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Diversité

II. La culture des uns, et des autres ?

Interview : La Casa musicale, à Perpignan

Maïte SANCHEZ, adjointe à l'éducation de la ville de Perpignan

Entretien avec Michel Vallet (directeur) .

MAÏTE SANCHEZ Que signifie l'expression "Casa musicale" ? Le projet est-il uniquement centré sur la musique ?

MICHEL VALLET Le nom Casa musicale avait déjà été trouvé au moment où l'on m'a engagé pour monter ce projet. Le premier objectif était un travail autour de la musique, ce qui reste bien entendu une priorité. Néanmoins, d'autres projets, relatifs à la danse, au hip hop notamment, ont vu le jour. Et, de façon plus ponctuelle, nous nous intéressons aux arts plastiques, au théâtre, quand les projets proposés correspondent à notre rôle social d'action culturelle. Les objectifs premiers, à savoir les objectifs de la Ville et du ministère de la Culture, sont des objectifs d'intégration par l'action artistique. C'est-à-dire l'apprentissage des codes pour permettre à certains jeunes issus de quartiers difficiles de comprendre les oeuvres. Nous sommes non seulement dans un discours de démocratisation de la culture mais aussi dans un souci d'utiliser cet axe pour favoriser des logiques d'intégration.

MS La municipalité a choisi un lieu situé dans le vieux centre ville. Il s'agit d'un bâtiment ancien, un ancien arsenal racheté à l'armée. Le choix de l'espace n'est sans doute pas anodin ?

MV La Casa musicale correspondait à la logique socio-urbaine de Perpignan, la volonté de la ville étant que les jeunes des quartiers difficiles n'ayant pas accès naturellement à la culture dite "savante" se réapproprient le centre pour se réapproprier la ville. Le centre de Perpignan est en effet le lieu de l'accès aux services, l'endroit où l'on trouve la mairie, la préfecture, et la culture. Être au centre ville, c'est presque, d'une certaine façon, être en terrain neutre. Mais quand on entre à l'Arsenal, on entre dans un domaine symbolique : une espèce de mini-ville dans la ville. L'architecture est imposante et propose un message à tout nouvel arrivant : "En entrant dans cet espace, vous laissez votre comportement habituel dehors." C'est un concept qui fonctionne très bien. C'est un lieu qui a été réhabilité, on en a donc conservé les volumes. L'arsenal était adéquat, car non seulement les espaces intérieurs étaient importants, mais il y avait aussi de grands espaces extérieurs.

En 1996 donc, à sa création, nous nous sommes ralliés au projet de Guy Bertrand, et à son association, Amic, qui travaillait la musique en direction des Gitans. Il s'agissait d'élargir cette démarche à l'ensemble des composantes des autres quartiers de Perpignan. Nous avons été nomades dans un premier temps, puisque nous étions à la recherche de notre public. Nous avons travaillé avec les centres sociaux, les associations de quartier... Et puis nous avons mis en place des ateliers et des rencontres avec des artistes, de façon à créer notre propre réseau. Le service de la direction du développement social de la ville, né un an avant nous, nous a considérablement aidés. Nos deux structures se sont mutuellement appuyées pour s'implanter dans les quartiers. C'était la première phase du projet, à partir de laquelle nous avons créé nos premiers événements, y compris notre premier festival "Ida y Vuelta". Il s'agit d'un festival de musique où nous montrons le travail réalisé pendant l'année par les jeunes de la Casa musicale. Pour ne pas ressembler à une fête de quartier et afin de drainer un public plus large, nous invitons également des artistes célèbres à se produire en concert.

En janvier 1998, nous nous sommes donc installés à la Casa. C'est à cette époque que nous avons entamé une véritable saison, avec un programme d'activités hebdomadaires. À la rentrée 1998, on comptait environ 150 personnes, issues des quartiers difficiles, inscrits à nos activités.

MS Que proposaient alors ces ateliers, et sous quelle forme ?

MV Il s'agissait d'ateliers hebdomadaires, de une à deux heures, de danse hip hop, animés par un intervenant. Nous refusons d'utiliser les mots "cours" et "professeur" : une grande partie de notre public est en échec scolaire et nous ne voulons pas lui rappeler cet univers qui le braque. Nous souhaitons que cet endroit reste un endroit de pratiques, et l'on ne demandera pas aux personnes inscrites une progression obligatoire, avec des résultats en fin d'année, ce n'est pas l'objectif du lieu. Nous ne sommes pas néanmoins contre le scolaire, et nous mettons tout en oeuvre pour que les jeunes progressent. Certains ateliers ayant vu le nombre de leurs participants doubler, nous avons mis en place depuis deux ans des groupes de niveau afin que la progression gagne en efficacité. De la même façon, nous proposions à l'origine des ateliers d'instruments de musique. Nous avons vite abandonné cette pratique d'atelier par instrument pour nous diriger vers des ateliers de pratiques d'ensemble. Nous avons choisi des encadrants polyvalents, de façon à ce qu'ils puissent fournir de l'aide sur tous les instruments

MS Le projet de la Casa musicale s'intéresse-t-il seulement à la musique gitane ou bien vous êtes-vous orientés dès le départ sur des pratiques musicales variées ?

MV La force de Perpignan est la présence d'une communauté gitane importante installée près de l'Arsenal, qui a une pratique musicale impressionnante. De ce fait, la Casa musicale s'est tournée vers cette communauté. On peut dire aussi que, inversement, cette présence nous a incités à créer un lieu tel que celui-ci. Au départ, nous nous sommes adressés uniquement à des musiciens gitans et à des chanteurs de hip hop, la plupart d'origine maghrébine. Nous avons fait en sorte qu'ils s'approprient le projet pour ensuite pouvoir l'ouvrir à d'autres publics. L'écueil à éviter était bien entendu de recréer un ghetto. Le but était de faire de la Casa musicale un endroit représentatif de la réalité sociale de Perpignan, un endroit de brassage social. Aujourd'hui, nous sommes un lieu de réelle mixité.

MS Peut-on dire que la Casa est une vitrine de la diversité des populations de Perpignan ?

MV Nous pratiquons la diversité tous azimuts. Il n'y a pas d'âge limite pour s'inscrire et nous accueillons les enfants en âge de se déplacer seuls, c'est-à-dire vers 12 ans. Les quartiers ciblés par les dispositifs d'insertion représentent environ 50 % de notre public, en majorité de la ville de Perpignan (65 %). 90 % de notre public proviennent de l'agglomération perpignanaise, les 10 % autres proviennent du reste du département. En termes d'âge, la majorité de notre public se situe entre 14 et 26 ans. À partir du moment où des jeunes s'inscrivent ici, c'est qu'ils en ont envie. Et en terme de diversité, peu d'endroits ont cette représentativité. Ici, c'est incroyable : nous croisons tous les parcours de vie. C'est ici que se sont montés des groupes gitano-arabes. C'est ici que tous ces publics se côtoient. C'est la véritable force de la Casa musicale. Les jeunes viennent ici pour de nombreuses raisons. Certains ont un groupe et souhaitent répéter. D'autres veulent pratiquer un instrument, enregistrer, avoir un loisir. À la Casa musicale, on fait un peu ce que l'on veut finalement. De notre côté, nous nous adaptons le plus possible à la demande, même si c'est nous qui la recadrons. Nous avons une filiation directe avec l'éducation populaire.

MS La Casa est un espace de rencontre, d'échange. Chacun arrive avec sa propre culture ; de fait, comment arrive-t-on à échanger ? L'intervenant a-t-il un rôle dans cet échange ?

MV L'intervenant garde son rôle d'intervenant. Il transmet ses compétences en musique. La rencontre, l'échange, la confrontation se passent à l'extérieur, dans les moments de rassemblement, par exemple au café, dans les bureaux. On vit des moments exceptionnels où des communautés très différentes débattent joyeusement, car tous ont appris à se connaître même s'ils n'ont pas du tout les mêmes points de vue au départ. La Casa fait tomber les barrières.

MS Comment valorise-t-on l'image des cultures populaires, qui sont parfois encore pensées comme des sous-cultures ?

MV Prenons comme exemple le hip hop. Avant d'être une pratique artistique, c'était une pratique sociale. Nous avons repéré une figure mythique du hip hop, un Berlinois appelé Storm. Il est venu douze jours à la Casa former des formateurs des ateliers. Pendant cette période, ces jeunes formateurs ont suivi un stage intensif et ont fait des progrès importants, notamment dans leur capacité à transmettre. À partir de là, la DRAC nous a demandé de faire venir un danseur contemporain qu'elle considérait comme plus légitime. Aujourd'hui, nous faisons des métissages avec la danse contemporaine. Notons que, en France, bon nombre de groupes de danse contemporaine s'inspirent des chorégraphies des danseurs hip hop. Valoriser les cultures populaires, c'est avant tout les faire reconnaître. C'est aussi faire tomber les idées reçues.

MS Vous utilisez les nouvelles technologies ?

MV Ces outils font partie du quotidien des jeunes. Aujourd'hui, pour faire de la musique, un ordinateur suffit. C'est une révolution incroyable. Quelqu'un qui ne maîtrise pas un instrument peut créer des sons de guitare, un orchestre symphonique, sans passer par le solfège. On parle d'une démocratisation de la musique. Ces nouvelles technologies effacent un grand nombre de contraintes. C'est une forme d'égalité d'accès à la culture.

Mais le plus important reste que, en démocratie, la culture doit bénéficier à tous. Ce qui freine le plus dans l'exclusion, c'est que des jeunes issus de certains quartiers qui ont un potentiel ne puissent pas en profiter. La Casa musicale leur permet de réaliser leur potentiel. On ne peut pas occulter cette rage créative. Il est nécessaire de leur donner les moyens de créer, de s'exprimer artistiquement. Gardons cependant à l'esprit que la pratique artistique ou culturelle n'est pas en mesure de régler tous les problèmes.

MS Comment gérez-vous la diversité du public en termes de cotisations et de participation financière ?

MV La participation financière est symbolique. Aujourd'hui, une personne de moins de 26 ans paye environ 25 euros à l'année. Et 40 euros pour le plein tarif. Nous ne pratiquons pas de ségrégation par l'argent. Nous réservons néanmoins un certain nombre de places afin que le public de la Casa soit représentatif. En 1998, il y avait environ 150 jeunes, aujourd'hui nous plafonnons nos inscriptions à 800 personnes. La Casa musicale est ouverte tous les jours et nous nous adaptons aux horaires scolaires et de travail. Nous sommes donc ouverts de 17 h 30 à 22 h 30 tous les soirs. Les mercredis, samedis et souvent les dimanches, nous ouvrons toute la journée. Pendant les vacances scolaires, nous proposons des résidences pédagogiques durant lesquelles des artistes viennent quelques jours travailler sur des ateliers.

MS Comment évalue-t-on les effets bénéfiques d'une telle structure, si l'on peut les évaluer ?

MV On a déjà évalué, mais finalement avec peu de résultats intéressants. Comment un projet artistique peut-il avoir des effets bénéfiques sur du social ? Il n'y a pas de réponses évidentes.

Néanmoins, le social est déterminant. Nous n'allons pas régler les problèmes sociaux, les problèmes de l'emploi. Mais les parcours de ces jeunes sont une façon de mesurer les effets du projet. Nous savons qu'un certain nombre d'entre eux qui auraient dû "déraper" ont, grâce à leur pratique artistique et à la découverte des autres, effectué un parcours fantastique.

MS En conclusion, l'avenir de la Casa musicale pourrait-il être de reproduire cette structure ailleurs ?

MV Oui, mais la Casa musicale n'est pas reproductible telle quelle. On peut sûrement en revanche s'inspirer de sa démarche, de sa philosophie, de ses intentions, de son état d'esprit.

Diversité, n°148, page 114 (03/2007)

Diversité - Interview : La Casa musicale, à Perpignan