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Diversité

III. Comment transmettre la culture ?

Faisons un rêve !

L'art et la culture pour tous

Sophie BARROUYER, experte pour le rapport "L'enseignement des disciplines artistiques à l'école" présenté au Conseil économique et social en février 2004 par Jean-Marcel Bichat, et secrétaire générale des Rencontres d'ensembles de violoncelles

Afin que l'art et la culture ne deviennent un facteur supplémentaire d'inégalité et d'exclusion, il est aujourd'hui urgent de s'interroger sur la place que l'on souhaite accorder aux enseignements artistiques dans la politique culturelle et éducative, en premier lieu au sein même de l'Éducation nationale.

La plupart des rapports1 et études réalisés ces dernières années s'accordent pour déplorer le peu d'élèves du primaire qui aurait une éducation artistique satisfaisante. Un tiers des élèves du primaire n'auraient même aucune éducation artistique ; un autre tiers auraient quelques éléments d'éveil artistique, plus ou moins régulier et de plus ou moins bonne qualité.

Pour pallier ces carences ou pour rechercher une certaine efficacité des enseignements artistiques, il est de plus en plus fréquemment fait appel à des intervenants extérieurs.

Mais, quels que soient les intervenants, ces derniers sont financés par les communes et non par l'Éducation nationale.

Ainsi, au sein même de l'école publique, un facteur d'inégalité économique et même géographique semble être en train de s'installer. Seules les villes et les communes riches et situées dans des territoires proches d'équipements culturels, d'écoles ou de centres de formation spécifiques, peuvent faire appel à des intervenants extérieurs, musiciens ou plasticiens.

Seules les communes et villes faisant partie de collectivités locales pouvant consacrer des moyens à l'aménagement d'espaces appropriés pour l'éducation artistique bénéficient de salles de musique insonorisées, d'instruments de musique, de salles d'arts plastiques bien équipées et d'espaces adéquats pour les pratiques d'expression corporelle.

De la même façon, le financement des "classes à projet artistique et culturel", les classes "à PAC", n'étant plus systématiquement assuré, il revient aux commues ou aux villes ayant une forte volonté politique, et des moyens, de poursuivre la mise en place de ces classes.

Au collège, deux disciplines artistiques figurent au programme : les arts plastiques et l'éducation musicale. Maintenues parmi les enseignements obligatoires dans une grande indifférence, et peut-être davantage par négligence que par conviction de leur apport pédagogique, l'enseignement de ces disciplines reste théorique et ne bénéficie auprès des élèves que de peu de considération.

Il ne paraît pas abusif de noter que, pour l'Éducation nationale même comme pour l'opinion publique, les parents compris, ces disciplines demeurent mineures.

Au lycée, les enseignements artistiques cessant d'être obligatoires et les options artistiques n'étant proposées que dans un nombre très restreint d'établissements et aux seules sections littéraires, l'art sort définitivement de l'enseignement général.

Dans le même temps, on assiste à un impressionnant développement des écoles publiques et privées de musique, de danse, de théâtre et d'art à travers tout le territoire national.

Or les études dans un conservatoire de musique ou de danse représentent une seconde scolarité bien trop exigeante pour la plupart des enfants déjà très absorbés par les exigences de leurs études générales.

La plupart des conservatoires de musique et de danse, des écoles de théâtre ou d'art sont par ailleurs souvent saturés et le coût de nombre de ces établissements est loin d'être accessible aux classes moyennes et moins favorisées, malgré des tarifs différenciés.

Là encore, on peut relever que s'installe une inégalité d'accès à la pratique artistique.

Enfin, après quarante ans de politique culturelle de l'État, il n'est guère assuré qu'il soit possible de mettre en avant un véritable progrès d'accès à la culture. Ce seraient, à peu de choses près, toujours les mêmes catégories sociales qui pratiqueraient les activités artistiques et fréquenteraient les équipements culturels.

On le voit, il devient désormais prioritaire de s'interroger sur la place que l'on souhaite accorder aux enseignements artistiques dans une politique culturelle et éducative afin que l'art et la culture ne deviennent un facteur supplémentaire d'inégalité et d'exclusion.

LE DROIT DE SAVOIR

On saisit mal l'importance de l'éducation artistique si l'on n'a pas à l'esprit qu'elle a un rapport essentiel à la construction de l'image de soi, à la manière dont chacun de nous construit sa propre identité. L'éducation artistique développe l'usage de l'imagination qui nous engage à concevoir des mondes différents, voire des univers extravagants, mais aussi à appréhender le monde dans lequel nous vivons. Les nouvelles technologies ont fait émerger un besoin de créativité et d'originalité dont on ne mesure pas encore la portée. Que serait devenu Internet sans les créateurs de tous horizons qui ont inventé un nouveau langage sonore, visuel et graphique ?

Dans une société démocratique, l'égalité devant l'accès aux savoirs est fondamentale. L'éducation artistique ne doit pas échapper à cette question du droit de savoir. L'obligation scolaire a la vertu de la loi, elle s'applique à tous sans distinction. Lorsque cette obligation porte sur le patrimoine culturel, elle conforte l'idée d'appartenance à une communauté.

L'école est le passage obligé de toute éducation artistique : c'est là que se trouve captive la population enfantine, jeune, adolescente, à qui l'on peut offrir l'occasion, qu'elle n'aurait pas autrement, de s'ouvrir à d'autres horizons que ceux qu'elle fréquente ordinairement dans sa famille ou dans son quartier.

Les enseignements artistiques à l'école peuvent jouer un rôle décisif, parce qu'ils se tiennent dans les lieux et dans les temps cruciaux du développement de l'enfant. L'Éducation nationale, scolarisant la quasi-totalité des jeunes, est la seule institution en mesure de donner cette sensibilisation massive à l'art. Il est par ailleurs inscrit dans sa mission éducative de le faire.

L'INTELLIGENCE SENSIBLE

Encore faut-il être convaincu de l'intérêt de ces enseignements au sein d'un système scolaire et même d'une société tout entière qui ne reconnaissent et ne valorisent que l'intelligence cognitive et spéculative et n'accordent que peu de place à l'intelligence sensible et créative des élèves.

Encore faut-il revendiquer la reconnaissance des champs d'apprentissage afférant à l'intelligence sensible et créative comme fondamentaux et pouvant permettre de construire une communauté scolaire plus cohérente, plus riche et plus diverse ; et considérer qu'ainsi la société française sera mieux à même de répondre aux enjeux d'innovation tout autant sociaux qu'économiques qui lui garantissent de conserver son rang au sein des grandes puissances.

Encore faut-il renoncer à opposer les disciplines fondamentales aux disciplines artistiques et regretter que l'évaluation des élèves se fasse uniquement en fonction de leur capacité à apprendre et à comprendre, et non à créer.

Encore faut-il admettre que la personnalité de l'individu pris dans sa totalité inclut des qualités multiples, toutes aussi importantes, qui participent toutes d'un potentiel à développer et à structurer.

Encore faut-il regretter qu'il soit toujours aussi difficile de considérer les enseignements artistiques comme une possibilité diversifiée et complémentaire, mais indispensable, de formation des élèves.

Une école quelque peu affaiblie par le développement de l'échec scolaire devrait pourtant pouvoir s'interroger sur la validité de la prise en compte exclusive de certaines qualités intellectuelles et la quasi-exclusion d'autres, parmi celles qui ont pourtant contribué de tout temps à l'élaboration de l'art et de la culture, facteur fondamental de civilisation et d'émancipation.

UNE POLITIQUE AMBITIEUSE

Paradoxalement, les enseignements artistiques ont depuis toujours bénéficié de déclarations ministérielles ambitieuses, de textes organiques aux objectifs nobles et valeureux, d'une réflexion théorique riche et toujours renouvelée. Une loi importante leur a même été consacrée en 1988, loi qui cependant n'a jamais été appliquée ni activée. Des rapports, des plans se sont succédé ; l'année à venir proposera pas moins d'une quinzaine de colloques sur le sujet.

En dépit de cette considération générale, de cet intérêt partagé, d'initiatives foisonnantes, les enseignements artistiques n'ont jamais trouvé la place qui aurait dû leur revenir, dans aucune des politiques éducatives et culturelles de ces trente dernières années.

Ainsi, force est de constater qu'aucun gouvernement n'a su inscrire les enseignements artistiques au coeur d'une dynamique éducative et culturelle.

Il s'agit donc, pour qui veut s'attaquer à proposer un dispositif d'une nature et d'une structure radicalement nouvelles, de résoudre et de dépasser avant toute autre chose les contradictions fondamentales dont le statut de l'éducation artistique et culturelle est entaché.

Toute nouvelle proposition concernant l'éducation artistique et culturelle devra donc, à notre avis, imposer les conditions préliminaires suivantes :

  • L'inscription dans la Constitution de l'élargissement de la mission de l'Éducation nationale aux disciplines artistiques et à l'éducation artistique et culturelle, au même titre que les autres matières, dans la formation générale obligatoire de tout élève, depuis l'école primaire jusqu'à l'université, ainsi que l'inscription obligatoire parmi les matières sanctionnées, à tous les examens nationaux, d'une discipline artistique.
  • La réforme des enseignements artistiques obligatoires et leur mise en perspective avec l'éducation artistique.
  • La démocratisation de la politique culturelle à destination des jeunes de moins de 18 ans, des étudiants et des apprentis, avec l'ouverture d'un large espace de gratuité.

Inscrire le droit à l'éducation artistique dans la Constitution

Si l'instruction a pour objectif la formation de l'homme comme travailleur, l'éducation s'intéresse au contraire à la formation de l'homme en tant qu'il est aussi autre chose qu'un travailleur. L'éducation, et l'éducation artistique en particulier, occupent ainsi une place particulière dans le dispositif chargé de fournir à l'homme des sociétés modernes les moyens d'une vie non aliénée, c'est-à-dire un pouvoir réel et non simplement formel sur son existence. Le sens n'étant plus donné avec l'existence, comme c'était le cas dans les sociétés traditionnelles, c'est l'éducation qui met chacun en mesure de construire ce sens par lui-même et pour lui-même. Ainsi l'éducation des enfants et des adolescents est-elle une éducation à l'autonomie, qui s'interdit d'imposer un sens particulier à l'existence humaine, selon le principe de laïcité, mais qui s'attache à leur fournir les instruments nécessaires à la construction d'une vie sensée, en particulier un langage plus large que le seul langage utilitaire, grâce à l'enseignement de la littérature, de la poésie, de la philosophie mais aussi de l'art.

L'inscription dans la Constitution de l'éducation artistique, comme faisant partie de ce droit fondamental et inaliénable qu'est celui de l'éducation, un siècle et demi après l'instauration de l'école obligatoire et gratuite, permettra ainsi de parachever l'oeuvre de Jules Ferry et de lui donner sa dimension contemporaine.

La présence d'une discipline artistique dans les épreuves obligatoires des examens de référence, en particulier ceux du brevet et du baccalauréat, affirmera, comme cela se fit auparavant pour le sport, le statut des disciplines artistiques, tant pour les élèves que pour l'ensemble du corps social.

Rénover les enseignements artistiques obligatoires

La rénovation des enseignements artistiques obligatoires et leur adossement à l'éducation artistique représentent le deuxième volet d'un dispositif cohérent.

Jusqu'à présent, les réformes de la sensibilisation aux arts à l'école primaire et des enseignements obligatoires au collège ont été la plupart du temps réalisées indépendamment de celles de l'éducation artistique. Pourtant, tout dispositif cohérent devrait articuler l'éducation artistique et culturelle, précisément autour de l'initiation et des enseignements obligatoires.

À l'école primaire, les enfants devront recevoir une sensibilisation et une initiation pratique, structurée et ambitieuse, aux expressions artistiques les plus diverses. L'obligation de cette sensibilisation devra être non seulement inscrite dans les programmes, mais aussi être effectivement appliquée. Il s'agira d'une initiation, aux sons, aux rythmes, aux couleurs, aux mouvements du corps et à son expression gestuelle, parlée et vocale. L'initiation artistique, comme les autres matières, bénéficiera d'une progression graduée et coordonnée. Une approche de la création artistique et de ses apprentissages de base pourra être ébauchée dans les dernières classes de l'école primaire.

La sensibilisation aux disciplines artistiques et l'éducation artistique feront l'objet de programmes précis, disposeront d'un volume horaire obligatoire, inclus dans l'emploi du temps.

Le champ des disciplines artistiques enseignées et les objectifs d'éducation artistique seront élargies et diversifiées.

La pratique collective devra être particulièrement encouragée et structurée dans la pédagogie des enseignements.

Le contrôle des connaissances des matières artistiques se fera de la même manière que celui des autres disciplines. L'évaluation des élèves du primaire prendra à tout moment en compte les aptitudes dans le champ artistique des élèves, en particulier lors de l'évaluation de CM2.

L'éducation artistique sera introduite par le biais de projets transversaux (ou classes à PAC), qui viendront compléter la politique d'initiation et seront rendus obligatoires dans les trois cycles de l'école primaire.

L'ouverture au monde des arts et de la culture, ainsi que la découverte des oeuvres et la rencontre avec les artistes demeureront au coeur de ces projets. Ces derniers devront correspondre à des cadres établis par l'Éducation nationale afin de répondre à des normes capables d'être évaluées. Ils pourront se faire avec le soutien d'intervenants extérieurs de profils variés : artistes, professionnels du spectacle, de la culture, de l'audiovisuel. Ils pourront se faire en partenariat avec des associations, des ONG, des institutions culturelles, nationales, européennes ou internationales.

Si l'on veut vraiment que l'école primaire devienne le lieu où puissent s'épanouir les dons et les appétences artistiques des élèves et soit en mesure d'assurer une complémentarité des approches d'apprentissage avec celle des autres matières enseignées, les limites de la polyvalence des professeurs des écoles doit pouvoir être questionnée.

Renouveler la formation des maîtres

À l'école primaire

La plupart des rapports ont établi que la formation des maîtres posait de graves problèmes en ce qui concerne l'initiation aux arts et à l'éducation artistique. Divers dispositifs ont été tentés pour remédier à ce problème, comme la collaboration entre les premiers cycles des écoles de musique et les écoles primaires pour l'enseignement de la musique, de la danse et parfois du théâtre, ou encore le système des "dominantes" ou des "certifications". Avec le recul, leur évaluation est plutôt mitigée. Il devient donc nécessaire d'accepter que la polyvalence des maîtres a des limites et d'envisager que les équipes pédagogiques des écoles primaires ou des réseaux d'écoles puissent désormais bénéficier d'un "maître spécialisé" en charge de l'initiation aux disciplines artistiques et à l'éducation artistique.

Afin qu'il soit mieux à même de s'insérer dans l'équipe pédagogique, ce "maître spécialisé" pourra être formé dans les IUFM. Il devra bénéficier d'une formation très complète et de haut niveau à l'ensemble des disciplines artistiques : arts visuels, expression orale, éducation musicale, expression corporelle, pratique artisanale, métiers d'art... Il devra être familiarisé avec le fonctionnement des administrations, des institutions, des associations et des acteurs culturels. Il sera par ailleurs initié à l'élaboration et à la conduite de projets artistiques les plus variés.

La formation spécifique des maîtres spécialisés se fera en coordination avec celle des professeurs des écoles.

Outre son travail d'initiation aux expressions artistiques, le "maître spécialisé" conduira et coordonnera l'ensemble des projets artistiques de l'école ou du réseau d'écoles, notamment les classes à PAC, les classes culturelles, les ateliers, les interventions et les résidences d'artistes, les partenariats avec les associations ou les institutions culturelles.

Ainsi, l'enseignement primaire sera dispensé par un professeur des écoles qui travaillera en collaboration avec un "maître spécialisé".

Au collège

L'enseignement dispensé actuellement au collège d'une heure d'arts plastiques et d'une heure d'éducation musicale hebdomadaires ne sont plus à même de répondre à l'objectif ambitieux de formation des élèves du collège à ces disciplines. Le temps qui leur est imparti est par trop limité et l'ouverture à d'autres arts est indispensable si l'on veut répondre d'une part aux attentes des élèves, mais aussi à l'évolution de la société.

Ainsi, il semblerait opportun de pouvoir regrouper sur une seule matière les deux heures d'enseignement artistique qui pourraient être choisies entre arts plastiques/arts visuels, éducation musicale/art du son, expression orale/théâtre et danse.

La pratique collective représentant un des grands enjeux de cohésion scolaire et sociale, l'instauration de deux heures obligatoires de pratique artistique collective tous les quinze jours, sous la forme d'ateliers ou de projets d'action culturelle, permettra d'offrir aux élèves de collège l'expérience de la responsabilité individuelle dans un projet collectif, au moment où ces élèves sont confrontés de par leur âge à la crise individuelle que représente l'adolescence ; ils se retrouveront ainsi dans un projet commun au moment même où se forge leur personnalité.

La pratique collective artistique rendra également possible pour les élèves de se retrouver dans une configuration tout à fait différente de celle proposée par l'école tout au long de son cursus, l'atelier étant par exemple le seul espace d'apprentissage qui ne soit pas fondé sur une acquisition et une confrontation de savoirs, mais sur la mise en commun et la mise en valeur de qualités individuelles au profit de la collectivité.

Au lycée

Il sera proposé au lycée un dispositif identique à celui du collège. Deux heures hebdomadaires d'enseignement artistique et deux heures, tous les quinze jours, d'atelier de pratique artistique seront inscrits dans l'emploi du temps des élèves de toutes les sections et de tous les établissements. La discipline choisie en classe de seconde pourra différer de celle choisie au collège, mais devra être conservée jusqu'en classe de terminale. Deux nouvelles disciplines seront proposées : le cinéma et l'histoire de l'art. De même, la danse sera proposée au choix avec l'EPS.

Pour pallier la difficulté de recrutement des professeurs d'arts plastiques et de musique selon les modalités de concours en vigueur, un schéma de certification complémentaire dans les disciplines artistiques, des capes et agrégations de toutes les disciplines pourra être proposé. Pour exemple, un postulant au capes de lettres ou d'histoire pourra, s'il le souhaite, compléter son diplôme avec un certificat d'expression orale et d'art dramatique. Une agrégation de mathématiques pourra être associée à un certificat de musique, ou un capes de sciences de la vie et de la terre à un certificat d'arts plastiques.

À tout moment de leur carrière, les professeurs pourront passer un certificat complémentaire dans la discipline artistique de leur choix et il sera ainsi répondu à l'attente des enseignants de se voir offrir des perspectives originales d'évolution de leur carrière.

Ce dispositif permettra une revalorisation par le corps enseignant, tout autant que par les élèves, des enseignements artistiques.

PERMETTRE L'ACCES A L'ART DE TOUS LES ELEVES

La démocratisation culturelle n'ayant pas atteint les objectifs souhaités d'accès à l'art de nouvelles couches de la population d'une part, les évaluations des revenus moyens ainsi que de ceux les plus bas demeurant très modestes et concernant toujours une grande majorité de Français d'autre part, il semble indispensable d'accompagner la revalorisation des disciplines artistiques et de l'éducation culturelle à l'école de mesures spécifiques concernant l'accès à l'art des élèves.

Ainsi, il devra être proposé la gratuité de toute l'offre culturelle subventionnée, spectacle vivant compris, pour les jeunes de moins de 18 ans, les étudiants et les apprentis.

On ne peut nier que beaucoup d'efforts aient été fait pour développer le jeune public et former le public de demain : création de services culturels et pédagogiques dans les institutions culturelles, chèques-cultures, médiateurs culturels dans les lieux patrimoniaux, entre autres. Néanmoins, il est nécessaire d'observer comment, avec Internet, la gratuité, même si elle est souvent un leurre, et la facilité d'accès ont modifié le rapport des jeunes à l'offre commerciale et culturelle en particulier.

Dans ces conditions, il devient d'autant plus difficile de convaincre que l'accès à la "culture savante ou classique" puisse requérir, outre l'effort de curiosité et de compréhension, de quelconques contraintes d'ordre matériel. La réservation, l'abonnement ou la file d'attente sont autant de démarches qui auront de plus en plus de mal à s'insérer dans un style de vie qui privilégie l'immédiateté de la satisfaction du désir de consommation. Si les étudiants, mais aussi les lycéens, sont dans l'obligation d'avoir recours à des "petits boulots" pour payer leurs études ou pour pouvoir consommer ce qui leur apparaît indispensable à leur insertion dans la communauté de leurs pairs, ils sont peu prêts à payer avec leur propre argent, ou leur argent de poche, une offre culturelle qui ne leur apparaît pas indispensable. À choisir entre deux dépenses, ils choisiront l'objet d'assimilation plutôt que l'objet de différenciation.

Après tout, considérer que les personnes n'ayant pas de revenus propres puissent bénéficier d'un accès gratuit à l'offre culturelle publique n'est pas absurde. Il n'est plus possible non plus de continuer de considérer la gratuité comme un élément de dévalorisation de la culture, au moment même où elle devient pour les jeunes un élément quasi systématique de la démarche commerciale.

Que tout soit fait par la puissance publique pour qu'à tout moment les enfants puis les jeunes, et même les jeunes adultes soient en mesure d'être initiés, de pratiquer et d'avoir accès à l'art, ne fait que répondre à une conception plus globale et plus ambitieuse de l'éducation : une conception qui reconnaîtrait que le rôle fondamental de l'éducation est de permettre à l'homme de construire son avenir, mais aussi de donner un contenu à sa liberté.

Faisons le rêve que les tous enfants et les jeunes qui n'ont pas d'instrument de musique chez eux puissent en voir et en jouer à l'école. Que tous les enfants et les jeunes qui ne sortent guère de leur quartier puissent visiter un musée et aider à la restauration d'une fresque dans le cadre de leur cours d'arts plastiques. Que tous les jeunes qui regardent fascinés "Star Académie" aient le plaisir de travailler une pièce de théâtre ou une comédie musicale dans un vrai théâtre, avec leur professeur de théâtre, en vue de préparer l'épreuve de théâtre ou de chant du brevet. Que tous les jeunes qui aimeraient tant jouer dans un film puissent, dans leur lycée, réaliser un film sous la direction d'un réalisateur en résidence, et que ce projet compte pour l'épreuve "cinéma" de leur baccalauréat !


(1) Cf. "L'éducation aux arts et à la culture", rapport de Christine Juppé-Leblond et Anne Chiffert, janvier 2003 ; "L'Intervention des pouvoirs publics dans le domaine de l'éducation et la formation artistiques", rapport d'information de Muriel Marland-Militello, députée, juin 2005.

Diversité, n°148, page 129 (03/2007)

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