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Diversité

I. Une société des individus

Plus il y a d'élèves très faibles et moins il y a d'élèves très forts

ou De l'intérêt de l'équité1

Roger Establet, Sociologue

Le Suicide est le livre de sociologie française le plus cité dans le monde. Si c'est un honneur de se réclamer de cette tradition, cela nous fait aussi la triste réputation d'être les "médecins du social", appelés au chevet de la pauvre société dès que quelque chose ne va pas. On s'attend donc à ce que je ne trompe pas cette attente et que confrontant la société scolaire à ses produits (résultats et insertion des élèves), je fasse du même coup le diagnostic fatal de l'institution. Pourtant apparemment le malade se porte bien.

Plus les pays sont riches et meilleurs sont les résultats obtenus dans les enquêtes PISA aux tests de mathématiques, sciences et compréhension de l'écrit. La corrélation est loin d'être parfaite, mais elle est significative, et elle conforte les "cercles vertueux" de la théorie du capital humain : la richesse nationale permet l'accumulation de "capital humain", lequel permet en retour d'accroître la richesse nationale2. Le niveau monte et fait marcher l'économie, l'économie fait monter le niveau. Ouf ! (figure 1)

Figure 1

Il en va de même si l'on s'en tient à la rentabilité privée des diplômes. Dans une conjoncture difficile, caractérisée par la persistance d'un important chômage de masse dont les jeunes font les frais, la rentabilité des diplômes ne s'est pas démentie. Pour les jeunes qui ont quitté l'école en 2004, les salaires médians de 2007 suivent la hiérarchie des diplômes (figure 2).

Figure 2

Une fois l'auditoire rassuré, au moins dans sa partie masculine, on peut aborder plus posément les problèmes qui apparaissent lorsque l'on confronte la culture scolaire à la culture des résultats. Nous procéderons par un examen à trois étages du système scolaire : au sommet, au centre et à la base.

Au sommet nous rencontrons un très vieux problème du système scolaire français, puisqu'il était déjà pointé par Marc Bloch dans l'Étrange faite3. L'opposition très marqué entre l'élite formée par les Universités et l'élite formée par les Grandes Écoles, entre les Docteurs et les Ingénieurs (figure 3).

Figure 3

L'élite des Grandes Écoles qui drainent dès la Seconde - et parfois dès la maternelle - les meilleurs éléments de nos établissements n'a que peu de chances de démarrer une carrière dans la recherche, même appliquée. Et les deux élites n'ont que peu de chances de se rencontrer pour fusionner leurs compétences respectives dans un laboratoire. C'était ainsi en 1940 ; c'est toujours ainsi. C'était catastrophique, et c'est plus catastrophique que jamais.

Au centre du système, nous pouvons pointer une grave anomalie : la progression des formations professionnelles s'est faite au bénéfice des formations tertiaires, comme semblait y incliner une vision "adéquationniste"4 superficielle des relations formation-emploi. L'emploi tertiaire progresse, en effet : mais selon le niveau de qualification, les employeurs s'adressent aux moins-disant (caissières de supermarché) et non aux titulaires de CAP ou BEP correspondants ; pour des qualifications élevées, les titulaires de diplômes professionnels sont en concurrence avec les titulaires de diplômes dits généraux.

Ainsi, l'orientation dans les filières professionnelles, le plus souvent subie, puis assumée, peut se révéler un marché de dupes. C'est ce que montrent les deux graphiques suivants sur le taux de chômage et les salaires. À niveau équivalent, les diplômés du tertiaire rencontrent plus de difficulté d'emploi que leurs anciens condisciples des secteurs productifs et leurs salaires sont inférieurs. Les enquêtes qualitatives du CEREQ5 montrent les trésors d'ingéniosité déployés par les jeunes pour valoriser sinon leurs titres du moins leurs espérances scolaires. La titulaire d'un CAP de vente se retrouve caissière sans rapport avec ses projets de vendeuse et envisage de se reconvertir dans les soins à la petite enfance ; telle autre qui a entrepris un BTS commerce international n'a d'autre ressource que de vendre des produits pour les pharmacies ; "Je n'ai rien fait qui était en rapport avec mon BTS." (figures 4 et 5)

Figure 4

Figure 5

Troisième étage : l'échec scolaire sous le régime de l'élitisme républicain. Ces trois derniers graphes sont issus de l'enquête internationale PISA effectuée en 2006, auprès des élèves de 15 ans de tous les pays de l'OCDE, sur trois domaines de compétence : la compréhension de l'écrit, la culture scientifique et les mathématiques. Les résultats classent la France dans la queue du peloton central. "Peut mieux faire", voilà le bulletin de la petite France.

Mais là n'est pas l'essentiel. Les graphes montrent que plus il y a d'élèves très faibles et moins il y a d'élèves très forts. Voilà qui dément les pronostics frileux qui voient dans les actions destinées à combattre l'échec scolaire une mise en danger des élites. C'est le contraire qui est vrai. Les pays en tête (Finlande, Corée du Sud...) ont à la fois des élites nombreuses et des taux d'échecs très faibles. Ces pays ne connaissent pas les procédures élitistes qui consistent à disloquer les générations - redoublement, division en filières occultes, groupes de niveaux, apartheid scolaire. Les taux d'échecs en France sont élevés et les élites plutôt maigrichonnes. Il y a donc du pain sur la planche. Mais il y a aussi de l'espoir, puisque les élites sont d'autant plus nombreuses que la proportion des échecs est plus réduite. Les solutions sont à portée de réflexion : organiser la lutte contre l'échec scolaire est au bénéfice de tous. Pour une fois, efficacité et équité marchent du même pas.

Cette visite rapide de trois étages serait incomplète si l'on n'avait pas remarqué en passant l'état de ce que nous avons nommé, dans Allez les filles "la révolution silencieuse du XXe siècle"6, la montée des scolarités féminines. En ce début du XXe siècle, on rencontre le processus à tous les paliers. Même en mathématiques, où elles sont légèrement moins bonnes que les garçons, les filles connaissent toujours une proportion moindre d'échec scolaire massif. Mais la révolution n'est pas pour autant achevée : lorsque l'on regarde l'étage d'élite que nous avons visité d'abord, on voit que les filles n'abondent toujours pas dans les filières qui conduisent à l'élitisme social, management, ingénierie et direction des affaires. À l'étage médian de l'enseignement professionnel, ce sont elles qui font les frais des orientations plus ou moins contraintes de l'enseignement professionnel. Et sur le marché du travail, l'excellence scolaire des filles est insuffisamment reconnue, comme le montrait notre second graphique. Reste donc à conclure cette rapide "inspection" : "Ce n'est qu'un début..." (figures 6, 7, 8).

Figure 6

Figure 7

Figure 8


(1) Conférence prononcée lors du colloque européen "Les 16-18 ans en France et en Europe" en octobre 2008. L'ensemble des réflexions et des données contenues dans cette communication résulte d'un chantier entrepris avec Christian Baudelot et qui a donné lieu à une publication en mars 2009 : Christian Baudelot et Roger Establet L'élitisme républicain L'école française à l'épreuve des comparaisons internationales, Paris, Le Seuil, La République des idées 2009.

(2) $ PPA signifie que la valeur de la production nationale est corrigée par l'indice des prix (parité de pouvoir d'achat). La quantité de biens que l'on peut acheter dans cette monnaie fictive est la même aux États-Unis et au Mexique.

(3) L'ouvrage, rédigé de juillet à septembre 1940, a été publié pour la première fois en 1946 aux éditions Franc-Tireur, deux ans après l'exécution de Marc Bloch par la Gestapo.

(4) Pour une critique sociologique de cette posture : Lucie Tanguy (sous la direction de), 1986, L'introuvable relation formation/emploi, état d'un champ de recherche en France, Paris, Éditions La Documentation française.

(5) Isabelle Boras, Agnès Legay, Claudine Romani Les choix d'orientation à l'épreuve de l'emploi, Marseille, NEF, CEREQ, 2008, p. 19 et 25

(6) Christian Baudelot et Roger Establet Allez les filles !une révolution silencieuse,nouvelle édition mise à jour, Paris, Le Seuil, 2006.

Diversité, n°157, page 30 (06/2009)

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