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Diversité

II. Collectifs scolaires

"Communauté" : discours savants, usages populaires (Rétrospective)

Marie-Antoinette HILY et Michel ORIOL, Institut d'études et de recherches interethniques et interculturelles (IDERIC), Nice.

Sur la notion de communauté, il existe un grand décalage entre le discours des sciences sociales, qui se réfère aux sociologies anglo-saxonne et allemande, et celui des acteurs sociaux(*).
Aux yeux des immigrés en France, la communauté repose essentiellement sur l'adhésion et la participation d'ordre individuel, variables selon les personnes et les situations. Le communautaire apparaît alors comme un espace de négociation et de redéfinition, en dehors des catégorisations totalisantes que veulent imposer les codes législatifs et religieux.

On aimerait que le propos des sciences sociales se trouve avec constance dans l'éclaircissement des débats qui se déroulent sans autres ressources que celles du "sens commun". Ce n'est malheureusement pas toujours vrai du seul fait que le langage du sociologue ne saurait être construit en rupture radicale avec les termes dont chacun peut faire usage dans ses propos quotidiens, parfois même en banalisant l'emploi de tel ou tel mot initialement proposé à l'usage des seuls spécialistes. Dans le champ de "l'immigration" notion vouée elle-même à une redoutable dérive sémantique), nombreux sont ainsi les concepts dont on ne sait plus trop s'ils sont destinés à rendre plus rigoureuses nos représentations des faits ou à exprimer des préférences en matière de politique sociale.

Tel nous semble être le cas de la notion de "communauté" dont les emplois récemment multipliés nous semblent plutôt devoir accroître la confusion dans les analyses et les prospectives que contribuer à mettre les esprits d'accord à tout le moins sur la position des problèmes à résoudre.

Sans recourir à une enquête lexicographique complexe, il est facile de repérer que le sens du mot comporte des variations considérables d'une langue à l'autre et d'une situation d'emploi à l'autre. Il nous semble donc particulièrement dangereux d'en critiquer l'usage comme s'il ne prenait désormais sens que dans la tradition arabe de la umma et que celle-ci ne s'avère désigner que des formes dogmatiques et fermées d'organisations sociales particularistes1.

Sans remettre en question ce dernier point - qui est de la compétence des orientalistes -, il nous semble donc sain de dépassionner quelque peu les procès engagés contre le "communautaire" en rappelant la diversité des façons de s'y référer selon les groupes. C'est aussi façon de rappeler qu'en dernière analyse c'est aux acteurs sociaux (et non aux sociologues) qu'incombe la définition ou le changement de définition de leurs appartenances.

Différentes acceptions du terme "communauté"

Il n'est pas sans intérêt de montrer comment l'emploi de la notion de communauté renvoie, pour les groupes dotés de ressources historiques d'identification, à des modes très divers de définition de leur unité potentielle. La "communidade" portugaise reste fortement marquée par la nostalgie du projet impérial. C'est une catégorie "macrosociale" visant à rappeler l'unité indissolublement culturelle et politique d'une diaspora tellement éclatée qu'on ne s'y réfère souvent qu'au pluriel (communidades). La "comunità" italienne, à l'inverse des autres traditions européennes, renvoie très fréquemment à un espace urbain d'origine où peut se gérer "communalement" l'hétérogénéité croissante des situations produites par l'émigration2.

Mais les traditions les plus marquantes dont les interférences ajoutent sans doute à la confusion des propos actuels sont celles des sociologies anglo-saxonnes, d'une part, allemandes, d'autre part. Pour les premières, il s'agit principalement d'une catégorie sociopolitique qui désigne la façon dont, au niveau local, les gens s'organisent pour résoudre les problèmes posés par le développement économique et social "[dans les années 50] il y eut un intérêt croissant pour la façon dont opéraient les associations fondées sur le volontariat et les institutions politiques de la communauté locale qui aident à la régulation du changement économique et social" (Encyclopedia Britannica, article"Sociology", 1968). Est donc "communautaire", si l'on veut caractériser schématiquement une telle sémantique, la mobilisation des ressources liées au voisinage, à la proximité, de façon à pallier, sur un plan collectif, la déstructuration sociale qu'entraîne la modernité. On conçoit qu'on puisse aisément désigner par là non seulement la solidarité locale, mais aussi celle fondée sur l'ethnicité ou la culture religieuse. Cet ensemble de connotations étrangères aux conceptions étatiques de solidarité sociale a inspiré très clairement le titre de la première institution mise en place en Grande-Bretagne pour traiter des problèmes d'immigration : la Community Relations Commission (1968). Ce n'est pas non plus par hasard qu'elle fut remplacée assez vite par la Commission on Racial Equality. Même chez les Anglo-Saxons, le souci de déléguer à chaque groupe le soin de résoudre ses propres problèmes atteint rapidement les limites de l'acceptable ou tout simplement du possible.

Chez les Allemands, la notion de communauté fut l'objet d'une élaboration beaucoup plus proprement théorique. On leur doit, surtout à partir de Tônnies, la classification bipolaire des formes d'organisation collective opposant la "communauté" (Gemeinschaft) plus primitive à la société (Gesellschaft) liée au développement du capitalisme. D'un côté, les liens "du sang, du lieu et de l'âme", à forte charge émotionnelle. De l'autre, la relation contractuelle gouvernée par l'intérêt individuel. À partir de là, Max Weber opposera, avec sans doute plus de pertinence, plutôt deux sortes de processus que deux types globaux d'unité collective : d'un côté la communalisation qui évoque la pertinence du "sentiment subjectif des participants d'appartenir à une même communauté"3 ; de l'autre la socialisation qui renvoie à la négociation du lien social à partir de la "rationalité", c'est-à-dire de son évaluation en termes d'intérêt économique individuel. Cette opposition est plus ou moins étroitement corrélée avec d'une part la clôture, d'autre part l'ouverture des groupes. Ainsi employé dans toute sa rigueur, le type idéal wébérien de "communalisation" ne s'applique qu'à des groupes eux-mêmes constitués par des unités collectives, d'ordre familial ou ethnique4.

Usages populaires

Lorsque les immigrés eux-mêmes invoquent leur "communauté", il est clair qu'il est difficile de référer leur propos à l'une ou l'autre tradition. En général, ce qu'ils désignent ainsi par opposition sémantique aux Français ou autres groupes immigrés désigne simplement une unité nominale dont aucun dispositif institutionnel déterminé ne précise les limites ni ne montre la cohésion. Par rapport à la Grande-Bretagne, leur dynamique "communautaire" est paradoxale. D'un côté l'emploi de notions comme celle d'ethnicité et de minorité est beaucoup plus rare en France que chez des locuteurs anglo-saxons (songeons qu'un groupe comme celui des citoyens français issus des familles de harkis ne dispose d'aucun signifiant simple et reconnu de tous pour se prêter à désignation). Mais d'autre part, c'est l'État qui est communément reconnu comme le détenteur légitime du pouvoir d'instituer les acteurs sociaux collectifs. Aussi les usages des références communautaires peuvent-ils aussi bien être plutôt déterminés par des systèmes de catégorisation à la fois vagues et hétéronomes (par exemple la communauté africaine de Paris) que par la candidature à l'instauration d'un pouvoir de représentations officielles (par exemple le débat sur l'instauration d'une sorte de "consistoire" de la "communauté musulmane de France").

Par rapport à une problématique wébérienne, on relève un paradoxe fondamental. La "communalisation" des immigrés repose essentiellement sur l'adhésion et la participation d'ordre individuel. La "communauté musulmane" n'est pas faite de familles ou de lignages, mais, de plus en plus clairement, d'engagements tantôt plus proches du militantisme, comme chez les fondamentalistes, tantôt plus liés à une quête identitaire qui est commune à bien d'autres minorités, mais qui, en tout état de cause, varie d'un membre à l'autre d'une même fratrie, correspondant à des représentations diversifiées, voire opposées de la loyauté religieuse et de ses rapports à l'appartenance politique ou culturelle.

Flexibilité des relations communautaires

Un tel décalage entre le discours des sciences sociales et celui des acteurs concrets n'est pas sans conséquences fâcheuses. Pendant la guerre du Golfe, un politologue rabrouait vertement, lors d'un débat télévisé, un jeune Maghrébin qui parlait du malaise de sa "communauté" en lui attribuant une attitude de fermeture et d'intolérance que rien ne confirmait dans l'attitude de son interlocuteur. Le dogmatisme normatif de beaucoup d'intellectuels français qui ne conçoivent d'autre définition légitime que celle d'être humain ou de citoyen de la République risque fort, par incompréhension si ce n'est par rejet, de dénier à beaucoup de groupes issus de l'immigration un droit à la définition de leurs limites et de leurs devoirs.

Posée tantôt par des discours institués (communauté portugaise, communauté juive...), tantôt par ces catégorisations globalisantes, de la part des autres, que les acteurs sociaux ne peuvent éviter de prendre en compte (les Africains de Paris), la totalisation des communautés est rarement une opération conduite avec l'objectif de déterminer précisément qui inclure et qui exclure. C'est là à la fois un problème et une chance quand il faut passer de ces revendications d'appartenance, variables selon les situations, combinées avec plus ou moins d'ordre, assumées ou déguisées, au gré des circonstances, aux normes proprement politiques de l'organisation collective. C'est d'abord un problème parce que la loi (ou le discours politique à visée électorale) oblige à distinguer souvent de façon tranchée ce qui est sans cesse remanié par les interactions les plus contingentes. En d'autres termes, la société civile produit des médiations et des médiateurs qui font du communautaire un espace de négociation, de redéfinition, tandis que les codes législatifs ou religieux tendent à imposer des marques difficilement réversibles. Nous avons, dans les enquêtes sur des associations d'origine étrangère, rencontré un peu partout des Espagnols dans des associations portugaises, des Français de souche chez les Serbes ou les Italiens et bien sûr dans les organisations musulmanes. L'ordre proprement juridique tend à faire méconnaître ces parcours d'affiliation qui attestent, non sans doute par le nombre, mais par leur accomplissement plus ou moins difficile et public, que la "communalisation" se trouve être de plus en plus corrélée avec "l'ouverture", si l'on veut traduire ces observations dans les termes de Weber.

Vue sous cet angle, la flexibilité des relations communautaires s'oppose à ce durcissement du tracé des limites des groupes qui prépare un peu partout le passage de l'opposition sémantique à l'opposition physique.

Il semble donc assez vain de ne pas instaurer une police de la langue qui préserverait le sens du terme "communauté" et en condamnerait les implications pratiques. Comme l'ère de circulation accentuée où nous entrons contribuera à brasser et à disperser les groupes, il est sage de laisser la possibilité individuelle ou collective de changer et de combiner les limites des "communautés".

Combien de catholiques siciliens ou portugais ne "s'intègrent" qu'en tant que pentecôtistes ou témoins de Jéhovah ? Le véritable risque réside dans toute "totalisation institutionnelle" imposée plus ou moins violemment par des instances politiques incontrôlées. On aboutit alors à détruire le sens des liens et la signification des ressources identitaires, c'est-à-dire à livrer les définitions des acteurs sociaux à l'arbitraire, au double sens politique et linguistique du mot. Pour autant que chacun puisse, pour son compte, conférer un sens à cette expression, la "communauté française" est de ce point de vue la plus menacée par les idéologies d'extrême droite.


(*) Si les travaux de chercheurs pointent souvent l'avenir, un regard en arrière sur les préoccupations qui ont marqué le champ social et éducatif des trente dernières années permet également d'éclairer l'épaisseur de l'actualité.
La rubrique Rétrospective revient en arrière, pour mieux faire percevoir les modifications du paysage éducatif, pour mesurer les avancées ou pour marquer le chemin qui reste encore à parcourir.
(Article publié dans Migrants-Formation n° 86 - septembre 1991)

(1) Dans le cadre de ce débat, voir dans Le Monde du 30 novembre 1989 l'entretien avec Gilles Kepel : "L'intégration suppose que soit brisée la logique communautaire". Voir aussi Michel Oriol, Les Communautés culturelles et la recherche, université de Montréal, janvier 1991.

(2) Machiavel (Le Prince) employait la notion de "comunità" pour désigner les pratiques de solidarité dans les villes d'Allemagne (O.C. Gallimard, La Pléiade, Paris 1958, p. 321).

(3) Max Weber écrit que "c'est seulement au moment où, en raison de ce sentiment commun, les individus orientent mutuellement d'une manière ou d'une autre leur comportement que naît en eux une relation sociale", Économie et Société, Paris, Plon 1971, p. 41 et 43.

(4) Sa comparaison entre les cités de l'Antiquité et celles de l'Europe médiévale illustre son point de vue théorique. Nisbet à ce sujet précise que "les premières étaient généralement des associations de communautés, c'est-à-dire composées de groupes ethniques ou familiaux dont l'unité était très forte et juridiquement indissoluble, alors que les cités médiévales furent dès le départ des associations d' individus qui leur juraient allégeance en tant que tels et non en tant que membres d'une famille ou de tout autre groupe. Chaque cité médiévale était ainsi au départ "une association confessionnelle d'individus croyants et non une association rituelle de groupes de parents"." NISBET (R.), La Tradition sociologique, PUF, 1984.

Diversité, n°157, page 85 (06/2009)

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