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"Est-ce qu'il y a des moustiques dans ta ville ?"

Malik Nejmi, autour de ses ateliers de photographie classes à projet artistique et culturel et grand projet de ville, Orléans

"As-tu d'autres amies ?
Je m'appelle Mariam Keïta, j'ai 11 ans, je suis née le 4 juillet 1994. Je suis une fille. Mon teint est noir. Mes cheveux sont noirs mais pas trop. Mon père s'appelle Mohamed Lamine Keïta et ma mère Ya Doumbia. Keïta est une ethnie du sud du Mali et je suis d'origine malinké. J'aime beaucoup l'arachide.
J'aime la grenouille, le chat, le chien, mais pas le scorpion. Mon école promet l'égalité entre les filles et les garçons. Mon continent est l'Afrique. Je suis une Africaine. Je déteste quand on m'insulte."

Mariam KEÏTA

LE PHOTOGRAPHE. Cela doit faire un peu plus de dix ans que je suis photographe, et quatre que je réalise des ateliers avec les enfants. On m'avait conseillé a l'époque de me ruer sur la première pétition qui arriverait lors d'une éventuelle manifestation, et surtout de ne plus signer "chômeur", ou objecteur, mais : photographe. Quel plaisir d'aligner fièrement le mot au bout de mon nom ! D'un coup, j'existais aux yeux d'une société a qui j'aurais avoué mon plus grand désir, et a laquelle je raconterai peut-être un jour mon histoire avec les images.

Aujourd'hui, je ne fais toujours pas d'images en France, ou rarement. J'ai toujours cherché dans mon travail la vraie nécessité à photographier ce qui ne peut se raconter autrement que par l'image. L'événement de la prise de vue en soi, du dispositif qui impose une distance avec le sujet, m'a toujours amené à penser que l'essence de la photographie est l'importance d'en préserver la vivacité pour permettre à l'individu de savoir qui il est par la compréhension de sa propre histoire. Car, l'autre - ou l'étranger - que l'on ne cesse de photographier, n'est pas simplement un sujet pris au vif, il est photo-sensible, parce qu'inclus par le cadre dans un espace réticulaire. Peut-être est-ce mon statut de fils d'immigré, ma chance d'être dans cet entre-deux permanent, qui me permet de penser que l'on doit toujours être un peu l'immigré de l'autre, et que les enjeux des représentations contemporaines - nous en sommes au XXIe siècle - doivent impérativement passer par le centre des émotions.

Ma vie s'est construite sur des photographies d'enfance qui me montrent au Maroc lors de voyages familiaux, alors que j'ai grandi ici, en France. Au final, et la paternité faisant, j'ai fini par concéder d'un territoire possible, sorte de maillage d'ici et de là-bas, où l'apatridité serait l'unique identité possible. Une façon de répondre aux questions d'appartenance à un territoire ou à un autre, et de faire résonner le plus justement possible la liberté de mouvement et les conséquences du déplacement de celle-ci. Indéniablement, la photographie est libératrice.

Je me souviens d'une réunion organisée par le ministère de la Culture et les acteurs sociaux, il y a quelque temps à Orléans, où nous étions quelques artistes à avoir été conviés à participer au débat. J'avoue, avec amertume, avoir eu la gorge incroyablement sèche au moment de mon intervention, incapable d'exprimer la moindre réflexion concernant mes projets dans ces quartiers.

J'aurais pu dire que j'y étais né et que la moindre tentative d'immersion par un artiste, même pour plusieurs mois, n'était d'aucune utilité. Que la lutte permanente se situe dans la bataille du paysage, et que l'humain n'y a de cesse de vivre en apnée, suspendu par les pièges du passé et les fictions de la modernité. Que l'enfermement est beaucoup moins violent que l'altitude à laquelle nous devons vivre, qui nous ramène en permanence à égale distance de celle que nos parents ont parcourue pour arriver là... Non, j'étais frileux, et un peu pris au piège.

...

L'ATELIER. Récemment, j'intervenais auprès de collégiens autour de mon travail sur le Maroc et l'immigration. Dans une des classes, cent pour cent d'origine étrangère, je demandais a un élève ou il était né. Voici ce qu'il m'a répondu : "Je suis né des deux cotés." Je lui ai rétorqué en souriant : "Toi, mon petit, plus tard tu vas te poser beaucoup de questions !

Mais c'est tellement vrai ! Pour les enfants, la notion d'identité reste floue. Qui sont-ils vraiment ? D'où viennent-ils ? J'essaye, au sein de mes ateliers, qu'ils trouvent les outils pour s'interroger, formuler des choses qui dépasseront le simple cadre de l'école. Je découvre souvent, dans leurs images réalisées à la maison, un univers culturel passionné, et parfois même exalté. Et je lis avec intérêt, dans leurs textes aussi, combien d'entre eux rêvent de "voler au-dessus des nuages", de "ne jamais mourir" ou encore qu'ils souhaitent que les humains "soient plus expérimentés".

Leurs photographies sont toujours de véritables tentatives pour nous relier à leur(s) univers. Le médium de l'image apporte une dimension supplémentaire aux scènes qu'ils nous donnent à voir. Avec la photo, on va au-delà du temps qui passe et de la nonchalance de ce qui est imposé. De la fragmentation de petites scènes arrangées, on passe du réel à l'imaginaire avec une incroyable vivacité. Et c'est vraiment peu dire du redoutable feed-back de l'instantané, car en leur proposant de "faire" des images, leurs photographies nous demandent alors d'en devenir les destinataires. Les images qu'ils réalisent ont un but. Des envies de libertés improbables en font des reporters de quartier peu ordinaires.

Là où encore, dans leurs images, on penserait apercevoir une transposition de la vie sociale des quartiers, il faut voir un ordre artistique dicté par le seul désir d'agir avec le réel, mais sur la base des souvenirs de celui-ci. D'où la résurgence complexe de certaines photographies. Je reste convaincu que l'éducation à l'image a ce pouvoir de transposer les réalités dans l'espace, et que l'on pose alors des questions fondamentales. L'atelier contribue à "l'événement sociologique" qu'est la prise de conscience, par la parole visuelle ("j'ai fait une photo comme ça/ça m'a fait penser à..."), d'un acte artistique. Chaque image déclenche une mémoire et débouche sur un souvenir.

S'il y a une chose que je réfute en bloc aujourd'hui - et depuis la diffusion des images de Mellila et de Ceuta -, c'est bien la politique du "tout territoire impose sa propre frontière". Et parce que je ne me vois pas dire à mes enfants que ce genre d'erreur est humaine, mes ateliers deviennent de fait une lutte permanente contre cette idée "si facile" d'une négation du territoire. Peut-être aussi ai-je bien retenu la leçon des années quatre-vingt, et que, face à l'opulence des budgets de ces années-là, il faut aujourd'hui composer avec un volume d'heures et un budget restreints. Or, l'intérêt de l'atelier serait d'arriver à une fluidité naturelle où, justement, il n'y aurait pas de contrainte d'espace et de temps. Car le cheminement - souvent formel dans l'apprentissage de la photographie - devient passionnant dès lors que son soi profond doute qu'il ait jamais été possible d'être représenté autrement que par ses proches. L'idée, par exemple, de la correspondance avec le Mali (illustrations de l'article), d'échanger son identité avec un autre, était rendue possible par le déplacement de l'artiste qui, passant d'un pays à l'autre pour transporter lettres, masques et photographies, se jouait des frontières pour aller échanger l'image de l'un contre l'image de l'autre : sa photographie. D'un côté, l'école française Olympia Cormier portait le nom d'une résistante au nazisme, de l'autre, l'école malienne Dravéla portait en elle l'histoire des Dravé, quartier résistant corps et âme au colonialisme. Dans l'abstraction des frontières, nous avons pu explorer un peu l'histoire.

À la question d'Aminata "Est-ce qu'il y a des moustiques dans ta ville ?", je répondrai qu'il y a quelque part "un étranger en moi" qui me fait résister.

Malik NEJMI a reçu le prix Kodak de la critique photographique 2005, et la mention spéciale du prix Nadar du livre 2006 pour son ouvrage "El Maghreb".

"Bonjour, je m'appelle Aminata, j'ai 12 ans.
Mon teint est clair. Je suis d'origine arabe venue de Fès, l'ancienne capitale du Maroc. Je travaille bien dans la classe. Mon école est amie des enfants, amie des filles. J'ai peur du sida. J'aime l'âne, mais pas le lion.
J'écoute toujours de la musique africaine et je regarde les dessins animés à la télé. Est-ce qu'il y a des moustiques dans ta ville ?
Mon pays s'appelle le Mali. Mon père est imam, ma mère est vendeuse.
Qu'est-ce que tu veux ?"

AMINATA HAÏDARA

Diversité, n°148, page 159 (03/2007)

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