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"Proviseure de lycée professionnel... et fière de l'être !1"

Françoise LACEPEDE, proviseure du lycée Élisa-Lemonnier, à Paris

C'est la rentrée et ils sont là ; devant moi, des vagues de têtes plutôt brunes et colorées, regards attentifs, curieux, vêtements typés banlieue... Ils ne l'ont pas choisie, cette formation, enfin... pas tous : "on" (professeurs, parents, conseiller d'orientation, copains...) la leur a conseillée... Mais ils y sont : en première année de CAP ou de BEP, pour préparer un diplôme professionnel... Peu importe : ils sont "lycéens" ! Avoir quitté le statut de "collégien" est leur première fierté et ils sont satisfaits : une première étape est franchie !

LA PROBLEMATIQUE DU TERRAIN

Ces élèves ne se diront que rarement "lycéens professionnels" : ce titre, c'est un peu "la honte"... Ils savent bien, tous, qu'ils sont les "nuls", ceux qui n'ont "pas les moyens de faire des études" (les moyens financiers ? intellectuels ? ce n'est pas très clair - les deux sans doute !).

Elle est en coiffure ou en services, il est en électronique ou en maintenance (la mixité reste marginale), un peu par hasard, sans vraiment savoir de quoi il s'agit - et les débuts sont rudes : nombreux sont ceux qui sollicitent rapidement une réorientation : "Ça ne me plaît pas" - trop tard ! Alors, on cherche à comprendre, on essaie de remotiver : qu'est-ce qui ne plaît pas ? Généralement, la réponse première met en évidence la déception d'être encore "à l'école" : les difficultés qu'ils avaient rencontrées en collège sont toujours là, aucun miracle ne s'est produit pendant l'été - écrire est toujours problématique, en maths, ça ne va pas mieux et ils entendent encore, très vite, qu'il faut "davantage de travail personnel" ! Heureusement, pour certains, il y a l'atelier ; là, tout change : plus de tables ni de tableau, un professeur qui ne fait pas un cours à prendre en notes, mais qui explique par petits groupes, montre à un élève, reprend, aide, s'intéresse à chacun... Et là, les résultats peuvent être bons : ce que l'on y fait ne prend pas systématiquement la forme écrite.

Mais toutes les formations ne présentent pas cet avantage : le cours de vente ou de gestion, comme celui de technologie, ressemble étrangement au cours d'histoire ou de maths ; il est alors plus difficile de devenir "bon". Pourtant, même dans les enseignements généraux, les résultats sont un peu meilleurs que ceux obtenus au collège : c'est encourageant, certes, mais ne serait-ce pas parce que les professeurs sont moins exigeants ? Ils savent qu'"on est mauvais, puisqu'on est en LP !" Sans illusion sur leur valeur ou sur l'estime que l'on peut leur porter, certains se découragent, s'absentent, n'essaient même plus de faire un effort, se révoltent : l'effet Pygmalion est toujours aussi efficient.

Comment leur faire entendre que, dans les formations professionnelles, les attentes sont différentes ? Qu'au-delà des connaissances, toujours nécessaires, on évalue aussi des compétences de l'ordre des savoir-faire et des savoir être, compétences qui ne sont que rarement valorisées dans le système scolaire traditionnel ? Travail de fourmi que de les réconcilier avec eux-mêmes et de leur redonner confiance en leurs capacités à évoluer...

UNE DOUBLE MISSION : REPARER ET FORMER

La première démarche consiste donc à les mettre en situation de réussite tout en maintenant les exigences. La meilleure stratégie est alors de rompre avec le fonctionnement traditionnel. Une période en entreprise peut être un déclencheur : à l'atelier, dans la boutique, on ne leur demande pas d'écrire ou de réciter, mais de faire, de prendre des initiatives, de collaborer avec les autres, de prendre en charge telle ou telle tâche... S'ils se trompent, ce n'est pas forcément la catastrophe : pas de zéro, on corrige le mauvais comportement, on explique la raison de l'erreur - ce sera mieux la prochaine fois ! Ils ont enfin la confirmation qu'ils peuvent être, eux aussi, utiles, et donc reconnus par les autres. Mais un tel résultat suppose que l'entreprise ne considère pas l'élève stagiaire comme une sous main-d'oeuvre à qui l'on ne peut confier que des tâches subalternes, sans responsabilité ; dans ce cas, c'est le drame : le sentiment d'être méprisé, rejeté, s'exacerbe et les réactions peuvent être violentes - ce qui induit la plupart du temps un abandon à court terme : le stage est interrompu et l'élève entre dans l'engrenage des sanctions diverses... Parce que ce ne peut être que de son fait, si cela s'est mal passé !

Avec la multiplication des obligations de stages à tous niveaux, choisir la bonne entreprise, celle qui sera formatrice, devient de plus en plus difficile. Là encore, l'élève de lycée professionnel peut être le dernier choisi (priorité aux niveaux de formation les plus élevés).

Ce qu'il faut, donc, c'est les mettre en situation de responsabilité, en les aidant, pour qu'ils puissent l'assumer - faire confiance : peu importe le lieu, entreprise ou école, leur donner des tâches à mener à bien avec un enjeu autre que la note ou le seul jugement du professeur, l'enjeu du regard des autres, leurs pairs, mais aussi des adultes, et, surtout, l'enjeu de l'utilité sociale ou économique.

On a gagné quand Leila a coiffé sa copine comme celle-ci en rêvait, quand Vincent a mené à bien avec toute l'équipe d'atelier la fabrication du médicament, quand Aboubacar (en costume et sans baskets) a convaincu sa cliente d'acheter la veste la plus chère, quand Magali et Tony ont montré aux associations de quartier leur DVD sur la problématique des OGM, quand Maïmouna et les autres ont vu le sourire des personnes âgées qu'elles venaient de maquiller, quand Ahmed a réparé le système pneumatique de la porte du TGV, quand... Enfin, après tant d'années durant lesquelles ils ont entendu qu'ils étaient "insuffisants", "pas au niveau", "nuls"..., ils peuvent montrer qu'ils valent, eux aussi, tout autant que les autres, et ce sans se mettre en marge, en opposition ou en rupture avec leur entourage.

Ce qui se joue aujourd'hui dans les lycées professionnels, c'est finalement moins une formation à des métiers pour une insertion professionnelle rapide (beaucoup, d'ailleurs, changeront de voie dès leur sortie et la plupart visent la poursuite d'études supérieures y compris en faculté) qu'une réparation de jeunes à qui la scolarité obligatoire n'a pas réussi à donner un quelconque espoir, jusqu'à obérer toute insertion sociale.

Il n'est pas récent que le "choix" d'une formation professionnelle courte soit, en France, le fait de jeunes en difficultés scolaires et/ou sociales, mais cette orientation s'assortit aujourd'hui plus que jamais d'un sentiment de déchéance de la personne : la voie "normale" pour tous, c'est le bac (général, de préférence) et les études longues, pour une qualification à bac plus 3 - 5 - 8 ; autre chose est donc "anormale" !

Ce n'est plus, dans le raisonnement collectif, l'"héritage" (merci Bourdieu et Passeron2) qui conditionne les choix, mais le degré de conformité à des normes largement admises, y compris par les familles des milieux les plus défavorisés. Bien sûr, les "héritiers" sont toujours issus des mêmes milieux, mais il n'y a même plus d'honneur à être différent : quelle réelle reconnaissance sociale pour le Meilleur Ouvrier de France en dehors de la pancarte que l'on accroche au mur ? Il n'y a d'ailleurs plus d'"ouvriers" dans les entreprises, mais des "opérateurs" : tout un symbole ! Il est assez symptomatique des normes de référence implicitement édictées que l'on ait créé un concours général des métiers imité du concours général des disciplines nobles lorsque l'on a décidé qu'il fallait "revaloriser" les formations professionnelles !

De nombreuses analyses expliquent le non-choix des formations professionnelles par la peur du chômage ; certes ! cette crainte est bien réelle et largement renforcée par le discours sur le niveau de qualification qui serait la meilleure garantie contre ce risque. Mais c'est l'argument des parents, pas celui des jeunes concernés : ce qu'ils refusent, eux, c'est l'exclusion de la filière générale, la seule qui ait une valeur reconnue ; aucune fierté possible hors de ce chemin ; ne leur reste alors, trop souvent, que l'arrogance de la non-conformité, si tentante à l'adolescence : marginalité, violence - à leur tour de mépriser, voire détruire ce qui les a rejetés !

La mission implicite donnée aux lycées professionnels est donc une gageure particulièrement difficile : redonner confiance, restaurer l'estime de soi et convaincre de la valeur et même de l'honneur que confère la maîtrise d'un métier - et ce dans un contexte où tout métier est systématiquement qualifié de "manuel", alors que la société autour ne jure que par la supériorité de l'"intellectuel" (lequel exerce une "profession") et s'acharne à trier les jeunes par leur degré de conformité à des normes purement scolaires.

Le système éducatif est le premier lieu où cette valeur est manifestement niée, puisqu'il ne propose la "voie des métiers" qu'aux élèves en difficulté ou à ceux dont le profil n'est pas conforme ; la constance des proclamations en faveur d'une nécessaire "revalorisation" du professionnel confirme le dédain implicite, discours institutionnel renforcé par celui des politiques qui ne martèlent la nécessité de favoriser l'insertion professionnelle que dans leurs propos sur le thème des "jeunes les plus en difficulté" - pas pour les autres ? Comment les lycéens professionnels pourraient-ils ignorer ce mépris latent ?

DIPLOMER OU INSERER ?

Les entrepreneurs, eux, n'hésitent cependant pas à dénoncer l'inefficacité de ces normes scolaires dans le monde du travail ! Un exemple, pour illustrer la distorsion de ces normes au regard des attentes des professionnels : lors du recrutement de deux apprentis pour préparer un baccalauréat professionnel du secteur industriel, une grande entreprise a reçu en entretien quatre candidats : deux excellents élèves félicités par leurs professeurs et deux autres aux résultats moyens, dont l'un était noté sur les bulletins trimestriels comme "agité et insolent" et l'autre comme "fournissant un travail trop rapide et peu approfondi" ; à la stupéfaction des enseignants, l'entreprise choisit les seconds, arguant que ces deux élèves "imparfaits" avaient certes beaucoup de choses à apprendre, mais qu'ils démontraient une personnalité dynamique et ouverte, de la curiosité et un grand sens pratique, alors que les deux "bons" semblaient moins capables d'initiatives et d'autonomie.

Mais l'objectif prioritaire de la formation en lycée professionnel est-il d'insérer ou de diplômer ? Pour la société, cette distinction n'est pas posée : il est entendu que celui qui a un diplôme a une possibilité d'insertion. Or cette adéquation est loin de se vérifier aujourd'hui et la tendance est forte d'en rejeter la responsabilité sur l'autre : le lycée estime qu'il n'a pas pour mission d'adapter à l'emploi et qu'il ne peut résoudre les problèmes de chômage, quand l'entreprise déplore le manque de main-d'oeuvre et le fait que "les jeunes ne savent rien faire en sortant de l'école !".

Débat incessant qui abonde en propositions péremptoires (multiplication des stages en entreprise, développement de l'alternance, apprentissage à 14 ans...) pour une meilleure adaptation au monde du travail ; favorisent-elles aussi l'augmentation du nombre de diplômés et l'élévation du niveau global de qualification ? Pour ce qui est de cet objectif, les lycées professionnels ne réussissent pas si mal : ce sont bien les baccalauréats professionnels qui ont permis d'augmenter fortement le pourcentage d'une classe d'âge accédant au niveau IV.

Pourquoi un tel débat ne conclut-il jamais à la remise en question des formes d'évaluation et des critères de sélection du système éducatif, et sur les compétences à y développer ? La réflexion autour du "socle commun" de fin de collège aurait pu en être l'occasion ; mais non, ce qui a été arrêté relève encore des savoirs scolaires traditionnels - pas même l'introduction de quelques compétences techniques et pratiques, voire relationnelles, qui auraient pu favoriser des choix d'orientation vers l'apprentissage de métiers : au siècle de la course au progrès technologique, la culture technique est ignorée de l'école et jamais il n'y est question de travailler en équipe, de mener à bien un projet, de produire autre chose que de l'écrit... Ce n'est pas la note de vie scolaire qui valorisera cela !

Nul ne s'interroge sur le succès que remportent certaines formations de CAP ou BEP en un an, ouvertes aux bacheliers et autres étudiants arrêtés ou déçus dans leur course au bac + 3-5-8 : on se dispute les places pour le CAP Art du bijou, par exemple, comme pour le CAP Coiffure ou tout autre métier dont le seul diplôme reconnu est un CAP et qui finalement attirent de nombreux jeunes qui prennent conscience que leur formation très générale pourtant "cotée" par leur entourage ne les mènera à rien de satisfaisant. Aucune conclusion n'est tirée du nombre d'inscriptions de bacheliers S dans les filières professionnalisantes courtes (BTS, IUT) qui auraient tout aussi bien été préparées par un baccalauréat technologique ou professionnel (un exemple : sur environ 400 candidatures au BTS Esthétique Cosmétique, 300 ont un bac S - et ils devront passer le CAP Esthétique Cosmétique s'ils veulent exercer en institut !). Et comment se fait-il que tous ceux qui ambitionnent une grande école d'ingénieurs ne choisissent quasiment jamais la filière S-SI (sciences de l'ingénieur) dans laquelle ils pourraient s'initier à la technologie ? Parce qu'elle est généralement implantée dans un lycée "technique" - donc moins cotée ? Ni en fin de troisième, ni en fin de seconde, il n'était pas question de quitter la voie royale : la déchéance aurait été trop forte !

Diplômer et insérer : tel est bien l'objectif que se donnent les lycées professionnels ; mais insérer dans quoi ? à quel niveau ? L'insertion visée par les lycées est globale : sociale en premier lieu (on l'a vu plus haut) et professionnelle, mais au plus haut niveau possible et non systématiquement dans l'immédiat. Ils préparent donc aussi à l'adaptation qui suppose de développer des compétences plus transversales pour être transférables - donc, plus théoriques ?... et au final moins immédiatement utilisables.

UN EQUILIBRE FRAGILE

Cet enjeu et la prépondérance du modèle de l'excellence scolaire entraînent petit à petit les formations professionnelles vers la tentation de valoriser en priorité des compétences théoriques au détriment de compétences pratiques et comportementales ; le risque est donc grand de voir dériver ces lycées professionnels vers une reproduction du fonctionnement des lycées généraux, avec les mêmes critères de sélection.

D'abord pour répondre aux attentes implicites des élèves et de leur famille : cette orientation dans la voie professionnelle n'est généralement acceptée que dans la perspective de pouvoir atteindre un niveau supérieur (bac et post-bac) et, pour cela, il faut des bases plus théoriques. Les formations professionnelles de niveau V sont rarement une fin en soi, d'ailleurs, l'insertion à ce niveau est de plus en plus difficile : nombre de CAP et BEP n'offrent aucun débouché réel ou des issues qui sont loin d'être à la hauteur des ambitions affichées. Ainsi, un BEP Carrières sanitaires et sociales (parmi les plus demandés) n'offrira au mieux qu'un emploi d'agent d'entretien dans un hôpital ; il n'est pas nécessaire d'être titulaire d'un BEP Vente action marchande (également très souvent choisi) pour trouver un emploi en grande surface ou dans une boutique ; les études du Céreq démontrent ce leurre du niveau V et même IV pour l'insertion professionnelle dans le secteur du tertiaire, par exemple. Les demandes de création de baccalauréats professionnels (niveau IV) par les branches professionnelles et la nouvelle directive garantissant l'accès à un BTS pour les bacheliers professionnels avec mention très bien ou bien confirment cette tendance. Les formations professionnelles post-troisième constituent donc bien, en priorité, une stratégie de détour censée permettre la récupération de jeunes "en échec" pour rétablir leurs chances d'insertion sociale avant d'être professionnelle - même si les débouchés existent dans certains secteurs, ceux qui curieusement sont les moins souvent choisis, peut-être parce qu'ils sont les plus éloignés des critères scolaires (industrie, bâtiment...).

L'alignement du recrutement et de la formation des professeurs de disciplines professionnelles sur le modèle universitaire licence + IUFM (qui conditionnait l'alignement de leur conditions de travail et de rémunération avec les autres professeurs) accentue ce risque de dérive : rares aujourd'hui sont les jeunes PLP (professeurs de lycée professionnel) qui ont connu l'entreprise ; leur ignorance des attentes du monde professionnel est donc la même que celle de ceux qui, en collège, ont jugé les élèves pour conseiller leur orientation : ils ne connaissent pas d'autres critères d'évaluation que le système de notation en usage à l'école.

Cette tendance à l'alignement des différentes filières de formation sur le modèle le plus valorisé (la série S) est aussi une conséquence du sentiment de dépréciation sociale qui fait si violemment réagir les élèves : un lycée professionnel est un "sous-lycée", un PLP ne se sent pas l'égal d'un certifié, même s'ils assurent la même fonction de "professeur"... C'est souvent une problématique identique qui surgit quand il s'agit de réformer une formation professionnelle ou une série technologique, voire un BTS. Il faudra donc, pour se sentir "revalorisé", être aussi sélectif (cf. La Constante Macabre3).

Dans un tel contexte, la mission, certes implicite, de réparation des jeunes exclus de la voie royale pourrait devenir une utopie : comment convaincre de la valeur économique et sociale d'un diplôme sans débouché ? Comment un enseignant hanté par un sentiment de relégation pourrait-il valoriser ce qu'il enseigne et susciter l'enthousiasme chez ses élèves ? Comment pourra-t-il transmettre la fierté d'un métier qu'il ne connaît que de façon théorique, ou même simplement reconnaître à l'entreprise une fonction formatrice ? Dès lors, que pourraient proposer les lycées professionnels, qui serait susceptible de réconcilier tous ces jeunes avec une société qui les a déjà relégués ?

La stagnation de l'élévation du niveau de formation et la pérennité du taux de sortie sans qualification que l'on constate aujourd'hui ne seraient-elles pas déjà, en partie, les conséquences de cette dérive ? À toujours évaluer les élèves par ce qu'ils ne sont pas (au regard de la norme d'une élite quasi mythique), sans attention pour ce qu'ils sont, à considérer les formations professionnelles comme la panacée pour handicapés de l'école (ce qui les pousse à renier leur originalité et leur pertinence), on peut parier sur une aggravation dramatique à court terme : l'équilibre actuel est de plus en plus instable - les récentes explosions : crises des banlieues, blocage anti-CPE - en sont des signes.

Il suffirait peut-être simplement d'apprendre aux acteurs de l'école - et à ceux qui prônent des réformes du haut de leurs brillantes études - à pratiquer une réelle évaluation des compétences pour valoriser les points forts en corrigeant les points faibles ; mais cela supposerait que soient considérées d'égale valeur toutes les formes d'excellences, qu'elles soient scolaires, théoriques ou pragmatiques, et que l'on cesse de faire cette sempiternelle distinction entre "manuel" et "intellectuel", censée hiérarchiser les hommes. Y aurait-il des mains qui fabriquent sans que la tête ne projette ce qu'elles vont fabriquer ? Et quelle validité sociale et économique aurait une forme de pensée qui s'abstrairait de toute action ?

LES INJONCTIONS PARADOXALES

Les lycées professionnels sont au coeur des injonctions paradoxales faites au système éducatif : former pour qualifier au plus haut niveau TOUS les jeunes et sélectionner les meilleurs : à lui de gérer les victimes du tri pour que tous aient finalement les mêmes "chances" d'insertion. Mais, le discours politique affichant le seul objectif d'une démocratisation de l'accès aux études, la sélection est inavouée ; dès lors, l'égalité des chances ne peut être entendue que comme une égalité de réussite : tous bacheliers (voire diplômés de l'université). Il n'y a donc pas de place pour une formation professionnelle en amont de cette échéance du secondaire, vouloir la "revaloriser" est vain.

Le socle commun (tel que défini) garanti à la fin du collège ne facilitera pas davantage le choix d'une formation professionnelle courte : qu'est-ce qui pourra justifier des orientations différentes pour des élèves qui seront censés avoir acquis la même chose, si ce n'est une option personnelle - mais est-elle envisageable dans le contexte de l'"inflation scolaire" ? Diplômer pour insérer en fonction des besoins économiques (actuels ou futurs ?) ou éduquer pour insérer socialement dans l'optique du meilleur épanouissement personnel possible ?

Difficile aujourd'hui de trouver un positionnement satisfaisant : n'accueillant quasi exclusivement que des élèves en difficulté, voire en rupture avec la société, les lycées professionnels tentent de répondre à tous les enjeux : reconstruire ces jeunes, leur redonner confiance en un avenir, sans aucune certitude de leur en offrir un, les diplômer et les insérer professionnellement et socialement, répondre aux attentes des entreprises... Vaste programme pour des établissements la plupart du temps considérés comme les "pires" !

Mais tous les ans, en fin d'année scolaire, des élèves viennent remercier : "Sans vous, je n'aurais jamais pu faire cela ! Je ne me serais jamais cru capable de réussir"...

Objectifs atteints ?


(1) "Ce qui étonne toujours un peu les élèves... et mes collègues !"

(2) Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964.

(3) Titre d'un ouvrage d'André Antibi, directeur de l'Institut de recherche sur l'enseignement des mathématiques (Irem) de Toulouse, dans lequel l'auteur met en cause le système de notation ("Il y a, dans notre manière d'évaluer les élèves, une sorte de constante : la proportion de mauvaises notes.") ; Toulouse, éditions Math'Adore, 2003.

Diversité, n°146, page 195 (06/2008)

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