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Diversité

I. La sécurité au grand angle

La relation médias/société en question

Un cas de violence scolaire dans une banlieue de Perpignan

Nathalie AUGER, chercheure au laboratoire Dipralang de l'université de Montpellier III. nathalie.auger@univ-montp3.fr

Cet article, fruit d'une étude ethnographique menée depuis 19991, analyse le traitement dans la presse locale d'un fait présenté comme de la violence scolaire par les acteurs du collège.
Dans notre exemple, l'information de la presse locale, plus ou moins en distorsion avec le discours de la presse nationale, relève alors d'une réelle violence médiatique, tout en faisant également violence, psychologiquement cette fois, au principal du collège, ouvertement mis en cause.

L'événement déclencheur survient en novembre 1999 dans un collège classé en ZEP, à Perpignan. Un membre du personnel du collège s'est fait "agresser" par un élève à la sortie de l'établissement (violence essentiellement verbale, l'enseignant a été légèrement poussé par l'élève mais n'a pas été blessé). Quelques enseignants (une minorité, six personnes au départ) décident alors de se regrouper pour dénoncer le "laxisme" du principal (propos recueillis par nous-mêmes et relatés dans la presse) qui, selon eux, ne prend pas les mesures adéquates pour sanctionner l'incident. De cet incident naîtra un mouvement de grève d'une quinzaine de jours relaté dans le quotidien de Perpignan, L'Indépendant.

La presse nationale ne relaie pas cet événement, mais fait abondamment état, au même moment, de la "violence scolaire".

Il est donc intéressant d'observer, dans un premier temps, comment la presse nationale peut faire circuler des discours et mises en images de la "violence scolaire". Dans un second temps, nous analyserons l'événement du point de vue local. Nous verrons quelles relations les médias ainsi que les acteurs exercent les uns sur les autres. En effet, quand un événement se produit, la source première d'information utilisée par les médias est, bien évidemment, les témoins de l'incident (recherches de l'information et manifestation de la preuve aux usagers des médias). Il s'agira donc d'étudier comment la parole circule à différents niveaux. Cette étude, en établissant les modalités de circulation des discours entre la presse et les acteurs sociaux, met en évidence les effets déployés par les médias en matière de séduction et de prise de position par rapport à l'information.

DE L'ENONCIATION COMME MARQUE DE LA MISE EN SCENE LANGAGIERE

Nous avons recueilli deux types de corpus2. Tout d'abord ont été relevés les articles concernant le thème de la violence scolaire en 1999 dans Le Monde et Libération (donc avant et pendant l'événement que nous étudions). Si nous avons choisi ces deux quotidiens, c'est que nous recherchions l'effet de dramatisation le plus mineur, l'analyse la plus objectivée, pour comprendre quels éléments récurrents dans la mise en scène et dans le contenu perdurent et sont susceptibles d'être réutilisés au niveau de la presse locale ou encore de l'argumentation des acteurs. Ensuite, dans la presse locale (L'Indépendant, édition de Perpignan), douze articles ont été recueillis entre le 17 et le 30 novembre 1999.

Cette récolte a donc été effectuée de manière empirique et relève d'une approche plutôt ethnographique de la communication. Par ailleurs, si la problématique générale relève des sciences de l'information et de la communication, la méthodologie d'analyse, prise au sens strict, s'appuie davantage sur les outils utilisés en sciences du langage, notamment l'énonciation (Benveniste, Kerbrat-Orecchioni, Maingueneau) et particulièrement le dialogisme (Authier-Revuz, Bakhtine, Peytard).

Si nous reprenons la citation de M. Bakhtine (1977, p. 106) à propos du dialogisme, celui-ci implique que : "Toute énonciation, même sous sa forme écrite figée, est une réponse à quelque chose et est construite comme telle [...]." En effet, tout discours renvoie à des discours précédents, soit de manière implicite (thématique par exemple), soit de manière explicite grâce à des marques linguistiques qui nous permettent de reconstruire cet/ces autre(s) discours (discours rapporté, citations, etc., ou en polyphonie plus discrète parfois).

Nous pouvons alors tenter de voir comment se construit à partir des différentes voix (presse nationale, acteurs locaux) le discours de cette presse locale. Par ailleurs, le type de lexique sera également pris en compte pour l'étude. Il s'agira finalement d'une analyse du discours, donc menée tant sur la parole des acteurs sociaux que sur celle de la presse.

LE THEME DE LA VIOLENCE SCOLAIRE AU PLAN DE LA PRESSE NATIONALE

Une dramatisation par la métaphorisation des titres

Il faut avant tout remarquer que, dans les articles sélectionnés, les titres témoignent toujours d'une dramatisation de ce thème par rapport au discours du corps du texte. Le but est bien évidemment d'accrocher, de capter le lectorat (Charaudeau, 1997). Il en est ainsi du titre orienté axiologiquement négativement du point de vue énonciatif, comme l'indique la métaphore contenue dans "enraciner" :

"La violence s'enracine3 dans les collèges et les lycées les plus sensibles." (Le Monde, le 26/11/1999.)

Il en va de même de la première phrase de ce même article :

"La violence est-elle devenue partie intégrante de la vie de certains établissements ?"

Cette question dialogique reprend les discours de "l'air du temps" (selon la formule barthésienne), autrement dit de la doxa, qui énoncent sous la forme de l'affirmation : "La violence est devenue partie intégrante de la vie de certains établissements." Même en reposant cette phrase sous la forme de question, l'article entérine implicitement une dramatisation de la parole. D'autant plus que la réponse à cette question réitère le titre et donc la notion d'enracinement. Cependant, l'information principale de cet article réside dans le fait que :

"La violence s'est globalement stabilisée [sauf] en Île-de-France où la situation continue de se dégrader."

Par ailleurs, l'intertitre présent dans cet article est : "Une culture d'établissement." Cet intertitre peut amener à l'interprétation que certains établissements ont une culture violente, si l'on considère de nouveau le titre général ("La violence s'enracine..."). Or cette culture n'est que celle de la stabilité des équipes pédagogiques et des activités qui y sont développées :

"Ainsi, il ne suffit pas uniquement d'ajouter de nouveaux moyens humains, "encore faut-il que le milieu d'accueil possède déjà une culture d'établissement"."

Dans le même dossier, un autre article utilise un titre métaphorique, celle du Bateau ivre de Rimbaud :

"À Lille, la remise à flot de Jean-Macé, collège ivre." (Le Monde, le 26/11/1999.)

Métaphore qui reste filée dans le texte ("équipage, passagers, couler") :

"[...] Cette petite femme aux yeux clairs a trouvé un bateau ivre dont l'équipage et les passagers criaient au secours tout en s'entre-déchirant, comme pour mieux couler ensemble."

Du point de vue narratif, les temps utilisés (opposition passé/présent) et l'utilisation redondante du marqueur d'antériorité "avant" par opposition à "aujourd'hui" mettent en relief une accumulation des différents types de violence dans ce même article :

"Avant les chaises fusaient [...], les enseignants recevaient des balles de ping-pong enflammées [...], les élèves allumaient des feux [...], arrivaient massivement en retard [...]. Avant les profs étaient fatigués [...]. Les enfants, déconsidérés [...]. Aujourd'hui, [...] le climat paraît enfin apaisé."

Enfin, on peut noter dans l'article "C'est plus seulement les Noirs et les Arabes qui se font insulter, c'est tout le monde" (Le Monde, le 26/11/1999) - dans lequel "des élèves de collège et de lycée ont été sollicités par Le Monde pour témoigner des différentes formes de violence vécues dans leur environnement scolaire" - qu'un quart des témoignages ne concernent pas l'école mais la vie en général dans les cités, ce qui, au vu des discours recueillis, augmente l'aspect dramatique :

"Il y a de plus en plus d'armes, ils copient sur les États-Unis, des cocktails Molotov, des fusils à pompe, des gum-gum [NDLR : fusils courts à balles utilisés par la police.]."

Il faut noter que ces articles ne sont accompagnés ni de photographies ni de dessins. Cependant, dans les mêmes journaux, nous avions remarqué4 les années précédentes que, pour traiter du même thème, les illustrations mettaient le plus souvent en scène des adolescents selon une métaphore visant à montrer la précarité de leurs conditions de vie et, par extension, l'incertitude planant sur leur avenir.

Dans la presse nationale, on constate donc essentiellement une dramatisation par les titres ou des effets de style, sans pour autant que les analyses dans le corps des articles perdent en objectivité, car elles restent dans l'ensemble précises et détaillées, étayées par le discours des spécialistes (universitaires notamment) sur la question des violences scolaires. La dramatisation visible dans les titres cherche donc à produire avant tout un effet d'accroche, "une version du réel" qui participe du "plaisir du spectacle", selon l'expression de Lochard et Boyer (1995, p. 108).

Les thématiques récurrentes autour de la violence scolaire

C'est donc dans le corps des analyses de ces articles que nous allons mettre au jour les thématiques les plus récurrentes qui expliquent la violence scolaire, afin de comprendre comment celles-ci peuvent être retravaillées par la presse locale.

Il faut tout d'abord rappeler que, dès 1997, Claude Allègre, ministre de l'Éducation nationale, engage un plan de lutte contre la violence à l'école. Deux ans plus tard, soit en 1999, c'est-à-dire dans la période qui nous intéresse, différentes études menées par des universitaires, dont Éric Debarbieux, invoquent quatre facteurs corrélés à la violence scolaire : le manque de stabilité des équipes pédagogiques, le regroupement d'élèves par niveau (dans des classes dites homogènes vs des classes dites mixtes ou hétérogènes), la gestion approximative des sanctions, qui ne sont pas régulées strictement par un texte particulier, et enfin la violence des quartiers qui pénètre dans l'enceinte de l'école.

UN CAS DE VIOLENCE SCOLAIRE DANS LA PRESSE LOCALE

Comment circulent donc ces discours au niveau local ? D'une part, on peut déjà dire que les thèmes développés au plan national sont repris par la journaliste de L'Indépendant et les acteurs de la grève du collège de Perpignan que nous étudions. D'autre part, il est intéressant d'observer l'évolution de ces douze articles parus en moins de quinze jours. Comment, au fil des jours, la violence scolaire est-elle décrite ? Quelles sources énonciatives s'expriment ? En somme, en dépassant la stricte analyse linguistique, quelles sont les forces symboliques en présence et quel type de rapports entretiennent-elles ?

Échos aux thèmes développés dans la presse nationale

Les quatre thèmes développés dans la presse nationale sont tous repris au niveau local. Mais nous allons voir que les prises de position des acteurs peuvent différer du discours présent au plan national.

Éviter le débat de fond : la question des sanctions

Il est intéressant de remarquer que, parmi les quatre thèmes développés dans la presse nationale autour de la question des violences scolaires, celui qui a déclenché le conflit est relatif à la gestion des sanctions. Dès le premier article paru ("Le collège Daudet5 est en grève", le 17/11/1999), la journaliste explique que le principal n'applique pas les sanctions :

"[...] les enseignants et les parents demandent une plus stricte application des sanctions à [...] l'encontre [des élèves incontrôlés]." (L'Indépendant, le 17/11/1999.)

Le lendemain, la journaliste rapporte le propos des enseignants et des parents :

"Ce n'est pas une mutinerie, mais nous ne sommes pas du tout d'accord avec le laxisme d'une direction qui n'applique pas le règlement." (L'Indépendant, le 18/11/1999.)

Cependant, cette reprise d'un argument que l'on trouve au niveau du débat national est présentée d'un point de vue énonciatif comme un fait : le principal n'applique pas les sanctions. Or, Le Monde indique qu'il existe réellement un flou entre les types de violence et les sanctions adéquates. Il ne s'agit en rien d'un modèle comme celui existant pour le code pénal, qui effectue une gradation entre les violences et les sanctions.

"En outre, une réflexion sur le régime des sanctions, le règlement intérieur et la discipline, devrait être engagée et déboucher sur de nouveaux textes réglementaires." (Le Monde, le 26/11/1999.)

Il y a donc un dialogisme évident avec la question des sanctions, mais, dans la presse locale il n'y a aucun débat, alors que c'est le cas dans la presse nationale. Ce type de traitement restreint la réflexion nationale à une description de l'événement qui prend l'allure d'un fait divers.

Dialogisme et prises de positions diverses autour de la question des classes mixtes

Dans la presse nationale, les spécialistes déplorent "[...] la politique de "classes de niveau" choisie par certains collèges pour gérer l'hétérogénéité des élèves. [...] Elle a pour conséquence de regrouper les élèves par appartenances collectives (ethnicité, quartier, voire blocs d'immeuble)." (Le Monde, le 26/11/1999.)

Dans le collège de Perpignan que nous étudions, le principal suit cette consigne. Cependant, dans la presse locale, les parents, s'ils utilisent le même thème du point de vue dialogique, se positionnent de manière inverse, c'est-à-dire contre les classes hétérogènes :

"À vouloir intégrer tout le monde, on désintègre tout l'ensemble." (L'Indépendant, le 18/11/1999.)

Cette position reste difficilement tenable dans le contexte actuel, notamment face au discours national. Les enseignants et les parents se sont alors sentis obligés d'expliciter leur position sous la forme d'une justification :

"Les enseignants et les parents ont, à plusieurs reprises, exprimé leur crainte de ne pas être compris : "Nous n'accusons pas des enfants d'une communauté plus qu'une autre d'être plus violents."" (L'Indépendant, le 22/11/1999.)

Le dialogisme, c'est-à-dire le dialogue avec un autre discours, est bien visible par le sémantisme de la forme verbale "être compris" qui, par implicite, renvoie à une incompréhension de la part du co-énonciateur (lecteur de L'Indépendant ou tenant du discours national). Le dialogisme est également présent dans la négation "Nous n'accusons pas" qui renvoie à tout lecteur ou acteur qui aurait dit que les grévistes mettaient en accusation les enfants de certaines communautés.

Cependant, certaines factions de grévistes restent sur leur position et ne relaient pas le discours national. Ils servent ainsi le discours local en cherchant à se démarquer des discours universitaires présents dans la presse nationale, d'autant plus que la parole du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC) est légitimée par son statut de syndicat.

"Le dogme du collège unique et de la classe hétérogène est à la base de tous les problèmes qui conduisent inexorablement l'enseignement public à sa perte." (Communiqué du SNALC, L'Indépendant, le 24/11/1999.)

La question de la police à l'école -?Dichotomie

Dans la presse nationale, les spécialistes se soulèvent contre "la criminalisation des situations scolaires" (J. Costa-Lascoux, directrice de recherche au CNRS, Libération, 25/05/1999.) Cependant, la même année, une convention permet à la police d'intervenir dans les établissements scolaires. Et, pour rassurer les grévistes, l'inspecteur d'académie rappelle cette option :

"Les grévistes ont sollicité Jean-Noël Loubès, inspecteur d'académie : "[...] Tout acte violent, qu'il se produise dans la rue ou dans un collège, est un délit identique. Il faut accentuer la double liaison justice-police quand c'est nécessaire."" (L'Indépendant, le 18/11/1999.)

"Rappelons qu'une convention justice-éducation nationale a été signée il y a quelques mois et, hier, l'inspection académique appelait de ses voeux sa réactivation." (L'Indépendant, le 23/11/1999.)

La presse locale semble également valoriser le recours à la police. On remarque aussi une mise en scène de l'échec du principal dans sa mise en place d'une politique avec l'extérieur qui donne du poids à la convention justice-éducation :

"Il [le principal] a expliqué à deux reprises : "On ne peut dissocier le collège du quartier, du chômage, des problèmes de cohabitation des communautés, et il faut fédérer les initiatives au lieu de les laisser se disperser." Pendant que le principal s'activait en direction de l'extérieur, sans compter ni son temps ni son énergie, à l'intérieur couvait la révolte." (L'Indépendant, le 22/11/1999.)

D'ailleurs, en dernier lieu, la solution de l'intervention ponctuelle de la police est celle qui est retenue :

"Dernier point et non des moindres : le conseil a donné son accord pour qu'en cas de besoin la police puisse entrer dans le collège." (L'Indépendant, le 25/11/1999.)

Les moyens à mettre en oeuvre -?Consensus

En revanche, qu'il s'agisse des discours dans la presse nationale ou de ceux de la presse locale, il semble se dégager un consensus autour des moyens à mettre en oeuvre :

"La logique de zones et de concentration des moyens devrait être maintenue avec la création de sites supplémentaires et un nouvel apport d'ouvriers et médico-sociaux." (Le Monde, le 26/11/1999.)

"Nous demandons [...] un second conseiller principal d'éducation et quatre postes de surveillants supplémentaires." (Dès le premier communiqué "Personnels en grève et parents d'élèves communiquent", L'Indépendant du 19/11/1999.)

La presse locale reprend l'ensemble des grands thèmes nationaux concernant la violence scolaire. Tout se passe comme si l'objectif sous-jacent de ce quotidien était de légitimer sa présence et ses analyses par rapport à la presse nationale. Mais L'Indépendant n'entre pas vraiment dans un débat de fond (cas des sanctions), hésite et ne fait pas le point sur la politique égalitariste des classes, insiste sur la répression (convention police-éducation). Ces éléments favorisent la dramatisation au lieu d'ouvrir la discussion.

Évolution de l'événement et traitement dans la presse

Une première approche par les titres

Tension entre information, prises de position et dramatisation

Une première approche des titres permet de comprendre l'évolution du traitement du conflit. Si tout commence par la simple annonce, donc d'ordre informatif, de la grève dans l'établissement, le lendemain, les termes de "violence" et d'"incivilités" sont présents dans le titre. La reprise de ces termes, qui circulent tant dans la presse nationale qu'au niveau éducatif, légitime L'Indépendant tout en permettant de dramatiser l'événement. Cela d'autant plus que l'article situé pleine page (alors que, la veille, il ne s'agissait que d'un entrefilet sur une colonne) est accompagné d'une photographie dans la lignée de celle que nous avons déjà pu observer dans la presse nationale : des enfants, photographiés de dos et apparemment de différentes origines, sont face à la grille6 du collège. De nouveau, il s'agit de la métaphore de l'avenir contrarié pour ces enfants. Suit le lendemain un communiqué des grévistes. Dans le cas du communiqué, la journaliste ne peut guère jouer sur les titres, ceux-ci restent alors purement informatifs. Mais, dès que la journaliste reprend la plume le jour suivant, la notion d'"insécurité" apparaît et met en exergue la citation d'un élève : "La violence, c'est moi !"

Les quatre articles parus les jours suivants relèvent davantage de l'expression des différents énonciateurs (il y a d'ailleurs un communiqué). Alors, pourquoi ce besoin de laisser à ce stade (mi-parcours) la parole aux acteurs de la grève ? Il semble que l'évolution de l'événement, du conflit, prenne ici le pas sur l'analyse de la violence scolaire en tant que telle comme c'est le cas dans la presse nationale.

Enfin, pour clore l'événement, deux articles évoquent la résolution de la situation tandis que deux autres relèvent du communiqué ou de la prise de position d'un syndicat.

Cette première approche des titres montre que l'énonciation est en constante tension entre une description assez informative de la tournure des événements et un espace de parole où les différents acteurs de l'événement s'expriment. La journaliste reprend à la presse nationale et aux discours de la doxa le vocabulaire concernant la question des violences scolaires ("violence, incivilités, trublions, cible, injustice, insécurité, blocage"). Ce procédé discursif est utilisé à des fins d'accroche et participe aussi de l'engendrement d'un type de violence médiatique.

Hétérogénéités des sources énonciatives et des situations de communication

L'élément frappant de cet événement est son suivi quasi quotidien sur quinze jours dans la presse locale ainsi que la variété des sources énonciatives. Car il s'agit non seulement des témoins dont les propos sont rapportés dans le corps du texte (parfois dans les titres), mais également d'énonciateurs qui expriment leur point de vue dans le cadre du communiqué, élément qui ne facilite pas le parcours du lecteur dans la compréhension de l'événement.

Une brève analyse quantitative montre que la situation de communication est une fois sur quatre un communiqué, le reste étant constitué d'articles rédigés par la même journaliste sur l'ensemble du conflit.

Les énonciateurs en présence sont au nombre de quinze, qu'il s'agisse de communiqués ou d'articles. Il y a donc une vaste hétérogénéité. La parole est davantage donnée dans les articles aux parents (neuf occurrences), suivis de très près par les enseignants (sept) ainsi que par le principal (six). Les syndicats, les personnels non enseignants et les élèves sont également cités, mais de manière plus minoritaire. En revanche, dans les communiqués, seuls les syndicats et les grévistes s'expriment.

Sur la totalité du traitement de l'événement, ce sont tout de même les syndicats qui ont l'énonciation la plus importante (dix occurrences), suivis des parents et des enseignants. Les syndicats prennent donc en main le mouvement ainsi que les parents, avant même les enseignants. La violence scolaire semble être la préoccupation des syndicats (chose normale au vu de leur rôle fédérateur), mais également des parents. Or, on aurait pu s'attendre à ce que les enseignants soient plus fortement mobilisés. Il n'en est rien : les parents semblent très concernés et angoissés par cette question qui touche leurs enfants.

En analysant plus finement, on s'aperçoit que les enseignants, les parents et les grévistes forment malgré cette hétérogénéité une seule et même entité :

"Surveillants, aides-éducateurs et personnels ATOS (de l'intersyndicale CGT-FEN) ainsi que les non-syndiqués se disent "pleinement associés" au mouvement des enseignants [...]." (L'Indépendant, le 20/11/1999.)

La journaliste va même jusqu'à personnifier le collège en l'associant au mouvement tout entier, stratégie énonciative également abusive :

"Le collège Daudet en grève accuse un "système bloqué"." (L'Indépendant, le 23/11/1999.)

Mise en place des forces du conflit

Bien évidemment, cette stratégie discursive simplificatrice sert à mettre en scène les forces en présence dans ce conflit et les énonciateurs sont la trace de ces forces. Car, en face de ces grévistes (constitués donc de parents, d'enseignants et de leurs syndicats), se trouve le principal, mis explicitement en accusation :

""Ce n'est pas une mutinerie mais nous ne sommes pas du tout d'accord avec le laxisme d'une direction qui n'applique pas le règlement." C'est en ces termes que les choses sont précisées, dans la cour, par les enseignants en grève et les parents PEEP et FCPE qui les soutiennent." (L'Indépendant, le 18/1/1999.)

"Une mère a exprimé son ressentiment : "À quoi sert un principal qui reste tout le temps dans son bureau, qui n'impose jamais son autorité et le règlement ?"" (L'Indépendant, le 20/11/1999.)

Le principal, chaque fois qu'il est cité, prône la clémence :

"Question "impunité", c'est le principal, Jacques Mille, qui est pointé du doigt [...] : "Je suis convaincu que punir et punir encore n'est pas la solution."" (L'Indépendant, le 18/11/1999.)

"[...] Grand ras-le-bol face aux options déclaratives du principal, Jacques Mille, qui expliquait récemment que "punir et exclure n'est pas éducatif"." (L'Indépendant, le 20/11/1999.)

Il faut remarquer que, dans toutes les occurrences, le principal ne s'exprime que pour être contredit (sauf dans l'article qui clôt l'événement et prend enfin sa défense, paru le 29/11/1999) par une autre instance énonciative (parents, enseignants, etc.). Sa forte présence (au plan quantitatif) du point de vue de l'énonciation ne sert donc qu'à marquer sa place d'élément déclencheur de la grève.

Le traitement de l'information ne met donc pas en scène le véritable élément déclenchant, c'est-à-dire l'élève fauteur de trouble. Cette grève n'est que le symptôme d'un "ras-le-bol" (les 17, 20 et 26/11/1999). Du coup, la question de la violence scolaire se cristallise au sein même du personnel éducatif entre le principal et certains enseignants soutenus par quelques parents.

Le rôle des communiqués dans le conflit

On peut alors se demander quelle est la place des communiqués dans le déroulement et le traitement de cet événement. Le premier communiqué (19/11/1999) est un appel des grévistes au recteur. Il y a donc une volonté de la part des grévistes de passer outre leur "opposant", le principal du collège, pour s'adresser à la hiérarchie. Dans ce cas, le communiqué sert d'espace de liberté aux grévistes tout en décrédibilisant le principal. Le second communiqué, qui vient cinq jours plus tard, émane d'un syndicat (SNALC) et prend position pour appuyer les grévistes. En fin de grève (L'Indépendant, le 26/11/1999), chaque syndicat (quatre en tout) indique son soutien aux grévistes mais sort du discours antérieur d'opposition au chef d'établissement pour rappeler essentiellement la demande en matière de moyens :

"La FCPE réclame depuis longtemps des moyens supplémentaires [...]. Certains problèmes rencontrés en Seine-Saint-Denis ont été résolus par une augmentation très importante des moyens, la même chose doit pouvoir s'appliquer au collège [...]." (FEN-UNSA.)

Il s'agit donc, pour les premiers communiqués, d'une prise de parole qui se veut une prise de pouvoir pour s'opposer au principal et justifier la grève, alors que les derniers communiqués sont plus "traditionnels" dans le sens où ils évaluent une demande de moyens.

Vers une réhabilitation du principal

Il est symptomatique de constater que seul le dernier article réhabilite le principal. Le syndicat des chefs d'établissement, dont le principal n'est pas adhérent, prend fait et cause pour lui. Ce dernier reste muet. Il n'a d'ailleurs jamais voulu répondre à la mise en scène d'accusation que L'Indépendant a répercutée dans ses colonnes pendant toute la période de grève et qui l'avait présenté, nous l'avons montré, comme le "bouc émissaire". D'ailleurs, nous l'avons nous-même interviewé et il nous a rapporté avoir pensé à démissionner tant la violence psychologique exercée par L'Indépendant lui avait nui.

Finalement, cette diversité énonciative, qui peut sembler floue et perdre le lecteur dans sa compréhension du phénomène, opère une forme de lissage pour mettre en place deux forces en opposition sur le modèle du "un contre tous" (le principal contre le personnel enseignant et les parents). Il faut noter qu'une source énonciative principale manque cruellement : celle des enfants, élèves du collège. Lorsqu'ils sont cités (L'Indépendant, le 20/11/1999), ils sont soit catégorisés dans le rôle des "trublions" provocateurs ("La violence, c'est moi !") soit dans celui des victimes : "Ils font exprès, ils aiment faire peur" (20/11/1999). Éléments qui n'ouvrent guère le débat non plus et qui figent les acteurs dans certaines postures sociales.

De cette étude, il ressort qu'il existe une distorsion du débat qui a lieu dans la presse nationale mais aussi une violence psychologique exercée à l'encontre du principal. On comprend alors comment un événement survenu au niveau local traitant de la violence scolaire peut lui aussi faire violence tant sur le plan de la forme, c'est-à-dire en transformant une véritable réflexion en fait divers, que sur le plan du fond, en s'éloignant du coeur de la problématique liée à la violence scolaire.

Références bibliographiques

  • AUGER N., à paraître, "Faire l'engagement dans la presse sur la question des banlieues en France : une analyse du discours journalistique", Formes de l'engagement et espace public en Europe, colloque du 5 au 7 décembre 2001, Metz.
  • BAKHTINE M., 1997, Le Marxisme et la Philosophie du langage, Paris, Minuit.
  • BENVENISTE É., 1966, Problèmes de linguistique générale, tome I, Paris, Gallimard.
  • CHARAUDEAU P., 1997, Le Discours d'information médiatique. La construction du miroir social, Paris, Nathan, INA, coll. "Médias Recherches".
  • KERBRAT-ORECCHIONI C., 1980-1997, L'Enonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, coll. "Linguistique".
  • LOCHARD G. ET BOYER H., 1995, Notre écran quotidien, une radiographie du télévisuel, Paris, Dunod, coll. "Société".
  • MAINGUENEAU D., 1991, L'Analyse du discours. Introduction aux lectures de l'archive, Paris, Hachette Supérieur Linguistique.
  • Presse nationale (articles de références - année 1999)
  • Le Monde
  • "La violence s'enracine dans les collèges et les lycées les plus sensibles", le 26/11/1999.
  • "À Lille, la remise à flot de Jean-Macé, collège ivre", le 26/11/1999.
  • "À Argenteuil, un lourd travail d'équipe face aux carences sociales", le 26/11/1999.
  • "C'est plus seulement les Noirs et les Arabes qui se font insulter, c'est tout le monde", le 26/11/1999.
  • Libération
  • "Allègre promet d'être aussi en forme que l'an passé. Sa réforme contient des "points non négociables avec qui que ce soit"", le 14 janvier 1999.
  • "Forum de l'éducation. Question à Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au CNRS : "Pourquoi critiquez-vous le recours systématique à la justice dans la lutte contre la violence scolaire ?"", le 25/05/1999.
  • Presse locale
  • L'Indépendant, édition de Perpignan
  • "Le collège Daudet est en grève", le 17/11/1999.
  • "Violence et incivilités : Daudet mobilisé poursuit sa grève", le 18/11/1999.
  • "Le personnel de "Daudet" s'adresse au recteur", le 19/11/1999.
  • "Collège Marcel-Daudet : parents et enseignants contre l'insécurité", le 20/11/1999.
  • "Daudet : une certaine injustice", le 22/11/1999.
  • "Daudet : aucune communauté ne doit être visée", le 22/11/1999.
  • "Le collège Daudet en grève accuse un "système bloqué"", le 23/11/1999.
  • "Soutien aux grévistes du collège Marcel-Daudet", le 24/11/1999.
  • "Daudet : les "trublions" passeront en conseil de discipline", le 25/11/1999.
  • "Collège Daudet : des réactions", le 26/11/1999.
  • "Daudet : les enseignants suspendent la grève mardi", le 27/11/1999.
  • "Violence à l'école : "Ne pas se tromper de cible"", le 29/11/1999.

(1) Pour la Délégation interministérielle à la ville.

(2) On pourrait considérer un troisième temps, qui est celui de l'enregistrement, sous forme d'enquête semi-dirigée, de différents acteurs sociaux (enseignants, surveillants) après la grève ; mais les limites de cet article ne nous le permettent pas.

(3) En gras, les mots utiles à la démonstration.

(4) Voir l'article de N. Auger (à paraître).

(5) Les noms du collège et des différents acteurs ont été changés afin de préserver l'anonymat.

(6) La grille, la fenêtre brisée, les enfants en contre-plongée au bas des tours sont autant de mises en scène dramatisantes de la situation présente et à venir des jeunes générations, métaphores récurrentes dans la presse nationale et locale.

Diversité, n°147, page 45 (12/2006)

Diversité - La relation médias/société en question