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Diversité

I. Une société des individus

Le "Grand Paris" : quelles solidarités pour quel territoire ?

Hervé Vieillard-Baron, UMR Géographie, Aménagement, Université Paris X-Nanterre

Assise incontournable de nombreux établissements scolaires, la ville est aujourd'hui un lieu d'intenses réflexions. Elle se présente non seulement comme un organisme vivant, l'espace par excellence de l'interaction et du changement social, mais aussi comme la scène fondatrice de nouvelles coopérations. La question du "Grand Paris", par exemple, met sur le devant de la scène l'urgence des choix collectifs en matière institutionnelle, mais aussi dans le domaine de l'aménagement et de l'urbanisme - alors même que les municipalités et les individus qui composent l'agglomération parisienne se cantonnent souvent dans des attitudes frileuses de repli - au risque d'obérer toute perspective de solidarité.

Un retour sur l'histoire du "Grand Paris" devrait permettre au départ de mesurer la pluralité des initiatives qui ont vu le jour depuis un siècle et, en même temps, l'ampleur des résistances à toute forme structurée de rassemblement et de partage. Dans un second temps, il conviendra de rappeler, dans le contexte actuel, l'importance et la diversité des enjeux soulevés par la question de la solidarité autour d'un projet politique partagé. Quelles sont donc les finalités des propositions qui ont été lancées et sur quelles stratégies s'appuient-elles ? Enfin, dans quelle mesure les expériences menées dans d'autres métropoles européennes, comme Londres, Berlin, Milan, Madrid ou Amsterdam, peuvent nous apporter des éclairages pertinents, éventuellement reproductibles ?

UN ESSAI DE COHESION TERRITORIALE QUI A DES ANTECEDENTS HISTORIQUES

Qu'on ne s'y trompe pas, le principe du "Grand Paris" (pour faire écho au modèle du "Gross Berlin") qui transparaît depuis un siècle au hasard des discours, des plans d'aménagement et des documents spécialisés, a soulevé dès l'origine des rivalités de pouvoir et des équivoques lourdes de conséquences. Les ambiguïtés principales portaient sur les mots (doit-on dire "Grand Paris" ou "région parisienne" ?), sur les limites (convient-il d'intégrer les communes qui touchent Paris, ou toutes celles qui appartiennent à la couronne dense ?) et sur le statut spécifique à accorder à la ville-capitale, comme symbole de la République française, lieu de regroupement des pouvoirs, et vitrine mondiale de l'excellence intellectuelle et culturelle.

Questions délicates qui nous confrontent à un ensemble de contraintes intimement liées à la définition du territoire parisien :

  • contraintes physiques associées à la cuvette parisienne et à la coupure instaurée par les fortifications militaires entre 1841 et 1919, puis par le boulevard périphérique à partir de 1973, date du bouclage de la rocade ;
  • contraintes politiques issues du rapport de défiance réciproque, voire de conflit ouvert, qui s'est instauré entre les municipalités de banlieue et la capitale depuis la Révolution, avec un jeu d'alternance entre la droite et la gauche au sein de l'échiquier politique ;
  • contraintes institutionnelles portant sur les compétences à accorder à une structure intercommunale nouvelle sans trop empiéter sur les prérogatives des communes et des conseils généraux de département ;
  • contraintes techniques liées d'une part à l'approvisionnement de Paris et à l'exportation de ses nuisances, sur la base d'une organisation radiale, d'autre part au contrôle des réseaux urbains par le centre (transports en commun, eau, gaz, électricité...) ;
  • contraintes sociales doublées d'une question fiscale, compte tenu de la relation inégalitaire entretenue depuis des lustres, dans un sens comme dans l'autre, entre la ville-centre et sa banlieue, en relation, bien évidemment, avec la nécessité éthique d'une péréquation financière à l'échelle de l'agglomération ;
  • contraintes symboliques, enfin, associées à l'image de Paris, capitale de la France, et à sa fonction de métropole mondiale.

Autant de questions délicates qui agitent les législateurs et les élus depuis des dizaines d'années...

DEPUIS 1860, LA SURFACE DE PARIS N'A PRATIQUEMENT PAS CHANGE...

Le fait que les limites de Paris intra-muros soient considérées comme intangibles depuis 150 ans pèse considérablement sur la mise en oeuvre de la solidarité sous ses différents aspects redistributifs. Cependant, dès le milieu du XIXe siècle, on avait compris que Paris était le centre d'un territoire plus vaste et que ses frontières géographiques ne permettaient pas, à elles seules, de rendre compte des dynamiques résidentielles, économiques et culturelles qui la traversaient.

Quand le 1er janvier 1860, le baron Haussmann effectuait les dernières modifications notables du périmètre parisien, il rencontrait déjà de multiples oppositions, mais la protection de l'Empereur lui garantissait l'impunité. La capitale annexait alors la majeure partie des villages qui se situaient entre la barrière des Fermiers généraux construite entre 1786 et 1789 et les fortifications de Thiers édifiées à partir de 1841 : Passy, Vaugirard, Grenelle, Montmartre, Belleville, La Chapelle en particulier. Profitant de cette situation favorable pour s'approprier les bois de Vincennes et de Boulogne, Paris passe alors de douze à vingt arrondissements. Depuis, la surface de la capitale (105 kilomètres carrés) n'a pratiquement pas changé1. Elle représente à peine le huitième de celle de Berlin et le quinzième de celle de Londres...

Cinquante années plus tard, en 1911, la Commission d'extension de la préfecture de la Seine, nouvellement créée, s'était donnée pour mission d'aménager "la région parisienne". Le rapport de cette commission, remis en 1913, précise que le département de la Seine représente à lui tout seul "un Grand Paris, constitué à l'avance, pourvu d'une organisation administrative complète"2. À la même époque, le programme d'action de l'Office public des HBM (Habitations à bon marché) se propose de traduire l'ambition d'Henri Sellier, maire de Suresnes, en poursuivant l'effort "dans le sens de l'extension et de l'aménagement rationnels de l'agglomération parisienne".

En 1921, suite au vote de la loi Cornudet imposant aux communes de plus de 10 000 habitants de se doter "d'un plan d'extension, d'aménagement et d'embellissement", la préfecture de la Seine ouvre un Bureau d'études de "l'extension de Paris"3. De son côté, le Conseil général de la Seine s'efforce d'organiser le réseau de transports en devançant la spéculation foncière. Finalement, la départementalisation des lignes d'autobus et de tramways de la Seine sera acquise quelques années plus tard.

En 1928, un Comité supérieur "de l'aménagement et de l'organisation générale de la région parisienne" est installé sur décision du ministère de l'Intérieur. Lors des discussions, le maire de Boulogne, André Morizet, conseiller général de la Seine, se signale comme un fervent partisan du "Grand Paris", avec l'objectif de contrer le grand désordre de l'urbanisation de la banlieue "sur des terrains à bas prix"4.

Ce comité devait conduire au vote de la loi du 14 mai 1932 qui divise la région parisienne en quatre entités spécifiques : Paris, le département de la Seine, les communes des départements de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne situées à moins de 35 km du centre parisien, et, enfin, cinq cantons de l'Oise. À cette époque, la région rassemble environ 6,5 millions d'habitants et regroupe 656 communes, soit près de la moitié de l'Île-de-France actuelle. Quant à l'expression "région parisienne", elle s'impose progressivement lors des débats préparatoires, notamment dans les propos de Jules Siegfried, animateur du Musée social et adepte convaincu de cette future région.

LE PREMIER GRAND PROJET REGIONAL EST FONDE SUR LE ZONING

Le premier projet régional d'envergure, est achevé en 1934 sous la houlette d'Henri Prost et d'Henri Chardon : fondé sur une application rigoureuse du zoning, il se structure autour d'axes routiers et de larges espaces boisés. Mais il ne sera définitivement adopté qu'en 1939, peu avant la déclaration de guerre. Paradoxalement, l'avènement de Pétain ne modifie pas l'intention de construire le "Grand Paris", même si les raisons principales sont détournées. Pour l'État français, il s'agit d'abord de lutter contre "la décadence" et la "sottise" des bureaucrates de la Troisième République qui ont fractionné le territoire. Par conséquent, on pourra, au besoin, transformer certaines communes de banlieue en quartier ou en arrondissement parisien.

Dès 1940, Louis Thomas, vichyste convaincu, précise dans "l'avertissement topographique" à son ouvrage intitulé "Le Grand Paris"5 que "les quatre-vingts communes de la Seine et la cinquantaine de communes de la Seine-et-Oise" composent "ensemble le Grand Paris". Entre 1941 et 1943, une série de textes promulgués par le régime de Vichy avec l'assentiment de Pierre Laval, maire d'Aubervilliers, mettent en avant la destinée commune de Paris et de sa banlieue. Par exemple, selon la loi du 15 juin 1943, il revient à la préfecture de Paris d'élaborer le projet d'aménagement de l'agglomération.

Les plans qui verront le jour après la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement le Schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme (SDAU) de la Région parisienne esquisseront le principe d'une administration globale, au moins le temps de leur élaboration. Déjà, le décret du 31 décembre 1958 avait ouvert la voie à l'ère Delouvrier en instituant un plan d'urbanisme directeur qui aboutira en 1961 à la création du District parisien, puis au SDAU en 1965. Alors que les cinq villes nouvelles bénéficient du statut d'établissement public et polarisent l'essentiel de la croissance, la couronne dense qui entoure Paris est divisée en trois départements sans projet de fusion. Précisément, en 1964, la création de la Région "Île-de-France" et le nouveau découpage en huit départements peuvent apparaître davantage comme un facteur de fragmentation que comme un élément de cohésion dans la mesure où les deux départements à majorité communiste ont été volontairement isolés, c'est-à-dire la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne. D'une certaine façon, le développement du fait régional a permis d'occulter l'urgence des fusions communales à partir de la continuité de l'espace bâti autour de Paris, même si quelques tentatives plus ou moins avortées ont vu le jour.

Il faudra attendre l'arrivée à Paris de la majorité municipale conduite par Bertrand Delanoë en 2001 pour modifier l'approche de la zone dense et convaincre les élus des nécessités d'une solidarité intercommunale. Les premières propositions, de nature pragmatique, visent à améliorer les continuités urbaines entre Paris et la banlieue, notamment avec la couverture partielle du périphérique (Porte des Lilas et porte de Vanves par exemple), l'aménagement de passerelles et de modes de circulation douce, le développement du tramway, le projet "Orbital" de métro en petite ceinture et la reconnaissance de véritables quartiers intercommunaux.

Une délégation à la coopération avec les collectivités territoriales d'Ile-de-France est confiée en 2006 à Pierre Mansat, élu communiste de Seine-Saint-Denis. Enfin, une Conférence métropolitaine de l'agglomération parisienne, regroupant 63 communes de la zone dense, principalement socialistes et communistes, mais non exclusivement, est mise en place la même année. À ce jour, elle s'est réunie six fois pour débattre des questions d'habitat et de transports.

La relance de l'idée du "Grand Paris" par le Président de la République en juin 2007, lors de l'inauguration d'un satellite à l'aéroport de Roissy, met en évidence l'importance accordée à la question, mais aussi les risques de conflits de compétence. L'État, prenant pour argument l'incapacité de la Mairie de Paris et du Conseil régional à s'entendre sur la nouvelle structure, entend peser de tout son poids sur la future organisation. C'est précisément le rôle de Christian Blanc, nommé secrétaire d'État "en charge du développement de la Région capitale" en mars 2008.

Enfin, le 4 juillet 2008, Nicolas Sarkozy confie à dix équipes internationales d'architectes la tâche de réfléchir à "un projet d'exception" pour l'avenir de Paris.

Autant de décisions qui laissent augurer des transformations profondes de l'agglomération à court et à moyen terme. Reste à savoir dans quel contexte, selon quelles orientations prioritaires et au bénéfice de qui elles se feront...

QUELS ENJEUX POUR QUELLES STRATEGIES ?

En premier lieu, il faut se rappeler que le Grand Paris s'inscrit dans un ensemble qui n'est pas neutre, encore moins anodin. Même s'il n'est pas sans ambiguïté, le dynamisme de la région Ile-de-France est, en effet, exceptionnel : en concentrant 28 % de la richesse nationale du pays, soit près de 550 milliards de dollars de PIB (plus de 35 % du PIB chinois), celle-ci apparaît très bien placée dans le monde en matière d'efficacité économique, au moins quand on la compare aux autres métropoles des pays du Nord. Néanmoins, elle souffre d'un déficit institutionnel et d'une faiblesse démocratique indéniable. En dépit de la décentralisation, la région reste une institution assez faible, et sa légitimité démocratique est sans cesse contestée par des maires qui veulent affirmer leur autorité, et par l'État lui-même qui tente régulièrement de reprendre la main. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la nomination de Christian Blanc au secrétariat de la "région Capitale", comme nous l'avons souligné plus haut.

Si le cadre régional paraît clair, il est aujourd'hui segmenté en une multitude de territoires et sa gouvernance est éclatée en une pluralité d'acteurs qui semblent prendre parfois un malin plaisir à s'opposer au détriment de l'intérêt général. Les nouvelles intercommunalités, les communautés de communes et plus encore les communautés d'agglomération qui semblent fleurir au hasard des opportunités et des affinités politiques, apparaissent souvent comme un élément supplémentaire de fragmentation, tout en aboutissant, à terme, à une forme d'institutionnalisation de la métropole "par le bas" en quelque sorte. En tout cas, elles traduisent une insuffisance des politiques publiques globales. Il ne faut pas, non plus, se leurrer sur le fonctionnement concret des communautés d'agglomération et sur leur efficacité : dans la plupart des cas, celles-ci n'ignorent pas les affrontements internes, ni les rapports de force, même si elles donnent de la cohérence aux anciens syndicats techniques qui sont concernés, par exemple, par les réseaux souterrains, les transports urbains, la gestion de l'eau ou la collecte des déchets. Ces communautés fonctionnent sur la base de compromis, y compris quand les maires qui les composent sont de la même appartenance, ou d'une couleur politique voisine, comme on le voit dans le cadre de "Plaine Commune", au nord de Paris.

En second lieu, c'est le caractère mono-centré de l'agglomération, fondé sur le dessin radial des voies et des réseaux et sur la présence reconnue d'une véritable "ville-État" qui est en question. Autrement dit, ce qui se jouerait vraiment avec l'institutionnalisation du Grand Paris, ce serait le passage d'un système autoritaire, fondé sur une attraction centripète et un centre unique, à un système de coopération intégrée entre une série de pôles d'importance voisine. On glisserait ainsi vers une organisation multipolaire de la région assise sur des structures de participation opérationnelles à plusieurs niveaux de compétence6.

En continuité avec ces débats, la volonté politique de Bertrand Delanoé et sa forte légitimité issue des urnes ont permis la naissance de la Conférence métropolitaine avec, à la clé, des exigences de coopération sur un projet commun également défini et partagé, et non plus des ajustements à la carte sur la base de la mutualisation de services, comme le font de nombreuses municipalités depuis quelques dizaines d'années.

Mais peut-être est-on allé un peu vite en besogne... Avant de délimiter le nouvel ensemble géographique de coopération et de solidarité, ne convient-il pas de préciser les orientations directrices du projet ? Seule la rencontre d'un projet urbain cohérent, d'un projet social généreux et d'un ambition politique devrait fonder la nouvelle entité institutionnelle sur des bases solides. Or depuis bientôt cinq années, le grand dessein médiatiquement annoncé semble avoir laissé la place à l'empilement de propositions territoriales et à la floraison de thématiques dispersées, sans stratégie urbaine et sociale cohérente. Par exemple, le sénateur Philippe Dallier, en s'appuyant sur la densité pour asseoir la nouvelle instance métropolitaine, souhaite regrouper Paris et les trois départements de petite couronne ; Patrick Braouzec, président de "Plaine Commune" qui regroupe huit communes, propose, quant à lui, une structure en marguerite autour de cinq ou six pôles de centralité. Jean-Paul Huchon s'attache avant tout à préserver l'unité régionale et, pour tout dire, ses prérogatives de président de région, tandis que d'autres intervenants, tel l'architecte-urbaniste Philippe Panerai, se fondent sur le dynamisme de centralités secondaires de différents niveaux, et annoncent une forme structurante de "polycentrisme hiérarchisé" Ceci dit, on peut aussi légitimement penser que la distinction la plus pertinente se situe entre la ville de Paris intra-muros et tout le reste de l'agglomération, plutôt qu'entre la zone dense et le domaine périurbain régional de faible densité.

Derrière tous ces débats, c'est, au bout du compte, la question d'un gouvernement, ou plutôt d'une gouvernance démocratique qui est posée dans ses deux dimensions d'équité et d'efficacité.

Mais ces deux dimensions ne sont-elles pas intrinsèquement contradictoires ? Est-il possible de lutter contre les inégalités et de démanteler les systèmes socio-spatiaux ségrégatifs qui se sont mis en place depuis plusieurs années au sein de la région, tout en développant par ailleurs un projet cohérent de compétitivité à l'échelle régionale comme à l'échelle mondiale ? En somme, la recherche de l'équité au niveau local peut-elle s'accorder avec la concurrence planétaire, et, plus directement, avec la concurrence entre les différents pôles de compétitivité ? Est-il raisonnable de prétendre corriger les inégalités en se faisant le chantre du libéralisme et en donnant de facto la priorité à l'attractivité économique de la capitale ?

Dans l'état actuel des choses, les mécanismes de redistribution financière entre les villes (notamment par l'intermédiaire de la dotation de solidarité urbaine créée en 1991, devenue "de cohésion sociale" en février 2009) ne corrigent qu'à la marge les inégalités sociales. Les communes populaires les plus pauvres bénéficient des taux d'imposition relatifs les plus élevés, qu'ils portent sur les ménages ou sur les entreprises - et néanmoins, elles recueillent des ressources très insuffisantes au regard de leurs besoins, étant donné qu'elles abritent une majorité de ménages très démunis ou en voie de paupérisation.

L'accessibilité des territoires qui s'expriment en termes de temps de déplacement, de fréquence et de qualité des transports en commun est un autre facteur essentiel d'inégalité. Les espaces les mieux desservis concernent prioritairement les ménages les plus aisés : il suffit pour s'en convaincre de comparer les équipements et les services des communes de l'ouest et de l'est parisien.

En matière de logement, les inégalités sont également flagrantes. En dépit des discours, les zones denses de l'est et du nord de l'agglomération ne sont pas prioritaires pour la construction. À l'échelle de la région, on construit autant, si ce n'est plus, en couronne peu dense et dans l'espace périurbain éloigné qu'en zone dense. Quant au nombre de logements sociaux effectivement construits depuis 20 ans dans la région, il reste notoirement insuffisant. Il couvre à peine les nouveaux besoins issus de la simple nécessité de renouvellement du parc, mais aussi de l'augmentation des divorces, de la progression des décohabitations et de la monoparentalité. Au mépris des objectifs affichés de solidarité et de "développement durable", sous la pression de municipalités peu scrupuleuses ou de collectifs d'habitants repliés sur eux-mêmes et particulièrement égoïstes, on ne cesse de construire de nouveaux lotissements en périphérie, tout en refusant de nouveaux logements sociaux dans les centres... Les discours sur l'urgence de la densification centrale et sur le rapprochement de l'habitat et des transports en commun ne seraient donc que de pure forme...

LES AUTRES METROPOLES EUROPEENNES COMME SOURCES D'INSPIRATION ?

Le fonctionnement des autres métropoles européennes pourrait sans doute apporter quelques éclairages intéressants. Cependant, il importe de rappeler au préalable que les systèmes de solidarité et de redistribution dépendent encore largement des cultures nationales, de la durée d'implantation de l'État providence et du statut institutionnel de l'agglomération dans la région et dans l'État. Ces systèmes s'exercent très différemment, mais en général à plusieurs niveaux d'échelle : d'abord de l'État vers les régions dans la mesure où l'État bénéficie du reversement des impôts et de la TVA, ensuite des régions riches vers les régions pauvres quand il y un fonds de péréquation (comme en Allemagne), puis des régions vers les agglomérations, et enfin des villes vers les populations et les quartiers les plus déshérités par l'intermédiaire des bureaux municipaux des affaires sociales, des écoles, de l'urbanisme et du logement notamment.

Par exemple, en tant que ville, Berlin bénéficie des ressources financières d'une commune allemande ordinaire (taxe professionnelle, impôt foncier, transfert du Bund) ; en tant que Land, elle perçoit les impôts partagés avec l'État (impôt sur les sociétés, impôt sur le revenu et TVA).

Si l'on se réfère à Londres, Milan, Madrid, la Randstadt Holland (Amsterdam, Rotterdam, La Haye), on s'aperçoit que les principes, les orientations et les moyens de la solidarité y sont en débat depuis de longues années. Dans certains cas, la solidarité est mise en oeuvre dans le cadre d'une redistribution financière sous forme de dotations spécifiques vers les communes pauvres, comme dans la région parisienne où les nombreuses municipalités de banlieue sont de taille et de richesse variables tout en restant intangibles dans leur périmètre. Dans d'autres cas, elle se gère à l'interne, par exemple quand la ville centre rassemble elle-même de nombreux îlots populaires ou redéfinit régulièrement ses limites en intégrant les secteurs périphériques les plus proches. À Berlin où le périmètre communal a été redéfini plusieurs fois, les liens de solidarité se conçoivent moins en termes de rapports "centre/périphérie" qu'en termes d'échelons administratifs (Land/Bezirk - région/arrondissement), même si les enjeux métropolitains et les financements sont plus concentrés dans les quartiers centraux avec la construction d'équipements de prestige.

Dans d'autres cas enfin, comme à Milan ou à Madrid, l'insuffisance de l'investissement public tend à être comblée par une solidarité de proximité. Ici, le tiers secteur, composé d'associations (Caritas, Saint-Vincent de Paul, Croix-Rouge, Armée du Salut...), de coopératives sans but lucratif et de bénévoles, est devenu un acteur à part entière des politiques sociales. Dans la Randstadt Holland et à Berlin même, des coopératives sociales et des structures émanant des églises et des syndicats travaillent en réseau avec les institutions, quitte à entériner le retrait de l'État. Mais il faut dire que la représentation des rapports public/privé n'est pas du tout la même qu'en France.

Enfin, les démarches participatives qui se développent avec plus ou moins de bonheur deviennent un élément incontournable du vivre ensemble. À Berlin, comme à Londres et dans la Randstadt où les quartiers ont une forte autonomie, la culture du dialogue laisse plus de place aux démarches ascendantes qu'à Paris, Madrid ou Milan. Les ressources de la société civile y sont davantage mobilisées : à Berlin, les jurys citoyens, composés de représentants d'associations et d'habitants choisis au hasard sur les listes de population du quartier, disposent d'un fonds non négligeable destiné à financer les projets issus des habitants. Ce management de quartier s'inscrit dans une dynamique de participation plus proche du concept anglo-saxon d' empowerment que du développement social français mis en place dans les îlots sensibles à partir de 1982. L'objectif est de responsabiliser chaque habitant en lui donnant des compétences en matière de décision, par conséquent d'en faire un acteur émancipé et positif, et non plus un client passif attendant des subventions émanant de décisions prises d'en haut.

Bref, on ne peut plus ignorer les approches étrangères en matière de démocratie et d'aménagement. Allemands, Anglais et Néerlandais ont beaucoup à nous apprendre en matière de gestion métropolitaine et de participation.

À l'évidence, Paris est devenu le centre d'un territoire dont les frontières géographiques, politiques et administratives sont obsolètes. Il s'agit aujourd'hui de reconfigurer le territoire, de construire une nouvelle structure institutionnelle et d'élaborer un nouveau mode de gouvernance en étant respectueux des différents systèmes d'acteurs, des individus comme des collectifs d'habitants. Autrement dit, il s'agit de se défaire d'une vision exclusivement centralisatrice et étatique en développant les coopérations dans le sens de l'équité au-delà des limites reconnues de l'agglomération.

En somme, la manière de penser le gouvernement du futur Grand Paris est indissociable de la réforme des procédures démocratiques. Au-delà de la singularité du Grand Paris, ce sont les modalités du gouvernement des villes françaises qui sont aujourd'hui en question. Le débat touche aux fondations d'une démocratie qui s'inscrit physiquement dans un territoire urbain qui ne cesse de s'élargir et de se transformer, avec le concours déterminé de citoyens pleinement responsables.


(1) L'agglomération parisienne, en revanche, est passée de 450 km2 en 1900 (contre 40 km2 en 1800) à 1 300 km2 en 1954 et 2575 km2 en 1990.

(2) Extrait cité dans l'ouvrage Paris/Banlieues, conflits et solidarités, A. Fourcaut, E. Bellanger, M. Flonneau (dir.), Éditions Créaphis, 2007.

(3) Thierry Paquot, "Le Grand Paris : préhistoire d'une ambition", revue Urbanisme, N° 333, Nov.Déc. 2003.

(4) André Morizet, Du vieux Paris au Paris moderne, Paris, 1932.

(5) Louis Thomas, Le Grand Paris, Éditions "Aux Armes de France" (Le Patrimoine de la France), Paris, 1941.

(6) Revue Esprit, "Les Chantiers du Grand Paris", N° 10, octobre 2008

Diversité, n°157, page 77 (06/2009)

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