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Diversité

II. La culture des uns, et des autres ?

Loisirs et immigration

Convergence ou résistance culturelle ?

Philippe COULANGEON, sociologue, membre de l'Observatoire sociologique du changement à l'Institut d'études politiques de Paris (FNSP/CNRS), philippe.coulangeon@sciences-po.fr

Les pratiques observées dans le domaine des loisirs au sein des populations immigrées et issues de l'immigration témoignent d'un mouvement global de convergence culturelle qui peut être mis à l'actif du modèle français d'intégration. Cependant, ce constat peut aussi être lu comme le résultat de l'incapacité assumée des politiques publiques, et en particulier des politiques culturelles, à soutenir l'expression de la diversité des modes de vie, des traditions et des expressions artistiques et culturelles des populations qui font la France contemporaine.

Les facteurs sociaux de la participation aux loisirs, aux activités sportives ou culturelles, sont assez largement documentés par la statistique publique, au ministère de la Culture comme à l'Insee, et constituent de longue date un objet de prédilection de la sociologie des styles de vie. Sexe, âge, classe et origine sociale, niveau d'éducation, notamment, apparaissent ainsi généralement comme les principaux paramètres de la différenciation des usages du temps libre, des activités de loisir et de l'orientation des goûts. Curieusement, l'impact des différences liées aux origines ethniques, à l'appartenance à des populations issues de l'immigration ou à des minorités "visibles", qui fait l'objet de toutes les attentions dans l'ordre des comportements politiques, des normes familiales et matrimoniales ou des attitudes éducatives, est assez peu abordé, en France, dans les analyses consacrées à la sphère des loisirs, si ce n'est dans le domaine du sport, alors même que les questions relatives à l'immigration entretiennent des représentations plus ou moins fantasmées de l'ethnicisation des styles de vie et que ces domaines ont été par ailleurs activement sollicités, depuis le milieu des années 1980, dans la définition et la mise en oeuvre des politiques d'intégration et des politiques de la ville. Les données statistiques sur le sujet sont rares et relativement lacunaires.

L'enquête "Histoire de vie" réalisée par l'Insee en 2003 offre de ce point de vue une opportunité non négligeable, en dépit de ses limites, d'interroger la distance entre les représentations et la réalité des comportements observés en ces domaines au sein des populations immigrées et issues de l'immigration. Globalement, les attitudes observées varient selon que les activités relèvent plutôt de l'ordre de la culture "savante", de la culture de masse, du sport ou des semi-loisirs. La distinction des ces quatre domaines de pratiques fait apparaître des différences sensibles, qui manifestent des degrés d'acculturation variables selon que les pratiques sont principalement transmises par l'école, par les médias ou par les réseaux familiaux et amicaux.

LA RELATIVE NEUTRALITE DES PRATIQUES SAVANTES

La comparaison des attitudes en matière de loisirs au sein des populations issues de l'immigration et chez les Français "de souche" est rendue particulièrement complexe par les spécificités de la structure par âge, par profession et par niveau d'éducation de ces deux catégories de populations, alors même que les pratiques de loisirs sont particulièrement sensibles à ces variables. D'où la nécessité de neutraliser l'ensemble de ces effets de structure par le recours aux outils de la statistique multivariée, qui permettent de mesurer l'effet de l'origine "toutes choses égales par ailleurs". À effet d'âge, de niveau d'éducation et de catégorie socioprofessionnelle contrôlées, on constate ainsi que les loisirs relevant plutôt de l'univers de la culture savante (fréquentation des musées, des expositions, des théâtres et des salles de concert, lecture) ne font pas apparaître d'écarts très significatifs entre les différentes catégories de population, si ce n'est un alignement sensible des comportements, au fil des générations, sur les comportements de la population "de souche", qui se manifeste en particulier en matière de lecture (tableau 1). On note ainsi que la pratique de la lecture se normalise, chez les femmes d'origine maghrébine, africaine ou turque, entre la "première" génération, qui accuse un écart avec les Françaises "de souche", qui disparaît chez leurs homologues de la "deuxième" génération. Le même phénomène apparaît pour les hommes originaires d'Europe du Sud, et ces écarts ne signalent vraisemblablement rien d'autre que la disparition, de la première génération à la seconde, d'un handicap linguistique qui a toutes chances de se manifester particulièrement en matière de lecture.

  N=FréquencesFréquences
1 = né en France
de parents nés en France
(ou nés français
dans d'ex-territoires français)
France6 26674,6 %83,4 %
2 = né dans un pays européen
autre que Espagne, Italie,
Portugal
Europe N1942,3 %1,3 %
3 = né en France
d'au moins un parent
né dans un pays européen
autre que Espagne, Italie,
Portugal
Europe N/2nd G2833,4 %1,8 %
4 = né en Italie, en Espagne
ou au Portugal
Europe S4165,0 %2,3 %
5 = né en France
d'au moins un parent
né en Italie, en Espagne
ou au Portugal
Europe S/2nd G3854,6 %2,9 %
6 = né dans un pays
du Maghreb,
en Afrique, en Turquie
ou au Moyen-Orient
Magh/Af1802,1 %2,0 %
7 = né en France
d'au moins un parent
né dans un pays du Maghreb,
en Afrique, en Turquie
ou au Moyen-Orient
Magh/Af/2nd G4795,7 %4,4 %
8 = né dans un autre pays
étranger
(Asie, Amériques, etc.)
Autre991,2 %1,1 %
9 = né en France
d'au moins un parent
né dans un autre pays étranger
(Asie, Amériques, etc.)
Autre2nd G1011,2 %0,8 %
ENSEMBLE 8 403100,0 %100,0 %

Note : Les pourcentages reportés dans ce tableau sont obtenus à partir d'une régression logistique, qui mesure l'effet propre de l'origine sur la probabilité d'être lecteur (ou lectrice) par rapport à la situation de référence (origine = France) indiquée en italiques dans le tableau, lorsque sont contrôlés les effets des variables suivantes : âge, taille du ménage, niveau d'études, statut d'activité, catégorie socioprofessionnelle et revenu. Les pourcentages en gras correspondent aux écarts significatifs par rapport à la situation de référence au seuil de 5 %. Les autres écarts ne sont pas significatifs, et l'on n'est pas fondé à évoquer à leur sujet un effet"propre"de l'origine.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

On constate par ailleurs, au sein de certains groupes issus de l'immigration, une différenciation sensible des attitudes selon le sexe, comme le montre la désignation de la lecture comme loisir de prédilection, qui est nettement plus fréquente, toutes choses égales par ailleurs, chez les femmes issues de l'immigration maghrébine, africaine et turque (deuxième génération) que chez les Françaises "de souche", alors qu'aucune différence liée à l'origine n'apparaît du côté des hommes (tableau 2). Cette différenciation des comportements masculins et féminins au sein des populations issues de l'immigration, qui rappelle les écarts généralement observés dans l'ordre des performances scolaires1, peut s'interpréter comme une conséquence paradoxale de l'encadrement familial plus sévère dont les filles font généralement l'objet, qui semble particulièrement accusée dans certaines catégories de populations immigrées et issues de l'immigration2.

Tableau 1 : Proportion de lecteurs en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 HommesFemmes
France69 %84 %
Autre51 %85 %
Autre 2nd G72 %79 %
Europe N59 %80 %
Europe N 2nd G69 %86 %
Europe S55 %74 %
Europe S 2nd G75 %87 %
Magh/Af/Tur65 %69 %
Magh/Af/Tur 2nd G67 %89 %

Note : Les pourcentages reportés dans ce tableau sont obtenus à partir d'une régression logistique, qui mesure l'effet propre de l'origine sur la probabilité d'être lecteur (ou lectrice) par rapport à la situation de référence (origine = France) indiquée en italiques dans le tableau, lorsque sont contrôlés les effets des variables suivantes : âge, taille du ménage, niveau d'études, statut d'activité, catégorie socioprofessionnelle et revenu. Les pourcentages en gras correspondent aux écarts significatifs par rapport à la situation de référence au seuil de 5 %. Les autres écarts ne sont pas significatifs, et l'on n'est pas fondé à évoquer à leur sujet un effet "propre"de l'origine.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

Les autres indicateurs de pratiques relatives à l'univers de la "culture savante" livrent des résultats similaires, à ceci près qu'il s'agit dans l'ensemble d'activités qui n'apparaissent ni plus ni moins rares dans les populations immigrées ou issues de l'immigration qu'elles ne le sont dans la population des Français "de souche". La convergence des comportements s'opère donc ici en quelque sorte par la négative.

Tableau 2 : Proportion de lecteurs "passionnés" en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 HommesFemmes
France13 %21 %
Autre9 %16 %
Autre 2nd G28 %15 %
Europe N19 %22 %
Europe N 2nd G7 %21 %
Europe S16 %22 %
Europe S 2nd G18 %20 %
Magh/Af/Tur16 %19 %
Magh/Af/Tur 2nd G3 %32 %

Note : À la différence du tableau précédent, la question ne porte pas sur le fait d'être lecteur ou non-lecteur, mais sur le fait de désigner la lecture comme activité de loisir préférée parmi l'ensemble des loisirs pratiqués. Les variables de contrôle sont les mêmes que dans le tableau précédent. En gras, écarts significatifs au seuil de 5 %.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

LES VERTUS ASSIMILATRICES DE LA CULTURE DE MASSE

Les clivages perceptibles dans l'univers des loisirs de masse apparaissent d'abord comme des clivages d'âge, de statut socioprofessionnel et de niveau d'éducation. S'agissant de la télévision, notamment loisir de masse par excellence, l'écart brut entre les durées moyennes d'écoute selon l'origine, qui fait apparaître les immigrés de "première génération" comme les catégories les plus "téléphages", ne résiste pas au contrôle de l'effet de l'origine par celui de l'âge, de la profession et du niveau d'éducation (tableau 3) ; la nature des programmes regardés ne diffère pas non plus fondamentalement selon l'origine.

Tableau 3 : Durée moyenne d'usage quotidien de la télévision en fonction de l'origine (régression linéaire)

France112 mn
Autre87 mn
Autre 2nd G94 mn
Europe N125 mn
Europe N 2nd G100 mn
Europe S120 mn
Europe S 2nd G122 mn
Magh/Af/Tur114 mn
Magh/Af/Tur 2nd G109 mn

Note : À la différence des tableaux précédents, on procède ici à une régression linéaire de la durée moyenne d'usage quotidien de la télévision en fonction de l'origine, les effets de l'âge, du sexe, du niveau d'études, du revenu et de la catégorie socioprofessionnelle étant maintenus constants. Seuls les écarts de durée inscrits en gras sont significatifs au seuil de 5 %.

Source :  : Insee, 2003 - Enquête HDV

L'écoute de musiques enregistrées, autre pratique phare dans l'univers de la culture de masse, fait en revanche apparaître une certaine segmentation des préférences en fonction de l'origine (tableau 4). On observe ainsi en premier lieu que certains genres musicaux sont nettement moins cités dans les populations immigrées et issues de l'immigration, en particulier d'origine maghrébine, africaine ou turque, qu'ils ne le sont chez les Français "de souche". Ainsi du hard-rock et des genres assimilés, de la chanson et des variétés françaises, de la musique folk, du rock et de la pop music, mais aussi du jazz. À l'opposé, certains genres apparaissent sensiblement plus prisés dans les populations immigrées ou issues de l'immigration qu'ils ne le sont chez les Français "de souche". La musique du monde, d'une part, le rap et le hip hop, d'autre part, correspondent nettement à ce cas de figure.

Les variétés internationales, catégorie particulièrement hétérogène, sont plus difficiles à situer dans ce panorama. Plus souvent citées dans les populations originaires d'Europe du Sud, toutes générations confondues, on peut penser qu'elles renvoient davantage en ce cas à la production musicale des pays d'origine, lors même qu'elles désignent plutôt d'ordinaire le tout-venant de la production discographique de diffusion internationale. Et c'est sans doute ce pourquoi les attitudes des populations issues d'autres origines - en premier lieu les populations originaires d'Afrique, du Maghreb ou de Turquie - ne se différencient pas de celles du reste de la population française, comme c'est plus nettement le cas encore pour la musique classique et l'opéra d'une part, la techno d'autre part.

Tableau 4 : Proportion d'auditeurs de dix genres musicaux en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 FranceAutreAutre 2ndGEurope NEurope 2ndGEurope SEuropeS 2ndGMagh/Af/TurMagh/Af/Tur 2ndG
Musique classique, opéra29%67 %   10 %   
Jazz18%    2%  4%
Variétés françaises68%      43 %43 %
Techno14% 1%0%     
Rap, hip hop13%  0 % 39 %32 % 34 %
Hard-rock, Heavy metal, Trash6%      0%1%
Rock-pop9%0%0%  0% 1%3%
Variété internationale56%22 %85 %  81 %78 %  
Folk13%37 %0 %    5 %4 %
World music45% 76 %  67 % 79 %65 %

Note : Les pourcentages reportés dans ce tableau sont obtenus à partir d'une série de dix régressions logistiques qui mesurent l'effet propre de l'origine sur la probabilité d'être auditeur de chacun des dix genres musicaux listés en ligne par rapport à la situation de référence (origine = France), lorsque sont contrôlés les effets des variables suivantes : âge, taille du ménage, niveau d'études, statut d'activité, catégorie socioprofessionnelle et revenu. Pour faciliter la lecture, seuls sont reportés ici les pourcentages correspondant à des écarts significatifs à la situation de référence.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

Au total, il est frappant de constater que les genres musicaux pour lesquels l'impact de l'origine est le plus limité relèvent à la fois de la culture savante (musique classique, opéra) et de la culture de masse (variétés internationales). Les processus d'acculturation portés par les instances, notamment scolaires, de diffusion de la culture savante et, pour une part au moins, par l'industrie de la culture et les masses-médias apparaissent ainsi relativement convergents : toutes choses égales par ailleurs, la musique savante ne paraît pas plus éloignée de l'environnement culturel des populations "allochtones" qu'elle ne l'est de celui des Français "de souche".

À l'opposé du spectre des genres musicaux, on peut penser que l'audience des produits les plus massivement diffusés par l'industrie du disque et les médias est globalement insensible à l'origine. A contrario, les genres musicaux pour lesquels se manifestent les écarts les plus prononcés apparaissent à la fois extérieurs au domaine de la musique savante et relativement marginalisés, à l'exception de la catégorie variétés françaises, au sein de l'industrie du disque : jazz, rock, hard-rock, rap, musiques du monde.

Dans un autre registre, la fréquentation du cinéma, qui est une des sorties culturelles les plus banalisées au sein de la population française prise dans son ensemble, l'est plus encore chez les hommes issus de l'immigration, en particulier d'origine maghrébine, africaine et turque (tableau 5). Le contraste entre les première et seconde générations, qui se manifeste aussi dans les populations originaires d'Europe du Sud, illustre ainsi de même la fonction assimilatrice de la culture de masse. Cette "surconformité" masculine des comportements en matière de fréquentation du cinéma, dont on n'observe pas l'équivalent chez les femmes, constitue en quelque sorte le pendant, dans l'univers de la culture de masse, de ce que l'on observait en sens inverse chez les femmes dans l'univers de la culture savante, notamment en matière de lecture3.

Tableau 5 : Proportion de cinéphiles en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 HommesFemmes
France42 %56 %
Autre32 %46 %
Autre 2nd G59 %46 %
Europe N49 %41 %
Europe N 2nd G43 %72 %
Europe S40 %53 %
Europe S 2nd G53 %65 %
Magh/Af/Tur43 %38 %
Magh/Af/Tur 2nd G61 %52 %

Note : L'effet de l'origine est contrôlé par l'âge, la taille du ménage, le niveau d'études, le statut d'activité, la catégorie socioprofessionnelle et le revenu des personnes interrogées.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

LE SPORT ET LA CONDITION IMMIGREE

Les relations entre sport et immigration sont emblématiques des confusions qui entourent très souvent en France la perception des conditions de vie des populations immigrées et issues de l'immigration. En France, où les sports les plus prisés chez les immigrés et les enfants d'immigrés sont aussi les plus populaires, en particulier le football, la pratique sportive constitue traditionnellement un des vecteurs de l'intégration des migrants au monde ouvrier, beaucoup plus qu'elle n'est porteuse de mouvements identitaires4. Il n'en reste pas moins que, de toutes les activités de loisir, les activités sportives sont celles pour lesquelles les écarts d'attitude associés à l'origine sont les plus prononcés, et cela est particulièrement manifeste, à autres effets contrôlés, pour les hommes appartenant à la"deuxième génération"de l'immigration maghrébine, africaine et turque (tableau 6).

Tableau 6 : Proportion de sportifs en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 HommesFemmes
France50 %39 %
Autre34 %19 %
Autre 2nd G54 %14 %
Europe N48 %33 %
Europe N 2nd G43 %39 %
Europe S58 %26 %
Europe S 2nd G52 %40 %
Magh/Af/Tur42 %32 %
Magh/Af/Tur 2nd G68 %26 %

Note : L'effet de l'origine est contrôlé par l'âge, la taille du ménage, le niveau d'études, le statut d'activité, la catégorie socioprofessionnelle et le revenu des personnes interrogées.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

Les attitudes à l'égard du sport opposent toutefois très nettement les hommes aux femmes, pour qui les écarts observés sont de sens contraire, en particulier chez les femmes issues de cette même "deuxième génération" de l'immigration maghrébine, africaine et turque, qui apparaissent nettement moins portées que leurs homologues françaises "de souche" à la pratique des activités sportives.

Tableau 7 : Proportion de pratiquants de huit disciplines sportives en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 FranceAutreAutre 2ndGEurope NEurope 2ndGEurope SEuropeS 2ndGMagh/Af/TurMagh/Af/Tur 2ndG
Natation28 %        
Vélo31 %     10 %17 %15 %
Marche, randonnée, jogging38 %        
Gym, musculation25 %      41 % 
Football16 % 50 %  55 % 33 % 
Autres sports collectifs16 %        
Tennis, golf, ski28 %  12 % 1 % 13 %8 %
Autres sports individuels27 %        

Note : Les pourcentages reportés dans ce tableau sont obtenus à partir d'une série de huit régressions logistiques qui mesurent l'effet propre de l'origine sur la probabilité de pratiquer chacune des huit disciplines sportives listées en ligne par rapport à la situation de référence (origine = France), lorsque sont contrôlés les effets des variables suivantes : âge, taille du ménage, niveau d'études, statut d'activité, catégorie socioprofessionnelle et revenu. Pour facili-ter la lecture, seuls sont reportés ici les pourcentages correspondant à des écarts significatifs à la situation de référence.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

Ajouté aux écarts observés entre hommes et femmes au sujet de la lecture et du cinéma, ce résultat suggère une différenciation des formes d'acculturation des hommes et des femmes issus de l'immigration dans le domaine des loisirs, qui renvoie à la différenciation des modes d'éducation familiale des filles et des garçons. Ainsi, alors que l'intégration culturelle des femmes s'inscrit davantage dans les loisirs d'intérieur qui, comme la lecture, ont partie liée avec l'école, celle des garçons s'appuie davantage sur l'univers de la rue et de la culture de masse. De ce point de vue, la distribution des sports pratiqués en priorité dans les populations issues de l'immigration n'est pas indifférente (tableau 7). Les sports les plus pratiqués, comme la gymnastique, la musculation et, surtout, le football, ne s'inscrivent pas nécessairement dans des formes institutionnelles, en particulier dans le cas du football, tant il est difficile de faire la part du football en club et du football "d'esplanade" ou de bas d'immeuble. Il est du reste à noter que les écarts observés ne se manifestent significativement qu'au sein de la"première génération". Autrement dit, le surinvestissement dans la pratique de ces sports appartient sans doute davantage au passé.

À l'opposé des sports plus fréquemment pratiqués dans certaines catégories de populations immigrées ou issues de l'immigration que dans la population des Français "de souche", le tennis, le golf, le ski, mais aussi, plus curieusement, le vélo, sont nettement moins pratiqués dans ces populations, et l'on peut relier ce "handicap", au moins pour les trois premières activités citées, au poids des formes familiales de transmission de ce type de pratiques, qui ont de ce fait moins de chances de se forger durant l'enfance ou l'adolescence des immigrés ou de leurs enfants.

L'EXCEPTION DES "SEMI-LOISIRS"

Plus encore que dans le domaine du sport et des pratiques culturelles stricto sensu, l'influence du milieu familial se manifeste particulièrement dans la formation et la transmission des pratiques dites de "semi-loisir" (jardinage, bricolage, décoration, tricot, couture, mécanique automobile, etc.), dont la nature est du reste ambiguë. On peut en effet se demander jusqu'à quel point ces activités constituent bien des loisirs, et non des formes d'auto-production.

En la matière, les écarts les plus spectaculaires concernent les activités à forte connotation masculine : bricolage, jardinage, mais surtout chasse et pêche, fortement ancrées dans le monde rural, et dont la pratique n'est médiatisée ni par l'influence de l'école ni par celle des industries culturelles, mais ressort principalement des réseaux de sociabilité familiale et amicale (tableau 8).

Tableau 8 : Pratique du bricolage, du jardinage, de la chasse et de la pêche en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 Bricolage
Mécanique
Décoration
JardinageChasse
Pêche
France62 %63 %25 %
Autre42 %61 %7 %
Autre 2nd G53 %61 %13 %
Europe N61 %66 %6 %
Europe N 2nd G59 %57 %26 %
Europe S59 %64 %13 %
Europe S 2nd G59 %57 %18 %
Magh/Af/Tur44 %43 %3 %
Magh/Af/Tur 2nd G35 %44 %7 %

Note : Population masculine seulement. En gras, écarts significatifs au seuil de 5 %. L'effet de l'origine est contrôlé par l'âge, la taille du ménage, le niveau d'études, le statut d'activité, la catégorie socioprofessionnelle, le revenu et le type de logement des personnes interrogées (en particulier : logement avec un jardin ou non).

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

Du côté des activités à dominante plutôt féminine, si l'on n'observe pas de différences significatives en matière de couture, de tricot ou de broderie - mais ces pratiques sont globalement en déclin dans la population féminine -, on constate en revanche un moindre attrait pour la cuisine de réception chez les filles d'immigrés maghrébins, africains ou turcs (tableau 9).

Bien que les pratiques et les traditions culinaires constituent un élément de premier ordre du patrimoine culturel hérité des sociétés d'origine, auquel on s'attend à voir se manifester un fort attachement, il est frappant de constater une fois encore que cette pratique, dont l'entretien ne ressort prioritairement ni de l'école, ni des médias et des industries culturelles, fait l'objet d'un écart significatif lié à l'origine. Pour le dire plus abruptement, l'assimilation culturelle des "beurettes" passe ainsi vraisemblablement davantage par l'école que par les arts ménagers.

Tableau 9 : Pratique de la couture, du tricot, de la broderie et de la cuisine de réception en fonction de l'origine (modélisation logistique)

 Tricot
Couture
Broderie
Cuisine de
réception
France35 %36 %
Autre48 %37 %
Autre 2nd G68 %32 %
Europe N39 %30 %
Europe N 2nd G31 %33 %
Europe S36 %32 %
Europe S 2nd G28 %37 %
Magh/Af/Tur28 %34 %
Magh/Af/Tur 2nd G23 %26 %

Note : Population féminine seulement. En gras, écarts significatifs au seuil de 5 %.

Source : Insee, 2003 - Enquête HDV

CONCLUSIONS

En définitive, les attitudes observées dans le domaine des loisirs au sein des populations immigrées et issues de l'immigration accréditent l'idée d'un mouvement global de convergence culturelle qui, au fil des générations, reflète vraisemblablement la diversification progressive des réseaux sociaux dans lesquels s'inscrivent les migrants et leurs descendants et celle des opportunités d'emploi qui s'offrent à eux, alors même que s'affaiblissent certaines des discriminations dont ils faisaient initialement l'objet, conformément au processus décrit par les théories classiques de l'assimilation5. Cette convergence apparaît portée par l'école aussi bien que par les industries de la culture de masse. Les activités de loisir pour lesquelles la socialisation scolaire est la plus prononcée, d'une part, et celles qui relèvent le plus de l'influence des masses-médias et des industries culturelles, d'autre part, sont en effet celles où les divergences liées à l'origine sont les plus faibles. Cette convergence globale corrobore certaines observations faites par ailleurs au sujet d'autres aspects des styles de vie, en matière matrimoniale notamment, où la France se distingue de ses voisins européens par un taux de mariages "mixtes" particulièrement élevé6. Certaines divergences subsistent cependant, qui n'expriment toutefois pas nécessairement une résistance culturelle clairement structurée, et qui se situent davantage dans l'ordre des pratiques populaires, dont la diffusion échappe à la fois à l'influence de l'école et à celle des médias et qui relèvent beaucoup plus exclusivement de la socialisation familiale ou de la socialisation par les pairs.

Ce constat général peut faire l'objet de deux lectures opposées7. D'un côté, la prédominance des éléments de convergence culturelle peut être mise à l'actif du modèle français d'intégration, de l'efficacité d'un certain jacobinisme assimilateur dont les effets se font sentir jusque dans les aspects en apparence les plus anodins des loisirs et des pratiques culturelles. D'un autre côté, l'absence de mobilisation culturelle des minorités ethniques vivant sur le sol français peut aussi être perçue comme le résultat de l'incapacité assumée des politiques publiques, et en particulier des politiques culturelles, à soutenir l'expression de la diversité des modes de vie, des traditions et des expressions artistiques et culturelles des populations qui font la France contemporaine8.

En tout état de cause, il est aussi permis de lire l'ensemble de ces indicateurs de convergence comme le reflet d'une contradiction croissante entre l'intégration culturelle de populations soumises aux effets cumulés de la massification scolaire, de l'emprise des masses-médias et des industries de la culture, d'une part, et la persistance d'obstacles et de discriminations sur la voie de leur intégration sociale et économique, telles qu'on les observe en particulier en matière d'accès à l'emploi ou au logement, d'autre part.


(1) Voir Jean-Paul Caille et Louis-André Vallet,"Niveau en français et en mathématiques des élèves étrangers ou issus de l'immigration", Économie et Statistique, n° 293, p. 137-153.

(2) Cf. Christian Baudelot et Roger Establet, Allez les filles !, Paris, Le Seuil, 1992 ; et Stéphane Beaud, 80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte, 2002.

(3) Il y aurait beaucoup à dire sur la catégorisation de la lecture comme activité de culture"savante"et sur celle de la fréquentation des salles de cinéma comme activité de culture de masse, en l'absence d'information sur le contenu des lectures et sur la nature des films vus. En l'absence de données, on est conduit à ce type de simplification. Il y a cependant des chances que la lecture en tant que telle s'inscrive dans un répertoire d'activités culturelles plus légitime que la fréquentation du cinéma en tant que telle, et que l'une et l'autre puissent ainsi être tenues pour des indicateurs plus larges d'orientation du comportement culturel.

(4) Voir notamment Stéphane Beaud et Gérard Noiriel,"L'immigration dans le football", Vingtième Siècle, n° 26, 1990, p. 83-96.

(5) Voir en particulier Robert Park et Ernest Burgess, Introduction to the science of sociology, Chicago, University of Chicago Press, 1921. Certaines reformulations contemporaines de cette perspective classique suggèrent toutefois une inversion du processus en vertu de laquelle la convergence culturelle tendrait en réalité à précéder les autres dimensions de l'assimilation. Cf. Robert Gordon, Human Nature, Class and Ethnicity, Oxford, Oxford University Press, 1978.

(6) Voir notamment Michèle Tribalat, Faire France : une grande enquête sur les immigrés et leurs enfants, Paris, La Découverte, 1995 ; et Emmanuel Todd, Le Destin des immigrés, Paris, Le Seuil, 1994.

(7) Sur l'opposition entre les thèses de la convergence et les thèses de la résistance culturelle au sein des minorités ethniques et chez les migrants, voir notamment Paul Di Maggio et Francie Ostrower,"Participation in the Arts by Black and White Americans", Social Forces, vol. 68, n° 3, p. 753-778, 1990.

(8) Cf. David Looseley, The Politics of Fun. Cultural Policy and Debate in Contemporary France, Oxford/New York, Berg Publishers, 1995.

Diversité, n°148, page 99 (03/2007)

Diversité - Loisirs et immigration