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Diversité

I. Une société des individus

À quoi sert la sociologie ?

À propos de "Le Travail des sociétés" de François Dubet

Jacques Donzelot, Sociologue

"Longtemps, j'ai cru vivre dans une société. J'ai même pensé que la sociologie consistait à étudier cette société, à en étudier la nature, les mécanismes, les ressorts et, pourquoi pas, les lois. "Après cette très proustienne entrée en matière, François Dubet nous décrit la mort inéluctable de la sociologie des pères fondateurs, celle de Durkheim surtout et de ses successeurs, tous ceux qui faisaient tourner l'analyse de la société autour du concept d'intégration, d'une intégration dont les mécanismes échappaient aux individus tellement la vision qu'avaient ceux-ci de leur identité se trouvait conditionnée par la force du système, des appartenances de classe, par le rôle, enfin et surtout, des institutions. À ce thème de l'intégration a succédé, nous dit-il, celui de la cohésion sociale selon lequel la société ne serait plus ce qui produit l'individu mais ce que celui-ci doit produire.

La thématique de la cohésion sociale s'est imposée, depuis une quinzaine d'années, avec la même force que celle de l'intégration lorsque les sociologues avaient voulu introduire l'idée de société en lieu et place de celui de communauté quand la disparition de celle-ci était devenue évidente, avec l'avènement de l'industrie, à la fin du XIXe siècle. La mondialisation, à la fin du XXe siècle, nous joue le même tour et appelle à en finir avec la société, pour oeuvrer à produire cette cohésion sociale, substitut quelque peu diaphane de ce que fut ladite société. Mais quid alors de la sociologie ?

C'est qu'un tel renversement menace diablement le rôle de celle-ci. Ne fut-elle pas conçue, dans l'esprit de Durkheim du moins, comme le moyen de construire un discours qui en impose à l'économie politique - anglaise, ajoutait-il - et qui puisse fonder le rôle de l'État comme garant de l'intégration de chacun dans la société au nom des lois constitutives de la société et non pas de celle de l'appétit individuel pour le profit, seule règle prise en compte par ladite économie politique dans la construction des rapports sociaux ? La sociologie disposait ainsi, en France du moins, d'une préséance intellectuelle sur l'économie. Les lois de cette dernière se trouvaient comme encadrées par des lois sociologiques plus fondamentales qui faisaient devoir à l'État d'agir au nom de la solidarité - de l'interdépendance objective - unissant les acteurs par-delà leurs calculs individuels et au nom du progrès inscrit dans le devenir de la société. Or, avec ce passage de la thématique de l'intégration à celle de la cohésion sociale, c'en serait fini de cette fonction de légitimation du rôle de l'État (social) par la sociologie. Prendrait également fin la fonction de veille critique qu'elle exerçait à propos de tous les phénomènes de désintégration qui menaceraient son ordre et surtout celui de son progrès dès qu'on laissait la part trop belle à l'esprit marchand.

N'est-ce pas effectivement un déclin de la sociologie qui se profile au fur et à mesure que monte cette thématique de la cohésion sociale et, avec elle, une orientation de la recherche, selon une logique conforme à l'esprit de l'économie politique, vers la recherche des "bonnes pratiques" au lieu de la vigilance critique et du rappel de l'État à sa fonction de garant de l'ordre de la société par le respect des lois de son progrès ? La mesure permanente des meilleurs procédés pour améliorer l'efficacité de la lutte contre le chômage, le crime, l'échec scolaire, les maladies de toutes sortes ne participent plus de l'esprit de la sociologie mais de la logique du marché : que les meilleurs l'emportent et que les États les achètent !

D'autant que ces "bonnes" pratiques vont généralement de pair avec un renvoi, vers l'individu, de la charge de les mettre en oeuvre. Le rôle de la sociologie devient alors bien secondaire et semble se réduire à l'explication des raisons locales pour lesquelles telle société persiste dans des conduites "retardataires" par égard aux modèles, généralement scandinaves, qui lui sont donnés à imiter.

De ce passage au second plan du rôle de la sociologie par rapport à l'économie des bonnes conduites et l'économie tout court, nombre de sociologues s'indignent et dénoncent la facticité de l'entreprise. Sous couvert d'une lecture pragmatique des conduites sociales, cette thématique de la cohésion sociale renouerait, en fait, avec les illusions premières de l'économie politique. Pire, elle en masquerait l'effet de système à travers des procédés qui donnent aux individus l'illusion de l'action, qui les culpabilisent à travers un appel croissant à leur responsabilisation, caractéristique de cette nouvelle thématique. Laquelle consisterait, finalement, à décharger l'État de sa mission, telle que précédemment définie grâce à la sociologie, pour en lester les individus sans leur conférer toutefois les moyens requis pour une telle mission. Il y irait d'une stratégie sournoise de détournement du rôle de l'État de garant et gestionnaire de la solidarité de la société, de sa capacité intégratrice, en celui d'un simple superviseur d'une action de production de la cohésion sociale par les individus. Il oeuvrerait à cette fin en recourant à des techniques de stimulation des individus en question par un art des punitions et des récompenses qui trouve ses origines dans l'utilitarisme, toujours anglais, et son actualité dans le néolibéralisme, cette doctrine qui valorise la concurrence pour contrer la protection que l'État social avait apportée afin de limiter les méfaits du marché.

Ceux qui adoptent cette posture rigoureusement critique entendent ainsi reconduire le primat théorique de la sociologie contre son avilissement par un esprit du temps qui fait prévaloir la logique économique sur la pensée sociologique. On aura reconnu là, bien sûr, l'école de Bourdieu dont les membres s'occupent essentiellement à cet exercice de dénonciation de tous ceux qui contreviennent à cette injonction de la critique et se comportent donc comme les agents de ce nouvel ordre mensonger qu'est le néolibéralisme, appellation servant à désigner tout ce qui menace la préséance de la posture du sociologue.

LE PRESTIDIGITATEUR ET LES ETUDIANTS

L'intérêt du livre de François Dubet vient de ce qu'il prétend redonner sens et utilité à la sociologie sans reprendre à son compte cette posture de dénonciation, ni le confort qu'elle procure au prix d'une certaine stérilité. Il n'adhère pas à ce discours de dénonciation car, à travers lui, on se trouve obligé de faire comme si la sociologie des origines était encore de mise, comme si cette théorie de la société n'avait pas perdu de sa crédibilité. Et c'est impossible, dit-il, depuis que la mondialisation a ruiné la capacité qu'avait le concept de société à faire tenir ensemble les individus, les États-nations, le capitalisme, la culture, les régimes politiques. Tous ces éléments flottent les uns par rapport aux autres, de manière telle qu'aucune théorie de la société ne parvient à les unifier, à les établir selon la logique d'un système donnant sens à chacune des parties.

Mais alors comment redonner sens et utilité à la sociologie sans la réduire à l'art du benchmarking en matière de cohésion sociale ni à celui de la révélation d'un système caché - mais bien connu - à la manière bourdieusienne ? C'est là que l'on peut apprécier le courage de l'auteur, sa capacité à assumer une position inconfortable... et mesurer le caractère acrobatique de sa démarche. Car il lui faut, d'une part, donner à voir la mort de la société, de la figure du moins de cet objet tel que promu par les pères fondateurs de la sociologie et, d'autre part, procurer à celle-ci un objet plus digne d'intérêt théorique que la seule mesure de tous les procédés de fabrication de la cohésion sociale. Aussi François Dubet se comporte-t-il un peu comme un prestidigitateur face à ses étudiants1. Tout se passe dans ce livre comme s'il leur disait au début de son cours : "Voyez bien cet objet de la sociologie qu'est la société. Il vous plaît bien puisque vous êtes là. Alors, profitez-en, car je vais le faire disparaître sous vos yeux... mais rassurez-vous : subrepticement, je le ferai réapparaître."

Faire disparaître la société constitue, sans doute, la partie la plus aisée de l'exercice, la plus convaincante aussi, tant nous avons du mal, par nous-mêmes, à croire que pourrait exister une entité capable de faire tenir ensemble tout ce qui tend déjà, précisément, à se disloquer sous nos yeux. À quoi tient l'idée de la société ? À l'image d'un système dont nous serions les acteurs sans bien nous en rendre compte, à celle de classes sociales qui nous procureraient notre sentiment d'identité, au rôle des institutions qui nous inculqueraient les valeurs qui font notre appartenance commune. Système, classe, institution : chacun de ces trois constituants de la société a perdu en crédibilité durant les dernières décennies, nous dit Dubet, au point que l'on en arrive même à douter, avec lui, que la société ait jamais existé, qu'elle ait jamais été autre chose qu'une fiction pour un moment de l'histoire, une invention, dira-t-on, bien plus qu'une découverte.

À la considérer avec quelque recul, la société des sociologues constitue, en effet, une étrange invention, puisqu'elle fonctionne à la fois comme l'objet qu'il faut expliquer et le principe explicatif. Autant l'individu apparaît comme le pur produit de la société, autant celle-ci constitue le résultat de l'action d'individus qui se comportent avec d'autant plus d'aisance qu'ils se conforment, sans s'en rendre compte, aux rôles que la société attend d'eux. Ce raisonnement tautologique qui fait du système le produit des individus et de ceux-ci les effets du système, renvoie au concept d' habitus, à cette idée, donc, d'une empreinte sociale constitutive de l'individu. C'est bien cette force des déterminants sociaux que le roman classique avait pour rôle de révéler, en montrant la difficulté de chaque personnage à s'en écarter, la manière dont chacun construisait sa destinée en composant avec cette empreinte. Sans doute, l'un des traits marquants du roman contemporain serait-il plutôt de nous donner à voir à quel point les rôles sociaux sont devenus des jeux s'écartant aisément des déterminations qui pesaient autrefois sur eux. La Tâche, le plus célèbre roman de Philip Roth, nous fait sentir cette dissociation en montrant comment un Noir peut se trouver pris pour un juif, un libéral pour un phallocrate, parce qu'il a une liaison avec une femme de ménage. Peu importent les positions réelles : ce qui compte maintenant, ce sont les jeux auxquels on se prête, volontairement ou non.

Cette déliaison du rôle et de la position sociale s'opère d'autant plus facilement que les classes sociales se décomposent, que l'idée même de classe sociale s'efface au profit d'un positionnement par rapport à une classe moyenne, elle-même ne se définissant plus par des caractéristiques bien précises en termes de mode de vie mais plutôt par son niveau - moyen - de pouvoir d'achat. Cette classe moyenne paraît d'ailleurs si peu consistante que la crainte de ne plus en faire partie saisit la plupart de ses membres, hantés comme ils le sont par la peur de la relégation à un échelon inférieur ou, pire, dans le tréfonds de celle-ci, là où la consistance réapparaît bien mais sous la forme de minorités ethniques érigées, du même coup, en repoussoir. La consistance réapparaît aussi dans les étages les plus élevés, là où le revenu semble sans commune mesure avec celui des classes moyennes, renvoyant, du coup, bien plus les membres de cette hyperclasse à l'appartenance à une catégorie externe, inaccessible, ne pouvant se comparer qu'entre eux-mêmes.

Si les appartenances "de classe" ne renvoient plus qu'à des repères externes à la société par leur origine - minorités ethniques - ou leur horizon - élite mondialisée - c'est bien parce que les institutions ne jouent plus le rôle de transmission des valeurs communes qui assurait la reproduction du système. En ce temps-là, c'est-à-dire jusqu'aux années 70-80, les institutions constituaient autant de sanctuaires dont les membres ne rendaient compte qu'à eux-mêmes. À présent, comme dans le film de Laurent Cantat, Entre les murs, leurs murs, précisément, ne délimitent plus un espace sanctuarisé mais un terrain de jeux où professeurs et élèves doivent épuiser toute leur énergie pour que la désintégration ne l'emporte pas - trop - sur la fonction de socialisation. Et tout semble se passer au dehors, ailleurs. La grève des universités dit bien le trouble d'un monde clérical voué jusque-là à ne rendre de compte qu'à lui-même et qui se trouve désaffecté par le bas en même temps que bousculé par le haut. La certitude de détenir les valeurs qui doivent fonder la société s'effiloche par les deux bouts.

LA DOUBLE IMPASSE DU DISCOURS SUR LE SYSTEME

La société était plus ou moins cela : un système intégrant les individus, distribuant leurs rôles, leurs positions, leurs croyances. Ce système n'est plus puisque les rôles s'empruntent à plaisir et que l'on choisit ou subit ceux que l'on vit sans rapport avec ce que l'on est ou ce que l'on croit, puisque les positions deviennent lâches, incertaines, sauf à leurs extrêmes, ces domaines de l'effroi ou de l'irréel, puisque les valeurs communes, enfin, ont perdu ce statut d'évidence en même temps que les institutions leur statut d'extériorité vis-à-vis des individus et, du même coup, leur capacité à leur en imposer.

Sur fond d'un tissu social si fragilisé que chacun se voit appelé à le reconstituer sous la houlette d'un État social, dénommé actif pour souligner sa vocation à mobiliser les individus dans cette tâche, comment faire de la sociologie ? Ce qui manque, c'est le lien entre l'individu et le système, et c'est même le système tout court, sauf à entonner l'hymne bourdieusien contre le néolibéralisme qui sert et ne sert qu'à désigner un bouc émissaire. À défaut de ce lien entre l'acteur et le système, on peut, bien sûr, analyser la relation des acteurs entre eux selon les recettes de l'ethnométhodologie, c'est-à-dire sans préjuger d'un ensemble qui procurerait du dehors un sens aux relations entre les individus mais en partant de ces derniers, du jeu des interactions entre eux pour en analyser l'effet général. Las ! nous dit Dubet, cette méthode, bien que de plus en plus pratiquée, produit toujours le même résultat. On y voit comment l'acteur cherche à se produire tout en se faisant reconnaître des autres. Toutes les subtilités des interactions entre eux se résument à ce seul et monotone enjeu.

N'y aurait-il pas alors une méthode qui réussirait à éviter la double impasse d'un discours sur le système qui ne voit dans les acteurs que des dupes de celui-ci ou bien cet interactionnisme qui nous renvoie toujours au souci des individus de s'affirmer et de se faire reconnaître comme tels ?

Il existe bien une manière de sortir de cette ornière, nous dit Dubet : elle consiste à considérer que l'individu n'est ni le pur sujet de la vie sociale ni le reflet du système, mais le siège d'un arbitrage entre différentes rationalités qui correspondent à autant de fonctions sociales. Lesquelles ? Celles-là mêmes qui servent de justification pour programmer notre action. Il y a ainsi celles qui se fondent sur la tradition et que représentent les institutions, en déclin certes, mais néanmoins distributrices de rôles, d'identités, de croyances, sans lesquels nous ne serions que des "corps malades", abandonnés à eux-mêmes. Celles aussi qui définissent l'individu comme ressource, dans une vision stratégique de sa propre vie, en concurrence avec les autres. Celles, enfin, de l'éthique par lesquelles l'individu se met à distance de la vie sociale, en se référant à autrui en général et non à des agents ou à des concurrents.

LE MECANO DES LOGIQUES SOCIALES

Ces trois logiques étaient présentes dans la relation antérieure entre l'acteur et le système, comme Max Weber l'avait bien montré. Mais, en son temps, la prévalence de l'une ou de l'autre de ces logiques sociales était méthodiquement réglée par la distribution des rôles et tenu serrée au nom de la société. Ainsi fonctionnait la thématique de l'intégration. La montée de la thématique de la cohésion sociale correspond à une désarticulation de chacune de ces logiques, au flottement de leurs rôles les uns par rapport aux autres. De sorte que l'on oscille toujours entre différentes lectures possibles de soi, selon une logique indexée sur le rôle social, ou bien une autre en termes de stratégie, de calcul des coûts et bénéfices que l'on aurait d'adopter telle attitude ou telle autre, ou encore une posture de sujet moral qui va se déterminer selon des critères exclusivement éthiques. Membre d'une société, d'une classe, adhérent d'un parti, nous avions autrefois un sentiment d'évidence de la société. C'est cela qui a disparu et qui a entraîné un désenchantement de l'idée de société déjà annoncé par Max Weber lui-même. Nous sommes ainsi livrés à des logiques sociales qui ne s'assemblent plus d'elles-mêmes, mais qui dépendent de nous quant à leur ajustement. Le problème de la cohésion sociale serait ainsi le résultat de cette dissociation des sous-ensembles qui composent la société et cette séparation même doit nous fournir une grille de lecture de ce qui se passe dans notre vie sociale à partir des acteurs, dépositaires de fait, de ces trois logiques sociales et appelés à arbitrer entre elles.

Nantis de ce viatique, que pouvons-nous comprendre de plus que ce que nous racontent les enquêtes ethnométhodologiques décrivant la réalité sociale à partir des interactions entre les individus ? Précisément ceci, que les phénomènes de domination ou celui de perception des injustices gagnent en lisibilité lorsqu'on les situe sur ces différents axes plutôt qu'à travers leur interprétation en fonction des seuls méfaits du système. Car les réactions des acteurs empruntent ces trois différents langages pour se manifester et ne disent précisément pas la même chose, tant les sous-systèmes auxquels ils se réfèrent implicitement se sont éloignés les uns des autres et relèvent de logiques sociales qui ne se "comprennent" plus les unes avec les autres.

Il en va ainsi de la domination qui désigne des contenus sensiblement différents selon la logique concernée. Perçue en fonction de l'intégration, elle se traduira par une désocialisation ou bien, inversement, par un hypercontrôle. Soit l'ancienne et classique manière de lire les problèmes dans la thématique de l'intégration. Mais selon la logique stratégique, la même domination sera analysée comme privation de moyens ou comme menace (par exemple de licenciement). Et lorsque privation et menace se conjuguent, on retrouve le fameux double bind auquel se trouvent soumis les individus : réussir à tout prix sans disposer des ressources nécessaires pour cela. Selon la logique éthique, la domination désignera l'impossibilité de se comporter en sujet moral, lorsque notre statut nous l'interdit (comme dans le cas des jeunes ou des détenus), ou bien encore par l'injonction d'avoir à se comporter en sujet responsable d'un monde que l'on n'a pas voulu (la résistance se manifestant par le retrait de ce monde, la prise maximale de distance).

La justice - la manière dont les acteurs critiquent la situation qu'ils vivent en termes d'injustice - y gagne également en clarté par l'usage de cette grille des trois logiques sociales. Selon la logique de l'intégration, les fonctionnaires perçoivent toute menace sur leur statut comme entamant l'égalité entre les citoyens puisqu'ils se perçoivent comme les garants de celle-ci. Mais, du point de vue stratégique, leur position peut apparaître comme la défense d'un privilège. Seule l'égalité au sens libéral du terme, égalité des chances d'accès aux mêmes positions, vaut d'être défendue. Quant à la logique éthique, elle valorisera le mérite quitte à devoir se confronter au risque de favoritisme engendré par toute reconnaissance de celui-ci au détriment de la seule ancienneté.

La sociologie peut ainsi servir à éclairer la réalité des conflits, des dominations subies et des injustices perçues sans les renvoyer à un système qui les engloutirait dans sa seule et exclusive logique de vérification des méfaits du néolibéralisme. Le modèle tripartite proposé par Dubet joue comme un prisme dégageant les couleurs qui permettent de mieux voir ce qui se trouve dans chacun de ces sous-secteurs. Il conduit à rechercher la logique sociale à l'oeuvre dans une lutte, une démarche collective, à la rapporter aussi aux autres logiques qui la jouxtent pour mieux la comprendre. Chacune n'est efficace qu'autant qu'elle se trouve considérée séparément. Mais tout comme un arc-en-ciel ne fait que décliner les composantes de la lumière solaire, ces trois logiques ne peuvent vraiment éclairer les acteurs qu'autant qu'on se rappelle le faisceau qu'elles forment ensemble. Un faisceau plus qu'une fusion puisque cette lumière de la société, l'unité morale qu'elle dispensait a disparu. Mais cette unité morale, si impossible soit-elle, reste postulée derrière chaque conflit, chaque analyse. Elle constitue la référence commune des acteurs, ce qui permet de rapporter les évolutions de chacun des sous-systèmes par rapport aux autres. Elle ne se trouve plus au point de départ de l'analyse de chaque partie, mais à l'horizon de l'action. "La sociologie n'est plus la science de la société, elle est devenue la science des mille et une manières de faire des sociétés"(p. 322). Car il n'y a plus un principe central qui rendrait compte de la composition, du fonctionnement et du devenir des sociétés. Il n'y a plus que des logiques d'action dont l'agencement instable fait que la cohésion sociale relève du bricolage historique, des circonstances locales. C'est même cette "production chaotique" que le sociologue a pour mission de mettre à jour.

ACCOMPAGNER LES ACTEURS ?

Arrivés ainsi au terme de l'exercice proposé par François Dubet, on mesure mieux son objectif. Il veut nous débarrasser d'une conception de la sociologie qui dit le vrai sur la société, qui exerce une fonction sacerdotale édifiant les acteurs au temps de Durkheim ou stigmatisant leur naïveté durant celui de Bourdieu. Pour lester le sociologue d'une mission plus modeste : "accompagner" les acteurs, les éclairer sur les logiques qui sous-tendent leurs démarches, les amener ainsi à "bricoler" une meilleure connaissance de toute la société dans laquelle ils vivent et à laquelle ils oeuvrent.

On ne peut qu'adhérer à cet exercice d'humilité demandé aux sociologues pour le plus grand bénéfice des acteurs qui trouvent ainsi, en lui, un interlocuteur et un allié plutôt qu'un interprète leur parlant du haut de son savoir sur le système et ses sortilèges. Mais on peut aussi se dire que l'éclairage en question gagnerait à se fixer sur un objet dont Dubet ne parle quasiment jamais puisqu'il ne veut connaître que le système et les acteurs, ou plutôt les sous-systèmes éclatés et les acteurs empêtrés dans la logique de chacun de ceux-ci. Car l'art de gouverner revient bien, précisément, à agencer ces logiques éparses et à le faire distinctement selon les sociétés nationales. La gouvernementalité, pour prendre le concept de Michel Foucault, est-elle autre chose qu'un assemblage de techniques destinées à agir sur les démarches des acteurs, en prenant appui sur les logiques qui les meuvent ? Il n'est pas besoin d'un long examen pour retrouver dans le mode d'action des administrations contemporaines la panoplie des logiques évoquées par Dubet comme autant de sous-systèmes séparés. La prescription des normes aux acteurs, la stimulation de ceux-ci à travers une logique de compétition, la sollicitation des mêmes acteurs à travers leurs motivations éthiques pour les inviter à coopérer entre eux : la combinaison de ces trois façons de faire constitue l'art moderne de gouverner.

Que cet agencement des techniques de gouvernement se trouve au point de départ du déclin du modèle de l'intégration ou bien ait été repris pour y remédier constitue un problème secondaire. L'important tient à ceci que la grille proposée par François Dubet peut servir à analyser la variation des sociétés, à comparer ce que produisent les différentes modalités d'agencement entre les logiques qu'il montre à l'oeuvre et qui se combinent dans autant d'arts de gouverner les sociétés. Quant aux possibilités de résister aux effets de domination de ces gouvernements, de satisfaire donc le désir d'être gouverné le moins possible, ne faut-il pas le chercher dans la maîtrise par les individus, de l'agencement entre ces différentes logiques sociales qui se présentent à eux ? L'art de la subjectivation ainsi compris empêcherait alors que les techniques de gouvernement ne deviennent des moyens d'assujettissement.

Pour le coup, on pourrait imaginer que la méthode d'analyse proposée par François Dubet serve à éclairer non seulement les acteurs, c'est-à-dire les différents corps professionnels et les associations, mais aussi bien les citoyens en tant que tels et les gouvernements, en leur montrant ce que donnent les différentes manières d'agencer les logiques à l'oeuvre dans des sociétés comparables. Quitte à ce que l'exercice passe pour du benchmarking. Mais tant qu'à fuir les pièges d'une sociologie critique condamnée à l'autosuffisance, autant le faire complètement. La véritable capacité critique commence de l'autre côté du miroir devant lequel les sociologues "critiques" prennent la pose.


(1) Le texte fait effectivement plus penser à un cours quelque peu réécrit qu'à un ouvrage méthodique à raison du didactisme de l'auteur qui organise une visite commenté de la pensée de tous les professionnels de la profession...

Diversité, n°157, page 17 (06/2009)

Diversité - À quoi sert la sociologie ?