Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

II. Des jeunesses

L'insertion professionnelle des jeunes peu diplômés

Sophie EBERMEYER, sociologue, chargée de développement à Économie et Humanisme (Lutte contre les exclusions et les discriminations)

Comment les politiques d'insertion envers les jeunes prennent-elles le relais de l'école ? Cet article rend compte de plusieurs enquêtes menées dans les trois dernières années auprès de jeunes en insertion : il s'agit tout particulièrement de jeunes accueillis dans les missions locales1 et de jeunes sortant du dispositif Trace2. Ces enquêtes permettent d'observer les conditions de vie des jeunes, leurs motivations à l'entrée des dispositifs, les freins à leur insertion et l'effet de leviers tels que la formation ou l'accompagnement.

De nouveaux processus d'exclusion sont à l'oeuvre dans la société française depuis une dizaine d'années. L'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale, le CER3, les observatoires locaux4 en font régulièrement écho. S'ils marquent la société et les esprits aujourd'hui, c'est qu'ils recouvrent des réalités inquiétantes ; certes, la pauvreté recule sur un temps long, mais deux phénomènes ont porté atteinte au "sacro-saint" travail : l'apparition du chômage de masse et, plus récemment, la réapparition de la pauvreté dans le travail. En d'autres termes, le travail ne met plus à l'abri de la pauvreté. D'autres analyses montrent aussi que la pauvreté tend à se reproduire de génération en génération, ou que la discrimination produit de la pauvreté.

Inutile de préciser que les jeunes sont particulièrement exposés à ces nouveaux processus : le chômage les touche avec plus d'acuité, ceux n'ayant pas travaillé n'ont pas droit aux ASSEDIC, ni au RMI s'ils n'ont pas 25 ans.

Une observation fine des processus à l'oeuvre montre que de multiples facteurs se cumulent en général, conduisant aux plus grandes difficultés d'insertion. Parfois c'est une rupture brutale qui fait basculer une trajectoire. Le plus souvent, les personnes sont tout d'abord exclues de l'emploi ; mais se combinent aussi des problèmes de santé qui peuvent être liés aux conditions de travail antérieures, des histoires familiales et personnelles chaotiques, une pauvreté financière et un isolement marqué. S'agissant des jeunes, les facteurs se révélant avec une acuité particulière touchent à la santé et à la mobilité.

Les problèmes de santé sont sensibles chez les jeunes, dans la mesure où la conscience des risques et des atteintes à la santé sont plus faibles chez un jeune que chez un sujet âgé. Or les personnes exclues de l'emploi et les "travailleurs précaires" rencontrent des difficultés financières qui ont un impact sur l'accès aux soins : les stratégies de contournement (retarder les soins, minimiser la maladie, éviter le médecin...) sont fréquentes, en dépit de l'amélioration apportée par l'accès à la couverture maladie universelle (CMU). Les problèmes de santé sont ainsi vécus dans une grande solitude5, notamment chez les jeunes. Quant aux problèmes de mobilité, ils sont particulièrement sensibles en milieu rural où ils contraignent l'accès à l'emploi mais aussi l'accès aux droits sociaux, en raison du trop grand coût des déplacements.

La volonté de s'en sortir seul est très présente au fil des nombreux entretiens menés6, afin d'éviter une stigmatisation, et renforce encore l'isolement. La pauvreté financière et cet isolement font que les attentes à l'égard de l'emploi sont particulièrement fortes.

LES PUBLICS "PRIORITAIRES" : QUELS JEUNES ET QUELLES ATTENTES ?

Même si le public des missions locales et PAIO7 tend à se diversifier, la population accueillie est majoritairement une population peu qualifiée, puisque les trois quarts des jeunes n'ont pas le baccalauréat, et d'origine sociale très modeste. Les jeunes sont pour moitié ou chômage ou sans activité. Leurs difficultés à l'arrivée à la mission locale résident principalement dans leur quête d'emploi et/ou de qualification ; mais les difficultés financières sont aussi très présentes : 30 % éprouvaient de telles difficultés à leur arrivée à la mission locale.

Leurs attentes se portent principalement sur les services liés au monde du travail (mise en contact avec des employeurs, obtention de stages, découverte des métiers), ce qui par ailleurs rejoint une inquiétude apparue lors d'entretiens : beaucoup de jeunes vivent difficilement le fait de devoir répondre à des exigences haut placées lors de leurs premiers emplois alors qu'ils manquent d'expérience.

Concernant les ex-bénéficiaires du dispositif Trace, en termes de ciblage du public, le dispositif atteint ses objectifs si l'on considère les difficultés de ces jeunes et leurs origines sociales et culturelles : faible niveau scolaire, échec scolaire, milieu social très peu qualifié, origine étrangère pour beaucoup. En effet, les niveaux de formation sont principalement les niveaux V et VI8. Plus de six pères sur dix sont ouvriers. Au moment de l'enquête, moins de la moitié des pères travaillent, de même que les mères. Une part significative des ex-bénéficiaires sont des migrants "primo-arrivants" : 20 % sont nés à l'étranger9. Concernant les parents, le père et la mère ne sont pas nés en France dans quatre cas sur dix. Enfin, il apparaît que l'échec scolaire marque aussi les ex-bénéficiaires de Trace : les deux tiers des entrants n'ont pas obtenu le diplôme préparé.

La grande majorité des jeunes entrent dans Trace pour chercher un emploi. Cependant, un tiers des bénéficiaires recherchaient autre chose qu'un emploi. De façon surprenante, ce sont les jeunes les mieux formés (niveaux IV) ou les plus de 21 ans qui viennent plus souvent rechercher une formation que les bénéficiaires moins diplômés10.

L'ACCES A L'EMPLOI APRES LE PROGRAMME TRACE ET LES PARCOURS SUIVIS

Trois ans après leur sortie11, 55 % des bénéficiaires de Trace rhône-alpins sont à l'emploi12. Plus globalement, Trace permet l'accès à l'emploi13 pour des jeunes qui en majorité n'en n'avaient jamais fait l'expérience auparavant14. Enfin, l'une des valeurs ajoutées essentielle du dispositif réside dans le fait que les jeunes peu qualifiés (mais diplômés15) accèdent davantage à l'emploi que les autres.

Ces chiffres recouvrent des inégalités qui se manifestent sans doute de manière la plus explicite à l'égard du chômage : près d'un quart des bénéficiaires ont passé plus de douze mois au chômage depuis la sortie de Trace, tandis que la moitié n'ont pas du tout connu le chômage.

Concernant l'emploi principal occupé depuis l'entrée dans le programme Trace, un tiers des bénéficiaires l'occupaient encore en mars 2002, ce qui traduit une certaine stabilisation du parcours pour ces jeunes ; de façon tout à fait paradoxale a priori, les jeunes de niveaux V et VI accèdent nettement plus au CDI (environ 24 %) que des jeunes mieux qualifiés16.

Les trajectoires des jeunes sont en voie d'amélioration : on constate notamment une augmentation nette de la part de personnes en emploi classique - d'un peu plus d'un tiers en 2002, à 47 % en 200317. On note toutefois une difficulté du passage de l'emploi aidé à l'emploi classique : aucune des personnes en emploi aidé en 2002 ne passe à l'emploi classique en 2003. En revanche, il faut souligner la stabilité dans l'emploi classique : 84 % des personnes en emploi classique en 2002 y sont encore en 2003.

Pour certains jeunes, le changement fréquent d'emploi est plutôt le signe d'une précarisation des trajectoires. Et cela concerne une grande partie des jeunes : 44 % des ex-bénéficiaires ont changé de situation entre 2002 et 2003 et occupé au moins un emploi. Or, quand 72 % des personnes qui n'ont pas changé d'emploi entre 2002 et 2003 sont en CDI, cela concerne seulement 27 % des bénéficiaires dont la situation a changé.

Les ex-bénéficiaires de Trace qui n'ont pas changé de situation entre 2002 et 2003 sont dans une situation plutôt favorable. Particulièrement nombreux à avoir accédé au CDI, le temps partiel est marginal (20 %, et il ne concerne que les femmes) ; il est par ailleurs très majoritairement contraint. Des écarts entre les jeunes peu qualifiés mais diplômés et les autres se manifestent18, toujours au profit des jeunes diplômés. Enfin, le fait le plus marquant est sans doute que cette population rencontre peu de problèmes de transport : 97 % des personnes expriment qu'elles ne rencontrent pas de difficultés pour se rendre sur leur lieu de travail. De fait, l'automobile est le moyen de transport le plus utilisé (64 %) ; 20 % utilisent les transports en commun.

Pour les jeunes dont la situation a changé entre 2002 et 2003, les contrats du premier emploi occupé révèlent une certaine précarité qui apparaît encore plus accentuée au niveau du dernier emploi. La part des CDI (27 %) est nettement moindre que pour les personnes dont la situation n'a pas changé. On observe une part plus importante d'intérimaires (16 %) et les saisonniers représentent près de 8 % des contrats. La part d'emplois non qualifiés est plus grande que précédemment. Seulement 15 % des jeunes ont trouvé leur emploi par un conseiller ANPE. Des différences apparaissent également en fonction du niveau de diplôme, puisque les plus diplômés recourent à l'ANPE en plus grande proportion19. Les problèmes de transport ne sont pas absents : 16 % déclarent avoir eu des problèmes de transport pour se rendre sur leur lieu de travail.

Le rôle des acquis antérieurs

L'expérience professionnelle est un atout vis-à-vis de l'accès à l'emploi : 52 % des personnes qui avaient occupé plusieurs emplois avant d'entrer dans Trace occupent un emploi classique en 2003, contre 41 % de celles qui n'en avaient occupé aucun. Mais l'expérience antérieure ne se substitue pas à la formation initiale en termes d'atout dans l'accès à l'emploi : les bénéficiaires de Trace qui sortaient tout juste de l'école avant d'entrer dans le dispositif, mieux formés, sont pour 62 % d'entre eux à l'emploi classique en 2003, contre 46 % de ceux qui ont connu une succession de "boulots" et de "périodes de recherche d'emploi".

La situation au regard de l'échec scolaire joue aussi un rôle : 36 % des personnes qui ont arrêté les études parce qu'elles n'ont pas pu entrer en classe supérieure sont à l'emploi classique en mars 2003, contre 47 % en moyenne20.

La situation des jeunes au chômage

Le chômage ou l'inactivité concerne en 2003 40 % des ex-bénéficiaires. On peut observer que la mobilisation est grande parmi les jeunes qui recherchent un emploi, puisque 9 jeunes sur 10 sont allés à l'ANPE, dans une mission locale ou une PAIO depuis le début de la période de chômage ; les trois quarts se sont inscrits dans une agence d'intérim. Mais l'offre d'emplois fait défaut : seulement 44 % ont passé des entretiens d'embauche. Enfin, 31 % ont travaillé pendant des périodes brèves et 23 % ont suivi une ou plusieurs formations. Mobilisés, les jeunes sont également mobiles : 46 % d'entre eux accepteraient de déménager dans une autre région pour trouver un emploi.

Les problèmes de transport semblent constituer un frein majeur : 34 % des jeunes estiment rencontrer des problèmes de transport ou de déplacement qui gênent leur recherche d'emploi, et accusent notamment l'absence de moyen de transport personnel (40 %), tandis que 37 % évoquent une absence de permis de conduire et 17 % l'absence de transport public.

Le recours à l'emploi aidé ne fait pas l'objet de réticences : durant les périodes de chômage que les ex-bénéficiaires de Trace ont connu suite au dispositif, 94 % d'entre eux n'ont pas refusé d'emploi aidé. Le besoin d'argent est la principale raison d'accepter un emploi aidé, pour plus de 9 jeunes sur 10. Les jeunes souhaitent ensuite ne pas rester sans rien faire et sortir de leur isolement.

Enfin, 10 % des hommes inactifs évoquent une incarcération.

LES LIMITES DES DISPOSITIFS

Les femmes

Certains publics apparaissent sensiblement désavantagés. Ainsi, les femmes accèdent moins facilement aux CDI et sont plus souvent à temps partiel. L'inactivité est principalement liée au fait d'avoir des enfants et les touche avant tout. Ce fait est d'autant plus important que les moins diplômées sont aussi les plus touchées : les niveaux VI et V bis évoquent plus souvent le fait d'élever leur enfant, les niveaux IV sont plus fréquemment en attente d'une formation.

Les discriminations ethniques

Les personnes exposées aux discriminations en général accèdent moins facilement à l'emploi que les autres. En effet, 21 % des ex-bénéficiaires se déclarent victimes de discrimination. L'accès à l'emploi classique leur est un peu plus difficile : 44 % sont à l'emploi classique, contre 47 % des personnes qui n'ont jamais connu de discrimination. Par contre, elles se trouvent à la fois plus au chômage et en inactivité ; elles ont aussi suivi moins de formations et connu plus de périodes de chômage.

La discrimination à l'embauche prédomine : pour 59 % des personnes, elle s'est produite alors qu'elles cherchaient un emploi ou une formation. L'origine ethnique est la première en cause : 41 % de ces ex-bénéficiaires estiment que c'est à cause du nom, de la couleur de la peau et de l'accent. Les hommes sont manifestement les plus concernés21. Mais la discrimination semble surtout concerner les personnes les moins diplômées. Ainsi, le critère ethnique n'intervient pas seul.

S'il est difficile de distinguer ce qui tient au niveau de formation et à la discrimination dans les freins à l'accès à l'emploi classique, l'enquête permet toutefois d'établir un lien entre l'origine des personnes (d'après le pays de naissance des parents) et l'accès à l'emploi ; cette analyse renforce le constat relatif aux discriminations subies. 44 %22 environ des ex-bénéficiaires de Trace sont issus de l'immigration. Or la situation au regard de l'emploi est moins bonne pour cette population : 41 % de ces ex-bénéficiaires sont à l'emploi classique en 2003 contre 52 % du reste de la population. Une part plus importante de ces personnes s'estiment victimes de discrimination : 25 % d'entre elles déclarent avoir déjà été victimes de discrimination, contre 19 % dans le reste de la population.

Santé et handicap

Parmi les 15 % des ex-bénéficiaires de Trace qui ont un problème de santé ou un handicap, cela tient, pour un quart de ces bénéficiaires, à un accident du travail ; mais moins de 40 % d'entre eux ont une reconnaissance23 de ce problème ou handicap auprès d'un organisme, alors qu'ils estiment en majorité que cela limite la nature et/ou la qualité du travail qu'ils peuvent réaliser. Les problèmes de santé ou de handicap touchent d'abord les plus de 21 ans et les hommes. Or les personnes qui ont un problème de santé ou un handicap sont moins fréquemment à l'emploi classique que les autres : 31 %24, contre 49 % des personnes qui n'ont ni un problème de santé ni un handicap.

Les problèmes de transport

Au moment de l'enquête de 2003, 45 % des personnes ne possèdent pas de moyens de transport pour leur usage personnel et plus des deux tiers % d'entre elles estiment qu'elles ne se déplacent pas facilement25. L'analyse de la mobilité au regard de la situation personnelle fait apparaître l'importance de l'entourage. Plus les personnes sont entourées, plus elles sont nombreuses à posséder un ou plusieurs moyens de transport pour leur usage personnel : ainsi, les célibataires qui ne vivent pas chez leurs parents sont plus de 50 % à ne posséder aucun moyen de transport, alors que les couples qui vivent chez les parents de l'un des conjoints sont plus de 80 % à posséder un moyen de transport.

LES LEVIERS

L'un des leviers majeurs de l'accès à l'emploi se situe au niveau des conditions de passage dans les dispositifs : les personnes qui accèdent le mieux à l'emploi sont celles qui, durant leur passage dans le dispositif, ont le plus bénéficié d'accompagnement et de formations. Cependant, on peut regretter que les bénéficiaires qui accèdent aux formations soient également les plus diplômés.

La formation

Un peu plus de la moitié des bénéficiaires de Trace (54 %) ont suivi au moins une formation depuis l'entrée dans le dispositif et 17 % en ont suivi plusieurs. Nous avons vu que les hommes accèdent plus à l'emploi ; ils accèdent aussi plus que les femmes aux formations. L'objet principal de la formation était une formation qualifiante, pour la moitié des bénéficiaires26. Cette part augmente au regard des formations suivies avant Trace (elle était d'un tiers). Les hommes intègrent plus fréquemment les formations qualifiantes : 55 %, contre 47 % des femmes, alors qu'elles sont plus diplômées. Il est aussi étonnant que les niveaux IV soient moins nombreux dans les formations qualifiantes (45 %) que les autres niveaux (51 %).

Parmi les personnes qui depuis leur entrée dans Trace jusqu'à 2002 ont suivi une formation, 53 % sont à l'emploi classique en 2003 contre 47 % en moyenne. Par ailleurs, la formation constitue d'autant plus un levier qu'elle est sanctionnée par un diplôme : 46 % des bénéficiaires qui ont suivi une formation débouchant sur un diplôme sont à l'emploi classique en 2003, contre 39 % de ceux dont la formation n'était pas diplômante. Enfin, la formation joue aussi d'autant plus un rôle de levier vers l'emploi qu'elle est qualifiante. 47 % des personnes qui ont suivi une formation qualifiante pour apprendre un métier sont à l'emploi classique en 2002, contre 42 % de celles dont la formation était "technique" - pour "s'adapter à un emploi", et seulement 35 % pour les formations de remise à niveau.

L'accompagnement

Le suivi régulier par un référent accroît aussi les chances d'accéder à l'emploi classique : les bénéficiaires qui ont été souvent en contact avec un référent sont plus souvent à l'emploi classique.

En termes de satisfaction, d'un point de vue plus global, les avis sont positifs : le rôle du conseiller Trace est jugé "indispensable" ou "plutôt utile" par 75 % des jeunes, et "inutile" pour moins d'un quart. Les avis sont plus mitigés sur le rôle du conseiller dans l'aide à réaliser les démarches de retour à l'emploi. Une faible majorité se dégage estimant que le référent l'a totalement ou beaucoup aidée.

Les moins de 21 ans sont plus sceptiques : ils estiment plus fréquemment que le conseiller Trace ne les a pas du tout aidés, comme les niveaux VI et V bis. À l'inverse, on remarque que ce sont les plus diplômés qui sollicitent le plus le référent : 16 % des niveaux IV sollicitent le référent pour un problème de santé, contre seulement 8 % des niveaux VI et V bis et 3 % des niveaux V, alors que les jeunes peu qualifiés en ont a priori le plus besoin. Les attentes de ces jeunes ne sont donc pas suffisamment prises en compte.

IMPACTS GENERAUX ET SATISFACTION

Analyser la réussite d'un parcours au travers de la qualité des emplois est réducteur. Les personnes elles-mêmes mettent en avant bien d'autres critères, parmi lesquels la prise de confiance en soi tient une grande place. Renouer des liens, gagner en confiance en soi sont autant d'éléments de consolidation d'un parcours d'insertion, notamment pour les personnes les plus fragiles. L'enquête montre également que le passage dans Trace permet aux bénéficiaires de s'autonomiser dans leur recherche d'emploi et de logement. Des indices témoignent que, au-delà de l'insertion professionnelle, le programme Trace bénéficie plus globalement aux personnes (santé, logement...) et dans la durée (meilleure satisfaction en 2003 qu'en 2002).

L'analyse des conditions de vie montre principalement une autonomie des jeunes en net progrès. Mais des difficultés persistent au niveau des ressources et du logement, ce que confirment les taux de satisfaction.

Ainsi, plus de 80 % des entrants en Trace vivaient chez leurs parents avant le dispositif ; ils ne sont "plus que" 60 % dans cette situation en mars 2002. Les ressources constituent le point le plus difficile, puisque 13,3 % des jeunes déclarent ne pas y arriver "sans faire de dettes" et seulement 5 % se disent à l'aise au regard de leur situation financière. Les taux de satisfaction au regard de leur situation actuelle reflètent ces obstacles : les trois quarts des jeunes sont satisfaits de leur logement, ils ne sont plus qu'une moitié à être satisfaits de leur niveau de formation, et quatre sur dix seulement de leur niveau de revenu. La préoccupation financière est donc forte, comme nous l'avons aussi constaté dans l'enquête auprès des jeunes des missions locales. Cela explique aussi que les attentes à l'égard de l'emploi soient majeures. Paradoxalement, les plus diplômés (les niveaux IV) sont les moins satisfaits de leur niveau de formation (41 %)... Mais l'on sait par ailleurs que leurs exigences sont plus fortes.

À propos des effets du passage dans Trace, une moitié des bénéficiaires considère en 2002 ce passage comme bénéfique sur la situation professionnelle... mais un certain mécontentement pointe : un quart estime au contraire que Trace a eu un effet "pas du tout bénéfique". La satisfaction progresse avec le temps : en 2003, 62 % de personnes déclarent que leur situation professionnelle s'est améliorée en comparaison de leur situation professionnelle à l'entrée dans le dispositif. Les plus diplômés sont globalement plus satisfaits quant à l'impact de Trace, sur leur situation professionnelle. Pourtant, ils n'accèdent pas davantage que les autres à l'emploi. Il faut sans doute entendre par là que les plus diplômés ont une vision plus positive de leur avenir professionnel. Les proportions sont comparables quant à l'effet de Trace sur la situation personnelle.

UNE ATTENTE D'ECOUTE... MAIS LAQUELLE ?

Enfin, il faut souligner que les attentes des jeunes sont fortes en matière d'écoute dans l'accompagnement social et professionnel. La place de la parole et de l'écoute est déterminante pour instaurer une confiance qui constitue un véritable enjeu, notamment dans l'accès à la santé. Cette attente n'est pas contradictoire avec un désir d'autonomie qui s'exprime aussi vivement. L'accompagnement individualisé a ses limites : les jeunes souhaitent davantage d'échanges entre eux.

Ce point rappelle l'appréciation des jeunes à propos de l'accueil des missions locales, qui est jugé satisfaisant par l'ensemble des jeunes. Mais les jeunes les moins qualifiés sont les plus insatisfaits vis-à-vis des services liés à l'écoute (auprès des conseillers) alors même qu'ils sont plus satisfaits que les autres quant aux autres services. De même, concernant l'aide personnelle (logement, déplacement, aide financière, santé), ils sont plus nombreux que les autres jeunes à ne pas les connaître, alors même qu'ils en ont le plus besoin. Ces services qui touchent à des demandes beaucoup plus personnelles, voire intimes, ont ainsi du mal à trouver écho auprès des jeunes les plus démunis, notamment de diplômes mais sans doute tout autant du langage adéquat pour obtenir des aides et exprimer leurs attentes.

CONCLUSION

On peut considérer que le programme Trace offrait la possibilité d'un développement du potentiel des jeunes dans de nombreux domaines de la vie. Certes, les zones de fragilité du dispositif ne sont pas négligeables. Quelques points préoccupants nous semblent mériter une attention particulière :

  • Les femmes accèdent moins à l'emploi ainsi qu'à des formations qualifiantes que les hommes (enquête 2002). Elles sont néanmoins plus souvent à temps partiel. En 2002, 6 femmes inactives sur 10 le sont pour élever leur enfant.
  • Les jeunes les moins qualifiés, de niveaux VI et V bis, accèdent moins aux formations que les autres (enquête 2002). Ils sont aussi moins à l'emploi et ont davantage connu des périodes de chômage (enquête 2003).
  • Les problèmes de santé ou de handicaps, la discrimination ainsi que la mobilité constituent des freins majeurs dans l'accès à l'emploi et posent aussi question par rapport au maintien à l'emploi, notamment eu égard aux problèmes de santé.
  • La relation au conseiller révèle quelques difficultés notamment avec les jeunes des niveaux VI et V bis, en continuité de ce que nous avions pu observer suite à l'enquête auprès des jeunes des missions locales de Rhône-Alpes.

Aussi, malgré des résultats plutôt positifs en termes d'emploi et de parcours, la satisfaction des bénéficiaires est nuancée, notamment s'agissant de leur niveau de revenu (moins de la moitié des personnes sont satisfaites). Au final, la moitié des bénéficiaires considèrent que le passage en Trace aura été bénéfique pour leur situation professionnelle ou personnelle... Ce qui correspond en définitive à la part de jeunes à l'emploi.

Ces résultats permettent d'ouvrir des pistes de travail, comme par exemple la promotion des formations qualifiantes dans les parcours des publics jeunes "prioritaires", et principalement pour les jeunes de niveau VI et V bis, car l'image de la formation reste globalement négative pour les jeunes en recherche d'insertion.

Il conviendrait aussi d'être plus sensible aux difficultés d'insertion professionnelle rencontrées par les jeunes femmes. Les employeurs sont-ils plus discriminants envers les jeunes femmes à faible niveau de qualification ? La charge éventuelle d'enfants, souvent portée par les femmes, peut-elle faire l'objet d'un travail spécifique, en relation avec le réseau d'accueil, pour minimiser les obstacles d'accès à des modes de garde pertinents ? Il y a enfin lieu de s'interroger sur l'image portée par les prestations des missions locales et PAIO auprès des jeunes. La valeur ajoutée globale des conseillers, bien réelle à travers l'accompagnement de parcours, reste faiblement perçue par les jeunes au regard de l'accès à l'emploi.

Par rapport aux leviers déjà repérés, nous avons vu que la formation et l'accompagnement, qui tendent à améliorer l'accès à l'emploi classique, constituent deux leviers pertinents pour contribuer à l'insertion professionnelle de publics fragilisés. Actionner ces leviers ne doit pas être détaché d'actions de lutte contre la discrimination ou d'actions pour favoriser la mobilité ou encore pour améliorer l'accès à la santé. En effet, la discrimination, les problèmes de mobilité ou encore de santé apparaissent comme des obstacles majeurs à l'insertion. Mais plus généralement, la question de l'accès aux droits est inséparable de celle de l'insertion socioprofessionnelle et bien des obstacles se dressent pour accéder aux droits fondamentaux. Parmi eux, il faut souligner que la stigmatisation à l'égard des chômeurs et de la dépendance vis-à-vis de l'aide sociale est très présente dans l'entourage des publics dits "prioritaires", tout particulièrement des jeunes, y compris au niveau de l'accueil dans les services sociaux ; ce qui explique que les attentes à l'égard de l'emploi soient si fortes.

Ainsi, certains publics demeurent désavantagés ou particulièrement fragiles, fait soulignant l'importance de conduire des politiques à la fois mieux ciblées et volontaristes mais aussi préventives pour pallier ces désavantages, en pérennisant des dispositifs d'emplois aidés qui ont fait leurs preuves et méritent d'être renforcés en termes d'accompagnement, de formation et de niveau de rémunération.


(1) Enquête menée par Économie & Humanisme pour la région Rhône-Alpes et la DRTEFP en 2002-2003 auprès de 700 jeunes accueillis dans les missions locales et les PAIO de la région, renouvelée en 2005 pour la mission locale de Chambéry.

(2) En effet, le ministère de l'Emploi a engagé depuis dix ans une démarche d'enquêtes panel de suivi des bénéficiaires des politiques d'emploi, dont la finalité est d'évaluer l'efficacité des politiques publiques en matière de lutte contre le chômage et les exclusions. Le panel "2000", troisième génération de ces enquêtes, concerne huit dispositifs au niveau national. Trois régions ont souhaité s'investir particulièrement dans cette démarche, dont la région Rhône-Alpes, qui a retenu notamment le dispositif Trajet d'accès à l'emploi (Trace). Les enquêtes auprès des bénéficiaires ont été réalisées en Rhône-Alpes en deux vagues successives : la première entre mai et juillet 2002 et la seconde entre mars et juillet 2003.

(3) Centre d'études et de recherches sur les coûts.

(4) Telles la mission d'information régionale sur l'exclusion de Franche-Comté ou la mission régionale d'information sur l'exclusion de Rhône-Alpes - cf. le rapport 2005 dirigé par G. Decrop.

(5) Ces problèmes de santé récurrents, gênant le maintien dans l'emploi ou empêchant le retour à l'emploi, constituent un véritable handicap vis-à-vis de l'insertion professionnelle. Dès lors, la frontière entre problèmes de santé et handicap est floue. De plus, la reconnaissance des problèmes de santé (par la Cotorep) suscite des réticences telles que la crainte d'un rejet par les employeurs et se traduit par un non-accès aux droits.

(6) Plus de 50 entretiens individuels menés par EH en Franche-Comté, pour la MIRE. Cf. "Accès aux droits et exclusion en Franche-Comté", 2005.

(7) Permanences d'accueil, d'information et d'orientation.

(8) Niveau V : diplômés de CAP, BEP... ; niveau VI : sortis avant la troisième, soit un quart des jeunes. Par ailleurs, la population est composée de près de 60 % de femmes, près d'un quart des femmes ayant un enfant à charge.

(9) Dont un quart est arrivé en France dans les cinq dernières années précédant l'enquête.

(10) 44 %, contre 33 % des niveaux VI et V bis.

(11) La population enquêtée est entrée dans le dispositif entre septembre 1999 et décembre 1999. La sortie du dispositif s'est effectuée d'avril à juin 2001 et les personnes ont été enquêtées de mai à juillet 2002, soit un peu plus de un an après la sortie du dispositif, puis de mars à juillet 2003, soit deux ans après la sortie du dispositif. L'évaluation porte donc sur un dispositif tel qu'il a fonctionné de la fin 1999 à la mi-2001. Au niveau national, l'échantillon représentatif a été obtenu par un plan de sondage stratifié selon le sexe, l'âge, le niveau de formation à l'entrée en programme. Au niveau local, l'enquête est exhaustive et s'est appuyée sur les fichiers de bénéficiaires. 355 bénéficiaires ont été interrogés dans la première phase de l'enquête (aboutissant à un effectif de 1 482 après redressement et extrapolation), puis 348 ex-bénéficiaires ont répondu à la deuxième phase de l'enquête.

(12) Contre 49 % au niveau national. L'enquête panel nationale concernant les parcours des anciens bénéficiaires de mesures pour l'emploi fait apparaître une réelle valeur ajoutée de ces dispositifs, qui vient contredire les critiques souvent entendues.

(13) 80 % des bénéficiaires ont accédé à au moins un emploi depuis l'entrée en Trace jusqu'en mars 2002.

(14) 40 % n'avaient jamais occupé d'emploi auparavant.

(15) Niveau VI et surtout niveau V.

(16) De niveau IV : 13 %.

(17) Ce fait s'observe pour toutes les mesures des politiques d'emploi analysées par la DARES. Cf. "Les bénéficiaires des politiques de l'emploi, trois ans après la sortie d'un contrat aidé : entre consolidation professionnelle et réinstallation dans le chômage", Premières Synthèses, DARES, août 2004, p. 2.

(18) Les trois quarts des niveaux V et plus sont en CDI, contre 68 % des niveaux V bis et 69 % des niveaux VI.

(19) 23 % des niveaux V et plus ont trouvé cet emploi par l'ANPE, contre seulement 9 % des niveaux V bis et 7 % des niveaux VI.

(20) Et environ 50 % des personnes n'ayant pas souhaité continuer les études ou ayant arrêté pour travailler.

(21) 25,6 % d'entre eux disent avoir déjà été victimes de discrimination, contre 17,8 % de femmes.

(22) Dans le questionnaire, la variable choisie est celle des personnes dont la mère n'est pas née en France.

(23) Des différences importantes apparaissent avec les bénéficiaires des contrats emploi solidarité (CES), qui ont plus souvent un problème de santé ou de handicap mais qui sont plus souvent reconnus.

(24) Soit 15 personnes sur 48.

(25) Le questionnaire n'aborde pas la question du permis de conduire.

(26) Pour la formation principale suivie depuis l'entrée dans Trace.

Diversité, n°146, page 117 (09/2006)

Diversité - L'insertion professionnelle des jeunes peu diplômés