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Diversité

III. L'insertion professionnelle

L'école et les métiers du sport

Difficultés de l'orientation

Thierry Michot, maître de conférences en STAPS à l'université de Bretagne occidentale de Brest. thierry.michot@univ-brest.fr,
Carole Schorle, doctorante en sociologie.

L'école prépare-t-elle à l'emploi ? Pour les métiers du sport, la réponse semble à première vue négative. À ce jour, il n'existe en effet dans l'enseignement secondaire traditionnel aucune formation diplômante, aucun baccalauréat professionnel ou technique, aucun BEP ou CAP qui permette de travailler dans le domaine de l'encadrement sportif1. De même, il n'existe pas de DUT ou de BTS le permettant.

Pour le collégien ou le lycéen, l'emploi dans le domaine du sport grâce à des diplômes de l'Éducation nationale est souvent résumé à la filière STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives), dont le débouché reste souvent, dans les représentations des lycéens et de leurs parents, l'enseignement de l'éducation physique et sportive ou EPS (Schorlé, 2001). Pourtant, l'emploi sportif concerne aujourd'hui autour de 330 000 équivalent temps plein, dont la moitié directement sur de l'encadrement sportif. Or ce secteur de l'encadrement sportif est protégé par une loi2 et des décrets. La question est donc ici de savoir pourquoi il existe un tel décalage. En particulier, il est étonnant que les différents responsables du système éducatif, depuis les années de massification et de démocratisation de l'école (dans la foulée de la loi Berthoin de 1959), n'aient pas tenté de créer des diplômes professionnalisant dans un secteur symboliquement fort et très prisé des jeunes (Crosnier, 2001 ; Lefevre et Michot, 2001), laissant ce rôle de formation diplômante à un autre ministère et, depuis les années 1980, à l'université pour ce qui concerne les diplômes post-baccalauréat.

Nous voudrions montrer ici que, au-delà du rôle de l'école (qui n'est, certes, pas explicitement de former à des emplois), le décalage évoqué plus haut est le fruit d'enjeux sociaux, économiques, éducatifs, mais surtout politiques, le sport étant un réel lieu de pouvoir en France, en particulier depuis l'avènement de la Cinquième République.

En effet, le cadre de l'emploi sportif en France est caractéristique d'une absence de formation scolaire à l'emploi sportif. Cela impose au collégien, puis au lycéen, un parcours du combattant et la mise en oeuvre de stratégies précoces pour pouvoir préparer dès l'enseignement secondaire une insertion professionnelle dans le domaine du sport.

L'EMPLOI SPORTIF EN FRANCE : UN DOMAINE PROTEGE

L'école prépare-t-elle au monde du travail ? Dans un petit opus sur l'école et les idées reçues qu'elle véhicule, Troger (2001) rappelle que ce n'est pas sa seule finalité. Certes, les lycées techniques et professionnels ont pour mission l'insertion professionnelle des jeunes qui y sont formés (à peu près la moitié des lycéens) ; mais pour le collège et le lycée général, "leur finalité n'est pas là : ils ont pour objectif de préparer à des cursus plus longs qui offrent pour la plupart un lien étroit avec l'entreprise"(p. 37). Encore faut-il que ces cursus existent et que le droit au travail leur soit reconnu. En effet, jusqu'à une date très récente, l'emploi sportif était réservé aux titulaires d'un diplôme d'État décerné par le ministère en charge du sport (en 2006, le ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative, ou MJSVA). Au premier rang de ces diplômes, nous trouvons le brevet d'État d'éducateur sportif du premier degré (sigle court : BE), diplôme de niveau IV (l'équivalent du baccalauréat) créé en 1963. Les lois sur le sport de 1975 et de 1984 ont en leur temps rappelé cette obligation institutionnelle. Ces diplômes se déroulent en deux temps : obtention d'un tronc commun général, puis obtention d'une partie spécifique à l'activité encadrée (avec bien sûr, un niveau technique minimum en prérequis). Un BE de voile peut encadrer la voile ; un BE d'escalade peut enseigner l'escalade. Et le titulaire du BEESAPT (brevet d'État d'éducateur sportif d'activités physiques pour tous) peut intervenir sur de nombreuses activités ne se déroulant pas dans des milieux spécifiques (donc jugés dangereux). Précisons que le souci de sécurité reste une légitimation forte de cette obligation de diplôme d'État pour encadrer une activité physique et sportive (APS). Des BE2 et des BE3 existent, pour les titulaires de BE qui veulent évoluer. En sus, quelques diplômes fédéraux (monitorat de voile, par exemple) permettaient depuis quelques années, sous certaines conditions, et dans des cas très précis, de travailler, par exemple dans le cadre d'activités saisonnières. Enfin, quelques diplômes de niveau V ont été créés : par exemple le brevet d'aptitude professionnelle d'assistant animateur technicien de la jeunesse et des sports (BAAPAT), ou encore le brevet d'État d'animateur technicien d'éducation populaire et de la jeunesse (BEATEP)3. Jusqu'en 1995, et en dehors de certains emplois publics (par exemple celui d'enseignant EPS - nécessitant une licence STAPS), ces diplômes étaient le viatique obligatoire pour travailler dans le domaine de l'emploi sportif au sens strict (animation, encadrement, enseignement).

En parallèle du ministère en charge des sports (les dénominations exactes ont souvent varié depuis 1963), le ministère en charge de l'Éducation nationale (même remarque) a créé une filière universitaire à partir de 1975. La filière STAPS a vu le jour en application de la loi Faure de 1968. Néaumet (1992) rappelle que, prévue à l'origine pour la formation des enseignants d'EPS, cette filière s'est diversifiée à partir des années 1980, les UEREPS (unités d'enseignement et de recherche en EPS) devenant en 1984 des UFR STAPS (unités de formation et de recherche en sciences et techniques des activités physiques et sportives). La qualité de la formation des titulaires de DEUG, licences et maîtrises STAPS a permis, à partir de 1995, d'obtenir des équivalences de prérogatives donnant droit au travail. Par exemple, le possesseur d'un DEUG STAPS a obtenu l'équivalence de prérogatives du BEESAPT. En outre, un certain nombre d'attestations de qualifications pouvaient être délivrées, ce qui a souvent été fait pour les titulaires d'une licence STAPS option natation, qui se voyaient donner le droit de travailler comme s'ils avaient un brevet d'État d'éducateur sportif des activités de la natation (BEESAN). Mais globalement, cette avancée est restée quantitativement peu significative. De surcroît, pour l'adolescent envisageant un emploi sportif, cela engendre un flou sur la formation à suivre (sans même parler des compétences nécessaires pour être un professionnel employable). Nous y reviendrons.

Ce système, qui a donc débuté en 1995, sera enterré le 27 août 2007. En effet, à cette date, un décret est publié en application de l'article L.363-1 du code de l'éducation, redéfinissant le cadre de l'emploi sportif. En particulier, le texte fait référence à une liste de diplômes donnant droit au travail4, dans le cadre du Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). Les ministères chargés de l'enseignement supérieur, de l'agriculture et des sports sont concernés par ce décret. Il est en outre possible que des diplômes émanant d'autres structures puissent recevoir l'aval de la commission professionnelle consultative.

L'offre de formation en termes d'emploi sportif est donc aujourd'hui plus large et moins monopolistique que par le passé. Le MJSVA fait également évoluer ses formations, le BE devenant un brevet professionnel (BP), et des certifications à niveau III et II étant envisagés5. L'ensemble de ces formations sera inscrit de fait au RNCP.

Nous résumons le principal de l'offre actuelle de formation, au 31 mai 2006, dans le tableau ci-contre.

On remarquera la quasi-absence de diplômes du MJSVA au-delà du bac, le BE2 n'étant accessible qu'aux titulaires de BE1 et aux possesseurs de la licence STAPS. Mais surtout, on constatera l'absence de diplômes de l'Éducation nationale à niveau bac et moins. Ainsi, un emploi sportif ne peut pas s'obtenir grâce à une scolarisation secondaire, du moins directement par l'obtention d'un diplôme professionnel. Le système de formation semble bien être partagé entre les deux ministères, ce qui pose un réel problème pour l'élève qui voudrait travailler dans l'emploi sportif en préparant son diplôme à l'Éducation nationale, mais sans s'engager dans de longues études6. Cela dit, un certain nombre d'interventions politiques au printemps 2006 pourraient laisser penser que ce n'est pas un réel problème, puisque l'emploi sportif serait un secteur bouché.

DiplômeMJSVAMENRT* Observations
Niveau VBAAPAT, BEATEPNonInscrit RNCP
Niveau IVBENonInscrit RNCP
Niveau IIIEn voie de créationDEUSTInscrit RNCP
Niveau IIBE2, en voie
de refonte
Licence,
licence prof.
Inscrit RNCP
Niveau INonMaster prof.En voie
d'inscription RNCP

* Ministère de l'Education nationale, de la Recherche et de la Technologie.

LA REALITE DE L'EMPLOI SPORTIF EN FRANCE

Le monopole du MJSVA en termes de formation à l'emploi sportif est une réalité historique. Il est d'ailleurs possible que ce soit un passage obligé et logique dans l'évolution de la formation à l'emploi sportif en France7. Pour autant, il faut se remémorer les années 1963 - 1975, pendant lesquelles tout ce qui touche au sport en France est géré par la structure (ministère, secrétariat d'État ou autre) en charge du sport français. En particulier, les deux pôles importants en termes de formation sont réunis sous la même tutelle : la formation d'encadrant sportif passe par les brevets d'État et l'EPS est au ministère de la Jeunesse et des Sports (MJS) de 1958 à 1981. Historiquement, le sport appartient au MJS. C'est vrai au moins jusqu'en 1995, voire jusqu'en 20048. De fait, si l'on relie les questions d'emploi à celles de la formation, le ministère légitime est bien le MJSVA. Pour autant, la période 1995 - 2004 est riche en tentatives de faire évoluer le système.

En 1999, un colloque sur l'emploi sportif a lieu à Brest. Ce colloque fait connaître le Réseau universitaire national d'observation et de prospective sur l'emploi sportif (RUNOPES), dirigé alors par le professeur Jean Camy, de l'UFRAPS de Lyon et regroupant une trentaine d'enseignants-chercheurs émanant de la filière STAPS, ainsi que des chercheurs et chargés de mission d'observatoires régionaux emploi formation (OREF). Un rapport est demandé au professeur Camy, puis rendu au ministre Jack Lang par le groupe de travail en février 2001, sous la direction d'un comité de pilotage regroupant entre autres des représentants des deux ministères, mais aussi des employeurs. Publié en 2002, ce rapport fait l'état de l'emploi sportif en France. Les activités recherchées couvrent de nombreux secteurs : sport professionnel, sport associatif compétitif fédéré, gymnastiques de loisir, activités nautiques et aquatiques, fitness, activités équestres, loisirs de raquettes et golf, activités sportives de nature, mais aussi métiers des articles de sport, éducation, fonction publique territoriale, corps d'armée, pompiers, protection judiciaire de la jeunesse, animation, etc. Le rapport montre que les débouchés sont finalement nombreux et variés.

En parallèle, une autre structure d'observation voit le jour par arrêté du 8 mars 2002 portant création de l'Observatoire national des métiers de l'animation et du sport9 (ONMAS). L'emploi sportif est donc étudié à partir du printemps 2002 par deux structures : un réseau d'universitaires et de chercheurs d'une part, un observatoire officiel d'autre part. Les conclusions des deux structures, qui travaillent souvent en collaboration, sont assez surprenantes quand on connaît les représentations véhiculées par les métiers du sport (souvent caractérisées par :"un secteur bouché"). Les emplois du sport sont nombreux, en croissance régulière et, surtout, les systèmes de formation des deux ministères connaissent des taux d'insertion flatteurs à une époque où le taux de chômage des 18-25 ans frôle les 25 %.

Par exemple, une enquête de l'ONMAS dresse une photographie de la réalité de l'emploi en 2004. Cette enquête, effectuée auprès d'un échantillon représentatif de 1 294 jeunes sortis de la filière STAPS à la fin de l'année universitaire 2000-2001, est une extension de l'enquête du Céreq Génération 200110. Nous donnons ci-dessous un exemple de données consultables.

Au regard de ces données, une éventuelle mauvaise employabilité des STAPS est invalidée. Il en est d'ailleurs de même concernant les diplômes du MJSVA (enquête MJSVA). Ainsi, le secteur des métiers du sport est non seulement important en nombre, mais également prometteur en termes d'insertion professionnelle.

Pour autant, les discours politiques du printemps 2006 ne relayent pas cette idée11. Qu'est-ce qui peut donc justifier un tel déni de la réalité de ces emplois, et surtout de la nécessité de proposer aux jeunes des formations en phase avec la demande ? Nous ne pouvons que donner quelques pistes, car là encore le travail scientifique de compréhension reste à faire.

La première raison profonde de ce déni semble ancrée dans la tradition intellectuelle du système éducatif français. Troger (2001) rappelle que notre système éducatif a du mal à privilégier autre chose que le savoir théorique, ce qui relègue les savoirs techniques et pratiques au second plan. Beaud (2005) rappelle que "ces quinze dernières années, la voie de l'enseignement professionnel s'est trouvée, aux yeux des élèves, fortement dévalorisée". Or, si l'enseignement technique et professionnel existant est dévalorisé par l'ensemble des acteurs du système éducatif, que dire d'un enseignement jugé technique, et qui n'existe que dans le supérieur, ou dans un autre ministère pour les diplômes de niveau IV et V ? La place du corps dans la société française n'explique certes pas tout, mais elle y contribue.

Une autre explication consiste dans la nature de l'encadrement sportif français, fortement imprégnée de bénévolat. Or le bénévole n'est pas astreint à la nécessité de diplôme, à l'exception de pratiques sportives pour lesquelles des textes réglementent l'activité (par exemple la plongée sous-marine). Les fédérations forment donc leurs bénévoles.

Situation professionnelle trois ans après la sortie du système éducatif

En %Emploi Chômage Inactivité Reprise d'études
ou formation
Bac + 1,2
non diplômés
80929
DEUG, DEUST83926
2e cycle
Entraînement
90433
2e cycle
Management
84817
2e cycle
Sport adapté
85646
2e cycle
Motricité
90523
3e cycle7812010
Ensemble84 % 8 % 2 % 6 %

Trois ans après la sortie de l'université,84% des STAPS travaillent,que ce soit dans le domaine du sport ou dans un tout autre domaine.Seuls 8%cherchent un travail. C'est toujours 8 % de trop, mais c'est plutôt bien, pour une filière censée"fabriquer"du rêve et des chômeurs.

LYCEENS, ETUDIANTS, EMPLOYEURS : DES REPRESENTATIONS CONTRADICTOIRES ?

Peu de travaux existent sur les attentes des élèves du second degré en termes d'études leur permettant de travailler dans l'emploi sportif. Tout au plus pouvons-nous obtenir quelques données de l'enquête Jeunes 200212. Nauze-Fichet (2005) montre que, en 2004, les secteurs de la santé, de l'action sociale, culturelle et sportive arrive en tête des choix des lycéens entrés au collège en 1997, avec 16,5 % des projets cités par les élèves interrogés. L'enquête Emploi 2001 de l'Insee fait état de 8,7 % d'emplois disponibles. Cela dit, ce secteur comprend la santé (dont médecine sans doute) et le social. Nous ne pouvons extrapoler la part de l'emploi sportif. Pour comparer, le secteur de l'enseignement capte 8,5 % des projets (pour 3,7 % d'emplois identifiés) et nous pouvons supposer que le métier d'enseignant d'EPS en fait partie. Mais qu'en est-il des métiers de l'entraînement : font-ils partie de la formation ou de l'action sportive ? Il est donc effectivement délicat d'extrapoler ces données.

Signalons en revanche les résultats d'une enquête réalisée par Carole Schorlé en 2001. Parmi les 1 690 lycéens de terminales interrogés représentatifs des élèves de l'ensemble des terminales alsaciennes, 34,3 % se disent plus ou moins intéressés par des études en STAPS. Parmi eux, 8,3 % aimeraient beaucoup suivre ces formations et 26 % l'envisagent éventuellement. 63 % l'excluent. 2,7 % répondent ne pas savoir. Par ailleurs, 3,5 % (soit 59 adolescents) prévoient explicitement, en premier voeu, de suivre des études en STAPS. Ce voeu arrive en huitième position, après les BTS industriels et tertiaires, les écoles paramédicales et spécialisées, les classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques, la vie active et les DUT industriels. Globalement, les STAPS ne semblent donc pas aussi attractives que veulent le faire croire leurs détracteurs. En revanche, elles sont la première formation universitaire citée, avant le droit (2,9 %), la médecine (2,4 %), les langues (1,7 %) et la psychologie (1,6 %). Les STAPS sont donc attractives en temps que discipline universitaire, l'université ne l'étant en revanche plus vraiment13. D'ailleurs, la plupart des élèves citant les STAPS en second voeu d'orientation aspirent à la préparation d'un BTS ou d'un DUT dans un premier temps.

Concernant les représentations de ce que les STAPS peuvent apporter en termes d'emplois, bien que d'autres débouchés soient reconnus, l'enseignement de l'EPS reste le débouché principal, et pour 35,5 % des élèves, c'est d'ailleurs le seul. Les autres débouchés identifiés par ces lycéens sont les professions d'éducateur sportif, d'entraîneur ou de sportif professionnel. Ces trois possibilités composent la majeure partie des réponses, ne faisant pas apparaître l'enseignement. Enfin, presque un tiers des élèves pensent qu'une formation en STAPS garantit l'emploi.

Certes, cette enquête est géographiquement limitée à l'Alsace, et un travail à l'échelon national mériterait d'être mené. De plus, les réponses dépendent de nombreux facteurs, dont les efforts de communication réalisés par l'UFR STAPS local (celui de Strasbourg) en direction des lycéens, mais aussi les discours entendus dans les centres d'information et d'orientation. Pour autant, cela donne des indications que l'on peut résumer ainsi : un lycéen alsacien sur douze prévoit de faire des études en STAPS, mais en restant persuadé que le débouché principal est l'enseignement de l'EPS. Or 400 postes au CAPEPS externe étaient offerts en 200614, pour des étudiants qui étaient 10 000 à entrer en STAPS en 2001. Aujourd'hui, l'enseignement de l'EPS est donc en réalité un débouché minoritaire. Aussi les représentations des lycéens sont-elles décalées avec les réalités. D'ailleurs, la plus grande partie des lycéens formulant l'entrée en STAPS en premier voeu ne prévoient pas de second voeu d'orientation. Sûrs de leur choix, ils aspirent pour plus de la moitié à l'obtention du CAPEPS et à l'exercice du métier d'enseignant d'EPS. Cela confirme le décalage énoncé entre représentations et réalité.

Qu'en est-il de ces élèves une fois qu'ils sont entrés en STAPS ? Là encore, nous manquons de données nationales. Nous ne pouvons qu'utiliser des enquêtes locales.

Une recherche déjà ancienne (Michot et Lefevre, 199915) portant sur 410 étudiants de première année de DEUG STAPS à l'université de Paris XI (Orsay, année 1997-1998) a montré que 75 % d'entre eux voulaient devenir enseignants d'EPS (enquête effectuée en fin d'année). Pourtant, trois filières cohabitaient en STAPS à Orsay à cette époque : éducation et motricité, entraînement, management du sport. Dans la même université, Estienne et Menou (2003) ont repris cette étude pour évaluer l'efficacité d'un cours de projet professionnel. En juin 2000, 58 % des étudiants de première année voulaient devenir enseignants d'EPS. En juin 2002, le chiffre était stable, à 59,8 %. Pourtant, dans le même temps, les débouchés avaient été précisés et, surtout, la mise en place de ce cours de projet professionnel avait diminué la part d'incertitude chez les étudiants (7,5 %) - mais sans diminuer le taux d'étudiants ayant pour objectif d'être enseignant d'EPS, métier dont nous avons noté la difficulté d'accès.

Nous voyons donc là la complexité d'accorder les représentations des étudiants aux réalités des débouchés, même en utilisant des outils d'appréhension de ces réalités. C'est d'autant plus surprenant que les représentations des employeurs sont favorables aux étudiants.

Ce travail sur les employeurs a fait l'objet d'une partie de la thèse d'Émilie Giret et d'une publication dans la revue Esprit critique en 2006. Une enquête menée en 2003 expose plusieurs conclusions. La première est que le professorat d'EPS reste considéré comme le débouché évident de la filière tant chez les étudiants que chez les professionnels. D'ailleurs, il semblerait que cela n'ait pas changé en 2006. En effet, des mouvements étudiants en STAPS ont eu lieu de janvier à avril 2006. Noyés dans les mouvements étudiants contre le contrat premier emploi (CPE), les mouvements d'étudiants en STAPS sont passés un peu inaperçus. Mais, pour ceux qui les ont observés, il est évident que la première de leur revendication restait le nombre de postes aux différents concours de la fonction publique, et le principal d'entre eux, le CAPEPS, concours de recrutement des enseignants d'EPS. Il convient ici d'observer que le détonateur des mouvements d'étudiants en STAPS a été la parution tardive (le 21 décembre 2006) du nombre de postes au concours de recrutement d'enseignants, et que l'EPS a vu son nombre de postes diminuer de 50 % sur le seul CAPEPS externe. Déjà, en 2004, les mêmes causes avaient produit les mêmes effets. Une enquête menée à l'université de Bretagne occidentale (Brest) avait montré que le nombre de postes au CAPEPS était la principale cause des mouvements d'étudiants en STAPS au printemps 2004, loin devant le LMD (contexte pourtant inquiétant pour les étudiants), la reconnaissance des diplômes (le décret du 27 août 2004 n'était pas encore paru) et la survie de la filière STAPS dans un contexte de rénovation universitaire. Chez les étudiants, il y a donc encore un réel décalage entre la réalité des débouchés et la volonté de formation. Ce décalage est d'autant plus compréhensible chez les professionnels, eux-mêmes confrontés à trente ans de culture"brevet d'État". Giret l'explique par le fait que "depuis le début des années 1990, le professorat n'est plus le principal débouché de la filière, mais dix ans après, il reste le débouché symbolique".

Le deuxième aspect est l'imprégnation d'une"culture"de déclassement chez les étudiants. "Les étudiants sont persuadés que les professionnels méconnaissent leur filière, qu'ils la voient comme une "sous-filière universitaire"non professionnalisante."Cette idée est importante, car elle montre un nouveau décalage avec la réalité. Décalage affirmé par une troisième conclusion, concernant l'image très positive de la filière STAPS parmi les professionnels. Non seulement près de la moitié des professionnels interviewés (42 %) connaissent l'essentiel des enseignements de la filière STAPS, mais, en plus, les principaux freins à l'embauche d'étudiants sortis de la filière STAPS sont purement techniques, notamment parce que certains professionnels ne connaissent pas les équivalences entre les diplômes STAPS et les diplômes du MJSVA, ou encore parce que, dans certains cas, l'emploi d'un travailleur qui ne possède pas de diplôme de la Jeunesse et des Sports est impossible16.

En résumé, les lycéens ont des représentations erronées de ce que sont les études en STAPS et le marché de l'emploi. De même, malgré des modules de projet professionnel souvent mis en place en première année de licence, les perceptions des étudiants en STAPS ne sont pas vraiment différentes de celles des lycéens, du moins au début de leur cursus universitaire. Ensuite, ces mêmes étudiants ont une idée fausse de ce que pensent les professionnels de leur formation. Enfin, les professionnels ont une idée déformée des possibilités d'emploi en fonction du diplôme présenté par les candidats aux offres d'emploi. L'école prépare donc très mal aux métiers du sport.

DU COLLEGE A L'EMPLOI

Un collégien peut avoir envie, assez tôt dans son parcours scolaire, de s'intéresser aux voies qui lui permettraient, peut-être, d'obtenir un emploi sportif. Quels sont les éléments qui interviendront dans son parcours, avec quelles caractéristiques ?

Nous pouvons tout d'abord discerner des causes internes à l'élève : ses goûts, ses motivations, ses choix en termes de prise de risques, ou encore la volonté de repousser au plus tard possible le moment du choix. Il est assez difficile d'agir sur cette sphère interne à l'élève, sinon par de l'information. L'influence des référents sociaux est par exemple difficile à contrer. Travailler sur la perception de la réalité de l'apprentissage du métier de footballeur professionnel vient en opposition avec les représentations qu'ont de nombreux jeunes des stars du ballon rond (on parle d'"effet Zidane"). Petrova et Truchot (2001) dressent un intéressant tableau des perceptions des motifs de plaisir du sport, en particulier sur l'apport de la pratique sportive dans le métier exercé. Notons par exemple que 44 % des garçons et 22 % des filles de 12 à 17 ans enquêtés en novembre 2001 espéraient faire du sport leur métier17. Cela dit, étudier la dimension sociologique de ces choix serait un travail à part entière, qui sort du cadre de cet article. Jouer sur les paramètres internes des choix des élèves de l'enseignement du second degré reste compliqué. En revanche, nous pouvons discerner un vaste ensemble de causes externes à l'élève.

Il existe tout d'abord un ensemble de données politiques : décider ou non d'offrir à des élèves des formations scolaires aux métiers du sport est un choix qui conditionnera de nombreuses orientations. En effet, de la même façon que l'on commande au restaurant les plats qui sont au menu, sans nécessairement demander s'il y a d'autres possibilités, l'élève choisira la plupart du temps des formations internes à l'Éducation nationale, sans voir parfois les possibilités externes qui lui sont offertes. Il est possible de décider de créer des bacs professionnels ou techniques en métiers du sport, comme il est possible de proroger le système actuel18. Ce choix est de nature politique, et touche en particulier à la politique de formation des deux ministères concernés.

Un autre ensemble concerne les autres données socio-économiques. Le champ de l'emploi sportif est un secteur économique important. Les partenaires sociaux, engagés depuis quelques années dans l'établissement d'une convention collective nationale sport (CCNS), doivent définir de quels emplois la société a besoin dans ce domaine, et quelles sont les voies de formation à ces emplois. Certes, les ministères (et notamment le MJSVA) ne peuvent voir rayer quarante années d'histoire, et garderont sans doute une certaine mainmise sur les décisions, notamment grâce aux différents textes de loi spécifiques aux sport ou à l'éducation. Pour le reste, le secteur de l'emploi sportif ne peut pas entièrement échapper aux grandes règles et aux principaux usages de l'emploi dans sa globalité.

Enfin, un dernier ensemble concerne la communication qui est faite sur ces emplois sportifs et les formations qui permettent d'y parvenir. L'ensemble des acteurs de la chaîne décisionnelle doit communiquer sur des données fiables, accessibles par tous, et surtout par les élèves et ceux qui les conseillent19. Les décideurs politiques, les concepteurs de formation et de programmes de formation, les partenaires sociaux, les médias... doivent permettre aux enseignants, aux parents, aux membres de la communauté éducative (et en particulier aux conseillers d'orientation psychologues) et enfin aux élèves d'accéder aux informations leur permettant de choisir les métiers du sport s'ils le souhaitent, en ayant connaissance des enjeux, des débouchés, et surtout des filières de formation, si possible dans un cadre qui ne soit pas trop éloigné de leurs repères habituels. À cette condition, sans doute insuffisante, mais assurément nécessaire, il sera peut-être possible de modifier la réalité suivant laquelle l'enseignement secondaire ne prépare pas aujourd'hui à l'emploi sportif ; ce qui, à notre sens, est un problème majeur en matière de politique éducative étant donné l'importance de ce secteur d'emploi.

Références bibliographiques

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  • TROGER V., 2001, L'École, Paris, Le Cavalier bleu, coll."Idées reçues".

(1) Dans le cadre défini par la loi, l'emploi dans le secteur sportif nécessite l'obtention d'un diplôme. Un animateur sportif doit posséder un tel diplôme. Un vendeur en article de sport, n'agissant pas sur l'encadrement et la sécurité du pratiquant, n'est pas obligé de posséder de diplôme. Nous y reviendrons plus loin.

(2) La loi n° 84-610 du 16 juillet 1984 relative à l'organisation et à la promotion des activités physiques et sportives a été modifiée en 2000, puis suivie d'un certain nombre de décrets et d'arrêtés, parmi lesquels le texte du 27 août 2004 définissant les diplômes nécessaires pour travailler dans l'encadrement sportif, sur lequel nous reviendrons.

(3) Les diplômes permettant de travailler en centre de vacances (BAFA, BAFD, BASE) sont considérés par le MJSVA comme des diplômes non professionnels, ne permettant qu'un emploi occasionnel.

(4) "Art. 2. - La liste des diplômes, titres à finalité professionnelle ou certificats de qualification remplissant les conditions prévues au I de l'article L. 363-1 du code de l'éducation est arrêtée par le ministre chargé des sports. La liste mentionne, pour chacune des options, mentions ou spécialités de chaque diplôme, titre à finalité professionnelle ou certificat de qualification, ses conditions d'exercice."

(3) "Art.  : I. - Pour les diplômes ou titres à finalité professionnelle délivrés au nom de l'État par des établissements placés sous la tutelle du ministre chargé de l'enseignement supérieur, ainsi que pour ceux délivrés par le ministre chargé de l'agriculture ou le ministre chargé des sports, les conditions d'exercice sont établies par les ministres de tutelle. La conformité au I de l'article L. 363-1 du code de l'éducation des diplômes ou titres à finalité professionnelle mentionnés à l'alinéa précédent est vérifiée par chacun des ministres de tutelle. Ces diplômes ou titres sont inscrits sur la liste prévue à l'article 2 du présent décret après information de la commission professionnelle consultative créée sur le fondement du décret du 4 juillet 1972 susvisé."

(5) Une information donnée par la lettre hebdomadaire du site infosport.org du 12 juin 2006 évoque l'acceptation par la commission professionnelle consultative (CPC) de l'autorisation pour le MJSVA d'ouvrir des formations de niveau II et III :"La sous-commission sport de la CPC a examiné le 6 juin deux projets de décret portant règlement général du diplôme d'État et du diplôme d'État supérieur de la jeunesse, de l'éducation populaire et du sport délivré par le ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative. [...] Lorsque des dispositions législatives ou réglementaires le prévoient, ils attestent l'aptitude du titulaire, notamment en matière de sécurité des pratiquants et des tiers, à exercer des fonctions réglementées ou liées à un exercice professionnel.
"Les projets de décret prévoient que les diplômes sont délivrés par le directeur régional de la jeunesse, des sports et de la vie associative : seul, quand il s'agit d'une mention créée par le ministre chargé de la jeunesse et des sports, ou conjointement, par les autorités compétentes des ministères concernés, dans le cas d'une création commune de la mention."

(6) Notons que, jusqu'à une date récente, un niveau à bac + 2 existait, avec le DEUG STAPS. Le passage au système 3 - 5 - 8 a supprimé cette possibilité de diplôme de niveau III, laissant aux seuls DEUST ce créneau.

(7) Un travail de recherche sur les relations entre les deux ministères pendant les années 1958 - 2004 serait intéressant et utile. Il dépasse le cadre du présent article.

(8) L'EPS a été réintégrée au ministère en charge de l'Éducation nationale en 1981.

(9) "Art. 1er. - Il est créé auprès des ministres chargés de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur, de la jeunesse et des sports un Observatoire national des métiers de l'animation et du sport (ONMAS). L'Observatoire national des métiers de l'animation et du sport a pour mission de conduire des études prospectives qualitatives et quantitatives en matière d'emploi et de formation dans le domaine des métiers de l'animation et du sport."À la date de cet article, l'ONMAS est dirigé par le professeur Jean-Pierre Augustin, de la Maison des sciences de l'homme d'Aquitaine.

(10) Elle est disponible sur le site Internet de l'ONMAS, à la rubrique"Bibliothèque", dans la catégorie"Études", à la date du 31 mai 2005, sous le titre"Insertion professionnelle des diplômés en STAPS". L'ONMAS a été créé par arrêté le 8 mars 2002. Il est très étroitement lié au ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative (MJSVA). Le Céreq est"un établissement public qui dépend du ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et du ministère de l'Emploi, de la Cohésion sociale et Logement"(extrait de la présentation sur le site Internet du Céreq). Sites utiles : www.onmas.org ; www.cereq.fr.

(11) Le meilleur exemple en est l'article de Claude Allègre publié dans Le Monde le 1er avril 2006, intitulé"La clé de l'emploi est à l'université":"Reste le point noir que sont les sciences humaines et les sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS). [...] Pour les deux, les effectifs sont pléthoriques par rapport aux débouchés"- rappelons que Claude Allègre fut ministre de l'Éducation nationale de 1997 à 2001.

(12) Le numéro 72 de la revue Éducation et Formations (septembre 2005) prend cette enquête pour support.

(13) Concernant le faible attrait de l'université, Berthelot évoquait déjà en 1987 ce phénomène.

(14) Pour être objectif, nous rappelons que 1 330 postes étaient offerts au CAPEPS externe en 2001, donc au moment de l'enquête. De plus, les perspectives d'emploi en 2001 étaient légèrement différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, en raison de la parution du décret du 27 août 2004 précité.

(15) Les résultats exposés n'ont porté que sur des analyses statistiques des goûts sportifs d'étudiants de première année de DEUG STAPS. Les résultats sur les motivations ne furent jamais publiés.

(16) À la date de l'enquête, c'est le cas de l'enseignement de la natation dans de très nombreuses piscines municipales, dont le règlement intérieur stipule une liste très restrictive de diplômes, dont le BEESAN.

(17) Nous renvoyons le lecteur au tableau complet dans l'ouvrage, p. 76.

(18) Nous précisons que nous ne nous prononçons ni pour un système, ni pour l'autre. Nous présentons des"possibles", sans prétention d'exhaustivité.

(19) Le portail www.etudiant.gouv.fr est emblématique de ces problèmes. En le consultant dès son lancement en juin 2006, nous avons pu constater que les huit secteurs disciplinaires choisis étaient assez classiques : enseignement ; lettres et arts ; sciences sociales, commerce et droit ; sciences ; ingénierie, industries de transformation et de production ; agriculture et sciences vétérinaires ; santé et protection sociale ; services. Le sport n'est qu'une rubrique des services aux particuliers. En traduction, un lycéen voulant faire sciences peut trouver plus facilement que celui voulant faire STAPS. Ce problème technique sera sans doute modifié rapidement, mais reste symbolique des représentations des concepteurs du site.

Diversité, n°146, page 159 (09/2006)

Diversité - L'école et les métiers du sport