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Diversité

II. Une éducation apaisée ?

École sous violences

Michel MARCUS, magistrat, est délégué général du Forum européen pour la sécurité urbaine, délégué général du Forum français pour la sécurité urbaine, secrétaire du Centre international pour la prévention de la criminalité (CIPC, Montréal), expert consultant auprès du Conseil de l'Europe et auprès de la Conférence permanente des pouvoirs locaux, expert auprès de la Commission européenne sur le trafic des êtres humains, membre de l'International Scientific and Professional Advisory Council of the United Nations (Crime Prevention and Criminal Justice Programme)

Une généalogie de la montée en puissance du concept de la violence dans la vie politique et sociale française à travers le filtre des termes utilisés successivement pour le désigner.

Nos écoles sont-elles devenues les prolongements des scènes de rue, des rivalités entre bandes ? Sont-elles devenues des lieux d'affrontement entre le monde des adultes et une identité jeune totalement insolite et angoissante ? À ces questions largement posées dès que l'on dévoile son identité professionnelle dans les "dîners en ville", et sur lesquelles on se constitue un canevas de réponses, fait suite le constat d'une sorte d'amnésie sociale impitoyable pour tout événement ayant une ancienneté de peu d'années. Cela vaut pour tout événement, politique, économique, culturel, écologique, heureux ou tragique. Peut-être en récupère-t-on le souvenir plus tard, bien plus tard, la "grande Histoire" venant à notre secours...

RETROUVER LA MEMOIRE

La sécurité n'a pas ni mémorial, ni archives. Aucune institution pérenne n'a enregistré sa prise en compte par les politiques publiques et son accompagnement. Des bribes de ressources sont nichées dans chacun des ministères concernés. Ainsi le ministère de l'Éducation nationale ne pourrait-il produire sa part d'histoire qu'avec beaucoup de difficultés, car aucune évaluation n'est venue marquer le territoire de cette mémoire, permettant de donner du sens à l'actualité.

Sans vouloir accabler les journalistes, ils sont très représentatifs de cette redécouverte quotidienne du monde permettant dès lors aux responsables politiques d'affirmer qu'avant eux il n'y avait rien, mais que, avec leur plan, le monde va renaître sous un jour nouveau. L'Éducation nationale est une bonne illustration de cette impossibilité de faire sortir la sécurité de ce trou noir d'où est exclue la raison.

Depuis quand l'école est-elle entrée dans l'ère de l'insécurité ? La violence est-elle apparue à l'école en même temps que dans la société ?

Aucun événement n'arrive par surprise, de longues périodes de préparation précèdent le surgissement médiatique d'un phénomène. Car c'est bien les médias qui donnent une amplitude à un certain nombre de petits indices qui s'accumulent, qui les rassemblent pour les faire exploser au vu de tous. Il n'y a pas de date d'entrée sur la scène de l'insécurité, on peut citer des interventions télévisuelles tendant le miroir de la peur, la montée en puissance du Front national, les premières déclarations d'hommes politiques dans les années 1975-1980. On peut citer surtout les premiers titres de journaux en 1973, inaugurateurs d'une longue série : "Les banlieues de la peur" (Le Nouvel Observateur), "Quand la peur s'installe" (Le Point), "Vous sentez-vous en sécurité ?" (L'Express), "Le temps des milices" (Paris Match). Cette première rafale sera suivie par d'autres, plus tard.

LES "RAPPORTS PIERREFITTE", PUIS "BONNEMAISON"

Pour planter quelques jalons d'une mémoire sur la perception de la violence, nous voulons partir de deux rapports fameux qui continuent d'irriguer les réflexions et les conduites des générations en charge des différents pouvoirs.

Dans les années 1975-1980, une série de crimes "odieux" relance le débat sur l'insécurité, à tel point que le gouvernement décide de mettre sur pied une commission d'experts présidée par Alain Peyrefitte, ancien et futur ministre : le Comité d'études sur la violence, la criminalité et la délinquance.

Cette commission composée de personnalités universitaires de l'époque auditionnera sans exclusive des représentants de tous les secteurs de la société. Son rapport, publié en 1977, fut vivement critiqué, plus pour le présupposé "idéologique" qu'il pose dès le départ de sa réflexion que pour les différents constats qu'il fait sur les causes de la violence. Ce présupposé est de percevoir toute forme de contestation comme de la violence (1968 n'est pas loin).?Dans la mesure où la réponse principale du rapport est le recours à une répression graduée, la criminalisation des mouvements sociaux dans leur utilisation de moyens de lutte autres que la négociation est clairement dans la ligne de mire. Cette mise en cause visait d'ailleurs plus les syndicats ouvriers, les occupations d'usine avec séquestration de cadres ou les mouvements étudiants que le mouvement agricole. L'époque connaissait une intense activité syndicale et politique.?Ainsi, le manteau de l'opprobre afférent au pénal était jeté sur une grande partie de la société française.

L'utilisation du mot violence était nouvelle aussi pour l'époque. On parlait alors de délinquance. Le mot violence a en effet un rapport direct avec les définitions du code pénal. Le mot violence était utilisé pour qualifier des actes graves et ne servait en aucune manière à décrire comme c'est le cas aujourd'hui des comportements psychologiques, comme le harcèlement sur les lieux du travail ou des apostrophes verbales. Tout réduire à la violence tendait brusquement à mettre sous le projecteur, et donc sous le coup de l'opprobre, une série d'actes de la vie civile et à les transformer en illégalismes. 1977 marque ainsi l'entrée en force du concept de la violence dans la vie politique et sociale française.

Quelques années plus tard, le rapport de la Commission des maires sur la sécurité (Bonnemaison, 1983) n'eut jamais recours au mot violence pour décrire l'insécurité. Ce n'est que plus tard que le mot fut réintroduit pour décrire les émeutes dans les quartiers défavorisés. Une partie de ceux qui lançaient la politique de prévention avait conscience de la "dépolitisation" que l'on infligeait aux jeunes de ces banlieues en qualifiant leurs actes de violences, niant de ce fait tout contenu social. Ce débat est clos maintenant où, semble-t-il, la violence a perdu toute légitimité, et incite à l'adoption de slogan : "zéro tolérance".

Michel Foucault pensait que le terme de délinquance ne servait à recouvrir qu'une partie des multiples formes d'illégalismes que les sociétés gèrent de façon différentielle (Boullant, 2004). Lire Foucault eut peut-être évité maints dérapages dans l'extension des domaines d'application du mot violence.

Qu'est-ce qu'était la violence à cette époque ? Le Comité eut quelques difficultés à donner une réponse. Entre des définitions biologiques, psychologiques ou sociologiques, il se retrouve renvoyé à la définition juridique des infractions pénales. Il rappelle que l'on entendait par violence un abus de force mais que "d'aucuns admettent aujourd'hui qu'est violence toute atteinte illégitime (ou perçue comme telle) aux libertés que la société, explicitement ou tacitement, reconnaît à ses membres". Cette définition autorise la commission à faire entrer par la grande porte tout ce qui relève du monde des relations du travail et surtout tout ce qui appartient à la "criminalité en col blanc", à la délinquance économique et financière. En revanche "ont été exclues en tant que telles... les violences dites légitimes ; les guerres ; le terrorisme politique1". Ainsi, la violence était-elle encore relative.

Ce listing du Comité a le mérite de faire apparaître que des violences rejoignent la liste ou la quittent. Certaines apparaissent, comme la violence routière, la violence terroriste, la violence contre les femmes ; d'autres disparaissent ou sont maintenues dans une zone grise, en retrait du débat public. La violence du monde économique, la violence de la fraude financière se sont curieusement aseptisées par leur transformation en criminalité organisée, en simples délits sans bruit ni odeur. Qui rappelle aujourd'hui, comme le faisait le Comité Peyrefitte, le coût social et économique de la fraude financière en incitant les pouvoirs publics à s'en préoccuper prioritairement ? Qui parle de la violence dans les entreprises, inhérente à leur mode de production, à leur rapport de commandement, à l'idéologie sexiste ? Où en est la violence raciale, homophobe, sur laquelle la société française est restée si longtemps muette ?

Notre vie sociale et politique semble avoir été envahie par la violence. Tout est violence. Le portage de la violence par le discours politique n'est que le relais de celui porté par les médias. Les journaux télévisés ouvrent leurs éditions par les derniers crimes et les dernières catastrophes. La globalisation de la scène mondiale ajoute à cette vision violente de notre monde.

Il faut rapprocher cette montée en force de la violence avec le développement de la victimisation. La violence fait forcément des victimes, la délinquance est une chose plus lointaine.

Le "tout est violence" dans lequel nous nous enfonçons est antinomique de ce rappel de 1977 : "Nous devinons qu'elle [la résurgence de la violence] n'est pas sans lien avec la complexité de notre organisation, avec son degré d'élaboration2." Sous la formule pudique de la complexité se cachent ainsi les injustices de tous ordres, permanentes ou durables. Et avec elles resurgit l'homme avec ses particularités, son appel à être traité et considéré dans sa complexité3 et dans le respect de ses droits. Un rapport officiel d'aujourd'hui oserait-il encore intituler une de ses parties "La violence comme cri" ou encore "Le cri des muets" ou "Le cri des perdus" ?

Qui étaient les auteurs de violence dans les années 1980 ? Le Comité prend soin de préciser qu'il n'existe pas de criminel type. "La criminalité est hétérogène. Elle ne peut s'incarner dans un seul personnage. Au-delà de la sèche évidence des chiffres, ce sont des hommes qui apparaissent dans la complexité de leur nature. Les types de délinquants sont multiples4." Certes, "on remarque que les étrangers vivant en France commettent, à s'en tenir aux chiffres, proportionnellement plus d'infractions que les nationaux. Mais il s'agit d'une population à dominante masculine et qui, dans sa très grande majorité, entre dans les catégories les plus exposées à la délinquance5. D'autre part, les étrangers sont davantage victimes de violence que les Français". Le Comité appelle les immigrés les "marginaux de la croissance" et propose des recommandations pour leur intégration sociale. Il réaffirme avec force qu'aucun facteur spécifique tenant à l'ethnie, à la religion n'explique leur participation à la violence, en revanche leur spécificité est de cumuler souvent tout ou partie des handicaps dispersés sur l'ensemble de la population française. "Phénomène de déculturation, éclatement familial, barrage linguistique et éducatif, ségrégation dans le logement ou le travail, isolement, instabilité géographique et professionnelle, impossibilité de participer à la vie locale par la voie du suffrage : il est presque surprenant que la violence ait pu être contenue dans les limites actuelles6." Phrases étonnantes au regard de ce que l'on sait de l'histoire ultérieure.

Outre les étrangers, le rapport note la part prise par les mineurs (10 % du total de la délinquance) qui "irait en augmentant", mais n'y accorde pas une grande importance. Ce constat est en contradiction avec de nombreuses recommandations du rapport portant sur des réformes touchant les éducateurs, la justice (déjà).

Depuis, nous avons mis les jeunes au centre de la violence en oubliant souvent qu'ils sont aussi les principales victimes de cette violence. Nous disons aussi que ce sont les jeunes issus des quartiers défavorisés ou difficiles qui sont auteurs principaux de violences, nous disons enfin que ce sont les jeunes issus de l'immigration. Une certaine classe politique, les médias ; les gens disent que ce sont les Maghrébins, et plus généralement les musulmans. Le ciblage s'est fait de plus en plus précis, le processus s'est fait au gré du débat politique animé entre autres par Jean-Marie Le Pen. Nous avons tous été victimes de ce processus sans nous apercevoir que ce ciblage nous rendait aveugles au fait que la majorité des auteurs de la violence et de la délinquance appartient à l'ensemble de la société. Il serait aisé de montrer nos ridicules en rappelant par exemple que le Comité Peyrefitte constatait déjà gravement que les délinquants rajeunissent : "Dès avant leur treizième année, certains ont déjà participé à des actions délictueuses graves7." Misère, ils n'en finissent pas de rajeunir ! Trente ans après, avec moult débats politiques, on a changé des lois, le sens de l'action éducative, pour tenir compte d'un rajeunissement dont on sait statistiquement qu'il est neutre.

Mais l'impression prévaut que l'exclusion des immigrés d'Afrique, surtout l'ostracisme et le racisme dont ils ont été victimes, ont été exclus du débat public par le biais d'un débat sur l'insécurité. L'imposition de cette équation "jeunes immigrés égale délinquance" a permis de passer en partie à la trappe tous les handicaps de l'exclusion sociale. Leur poids relatif dans la délinquance a été volontairement oublié. A-t-on gagné quelque chose pour la validité de notre pacte démocratique (Marcus, 2003) ?

Le rapport Peyrefitte parle des jeunes, assez peu, en soulignant combien les actions de prévention engagées tôt sont plus efficaces et combien ces actions doivent se faire de manière concertée entre différentes institutions. Le rapport parle des éducateurs, de la nécessité de réformer certains programmes d'enseignement et surtout d'autoriser des jeunes n'ayant pas le goût des études à sortir du système scolaire. La violence à l'école n'existe pas, l'absentéisme, le malaise des enseignants, la responsabilité des parents sont des thèmes absents du débat.

Le rapport Peyrefitte a été un moment important dans l'histoire de la sécurité dans la mesure où il a noué un certain nombre de points de débats qui perdureront longtemps. Incarnation d'une alliance nouvelle à l'époque du politique et des milieux intellectuels après la coupure de 1968 sous la conduite d'un homme qui devint garde des Sceaux avant la fin du rapport, ce rapport a des limites qui se révélèrent insupportables quand la situation de l'insécurité s'aggrava.

Point d'école dans le rapport Peyrefitte. C'est encore d'organisation de la scolarité dont parlera seulement le rapport Bonnemaison (1983), et non de violences à l'école.

Suite à des émeutes dans l'est lyonnais, le gouvernement nomme une Commission des maires chargée de lui faire des propositions, non sur le malaise des banlieues mais sur l'insécurité. Le volet "social" des banlieues est confié à une commission du développement social. Cette concomitance explique peut-être que le problème de l'école ait été traité par la commission Dubedout et que la réflexion ait plus porté sur la contribution de l'école au développement social des quartiers.

Le rapport, rendu fin 1982, assigne comme tâche aux ministères de coordonner leurs efforts, de promouvoir le dialogue sur le terrain entre les acteurs pour répondre aux besoins des jeunes. Ce qu'il faut remarquer dans ce rapport, c'est l'absence de toute référence à la violence, on parle de délinquance.

Ces rappels de deux rapports fameux, dont le dernier imprimera sa marque pour les vingt années suivantes, permettent de souligner que la violence à l'école est chose nouvelle dans le débat français. Les comportements d'irrespect, ceux que l'on appellera dans les années 1990 "les incivilités", font l'objet d'une recommandation de la Commission des maires à l'Éducation nationale sous la forme d'une introduction de l'éducation civique à l'école. L'école est encore perçue comme un outil pour aider à l'apaisement des conflits de la rue.

QUAND LA VIOLENCE ENTRE A L'ECOLE

Alors, quand commença-t-on à parler de la violence à l'école ? Un baromètre permettant de rendre compte de la naissance de la question aux yeux du public est fourni par les questions parlementaires au gouvernement qui permettent aux députés d'exprimer la préoccupation de leurs électeurs, mais aussi donnent l'occasion aux ministres d'annoncer des dispositifs nouveaux.

1988-1993 : 54 questions sur la violence à l'école furent posées à l'Assemblée nationale pendant cette mandature ; la mandature suivante, la machine commence à s'emballer ; 117, puis 320 de 1993 à 1997.  ! Ces chiffres sont à rapprocher des questions parlementaires ayant trait à la violence des jeunes de manière générale. La majorité de ces questions ont trait aux sanctions applicables aux mineurs. Si en 1988-1993, 88 questions sont posées, nous en sommes aujourd'hui, alors que la mandature n'est pas encore terminée, à 597 questions ! Sur les deux sujets, une augmentation considérable du nombre global des questions se produit sous le gouvernement de gauche. Si le nombre de questions relève aussi d'une stratégie politique de déstabilisation, de "harcèlement", il montre néanmoins que la question de la violence à l'école est nouvelle.

Et pourtant, ceux qui participent depuis dix, quinze ans, aux débats sur la politique du développement social des quartiers, puis de la politique de la ville savent que cette question a été posée très tôt à travers la problématique de "l'école dans la ville, la ville dans l'école". Les débats portaient principalement sur le point de savoir si l'éducation de l'enfant relevait de la seule Éducation nationale ou si les acteurs de la ville devaient venir contribuer à ce travail. Au travers de cette question, se posait avant tout la question du rôle de l'institution, de la nature de la pédagogie, mais aussi du degré d'isolement de l'enfant au milieu du tumulte de la ville. Dans ce tumulte de la ville se glissait parfois la question de la violence.

PERSPECTIVES : CONSTRUIRE UNE COMMUNAUTE EDUCATIVE

En 1991, le Forum européen pour la sécurité urbaine, dans le cadre d'un diagnostic européen de l'insécurité, organisa à Bruxelles une réunion réunissant divers intervenants en milieu scolaire8. Certains propos méritent d'être rapportés tant ils apparaissent poser les termes d'un débat qui n'a pas fini de nous hanter.

D'abord, la question de l'absentéisme scolaire fut abordée pour constater que, tant en Belgique qu'en France, le nombre des jeunes décrochant totalement ou partiellement était parfaitement inconnu des institutions. Un participant supposa que, involontairement, cela maintenait l'école hors des turbulences sociales. La violence fut peu à peu abordée, d'abord par la description d'attitudes agressives, mais aussi par la pression très forte que faisaient subir à l'école certains parents, par l'irruption dans l'école de personnes étrangères se réfugiant dans l'institution. La question du règlement intérieur des écoles fut évoquée : document contrat, mais avec quelles sanctions et prononcées par qui ? Était-ce le rôle des enseignants de faire la police dans l'établissement ? Que faire quand un enseignant était "débordé" par sa classe ? À quel moment faire appel à la police ? Peut-on porter plainte ? Comment expliquer le problème aux parents ? Et puis, la question de fond fut posée, l'école doit-elle rester ouverte sur la ville ? L'unanimité se fit pour dire que l'école comme espace physique devait être close, mais que la ville avec toutes ses ressources pédagogiques devait être présente.

Qui pourra dire l'ampleur du phénomène de la violence dans ces années-là et dans les suivantes ? Aucun instrument de statistiques n'était encore disponible et, surtout, on sentait bien que moins l'institution parlait du problème, mieux elle se portait, estimait-elle. Pour l'enseignant, être chahuté, violenté était le comble de l'infamie, pour un responsable d'établissement le sommet de l'incompétence. Les choses se sont certainement améliorées avec une diminution du seuil de tolérance de la violence par l'ensemble de la société. Difficilement mesurable aussi, ce seuil serait celui de la moindre acceptation aujourd'hui d'un même comportement se reproduisant année après année. La question de la fin des "bizutages" fut assez révélatrice de ces états de violence que plus personne ne percevait comme tel.

Contrainte ou volontaire, l'école a fait appel de plus en plus aux ressources extérieures. La communauté éducative a commencé à se constituer, d'abord autour d'un noyau naturel dont le centre de gravité est le travail dans les mêmes locaux, puis en agrégeant des professions extérieures ; ce faisant, le poids de la violence s'est mutualisé, permettant de véritables renaissances dans beaucoup de quartiers. Le travail avec les parents, avec des groupes d'habitants s'est multiplié, avec toujours une faiblesse due au manque de méthodologie et de personnes relais. Des expériences très fortes se sont établies avec des responsables de transports publics sur le constat commun que la violence ne s'arrête pas aux portes des collèges.

La relation avec la police et la justice reste lointaine, sur des bases que les autorités se gardent de préciser. Un certain nombre de gentlemen's agreement existent cependant, précisant la doctrine d'intervention de la police dans les établissements. Mais ils reposent sur des ententes entre des personnes, remises en cause au gré des mutations. L'intervention de la justice dans les établissements a été mieux acceptée en raison de sa procédure d'intervention plus longue, plus lointaine et symboliquement mieux acceptée par toutes les personnes concernées, corps enseignant, jeunes et parents. Mais elle est restée assez exceptionnelle dans le cadre de petits litiges, ne serait-ce qu'à cause du manque de moyens de l'institution judiciaire et de son peu de souplesse ; l'institution des délégués du procureur n'a pas amélioré les choses. D'où l'idée du ministre de l'Intérieur de confier ce rôle à une commission présidée par le maire qui aurait certains pouvoirs de sanction. On attend une réaction du ministre de l'Éducation. Les maires sont majoritairement réticents à endosser un rôle de dispensateur de sanctions. Le mandat politique dont ils sont investis leur donne une responsabilité vis-à-vis de la collectivité et, à ce titre, ils n'ont pas à intervenir dans des litiges individuels.

On peut imaginer multiplier les interventions extérieures pour maintenir l'ordre dans les établissements, ce sera toujours un pis-aller tant les sanctions éventuelles dépendent d'une négociation permanente dans l'école. En effet, l'intervention autoritaire ne peut se concevoir qu'en renfort, en dernier recours à l'issue de discussions. D'où l'importance des règlements intérieurs, des recours à des systèmes de médiation, à l'acceptation consensuelle de règles de vie, à l'association étroite des parents à la vie de l'établissement. Brandir constamment le bâton est générateur de désillusions au moment de son utilisation.

Aucune institution dans la ville ne peut régler ses problèmes de manière isolée ; le partenariat est devenu un exercice de droit commun de leur fonctionnement. Mais au-delà d'un simple aménagement de fonctionnement administratif et s'agissant de l'école, il convient de repositionner les limites de l'objet de son activité. Concernant l'éducation des jeunes, nous devons considérer que, s'agissant d'un processus permanent, l'école occupe 170 jours par an de ce processus et qu'il convient d'associer les "animateurs" des autres lieux fréquentés par les jeunes, étant entendu que la responsabilité parentale doit faire le lien. C'est au prix de cet effort que commenceront à se dessiner les contours de la communauté éducative la mieux à même d'animer le processus éducatif. Le virtuel nous renvoie un bon exemple de ce que pourraient être ces communautés : à la fois des lieux, des sites, des possibilités d'accès à des ressources, des systèmes de capitalisation et d'évaluation. Le traitement de la violence s'inscrira naturellement dans les objectifs de la communauté éducative et usera des moyens d'action des uns et des autres, mais de manière totalement intégrée et pas seulement coordonnée.

Au regard de la violence et des illégalismes, cette communauté éducative est à même de développer des actions sur l'apprentissage de la légalité. Ce domaine est plus large que celui de l'apprentissage de l'accès à la justice et aux droits. Il représente une action de prévention forte, à la mesure de l'apprentissage des mécanismes de mise en oeuvre de la légalité, support du développement personnel et social. La répression ne doit pas rester à l'écart, si on la définit comme une application autoritaire de la loi, moins pédagogique que ce que met en oeuvre la prévention, mais contribuant tout autant à un développement durable de la communauté.

L'école n'a jamais été le paradis sans violence. La violence existait aux yeux de ceux qui voulaient bien la voir. On peut sans se tromper estimer qu'un accroissement s'est produit, à la mesure de l'augmentation des effectifs scolaires, mais également de la multiplication des formes de violence se produisant à l'extérieur. La sensibilité à la violence est devenue forte, les réactions sont devenues plus violentes elles-mêmes. La violence est devenue un sujet parmi tous ceux que l'école doit prendre en charge.

Souhaitons que chacun ne s'enferme pas dans sa tour, convaincu d'être le dernier rempart à la vague violente.

Références bibliographiques

  • BONNEMAISON G., 1983, Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité. Rapport au Premier ministre, Commission des maires sur la sécurité, Paris, La Documentation française.
  • BOULLANT F., 2004, "Surveiller et punir aujourd'hui : l'actualité de Foucault", Ecorev, n° 15, janvier.
  • MARCUS M., 2003, Sécurité et Démocratie à l'épreuve de la violence, Éditions du Conseil de l'Europe.
  • PEYREFITTE A., 1977, Réponses à la violence. Rapport à Monsieur le président de la République, Comité d'études sur la violence, la criminalité et la délinquance, Paris, Pocket, coll. "Presses Pocket".

(1) A. Peyrefitte,1977, p. 37.

(2) Id., p. 34.

(3) Edgar Morin, le sociologue de la complexité, fut auditionné par le Comité.

(4) A. Peyrefitte, 1977, p. 76.

(5) Référence à la catégorie 16-25 ans, majoritaire dans la délinquance.

(6) A. Peyrefitte, 1977, p. 118.

(7) Id., p. 71.

(8) "Secucités école". www.urbansecurity.org.

Diversité, n°147, page 65 (12/2006)

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