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Diversité

I. Une société des individus

Isolé ou solitaire en terre urbaine

Thierry Paquot, Philosophe, professeur des universités à l'Institut d'urbanisme de Paris(*)

L'isolé et le solitaire n'appartiennent pas au même univers, ne ressentent pas le monde pareillement, il convient de bien les distinguer et de considérer que l'isolement désigne une impossibilité communicationnelle, une difficulté à être avec et parmi, à "faire ensemble" comme disent les sociologues, alors que la solitude relève d'un art de vivre, elle consiste en un moment où volontairement l'on se met à l'écart des autres, pour faire le point avec soi-même et pour mieux revenir aux autres.

"Isolé" vient du latin isolato, "construit en îlot", participe passé du verbe isolare, "rendre comme une île", puis "séparer". Ce qui est "isolé" est par conséquent "séparé", "mis à part", "de côté". L'isolement marque la situation d'une personne coupée des autres. Ce résultat peut être recherché, revendiqué ou bien encore, la plupart du temps, subi. Être isolé provient d'une décision personnelle, comme lors de la mise en quarantaine d'un individu suspect, par exemple. Ou d'un élève qui déplaît à la classe et qui se retrouve isolé. Quant à "solitaire", voici un mot emprunté au latin, solatarius, "isolé", de solus, "seul". "Solitude" provient du latin solitudo, "lieu désert". Pierre Larousse relève un regain d'intérêt pour ce mot, à la fin du XIXe siècle, après un long purgatoire. Le dictionnariste ajoute : "Les forêts et les déserts se peuplèrent d'ermites ; les philosophes eux-mêmes prêchèrent l'isolement ; le stoïcisme et le christianisme se firent l'écho de ce besoin général, qu'il fallut des siècles pour apaiser entièrement." La solitude peut donc avoir du bon, tout dépend de son dosage ! Ainsi ces deux termes sont proches au point où pour certains ils sont synonymes : le solitaire est isolé et l'isolement condamne à la solitude.

ISOLEMENT FORCE, SOLITUDE CHOISIE

La précarité de l'emploi, l'étalement urbain, l'éclatement de la famille, la mise à l'écart des réseaux de télécommunication condamnent à l'isolement un nombre croissant d'individus qui s'enferment ainsi dans les plis des nouvelles exclusions... Tandis que l'"inclus" savoure le moindre moment de solitude. Cet à-côté de la vie sociale est attendu comme des vacances, une sorte de respiration tranquille, un salutaire face-à-face avec soi-même. Mais il existe une autre solitude, imposée, contrainte, dé-socialisante et dévalorisante, c'est bien celle-ci qu'il convient de considérer dorénavant. En effet, trop souvent les observateurs de la vie en société accordent à la solitude des effets bienfaisants. Ainsi Georg Simmel, dans Sociologie (1908), affirme que "la solitude prend un sens indiscutablement positif comme effet à distance de la société - que ce soit comme un écho de relations passées ou comme l'anticipation de relations futures, comme nostalgie ou comme éloignement volontaire." Ce sociologue des formes de la socialisation n'oublie pas que ce sont les interactions entre individus qui les façonnent et constate que "la solitude prend un sens sociologique d'une autre manière dès qu'elle n'est plus une relation qui se produit dans un individu, entre lui-même et un certain groupe ou la vie du groupe en général, mais qu'elle apparaît comme une pause ou une différenciation temporaire à l'intérieur d'une seule et même relation".1 L'individu, comme nous le savons, conforte son individualité par l'échange relationnel avec l'Autre. L'absence de réciprocité interrompt le processus de rencontre réelle ou escomptée et assigne à l'isolement forcé l'un des deux partenaires privé de reconnaissance. Ce genre de dysfonctionnement qui sépare, au lieu de rapprocher, deux individus est repéré par les théoriciens de l'École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse...) lorsqu'ils analysent l'aliénation au sein du capitalisme et également par ceux qui étudient, plus tard, la "société de consommation" (Henri Lefebvre, Jean Baudrillard, Georges Perec, Jean Duvignaud, Bernard Charbonneau, Ivan Illich...) et y remarquent l'émiettement du domaine social et l'insularité obligatoire de chaque individu cantonné à sa bulle.

Sans se référer à ces thèmes, d'autres penseurs au cours des années 50 ont insisté sur le conditionnement des individus par la société elle-même qui les oblige à adopter des comportements "individualistes" normés, qui en définitive les désingularise. Le sociologue américain David Riesmann (1909-2002) publie en 1962, The Lonely Crowd dont le titre, en forme d'oxymore, est remarquablement éloquent et souligne l'impossible agglomération d'individus en une foule compacte, active et réactive, mais en une foule elle-même paradoxalement "solitaire", c'est-à-dire en un regroupement artificiel d'atomes désunis qui ne font jamais "ensemble" ( La Foule solitaire, sera traduit en français en 1964 avec une enthousiaste préface d'Edgar Morin). Le philosophe allemand Günther Anders (1902-1992) sort Die Antiquiertheit des Menschen en 1956 (traduit en français en 2002 sous le titre, L'Obsolescence de l'homme), qui s'inscrit aussi dans la critique radicale de la technologie qui contrôle l'âme de l'homme, le dépossède de son être profond et original et le subordonne à un gigantesque système qui non seulement le déshumanise mais lui fait croire qu'il le libère !

LE HORS SOCIETE

Le fou et le délinquant sont deux figures de l'isolé institutionnel. L'hôpital psychiatrique enferme le malade mental tout comme la prison isole l'élément "malsain" du corps social, afin de protéger ce dernier de la contamination. Depuis une quinzaine d'années des milliers d'individus sont condamnés à la solitude forcée par un "tribunal" invisible au nom de motifs imparables et incontestables : chômage, fin de droits, retraite insuffisante après la mort du chef de famille, perte du domicile, etc. La perte de son emploi pour quelqu'un qui approche l'âge de la retraite et a peu de qualification déclenche la spirale de l'insécurité sociale. Robert Castel retrace l'histoire de la précarisation du travail qui conduit à la désaffiliation de toute une partie des travailleurs, qui progressivement perdent leurs droits, ne bénéficient plus de la protection sociale et se trouvent à la fois, déclassés et rejetés de la société des "assurés".2 Cette mise à l'écart les fragilise et marque une désolidarisation du "tout social" auquel ils n'appartiennent plus, ils sont "solitudarisés". Guillaume Le Blanc décrit les processus de vulnérabilité des personnes soumises à la précarité.3 Il examine, à la suite de Paul Ricoeur, les quatre figures de la capacité humaine que sont "le "pouvoir dire", le "pouvoir faire", le "pouvoir raconter" et "l' imputabilité" et il constate que l'entrée dans l'incapacité revient à cumuler les "sans" (emploi, abri, famille, soutien, soin...)." L'être sans, écrit-il, est l'être dont le "avec" des propriétés et des "tu" a été irrémédiablement perdu. Cette expérience de la perte est au coeur de l'expérience de la précarité. "On pourrait appeler ce territoire des "sans", celui de "la plus haute des solitudes", en écho au travail déjà ancien, mais certainement toujours recevable, de Tahar Ben Jelloun, sur l'isolement affectif et sexuel des immigrés qu'il publie en 1977.

Olivier Rey remarque que dorénavant l'enfant dans une poussette ne regarde plus sa mère mais devant lui4. Il note : "Le retournement des enfants dans les poussettes, afin qu'ils regardent vers l'avant, relève, au moins en partie, du souci de promouvoir la liberté, la créativité, l'autonomie de chaque individu." Le père ou la mère poursuit sa conversation téléphonique tandis que l'enfant dort ou s'occupe dans son berceau mobile.

Chacun est-il ainsi libéré ? Mais de quoi ? Le parent de sa responsabilité ? L'enfant du regard parental qui sans cesse le juge ? Cette fausse autonomisation a un arrière-goût de solitude subie. Comme l'observe l'auteur, ni l'un ni l'autre ne sont ensemble et aucun des deux ne peut consoler l'autre d'un quelconque chagrin.

Ce chacun pour soi tant vanté par l'idéologie du "tout consommatoire" exprime bien un individualisme indistinct, c'est-à-dire sans considération qui ne valorise aucunement la singularité du sujet mais la fond en une attitude courante, banalisée, généralisée. Olivier Rey trouve un pendant à ce couple absurdement dissocié (parent/enfant) dans ce qu'il nomme "l'insularisation des générations". Il n'est ni le seul ni le premier à s'inquiéter de la fracture générationnelle qui sépare et isole les humains selon les classes d'âge. Les enclaves résidentielles sécurisées accessibles exclusivement aux plus de 55 ans se multiplient, elles sont vraisemblablement plus agréables que les "maisons de retraite" qui dissimulent bien souvent des mouroirs, mais ce refus de mêler les générations accroît les incompréhensions entre elles, le ressentiment et l'aigreur. On aborde là les rivages de "la société du mépris"5 qu'examine Axel Honneth, en distinguant l'"individuation" et l'"individualisation". À la suite de Georg Simmel, l'on peut admettre que l'individuation correspond à un élargissement des caractéristiques de l'individu et à une intensification de son activité spécifique, alors que l'individualisation désigne plus généralement les processus sociaux d'affirmation du sujet. Simmel n'était pas tombé dans le panneau d'une individuation procurant toujours plus de créativité, de jouissances, de possibles, de libertés en tout genre. Il refusait d'établir une corrélation entre l'éventail des choix qui s'offre à un individu et l'intensité de sa liberté, car il savait à quel point chacun est dépendant d'autrui, pas nécessairement pour des raisons sociales ou économiques, mais psychologiques, subjectives, personnelles. La transformation du sujet en consommateur (d'école, de culture, de santé, de loisir, de transport, de ville...) annihile sa capacité à être soi et l'inscrit dans l'indifférence à autrui, le mépris de l'autre, l'anonymat corseté, etc.

On possède un bon échantillonnage de ces individus-solitaires (et par conséquent peu solidaires...) dans l'urbain diffus6 qui submerge les centres anciens, les banlieues et les faubourgs. La solitude imposée n'y est plus perçue comme une aberration, une incongruité sociale, mais une nouvelle norme, celle de l'urbanité sélective ou bien de la citadinité inconstante. C'est l'effet club qui associe les individus entre eux, à la demande et selon le règlement, la cotisation et la cooptation et non plus des idéaux collectifs enracinés dans l'histoire d'un peuple ou la culture d'une civilisation. Le cumul des solitudes peut conduire à la mort sociale (c'est-à-dire à la mort, comme dans le cas de trop nombreux SDF) et la pratique d'une solitude, non pas choisie mais momentanément imposée, appartient au registre des expériences de l'existence. La notion de solitude devient polysémique et exige de nouveaux travaux pour éviter la confusion des situations et de leurs interprétations. Une chose est sûre, la solitude n'est plus associée à un comportement esthétisant de quelqu'un qui se met hors du jeu des interactions entre individus, elle relève de plus en plus fréquemment d'une force institutionnelle qui condamne un "perdant" à une solitude discriminatoire, que je nomme "isolement".

UNE BIENFAISANTE SOLITUDE

Jean-Jacques Rousseau s'exclame : "solitude chérie", dans un des fragments d'un recueil publié en 1861, De l'art de jouir, vraisemblablement écrit à la fin de 1758, début de 1759. Toutefois, la solitude ne caractérise pas sa manière d'être. Il ne préconise pas pour corriger la société un refus du monde en conseillant l'exil au fin fond des bois ou au plus haut des montagnes. Il apprécie la compagnie, correspond avec de nombreux auteurs et lecteurs, va au café pour y disputer une partie d'échec ou bien converser des dernières idées en vogue et lorsqu'il se replie dans un domaine éloigné des villes, c'est pour pratiquer une solitude itinérante, celle du promeneur solitaire, qui élabore son oeuvre en marchant au sein de cette nature tant aimée. Sa recherche de la probité l'oblige à se détacher des lieux du paraître et de la compagnie des humains pour se réfugier dans la nature, qui seule lui offre la transparence qu'il réclame. La solitude prend alors la forme d'une retraite.

Avec Ralph Waldo Emerson7, la solitude devient une vertu philosophique, la condition même de la connaissance de soi, un moyen pour se mettre à l'abri des turbulences du monde et penser sereinement. Il fera des émules, comme David Thoreau, qui lui aussi érigera la solitude en expérience existentielle. Né à Boston, étudiant en théologie à Harvard, Ralph Waldo Emerson (1803-1882) devient pasteur unitarien, se marie, puis après la mort de sa jeune épouse à l'âge de 19 ans, quitte la Second Unitarian Church de Boston en 1832, visite l'Europe, commence une carrière de conférencier et s'installe à Concord en 1835, où il se remarie, publie Nature en 1836, attire à lui de nombreux intellectuels et fonde une revue, The Dial ("Le cadran"), en 1840. Ses innombrables conférences alimentent les publications qu'il offre à un public de plus en plus large et admiratif. Dans "Peace and Solitude" ( Sermons, n° 112), il affirme : "Les hommes ont besoin de solitude, cette révélatrice de vérité, de la solitude qui engendre la méditation et ressemble à une colline du haut de laquelle on découvre l'ample paysage de la vie. "En 1870, dans Society and Solitude, on peut lire, "Mais la nécessité de la solitude est plus profonde que nous ne l'avons dit : elle est organique." Il précise, quelques pages plus loin, "il [l'homme] doit être enveloppé d'arts et d'institutions, tout comme de vêtements corporels", indiquant par là que la vie sociale participe à la singularité de l'individu, qui ne doit pas devenir un ermite, coupé du monde. Avant de conclure : "La solitude est impraticable et la société est fatale. Il nous faut tenir notre tête dans l'une, et nos mains dans l'autre." Comme souvent, chez Emerson, les propos se suivent et se contredisent ou ne s'accordent pas vraiment, il convient donc de les interpréter. Il est convaincu du bienfait de la solitude volontaire (non pas de l'isolement proche de l'abandon), de son caractère "sain" - il insiste sur ce mot, qui glorifie cette "santé mentale" indispensable, selon lui, à qui veut vivre et penser ! Tout en reconnaissant à la "société" le mérite de contribuer également à la connaissance que notre curiosité et notre pensée toujours en éveil ne cessent d'enrichir. D'un côté il préconise l'apprentissage de la solitude et, de l'autre, le détour par autrui, afin de mieux se connaître soi-même. Certes, il est heureux de résider dans une petite ville agréable - Concord compte 2020 habitants en 1830 - dans laquelle logent, ou passent quelques écrivains des plus talentueux de la Nouvelle-Angleterre (Hawthorne, Fuller, Thoreau, Alcott, Ellery Channing, Curtis, Cooke, Lathrop...), et satisfait que depuis 1844 le train le met à moins d'une heure de Boston, où il peut fréquenter la librairie d'Elizabeth Peabody ou converser avec des gens de qualité, comme ceux du Saturday Club qui l'accueille en 1855 et dont chaque séance redonne, selon ses propres termes, de "l'élan à sa toupie". La grande ville, par les rencontres qu'elle provoque, les découvertes qu'elle assure, les informations qu'elle divulgue et l'anonymat qu'elle cultive, ne lui apparaît pas totalement néfaste, Emerson n'a jamais été ni urbanophobe ni technophobe, comme certains de ses commentateurs le présentent abusivement. La solitude voulue, pratiquée, entretenue a plus d'un tour dans son sac (il parle volontiers de trick of solitariness), elle grandit celui qu'elle isole momentanément, lui révèle la plénitude de son self, l'encourage à s'explorer, à se découvrir. La connaissance est en soi, intuitive, subjective, sensible. Elle n'attend qu'à vibrer pour s'épanouir. La solitude sert alors de pays natal, d'humus, de forêt des correspondances - pour reprendre la formule de Baudelaire - à la vérité de soi. La contemplation, l'introspection, l'autocréation confortent la conscience de soi que chacun libère en s'unissant au Cosmos, apprenant de la Nature, fusionnant son rêve aux épiphanies qui surgissent sans crier gare au détour des chemins.

Il le répète à satiété : l'Idée vient à votre rencontre, elle vous imprègne, vous submerge, vous individualise. La vie terrestre est un paysage, la connaissance sa cartographie et la solitude sa bande-son. Le transcendantalisme d'Emerson, en partie hérité de Kant, est "la croyance instinctive en l'existence absolue de la nature", sachant toutefois que l'agencement des intuitions n'aboutit pas à un système, ayant sa logique spécifique, mais à un renouveau, au questionnement, au processus.

Marie Dugard, une des premières émersoniennes françaises fait justement remarquer l'abondance des termes du registre du flottement, sous sa plume, flux, flow, flowing, fleeing, flouting, stream, currents, rolling, undulating, fugacious... C'est aussi ce qui l'apparente à l'Inde et à l'Orient, en plus de l'introspection, ce sens de l'inachèvement, du mouvement, de la transition, du passage. Son jeune ami, David Thoreau (1817-1862), qu'il influence grandement, va de manière encore plus radicale que la sienne doter la solitude d'une qualité virginale, sauvage, inaltérée par la société. L'individu renoue avec la pureté des origines par la solitude. "Donnez-moi une solitude dont aucune civilisation ne puisse soutenir le regard, note-t-il dans son Journal, comme si nous y vivions de la moelle crue des bêtes sauvages." Cette quête de soi, cette recherche inlassable de sa propre identité, emprunte la voie du journal intime, qu'il tient en le remaniant en permanence de 1837 à 1861, de la correspondance et de l'autobiographie (Walden ou la vie dans les bois, 1854). Dans son Journal (qu'il désigne comme "le calendrier des marées de l'âme"), il confie : "Je sens la nécessité d'approfondir le courant de ma vie, de cultiver la solitude." Il a beau se retirer durant "deux ans et deux mois" à côté de l'étang de Walden, dans une cabane rudimentaire, pour y observer la Nature et prendre un bain de solitude, il revient régulièrement à Concord, chercher des livres, lire la presse et discuter avec ses amis.

Comme Emerson, Thoreau8 tente de concilier l'inconciliable : la société et l'individualité de l'individu. Mais, à la différence d'Emerson, il construit le récit de son destin en s'attribuant le beau rôle, d'où ce narcissisme qui n'a pas échappé à ses commentateurs. L'un comme l'autre valorise la connaissance directe, sans médiation autre que les cinq sens, qui permet à l'individu de prendre la mesure de sa conscience. Cette connaissance exige une grande attention de chaque instant aux autres et à soi-même et un respect sans faille pour les diverses manifestations changeantes de la Nature. En cela, la solitude constitue le moyen privilégié d'une fin sans fin.

ISOLEMENT ET SOLITUDE A L'HEURE DE L'URBANISATION PLANETAIRE

Tous les terriens sont dorénavant des "urbains", c'est-à-dire des individus qui aspirent à vivre comme des citadins, même si leur lieu de résidence est encore peu urbanisé, comme un village ou un bourg. Les "valeurs" de la ville, portée par l'urbanisation planétaire (faite, à la fois, de villes et de non-villes, telles que les grands ensembles, les gated communities, les tours ou encore les villages-dortoirs), se diffusent partout et partout reçoivent un bon accueil. Il faut dire que l'urbain se présente comme la modernité la plus moderne, au détriment du rural, encore embourbé dans des rapports de production ancestraux et "condamnés" par l'histoire, c'est-à-dire la globalisation des campagnes, qui succède à sa "modernisation", au cours des années 50 et 60. Comment connaître les sentiments des citadins de cette "terre urbaine" ? Une récente enquête9nous oriente plus qu'elle ne nous renseigne, à cause de la difficulté à dégager une "population représentative". Dans quatorze agglomérations urbaines (sont-ce encore des "villes", alors qu'elles affichent pour la plupart d'entre elles, plusieurs millions de résidants ?) des cinq continents (avec toutefois une sous-représentation de l'Afrique et de l'Amérique Latine), 8 608 habitants "représentatifs" ont indiqué leurs satisfactions et leurs inquiétudes aux sondeurs de l'institut Ipsos pour le compte de Veolia. La majorité, d'entre eux, s'accorde sur le fait d'être des citadins par choix, et aucunement par contrainte. Ils en sont fiers. Leur ville leur apparaît comme le lieu, par excellence, de l'expression de leur liberté, le pays de tous les possibles. Toutefois, ils sont conscients que la vie en ville est chère et qu'au moins deux "points noirs" subsistent et ternissent quelque peu le sentiment qu'ils éprouvent envers leur cité : l'omniprésence de l'automobile et l'insécurité, réelle ou ressentie. Leur "ville idéale" ne combinerait que les atouts des mégapoles de l'échantillon, oubliant les dysfonctionnements et autres désagréments. On obtiendrait ainsi une ville composite, ayant par exemple, le cadre de vie de Sydney et de Chicago, le réseau de transports de Tokyo, le dynamisme économique de Shanghai et de Pékin, le programme culturel de Paris, le cosmopolitisme de New York, la propreté de Los Angeles, le sens de la fête d'Alexandrie, la facilité de rencontres qu'offre Berlin et la richesse architecturale de Prague. Londres serait couronnée pour son cosmopolitisme et ses pratiques culturelles, Lyon pour son cadre de vie, quant à Mexico, qualifiée de "cité de la peur", elle resterait extérieure au palmarès, alors même que son activité économique et son "offre culturelle et sportive" sont appréciées.

Mais que peut-on savoir d'un habitant ? De son quotidien urbain, ses impressions, ses façons d'être ? Les décalages sont ici importants d'un individu à un autre, selon qu'il réside en ville depuis longtemps ou non, selon qu'il partage ou non les mêmes valeurs, les mêmes intentions, les mêmes attentes. Ainsi, par exemple, le sondé type déteste "la foule" (25 % des personnes interrogées) et "l'anonymat et l'indifférence" (18 %). Comment interpréter ces deux chiffres, que j'associe, justement parce que d'autres enquêtes, plus anciennes, font de "l'anonymat" une qualité appréciable des grandes villes, opposé au cancan de la bourgade, à la surveillance du village ? On s'en souvient, pour Baudelaire, la foule est un bienfait. Il l'exalte ainsi dans Le Spleen de Paris: "Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage." Plus loin, devançant bien des sociologues, il observe : "Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui." En effet, la foule, malgré ses défauts (versatilité, cohue, facile à manoeuvrer, parfois violente, etc.) permet au citadin de s'y perdre et de passer inaperçu, d'y jouer plusieurs rôles, de révéler les diverses "personnalités" qu'il possède, de s'amuser, etc.

Baudelaire n'est pas le seul à apprécier la foule, son poids, son indolence, ses rumeurs, Gabriel Tarde l'étudiera pour théoriser sa conception de l'imitation, quant à Jules Romains il la chantera dans La Vie unanime. Par contre "l'indifférence" a peu d'amateurs. C'est le contraire de la solitude. Martin Heidegger, dans "Pourquoi restons-nous en province ?" ( Der Alemane, mars 1934) note : "Les citadins s'étonnent souvent de mon long et monotone isolement dans les montagnes parmi les paysans. Pourtant ce n'est pas un isolement, mais bien la solitude. Dans les grandes villes, l'homme peut en effet facilement être plus isolé que nulle part ailleurs. Mais, il ne peut jamais y être seul. Car la solitude a le pouvoir absolument original de ne pas nous isoler, mais au contraire de jeter l'existence tout entière dans l'ample proximité de l'essence de toutes choses." Heidegger privilégie la solitude, comme mode d'être au monde et s'insurge contre l'isolement, qui correspond à une privation du monde et de soi, à une impossibilité d'être.

Qu'en est-il alors pour le terrien citadinisé ? Je répondrais en insistant sur trois caractéristiques concomitantes : l' homo urbanus est un être hybride, les sociétés s'urbanisent selon des décalages qu'il convient d'appréhender et l'urbanisation est en cours, loin d'avoir révélée toutes ses intentions. Dans ces conditions, la solitude n'apparaît pas à tous comme une halte salutaire alors que l'isolement s'apparente au piège absolu. En effet, l'être humain est à la fois situationnel et relationnel, l'isolement nie la relation, la rend impossible et du coup délocalise l'isolé, qui n'a plus de situation et plus de relation, car ces deux réalités s'épaulent mutuellement. La solitude, au contraire, est une situation enviable, qui trie les relations et ne privilégie que celles qui confortent la situation du solitaire. Là encore, "situation" et "relation" avancent dans la même direction, avec, parfois, un appréciable décalage. Penser "isolement" et "solitude" à l'heure de cette urbanisation planétaire revient à articuler les quatre "questions" qui s'imposent à chacun : la "question sociale" née de l'industrialisation, la "question urbaine", née de la fin de l'opposition ville/campagne et de la suprématie de l'urbain, la "question communicationnelle" qui subordonne l'espace au temps et homogénéise celui-ci par la généralisation des technologies de l'information qui rapproche et sépare tout à la fois et la "question environnementale" qui inscrit le devenir urbain de la planète dans le devenir même de la terre. Chacune de ces "questions" a son histoire particulière et ses temporalités propres. Elles sont à traiter ensemble et seule une analyse unifiée révélera le sens des notions d'"isolement" et de "solitude", sens qu'expliciteront non seulement la conceptualisation de ces notions mais aussi leurs représentations et leurs vécus, par chaque terrien.


(*) Thierry Paquot a publié de nombreux ouvrages, dont : Terre urbaine. Cinq défis pour le devenir urbain de la planète (La Découverte, 2006), Petit manifeste pour une écologie existentielle (Bourin-éditeur, 2007), Habiter, le propre de l'humain (sous la direction de, La découverte, 2007) et Le territoire des philosophes (sous la direction de, La Découverte, 2009).

(1) Georg Simmel (1999) Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, traduit de l'allemand par Lilyane Deroche-Gurcel et Sibylle Muller, PUF, p. 109.

(2) Robert Castel (2003) Les Métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995 et Robert Castel (2003) L'Insécurité sociale. Qu'est-ce qu'être protégé ?, "La République des idées", Seuil.

(3) Guillaume Le Blanc (2007) Vies ordinaires, vies précaire, "La Couleur des idées", Seuil.

(4) Olivier Rey (2006) Une folle solitude. Le fantasme de l'homme auto-construit, Seuil.

(5) Axel Honneth (2006) La Société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, édition établie par Olivier Voirol, traduction de l'allemand par Olivier Voirol, Pierre Rusch et Alexandre Dupeyrix, "Armillaire", La Découverte.

(6) Thierry Paquot (2006) Terre urbaine. Cinq défis pour le devenir urbain de la planète, La Découverte, en particulier le chapitre 4, "De la démocratie à tous les étages et des individus à tiroirs".

(7) De et sur Emerson, on lira : Essais de philosophie américaine, de Ralph Waldo Emerson, traduction et introduction par Émile Montégut, Charpentier, libraire-éditeur, 1851 ; Société et solitude, de Ralph Waldo Emerson, traduit par Marie Dugard, Armand Colin, 1911 ; Emerson. The Roots of Prophecy, par Evelyn Barish, Princeton University Press, Princeton, 1989 et Individu et société dans l'oeuvre de Ralph Waldo Emerson. Essai de biographie spirituelle, par Maurice Gonnaud, Didier, 1964.

(8) Mary Elkins Moller (1980) Thoreau in the Human Community, The University of Massachusetts Press, Amherst; Michel Granger (1991) Henry D. Thoreau, Narcisse à Walden, Presses Universitaires de Lyon ; Gilles Farcet (1998) Henry Thoreau. L'éveillé du Nouveau Monde, Sang de la Terre; Alfred I. Tauber (2001) Henry David Thoreau and the Moral Agency of Knowing, University of California Press, Berkeley.

(9) Julien Damon (dir) (2008) Vivre en ville, Observatoire mondial des modes de vie urbains 2008-2009, PUF, en particulier : "L'enquête sur les modes de vie urbains dans le monde : démarche et principaux résultats", par Philippe Méchet et Joachim Soëtard et "Le monde comme ville ? Les territoires de l' homo urbanus", par Thierry Paquot.

Diversité, n°157, page 38 (06/2009)

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