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Diversité

III. L'insertion professionnelle

Jeunes en difficulté et dispositifs d'insertion

Laurent RIOT, chercheur au Groupe de recherche sur l'école, le travail et les institutions (GETI) de l'université de Paris VIII-Vincennes

Les missions locales constituent un réseau national d'associations accueillant principalement des jeunes sortis de formation initiale "sans qualification1". Elles orientent ces derniers vers différents dispositifs de formation et d'emploi et visent leur accès au marché du travail. Les conseillers en insertion traduisent les caractéristiques individuelles des jeunes et les ajustent en rapport avec les objectifs sociaux visés par les dispositifs.

Si les missions locales ont déjà fait l'objet de plusieurs recherches en sciences sociales, elles ont jusqu'à présent moins été étudiées dans cette perspective d'analyse institutionnelle que sous des angles d'analyse plus généraux : en tant qu'observatoires des difficultés de la jeunesse2, en tant qu'outil d'évaluation des politiques publiques d'insertion3, ou en tant qu'illustration historique de ces politiques, par exemple4. Cette recherche s'appuie sur l'analyse d'une trentaine d'observations entre jeunes et conseillers, observations effectuées en tant que stagiaire pendant six mois dans deux missions locales (mission locale A et mission locale B).

Sur le terrain, les conseillers de mission locale s'efforcent d'ajuster les situations des jeunes aux dispositifs portés par leur association. Mais la variété des populations et des relais qu'ils trouvent sur leur territoire d'action, d'une part, et les sensibilités qui sont les leurs vis-à-vis des difficultés des jeunes, d'autre part, expliquent l'hétérodoxie de cette recherche d'accommodation. Si ces éléments d'appréciation des conseillers sont peu perceptibles dans les présentations officielles des missions locales, ils viennent éclairer avec force le processus d'ensemble par lequel ces associations constituent des populations appropriées à leurs objectifs.

LA PLACE DES MISSIONS LOCALES DANS LES POLITIQUES PUBLIQUES D'INSERTION

Les politiques d'insertion ont progressivement modelé, depuis les années 1980, un schème d'action centré sur la valorisation des compétences sociales et extra-scolaires des jeunes. À tel point que les représentants nationaux des missions locales présentent aujourd'hui l'acquisition de telles compétences - les capacités à définir des projets sociaux et professionnels, notamment - comme un préalable nécessaire à l'entrée dans la vie active. Selon cette conception, la responsabilité de l'embauche des jeunes repose, pour partie, sur la capacité à prouver son "employabilité" ou son "adaptabilité5" sur le marché de l'emploi. Les dispositifs d'insertion des missions locales invitent les jeunes à incarner une telle attitude : savoir se présenter, définir un projet professionnel en phase avec ses aspirations personnelles, rencontrer des professionnels de secteurs d'activité convoités, expérimenter des projets dans ces secteurs grâce à des formations en alternance, anticiper et identifier les obstacles que rencontrent ces projets, etc.

Ces dispositifs, souvent accompagnés de subsides, se décomposent principalement en trois niveaux d'intervention :

  1. une intervention d'inspiration psychologique tournée vers la resocialisation et l'éducation à la santé des jeunes, qui affiche comme maître mot la "motivation" ;
  2. des formations en alternance visant l'orientation et la qualification professionnelle des jeunes ;
  3. des formations et des contrats de travail spécifiques visant la qualification et la mise au travail des jeunes.

Les conseillers de missions locales ont en fait recours à ces différents types d'aides selon leur estimation du degré d'employabilité des jeunes qu'ils accueillent.

Quelques repères sur les missions locales et les conseillers

Suivant l'ordonnance du 26 mars 1982, les missions locales visent en priorité des jeunes de bas niveau de qualification ou sans qualification, auxquels elles proposent une orientation spécifique après l'école. Présidées par des élus locaux, ces associations interviennent sous la responsabilité de directeurs et sont pourvues de conseils d'administration où siègent des représentants d'institutions locales et des représentants d'administrations déconcentrées. Les 403 missions locales actuelles sont principalement financées par des collectivités territoriales (57,4 % de leur financement en 2004), principale audience de ces associations depuis les années 1980.

Les missions locales emploient aujourd'hui 9 540 personnels - contre seulement 2 500 à la fin des années 1980. Une grande partie est composée de femmes (près de 75 %) et la principale catégorie d'employés est celle des conseillers : ceux-ci orientent les jeunes vers des programmes d'action définis en application des politiques d'insertion nationales et régionales. Bien que les expérimentations de ces associations aient conduit à des disparités importantes d'une région à l'autre, une convention collective régit désormais les droits et le recrutement des employés du secteur (depuis 2001), marque de l'institutionnalisation récente de ce réseau aux marges de l'école et du marché de l'emploi.

ACCUEILLIR LES JEUNES, INSTRUIRE DES DOSSIERS : LE QUOTIDIEN DES CONSEILLERS

Si répondre individuellement et de façon appropriée à chaque jeune constitue un credo des missions locales6, appliquer une telle règle à un ensemble de cas particuliers relève avant tout d'une représentation idéale du domaine7, laquelle est le produit d'une quête de reconnaissance professionnelle accrue depuis les années 1990. L'individualisation des réponses qu'apportent les conseillers n'implique pas, en effet, que les jeunes soient traités indépendamment les uns des autres, ni indépendamment de certaines contraintes institutionnelles. À l'arrière-plan des entretiens individuels avec les jeunes, les conseillers répondent par exemple à des impératifs gestionnaires liés aux financements des dispositifs d'insertion par les collectivités territoriales (municipalités, conseils généraux et conseils régionaux, notamment). De même, l'accueil et l'orientation des jeunes au sein des missions locales dépendent de l'identification, par des observatoires locaux, de métiers considérés "en tension". Enfin, différents intervenants extérieurs pèsent aussi sur les décisions des conseillers, bien que ces intervenants soient invisibles lors des relations avec les jeunes : des formateurs ou d'autres travailleurs sociaux situés à un autre bout de la chaîne d'intervention auprès des jeunes.

Les conseillers sont amenés à redéfinir les situations des jeunes en lien avec ces contraintes ordinaires et en tenant compte, notamment, des intérêts des principaux concepteurs et financeurs des dispositifs (élus locaux et agents des administrations déconcentrées de l'État). Plusieurs questions paraissent centrales aux conseillers au moment d'instruire un dossier d'aide ou d'inscrire un jeune en formation : est-ce que les jeunes qui contactent la mission locale entrent bien dans les catégories administratives - notamment territoriales - des dispositifs ? ne viennent-ils là que pour bénéficier de subsides ou d'autres avantages secondaires ? peut-on attendre d'eux qu'ils s'investissent a minima dans la pédagogie des programmes d'action soutenus par les différents partenaires financiers de l'association ?

C'est de façon toute pragmatique que les conseillers tentent d'apporter des réponses à ces questions pour justifier les financements engagés par les dispositifs d'insertion. Comme d'autres travailleurs sociaux, ils demandent aux jeunes de rassembler certaines pièces administratives et vérifient ces pièces (justificatif de domicile, déclaration de revenus des parents, cartes de séjour, décision de juge des tutelles, par exemple). Ils notent les déclarations des jeunes et des impressions personnelles sur ceux-ci au fil des relations avec eux. À ces éléments viennent s'ajouter également d'autres informations, recueillies, celles-là, de manière moins directe, auprès de collègues ou d'autres travailleurs sociaux : recherche d'éclairages complémentaires sur les jeunes, recherche d'astuces pour déroger à certains principes d'éligibilité des dispositifs, par exemple. Les conseillers fondent ainsi leur jugement autant sur le respect de procédures réglementaires que sur des règles d'interprétation plus personnelles. Les différentes populations et les différents relais existant sur les territoires d'action des missions locales - autrement dit, pour reprendre un terme de R. Park, "l'écologie humaine8" de ces associations, susceptible ou non de conforter leur activité - ainsi que la diversité des profils des conseillers jouent pour beaucoup dans cette adéquation entre jeunes en difficulté et dispositifs d'insertion.

L'"ECOLOGIE HUMAINE" DES MISSIONS LOCALES

Situer mentalement les jeunes par rapport aux populations résidant sur le territoire d'action des missions locales et par rapport à différents alliés sur ce territoire est une activité prépondérante des conseillers. Des disparités apparaissent alors, dans les pratiques, lorsque l'on rapproche entre elles des zones d'accueil contrastées. Un territoire comme celui de la mission locale A couvre par exemple un vaste secteur rural qui s'étend sur une quarantaine de communes (environ 100 000 habitants). Si cette association a implanté en priorité quatre points d'accueil dans de gros bourgs ruraux de cette zone, suivant l'orbite d'extension d'une grande ville voisine, la majeure partie des usagers est composée de jeunes géographiquement dispersés, souvent réticents à venir vers les services de la mission locale et vis-à-vis desquels les conseillers ont parfois du mal à recouper des informations. La mission locale B, quant à elle, présente une configuration toute différente : à partir d'un maillage territorial plus dense (aujourd'hui 500 000 habitants répartis sur 19 communes), les points d'accueil de l'association ont été concentrés sur cinq quartiers populaires urbains, dans le centre de la principale ville de l'agglomération, enfin sur le campus universitaire de cette ville. Les cadres de la mission locale B identifient aujourd'hui, pour chacune de ces zones, des catégories de jeunes correspondant à des problèmes spécifiques : problèmes liés à l'habitat en zone dite sensible, problèmes d'"errance" et problème d'échec à l'université, notamment. Le contact avec les jeunes n'apparaît pas indépendant de ces caractéristiques variables selon l'environnement immédiat des missions locales. Un quartier populaire urbain, un centre-ville ou encore un bout de campagne ne renferment en effet ni les mêmes populations ni les mêmes relais.

Les conseillers rencontrés dans les quartiers populaires urbains ont généralement plus de facilité que les autres pour cerner les jeunes. Parce que les politiques de la ville ont porté une attention particulière aux zones d'habitat périphériques des villes en considérant ces zones comme des territoires à part entière9, les pouvoirs publics ont en effet concentré dans celles-ci des moyens d'action importants : services publics de proximité, aide sociale, zone d'éducation prioritaire, animation socioculturelle et missions locales, par exemple. Sur le terrain, les populations habitant ces quartiers suffisent à pourvoir l'activité des missions locales, malgré une couverture d'action qui est généralement plus large, en théorie, que les seuls quartiers où ont été ancrés ces services. Ce phénomène tient à la fois au fait que des jeunes qui ne résident pas dans ces quartiers prioritaires ne s'y rendent pas spontanément, et au fait que les employés de mission locale ne cherchent pas nécessairement à étendre leur action au reste du territoire officiellement couvert. L'action d'ensemble des conseillers dans ces quartiers conduit ainsi à une connaissance spécifique des jeunes qui est liée à une certaine répartition des tâches avec d'autres travailleurs sociaux. Savoir si tel jeune connaît telle assistante sociale du quartier parce qu'il l'a contactée lui-même ou parce que celle-ci, lors d'une visite faite à la famille, a conseillé à ce jeune de venir à la mission locale est, par exemple, un bon indicateur de la démarche entreprise vis-à-vis de la mission locale : les assistantes sociales se déplacent rarement dans les familles, excepté lors de problèmes d'argent importants ou dans le cas d'un "danger moral" constaté par l'aide sociale. À partir de tels indices, les conseillers envisagent des procédures qu'ils n'envisageraient pas vis-à-vis d'autres jeunes venus d'eux-mêmes dans leur bureau. Parfois, le nom d'amis du quartier suffit à apprécier la situation des jeunes en tenant compte des interconnaissances locales, comme en témoigne une conseillère (mission locale B, février 1999) :"C'est vrai que c'est pas très bien, parce que moi, je me fais une représentation du style : "S'il est le copain de machin, si c'est la même chose, c'est pas la peine." Mais bon, je suis tout de suite fixée [...]. Comme les jeunes, ici, savent que je travaille comme ça [...], assez spontanément, ils me disent : "Je viens de la part de machin." Du coup, quand c'est spontané comme ça, je peux dire à certains : "J'espère que tu seras mieux que l'autre, parce qu'avec l'autre, cela avait mal commencé.""

C'est souvent lorsqu'ils changent de territoire au sein de leur structure - ou en rejoignant une autre association du même type - que les conseillers prennent conscience de ces modalités. Deux conseillères de la mission locale B, passées d'un quartier populaire au centre-ville, font ainsi remarquer, chacune de leur côté, que les jeunes du centre-ville sont, selon elles, plus difficiles à "catégoriser" par rapport à l'offre de dispositifs. Non seulement ces jeunes sont nombreux, mais la majeure partie d'entre eux constitue une population mobile ayant peu d'attaches avec les institutions. Selon une étude de la mission locale B et des services sanitaires et sociaux du département en 199910, la majeure partie des jeunes fréquentant les services du centre-ville - environ 300 à 400 au moment de l'enquête - est composée de ruraux du département et de jeunes venus de régions extérieures. On y rencontre également des jeunes nomades qui contactent peu les bureaux situés dans les quartiers périphériques de la ville (même si les aires de stationnement prévues à leur attention se trouvent à proximité de ces quartiers). Une partie de ces jeunes du centre-ville se trouvent momentanément hébergés dans trois foyers, foyers dont le conseil d'administration de la mission locale cherche précisément à se rapprocher à cette époque. À partir d'indices fragmentaires - apparence vestimentaire, gestuelle, élocution - et d'indications ténues fournies par les éducateurs des foyers, les conseillers du centre-ville essaient de déterminer si ces jeunes sont ou ne sont pas trop "éloignés" des objectifs pédagogiques des dispositifs. Il s'agit, notamment, de savoir si ces jeunes peuvent rapporter certains papiers nécessaires à l'instruction des dossiers.

En zone rurale, parce que les dispositifs d'insertion sont souvent éloignés les uns des autres, parce que les jeunes présentent des caractéristiques diversifiées sur l'ensemble du territoire et parce que les relais des missions locales varient fortement d'une zone à l'autre, les conseillers interrogent souvent en premier lieu l'arrière-plan familial des jeunes. Les jeunes sont-ils prêts à s'éloigner plus ou moins durablement de leur famille pour s'engager pleinement dans les dispositifs d'insertion ? S'ils vivent encore chez leurs parents, est-ce que les parents soutiennent leur démarche vis-à-vis de la mission locale ou bien ceux-ci entendent-ils conserver, à travers eux, une aide domestique ou agricole d'appoint ? Enfin, les conseillers cherchent également à savoir si les jeunes sont eux-mêmes parents et si quelqu'un les épaulera pour s'occuper des enfants s'ils envisagent de s'inscrire dans des formules d'emploi ou de formation spécifiques.

En somme, recueillir des informations sur les attaches territoriales des jeunes et sur les appuis dont ceux-ci disposent pour s'impliquer dans les dispositifs d'insertion sont des éléments importants et variables selon l'environnement des missions locales. L'"écologie humaine" des missions locales - en bref, les différentes populations de jeunes présentes sur les territoires de ces associations et les relais pour identifier les jeunes - a donc une incidence importante pour justifier la bonne dépense des fonds publics.

LES CONSEILLERS : UN GROUPE D'UNE HOMOGENEITE RELATIVE

Traduire les situations des jeunes au regard de ce qu'offrent les dispositifs d'insertion fluctue également selon les caractéristiques sociales des conseillers et selon les affinités personnelles de ceux-ci au sein des missions locales. Les conseillers ressentent en effet le besoin de discuter avec leurs collègues des jeunes qu'ils reçoivent en entretien : lors de repas en commun, au téléphone ou à l'occasion de réunions de service, ils essaient d'obtenir un point de vue extérieur bienveillant, cherchent à conforter leurs décisions ou se renseignent pour savoir comment déroger habilement à telle règle administrative. Ces concertations informelles s'inscrivent, généralement, dans des relations de confiance et tiennent, pour une part, à des expériences et à des visions proches vis-à-vis des jeunes. Néanmoins, les conseillers ne revendiquent pas tous une même connaissance de ces difficultés. Selon les circonstances dans lesquelles ils ont été recrutés, selon leur ancienneté dans l'association mais aussi et surtout selon leur âge, leurs définitions des difficultés des jeunes sont variables.

Le recrutement des conseillers, d'abord, concourt à une telle hétérogénéité des perceptions. Si les conseils d'administration des missions locales ont aujourd'hui la possibilité de recruter leurs personnels sur la base de qualifications nationales spécifiques (par exemple le diplôme homologué de "conseiller en insertion professionnelle" délivré par l'AFPA depuis 1998), de fait, une bonne partie des conseillers intègrent ces associations par cooptation. Ce système de cooptation, qui conforte l'action d'ensemble des missions locales à différents niveaux, induit des clivages entre conseillers.

Une partie des conseillers, les plus jeunes, intègrent aujourd'hui les missions locales après des travaux universitaires ou des stages professionnels, ou après d'autres formes de soutien à ces associations. Outre leurs connaissances universitaires et des relations privilégiées avec des écoles, ces conseillers mettent à profit leur jeunesse auprès des responsables qui les recrutent, critère susceptible de faciliter les relations avec le public des jeunes. D'autres conseillers ont été recrutés à peu près dans les mêmes circonstances dans les années 1980 et 1990 après s'être impliqués dans la mise en route des premiers dispositifs de formation en alternance. Ces conseillers sont parvenus à stabiliser leur activité en entrant dans une mission locale. S'ils n'ont pas nécessairement un niveau d'études aussi élevé que les jeunes conseillers actuels, ces anciens travailleurs sociaux revendiquent une pratique ancrée dans la durée et, par là, une connaissance fine des jeunes et des dispositifs d'insertion.

Une autre fraction de conseillers, moins importante, entre, quant à elle, par le haut de la hiérarchie et n'a pas nécessairement la même vision des jeunes. Le recrutement de ces conseillers coïncide avec la volonté des responsables associatifs de trouver des appuis institutionnels pour pallier l'instabilité de certains financements publics. Ainsi, de proche en proche, le soutien de directeurs d'organismes de formation, qui rendent possible localement l'activité des missions locales, mais aussi celui de journalistes, capables de souligner à la fois l'existence publique de jeunes dits "en difficulté" et les réponses imaginées pour traiter ces jeunes, ou encore celui d'élus locaux ou de représentants de tutelles administratives apportant une contribution financière aux dispositifs, constituent autant de canaux par lesquels ces conseillers intègrent les missions locales.

Selon les cheminements qui les ont conduits aux missions locales, ces différentes catégories de conseillers ne s'entendent pas forcément sur les définitions des problèmes rencontrés par les jeunes ni sur l'usage des dispositifs répondant à ces problèmes. Des clivages et des affinités naissent du fait que certains conseillers entrés "par le bas" de la hiérarchie prétendent avoir partagé des conditions d'existence difficiles dans leur jeunesse. Ils reprochent à ceux entrés "par le haut" de ne pas bien saisir ces conditions et se sentent proches des jeunes qu'ils contactent dans leur bureau. Ces différences de perception s'expriment, par exemple, lors de réunions internes. J'ai pu l'observer moi-même en participant à des réunions sur la violence et sur la consommation de drogue chez les jeunes, thèmes de réflexion communs aux deux missions locales étudiées. Les conseillers se côtoient, dans ce contexte, sans nécessairement s'entendre sur les réalités sociales que renferment ces termes ni sur le type d'action à mener : ceux se disant issus du terrain et socialement proches des jeunes prétendent généralement accepter plus de débordements dans leur bureau que leurs collègues, ils acceptent également que les jeunes n'entrent que partiellement dans les objectifs pédagogiques de certains dispositifs alors que les seconds, plus proches des administrateurs, attachent plus d'importance aux intentions officielles des programmes d'action. Même si les discours des conseillers ne reflètent pas entièrement leurs pratiques, il reste que ces différences de perceptions inhérentes au parcours antérieur jouent un rôle prépondérant dans les logiques d'action des conseillers.

L'âge des conseillers concourt également à des points de vue diversifiés au sein des missions locales. Les écarts d'âge sont parfois peu importants entre le public des missions locales et les conseillers, et le statut de conseiller s'efface alors partiellement dans les relations avec les jeunes. Les conseillers d'une trentaine d'années, par exemple, ont l'impression que les expériences des jeunes ne sont pas très éloignées des leurs. Par là, certains d'entre eux se sentent dégagés de principes moraux qui sont implicites chez des collègues plus âgés. Ainsi, les jeunes conseillers ont en général une tout autre vision des questions liées à l'éducation des jeunes (à propos de relations familiales conflictuelles, de sorties en bande ou de consommation de drogue, par exemple) que leurs collègues plus âgés ayant des enfants. Ces jeunes conseillers reprochent parfois à leurs collègues pères ou mères de projeter leur propre point de vue de parents sur ces questions. De leur côté, des conseillers plus âgés considèrent souvent leurs jeunes collègues comme n'ayant pas suffisamment de recul pour appréhender les difficultés du public des missions locales.

CONCLUSIONS

La diversité des perceptions des conseillers selon les profils qui sont les leurs et selon les territoires d'action des missions locales autorise à déconstruire en partie l'image officielle de cette catégorie de personnel : celle de professionnels apportant des conseils et des réponses adaptés aux problèmes de chaque jeune. Nos observations montrent au contraire le processus complexe par lequel ces personnels ajustent des problématiques nationales aux situations des jeunes en fonction de l'environnement immédiat dans lequel s'insère leur association.

L'attention portée à cette hétérodoxie des pratiques permet de soulever une autre remarque générale sur les intervenants de l'insertion. On observe en effet, à travers les pratiques des conseillers de mission locale, combien les dispositifs d'insertion concourent à construire des populations appropriées aux objectifs sociaux des dispositifs et, par là, aux principes affichés par les principaux concepteurs de ces dispositifs. Ainsi, les jeunes en difficulté n'apparaissent pas seulement définis indépendamment de l'activité d'ensemble des missions locales (ou d'autres organisations similaires) grâce à des caractéristiques objectives comme l'âge ou le niveau de qualification à la sortie de l'école, mais bien en rapport, également, avec une offre locale de services déterminée par un ensemble d'acteurs institutionnels et politiques montrant leur implication dans un problème d'envergure nationale11. Au final, les conseillers représentent une interface entre les intérêts de ces acteurs institutionnels et les ruses des jeunes, lesquels s'efforcent de présenter une façade convenant aux intentions des dispositifs d'insertion pour bénéficier de petits avantages secondaires12.

Références bibliographiques

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  • BARBE L., 1999, Rapport sur l'errance des jeunes en Loire-Atlantique, ministère de l'Emploi et de la Solidarité.
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  • MAUGER G., 2001, "Les politiques d'insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du travail", Actes de la recherche en sciences sociales, n° 136-137.
  • PARK R. E., 1952, "Human Ecology" (1936), reproduit in R. E. Park, Human Communities, Glencoe, Free Press.
  • RIOT L., 2003, Constitution et traitement d'une population : les jeunes en difficulté d'insertion. L'exemple de deux bassins d'emploi de l'Ouest (1975-2000), thèse de doctorat en sociologie, université de Paris VIII.
  • RIOT L., 2006, "Entre l'école et l'entreprise : les missions locales", Les Temps modernes, n° 637, mars-juin.
  • RIOT L., à paraître, "Faire preuve d'utilité publique : des acteurs en quête de jeunes en difficulté".
  • TISSOT S., 2004, "Identifier ou décrire les "quartiers difficiles", le recours aux indicateurs statistiques de la politique de la ville", Genèses, n° 54.

(1) À propos de l'histoire sociale des jeunes sans qualification et des missions locales, on peut lire L. Riot, 2006, p. 420-443.

(2) Pour une part, cet angle d'analyse suit le sillage d'une représentation établie : voir par exemple Le Monde, 2006. À titre d'illustrations, on peut citer ici deux recherches sur les jeunes qui ont été réalisées au contact d'usagers de missions locales mais à propos de thèmes non liés centralement aux dispositifs d'insertion : celles de O. Galland et Y. Lambert sur les jeunes ruraux, 1993, et celle de S. Beaud et M. Pialoux sur les jeunes d'origine ouvrière, 1999.

(3) On se réfère ici à des recherches institutionnelles telles que F. Amat, 1987, p. 5-17, et D. Demazière, C. Dubar et al., 1994.

(4) Bien qu'ils se distinguent par leur approche, les travaux suivants illustrent cette dernière démarche : G. Mauger, 2001, p. 5-14, S. Ebersold, 2005, p. 105-130, et L. Riot, 2006, op. cit.

(5) Ces termes reflètent deux rhétoriques distinctes, la première renvoyant plutôt aux positions libérales des partis de droite et de centre droit, la deuxième à celles du parti socialiste. Voir M. Laronche, 2000.

(6) On observe un tel credo dans la plaquette de présentation du réseau national des missions locales en 2001 : "Grâce à l'écoute des jeunes [les missions locales] organisent leur action pour offrir à chaque jeune un appui personnalisé. Cette aide peut aller de la simple information jusqu'à l'accompagnement pas à pas en fonction des besoins de chacun" (Conseil national des missions locales, cf. www.cnml.gouv.fr/sommaire.php3).

(7) A. Abott, 1988, p. 8.

(8) R. E. Park, 1952.

(9) Sur cette question, voir par exemple les recherches de S. Tissot, et notamment, 2004, p. 92-111.

(10) L. Barbe, septembre 1999.

(11) L. Riot, "Faire preuve d'utilité publique : des acteurs en quête de jeunes en difficulté", article à paraître.

(12) L. Riot, 2003, p. 277-292.

Diversité, n°146, page 151 (09/2006)

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