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Diversité

Editorial

À l'école de la sécurité

Marie RAYNAL, rédactrice en chef. marie.raynal@cndp.fr

Le concept de sécurité est lié à la notion de risque et de vulnérabilité. Il s'installe historiquement dans nos sociétés occidentales au fur et à mesure qu'elles se "désenchantent1" et que les hommes ne peuvent plus compter sur les seuls dieux pour garantir leur destin. Il devient alors la préoccupation qui métaphorise la quasi-totalité des besoins humains, qu'il s'agisse de sécurité nationale, publique, civile, routière, ou encore de sécurité sociale, alimentaire, sanitaire, informatique, de l'emploi, etc.

C'est ainsi que, sur fond de nouvelles menaces contemporaines, des centaines de réveil sonnent en permanence et simultanément partout dans le monde2, ce qui rend impossible une vie "non alarmée" pour des adultes d'autant moins insouciants qu'ils vieillissent...

La sécurité si omniprésente suscite cependant des controverses, nourrit des querelles idéologiques, des clivages politiques, affecte l'organisation du territoire et fait office de pension alimentaire en faveur des échotiers. Il est ainsi très difficile de ne pas tomber dans l'impasse d'interprétations simplistes ou ambiguës, d'en concevoir une approche non instrumentale et d'en envisager la réalité pratique. Cependant, depuis une trentaine d'années, les chercheurs et les penseurs de la sécurité humaine, français et étrangers, s'y sont efforcés, même si le concept de sécurité lui-même peine à être clairement défini et si ses champs d'investigation sont très divers3.

Le mot sécurité renvoie, dans son acception ordinaire, à l'idée d'ordre et de tranquillité publique le plus souvent associée à la prévention de la violence. Il s'agit en somme de répondre à un besoin vital et d'assurer la protection des personnes et des biens. Mais la sécurité ne se résume pas à l'absence d'agression. Une nouvelle lecture du concept élargit le spectre d'exploration à la connaissance des rapports humains, à la question de l'ordre, de l'existence, ou à des entrées sociales comme celles que portent les genders studies ou les droits de l'homme. Le philosophe allemand Axel Honneth4, par exemple, met au jour une conception du conflit marquée par l'expérience du mépris, les pathologies du social, le concept d'"invisibilité" sociale et la lutte en retour pour la reconnaissance.

La sécurité, appliquée au monde scolaire et aux lieux où s'exerce une activité éducative - piscines, stades, bibliothèques, centres de loisirs, etc. - peut se comprendre donc comme la nécessité de protéger des violences physiques ou verbales et des dangers potentiels tous ceux qui se rencontrent dans ce cadre, à savoir les enfants, les jeunes et leurs familles, mais aussi les enseignants, les travailleurs sociaux, les agents des collectivités territoriales, les membres des associations, etc. L'expression "violences scolaires", quant à elle, est apparue dans notre vocabulaire dans les années quatre-vingt et a produit un effet à la fois d'attraction et de répulsion. Il est vrai que, une fois nommées, ces violences prennent corps, appartiennent à une classe d'objets bien identifiés : d'une certaine manière, la catégorisation rassure. Mais, dans le même temps, l'expression a des conséquences négatives sur l'environnement scolaire ; elle entraîne un rejet de la part de certains élèves - comment être fier d'être dans un "collège violence" par exemple ? - et provoque un effet répulsif à la fois sur les familles et sur les enseignants qui fuient, les uns comme les autres, lesdits établissements de sinistre réputation.

Dans un second temps, et en suivant l'étymologie du mot sécurité, qui le rapproche du latin cura et donc de la notion de soin, nous pouvons lier le besoin de sécurité à celui de reconnaissance et au souci de la réussite comme facteur de sécurité. En effet, l'anticipation et la peur du chômage provoquent une focalisation sur l'instruction et créent une angoisse qui mine les jeunes et leur famille. Elle a des répercussions sur les relations entre parents et enfants, ligotant les uns aux autres autour des notes et du domaine scolaire. La réussite ou l'échec des élèves détermine donc en cascade toute une série de conséquences tant sur eux-mêmes que sur leur famille, sur les personnels qui sont en charge de les instruire et de les encadrer, sur le climat général de l'établissement scolaire et sur celui bien sûr du quartier. En ce sens, être en sécurité signifierait apprendre et enseigner dans des conditions plus favorables, moins anxiogènes.

Quels principes de précaution mettre en place, dans et hors l'école, pour produire, à l'instar des autres sécurités toutes légitimement recherchées, ce que l'on pourrait appeler la "sécurité éducative" ? De nombreuses préconisations, actions, formations des acteurs ou bonnes pratiques sont mises en oeuvre tant au niveau national qu'au plan local pour réduire les violences dont on sait qu'elles nécessitent un patient travail collectif. On peut citer à titre d'exemple la médiation par les pairs, qui ne nie pas la réalité des conflits mais en favorise la régulation5. Il conviendrait aussi sans doute de mieux prévenir les dangers liés à l'échec, de ne pas trier ceux qui ont gagné d'avance d'avec les autres, souvent d'origine modeste et étrangère, de prendre en compte par exemple les recherches des psychologues6 qui attestent des méfaits d'une compétition mal pensée. Les enquêtes PISA de l'OCDE démontrent que les pays qui réussissent le mieux sont ceux qui comblent aussi le mieux les handicaps sociaux des élèves, suivant en ce sens les préconisations de la Commission européenne. Sans doute faudrait-il également donner toutes les premières chances à tous les enfants pour ensuite organiser une continuité éducative dans le but d'éradiquer les ruptures scolaires pourvoyeuses de souffrances et de violences.

L'éducation n'est pas un parcours de tranquillité et, pas plus que les autres activités humaines, elle ne peut se penser en dehors de tout danger, des conflits et de la confrontation aux obstacles. Au contraire, apprendre demande d'être dérangé et changé. Mais dans le temps des apprentissages se joue une aventure cruciale qui détermine l'avenir de chacun comme celui de la société. Préserver toujours la part du possible et ne jamais fermer les barrières de l'avenir constitueraient sans doute notre meilleure police d'assurance.


(1) Voir l'entretien avec Marcel Gauchet dans le n° 142 de Diversité : "Éducation et religion".

(2) Pour reprendre l'expression de Peter Sloterdijk dans Écumes (Sphères, tome III), Paris, Maren Sell, 2005.

(3) Voir les travaux d'Hugues Lagrange, Laurent Mucchielli et Sébastien Roché.

(4) La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Le Cerf, 2000 ; La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique. Les paradoxes du capitalisme, Paris, La Découverte, 2006.

(5) Voir sur le site de l'éducation prioritaire, www.educationprioritaire.education.fr, le dossier "En pratique" consacré à la médiation.

(6) Voir Marie Raynal, "Sécurité dans la ville : la voie de la prévention", Économie & Humanisme, n° 379, décembre 2006.

Diversité, n°147, page 3 (12/2006)

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