque au moment du rhabillage. Ensuite, ils ont le temps d'aller en classe pour une véritable activité avant la sortie. Ils peuvent jouer, faire ou finir un dessin, je peux leur relire un album ou leur raconter une histoire, on a le temps de parler de ce qu'on a fait le matin. L'hiver, je préfère qu'ils restent dans la classe, car des enfants qui viennent de se réveiller n'ont ni besoin ni envie d'aller en récréation, surtout s'il fait froid. J'ai gagné en fait une heure de classe, alors qu'auparavant, après le réveil de sieste, il fallait mettre les manteaux pour aller dans la cour et la sortie était si proche que ça ne valait pas toujours la peine de les "désemmitoufler" avant "l'heure des mamans". Maintenant, on a le temps d' une nouvelle activité pédagogique. Ce qui veut dire qu'il faut la prévoir et la préparer, évidemment."

INTERROGATIONS

Première question : peut-on pérenniser une "solution" ?

Juin 2009 : la directrice vient d'obtenir sa mutation. Je l'interroge : qu'en sera-t-il à la rentrée prochaine ? Est-ce que ce fonctionnement va se poursuivre ou va-t-on revenir à la situation antérieure ?

"Si ce sont les mêmes animatrices qui sont là l'an prochain, il n'y aura pas de problème. La nouvelle directrice trouvera les choses en place et cela devrait lui convenir. Mais si toutes les animatrices changent, ce qui est le plus probable, car ce sont des emplois tenus par des étudiantes, alors je ne sais pas... Le temps que la nouvelle directrice "ose" demander aux nouvelles animatrices ce travail qui ne fait pas partie de leurs fonctions habituelles, il se passera peut-être un an ou deux... À moins que la collègue de petite section qui reste dans l'école ne cherche à pérenniser le dispositif ? Mais il faudra qu'elle sache expliquer comment on en est arrivé là...". En effet, les enseignantes de moyenne et grande section "ne sont pas concernées"."

Fragilité des solutions négociées entre des individus : elles peuvent se "routiniser", ce qui économise du temps et des paroles, mais elles ne survivent qu'à condition d'être en permanence entretenues par les bonnes relations entre des personnes, puisqu'elles ne peuvent s'institutionnaliser.

Deuxième question : peut-on former les futurs enseignants à ces questions ?

À l'IUFM, les stagiaires m'ont plusieurs fois questionnée sur la sieste des petits. Eux aussi avaient découvert lors de leurs stages qu'elle pouvait être "le pire moment de la journée", pour eux comme pour les enfants. Ils avaient appris à redouter ce moment de tension pénible, avec ceux qui pleurnichent, ceux qui chahutent, ceux qui ne veulent ou ne peuvent rester couchés au calme. Ils n'avaient su que faire et avaient constaté que les collègues titulaires minimisaient cet état de fait, faute de savoir l'améliorer, sur le mode "c'est un mauvais moment à passer, mais les enfants finissent toujours par se calmer, et, au réveil, tout est oublié ".

Le problème est que la sieste ne fait pas partie des activités pédagogiques, ni des programmes didactiques. Quand des voix officielles parlent de la sieste, c'est parfois pour souligner qu'il n'est pas nécessaire d'avoir un master pour surveiller des enfants endormis et que les maîtresses de petite section, payées à plein-temps pour travailler à mi-temps, ont la belle vie. La sieste ne comporte en effet ni enjeu cognitif, ni enjeu expressif, ni enjeu de socialisation. Le seul apprentissage est pour ceux qui ne dorment pas : apprendre à se taire et à rester immobiles, contraints et forcés de respecter le sommeil des autres. Dans les écrits pour enseignants où j'ai cherché des réponses à ces questions, je n'ai rien trouvé : la sieste n'est pas un sujet dont traitent les psychologues, ni les pédagogues, ni même les chronobiologistes, c'est simplement une obligation réglementaire. Les formations où l'on en parle sont celles des EJE (Éducateurs de jeunes enfants) qui exercent dans les crèches, les haltes-garderies, les jardins d'enfants. On y trouve des informations précieuses sur le sommeil et les troubles du sommeil, des récits d'expérience sur la façon d'endormir les enfants, des conseils pédagogiques sur les exercices de relaxation, les étirements et des suggestions de fond musical pour aider à cette détente. Mais évidemment personne ne parle de ce qui fait problème concrètement dans les écoles maternelles : l'enchaînement des activités entre 12 h et 13 h 30 (sortie de classe, toilettes, repas, récréation, toilettes, dortoir) et autant de "passages de relais" entre personnels.

Troisième question : comment articuler les métiers de la petite enfance ?

Du fait que la sieste met en jeu différents "métiers de la petite enfance", dont les rôles sont définis par leur juxtaposition plus que par leur coopération, elle est une belle occasion de réflexion sur ce qu'est "l'équipe éducative". On y voit le rôle essentiel des personnels qui en font partie, sans pour autant faire partie de "l'équipe enseignante". Or la vie scolaire d'un jeune enfant gravite autour de ceux qui l'assistent pour les fonctions vitales : manger, aller aux toilettes, dormir, jouer. Il connaît donc en priorité la dame de cantine qui le nourrit, l'ATSEM qui l'aide aux toilettes, la maîtresse qu'il trouve à son réveil, l'animatrice qui veille sur les jeux et tous les adultes qui lui portent secours s'il se blesse ou le protègent si on l'agresse. Pour un enfant, l'échelle d'importance de ces fonctions n'a rien à voir avec les priorités d'apprentissage des didacticiens.

Dans une école, à la façon dont sont gérés les "seuils", ces espaces et ces temps d'interstice qui mettent en relation divers praticiens (mais aussi des praticiens et des parents), on peut aussitôt savoir si ces différents métiers fonctionnent ou non en synergie "dans l'intérêt de l'enfant". Or, préoccupés par leur espace de responsabilité propre (leurs élèves, leur classe, leur programme, leurs résultats), les enseignants ont déjà du mal à s'impliquer dans l'espace collectif de l'équipe enseignante. Alors, pourquoi perdre du temps à savoir comment les enfants mangent à la cantine ou comment se passe la garderie du soir et du matin, puisque cela ne les concerne pas ? (cf. Diversité n°150, septembre 2007, sur "La Communauté éducative").

C'est que nombre de solutions qui rendraient plus heureuse la vie les enfants en maternelle, et plus féconds les apprentissages qui s'y déroulent, relèvent non des enseignants, mais de l'équipe éducative. Ce qui implique qu'on entende l'expression "travailler dans l'intérêt du service" non comme "assumer réglementairement son service" (tout son service et pas plus), mais comme "travailler dans l'intérêt du service rendu à l'enfant". Facile de souscrire à ce principe, difficile de le mettre en pratique. En effet, les jeunes enseignants ont déjà du mal à penser que le passage d'une activité pédagogique à une autre est aussi une activité pédagogique (ce que les observateurs ne remarquent pas, sauf quand "ça se passe mal") : il faut apprendre aux enfants à ranger le matériel, à aller d'un lieu à l'autre en bon ordre, à se préparer calmement à la nouvelle activité. A fortiori, personne n'attire l'attention des débutants sur la façon de "passer les seuils" et de négocier ces moments où les enfants vont d'un adulte à l'autre : cela ne fait pas partie des indicateurs de performance pédagogique ni des critères d'évaluation. Ce sont pourtant des passages essentiels. Ces seuils se "passent bien" (les enfants les franchissent sans souci, les adultes ne les redoutent pas) si les modalités en ont été fixées dans des relations de mutuelle confiance, ce qui ne se décrète pas. Leur gestion au long cours demande une vigilance commune permanente. Les divers adultes responsables des enfants ne peuvent ajuster leur façon d'agir que de façon collective et au cas par cas, puisque tous collaborent à la même tâche éducative, quelle que soit la hiérarchie sociale des fonctions et responsabilités pédagogiques. Cela va sans dire, penseront certains. Cela va encore mieux en le disant.

Diversité, n°157, page 158 (06/2009)

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