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Diversité

Editorial

Editorial du n°157

Marie Raynal, marie.raynal@cndp.fr

L'individualisme est un mot à la mode, mobilisé à tout propos dans les médias, dans le vocabulaire des politiques ou encore dans la vie courante. Pour échapper aux lieux communs, il convient donc d'abord de différencier les différents champs d'utilisation de ce terme.

Dans le domaine de la morale et des valeurs, l'individualisme est utilisé comme un synonyme d'égoïsme1 et il constituerait, à notre époque narcissique, la configuration la plus fréquente des rapports humains. Seuls compteraient la recherche d'un accomplissement personnel, le chacun pour soi, avec l'"entre soi" comme conséquence, ce que confirme, hélas ! l'ampleur de la ségrégation urbaine et scolaire.

Dans le champ politique, l'individualisme est souvent présenté de façon binaire comme un effet de l'économie libérale qui vise à réduire l'emprise de l'État pour privilégier, en opposition et en lutte avec le collectivisme, la liberté d'entreprendre et la liquidité, terme du vocabulaire de la finance. Il s'agit de faciliter à toute force des transactions sans contrainte aucune, et on a pu, comme on peut encore, en observer la redoutable efficacité en ces temps de crise...2

Enfin, dans le domaine des sciences humaines, le rapport respectif entre les individus et la société est l'objet du vaste champ de recherche de l'anthropologie, de la philosophie et de la sociologie. Des pères fondateurs jusqu'à nos jours, les débats ont porté sur la place de l'individu au sein de la société et sur les moyens de faire tenir cette société. Le questionnement a été rendu encore plus complexe avec "l'invention de soi"3, résultat d'un long processus émancipateur d'individuation qui a permis aux contemporains d'échapper progressivement à l'emprise de la famille et du groupe. Au bénéfice de cette autonomisation peuvent être portés la naissance de la notion d'intimité, de la responsabilité individuelle, ou encore l'émancipation des femmes avec, dans la foulée, l'avènement de l'enfant conçu comme un sujet à part entière. Cependant, l'influence des logiques individualistes induit, bien sûr, des conséquences négatives qui pèsent sur l'organisation de la vie collective et accentuent la tendance au délitement du lien social comme aux désaffiliations.

Comment donc, dans une "société des individus", penser ce que Norbert Élias nomme les transformations de l'équilibre "nous/je" ?

Une question particulière mérite d'abord d'être explicitée car elle relève d'une conception de la condition humaine qui ne va pas de soi. En effet, en dépit des représentations usuelles et du mythe d'Adam et Ève4 qui a marqué durablement notre façon de penser l'origine de l'humanité, la société précède les individus et non pas le contraire. Ce sont bien les interactions sociales qui tiennent les hommes entre eux et qui rendent possible la vie singulière de chacun en particulier. La reconnaissance de cette interdépendance première n'affecte pas la valeur d'une indépendance nécessaire et chèrement gagnée ; elle protège en revanche des fuites en avant inconsidérées qui peuvent pousser au sentiment de surpuissance, au déni de l'existence des autres et de la dépendance intergénérationnelle constitutive de l'acte d'éduquer. Dans le domaine de l'éducation, en effet, c'est sur cette base à la logique inversée que peuvent être pensées les formes contemporaines de l'individualisation.

On a, de mémoire d'enseignant, toujours valorisé l'autonomie5 des élèves et prôné l'émancipation par l'instruction. Mais cette tendance s'est accentuée et l'individualisation n'a jamais été autant promue ni encouragée. L'anxiété des familles, soucieuses dans une société concurrentielle de distinguer au mieux leurs enfants, a créé une demande sociale croissante à laquelle ont répondu avec empressement État, associations et entreprises privées. Cela recouvre des formes diverses - individualisation des parcours, accompagnement éducatif personnalisé, cours particuliers, élèves à besoins particuliers, coaching, projet personnalisé, etc. - qui visent toutes à tenir compte des difficultés ou des talents spécifiques de chaque enfant. Il s'agit sans doute d'un pas en avant nécessaire pour réduire les échecs mais cet infléchissement vers plus d'individualisation, cette "néoindividualisation" ne règle pas tout et engage à de nouveaux défis pour les enseignants et les équipes pédagogiques peu formés à ces pratiques comme au travail en équipe. Dans les Réseaux ambition réussite, notamment, les enseignants inventent au jour le jour l'art de conjuguer aide pour chaque élève et gestion du groupe classe. Ils doivent également modifier leur culture, qui traditionnellement les isole les uns des autres, pour parvenir à constituer un groupe d'adultes qui tient ensemble les élèves pour constituer des classes soudées, elles-mêmes reliées au sein d'un l'établissement cohésif, lui-même inscrit au sein d'une communauté éducative qui rassure les familles, implique élus et réseaux associatifs et permet de donner du sens à la scolarité. On ne saurait donc éviter de réfléchir à une organisation et à une forme scolaire nouvelles pour créer les meilleures conditions d'une telle coexistence.

Les progrès d'une individualisation inquiétante, des dérégulations afférentes et la célébration d'une liberté convertie en libéralisme sont bien réels. Cependant, on ne saurait faire ce constat sans prendre en compte dans le même temps la constante d'une propension désintéressée des êtres humains au partage, à l'entraide, au principe d'association, à la civilité et à la common de cency6. Cette capacité des gens "ordinaires" à réguler leur vie de manière digne, loin d'un monde guidé par les seuls intérêts singuliers, permet d'envisager un autre horizon que l'éclatement des liens, l'abandon des valeurs de solidarité et le modèle pathétique des hommes atomisés, chacun avec son portable, nomades isolés pris dans l'illusion d'être plus forts sans les autres.


(1) Voir Gilles Lipovetsky (1983) L'Ère du vide.Essais sur l'individualime contemporain, Gallimard

(2) Deux ouvrages apportent un éclairage complémentaire : celui de l'économiste André Orléan, (2009) De l'euphorie à la panique : penser la crise financière, Paris, Editions de la rue d'Ulm, Collection du CEPREMAP, Opuscule n° 16, et celui du sociologue Zygmunt Bauman (2004) L'amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes Le Rouergue/Chambon

(3) Jean-Claude Kaufman (2004) L'invention de soi. Une théorie de l'identité, Armand Colin

(4) Voir sur ce thème François Flahault, (2007) Adam et Eve. La condition humaine Milles et unes nuits

(5) Voir à ce sujet Sois autonome ! Échanger, fév. 2009, n° 86 CRDP des pays de La Loire

(6) Cette notion a été développée par Georges Orwel, (1982), Le quai de Wigan Ivréa. Voir l'analyse de l'oeuvre d'Orwell par Jean-Claude Michéa, (2006), L'impasse d'Adam Smith, Flammarion, coll. "Champs", ainsi que par Bruce Bégout, (2008) De la décence ordinaire, Allia

Diversité, n°157, page 5 (06/2009)

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