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Diversité

II. La culture des uns, et des autres ?

Diversité culturelle et politique publique de la culture

Bernard PAUMIER, délégué au développement et à l'action internationale au ministère de la Culture et de la Communication

L'éducation artistique et culturelle est une priorité politique parce qu'elle participe à la formation de la personne et du citoyen et s'affirme plus que jamais comme la première clef de l'égalité des chances qui doit être donnée à chaque enfant ; à chacun et à tous, dans l'apprentissage et la conscience de la diversité culturelle d'un monde aujourd'hui globalisé.

La nécessité d'une affirmation de la diversité culturelle dans le droit international réunit en France un large consensus. Pourtant, notre pays a pendant longtemps été isolé sur ce sujet et le succès incontesté remporté à l'Unesco l'année dernière (20 octobre 2005) en ralliant la quasi-totalité des États du globe ainsi que la ratification de la convention relative à cette affirmation, particulièrement rapide, n'étaient nullement évidents. Comment et pourquoi cette dynamique a-t-elle pu fonctionner ? Quels enseignements peut-on en tirer pour l'avenir ?

Le rôle majeur joué par l'Union européenne doit être souligné dans cette dynamique : sans la solidarité européenne, nous ne serions probablement pas arrivés à ce résultat. En retour, l'adoption et la ratification le 18 décembre 2006 de la convention, entrée en vigueur le 18 mars 2007, a d'ores et déjà des conséquences dans la manière même dont l'Union européenne est conduite à prendre des décisions qui concernent la culture, au moment où s'achève le processus de ratification.

Enfin, loin de s'éteindre, cette dynamique est porteuse de perspectives, qui concernent tant les processus de coopération et de négociations internationales que les politiques culturelles internes. Car l'une des caractéristiques majeures de cette dynamique de la diversité culturelle est bien de penser la question des politiques culturelles dans sa dimension interne comme dans sa dimension internationale.

HISTORIQUE DU PROCESSUS

On peut distinguer une caractéristique essentielle de ce processus : l'élargissement d'un sujet essentiellement centré sur les négociations commerciales concernant le cinéma à l'ensemble de la création culturelle et à l'affirmation des identités culturelles, notamment de la part des pays du Sud. Autrement dit, on est passé de l'exception culturelle à la diversité culturelle, qui englobe la première, en précisant sa finalité et en lui donnant une ampleur nouvelle.

Cette dynamique a plusieurs moteurs :

  • En premier lieu, l'émergence de ministères de la Culture dans de nombreux pays. La solidarité interministérielle, forte en France (par exemple : Culture, Affaires étrangères, Commerce extérieur) fait réellement figure d'exception mondiale. Le cas de figure le plus général est le suivant : les ministères de la Culture sont favorables, les ministères du Commerce extérieur, sont opposés, au nom d'intérêts économiques supérieurs, et les ministères des Affaires étrangères arbitrent. L'émergence des ministères de la Culture a pu prendre appui dans la constitution de réseaux tels que le Réseau international sur la politique culturelle (RIPC1) ou le Dialogue Europe-Asie (ASEM), la francophonie, l'hispanophonie, la lusophonie, et bien sûr les réunions des ministres de la Culture européens, afin de gagner du poids au sein de leur propre gouvernement et de faire évoluer les positions de leur propre pays.
  • En deuxième lieu, la mobilisation des organisations de la société civile, et en particulier l'action et le partenariat avec les organisations professionnelles de la culture, regroupées en France dans la Coalition française pour la diversité culturelle, qui rassemble maintenant cinquante-trois organisations2. Si, en France, un large consensus existe sur la question, en revanche, ces professionnels ont joué, dans beaucoup de pays, un rôle précieux dans la sensibilisation de leurs gouvernements, très complémentaire avec l'action du gouvernement français.
  • Enfin, la priorité donnée à la définition d'une position européenne commune et le rôle décisif de l'Union européenne, sur lequel je voudrais insister tout particulièrement : c'est en effet la première fois que l'Union européenne a été autorisée à intervenir, en tant que telle et au nom des pays membres, dans l'histoire de l'Unesco. En outre, il a été obtenu que ce soit le commissaire en charge de la Culture qui ait la responsabilité du suivi de ces négociations au nom de la Commission, plutôt que le commissaire en charge du Commerce extérieur. L'Europe à vingt-cinq a parlé d'une seule voix en faveur de la diversité culturelle à la suite de l'accord unanime intervenu finalement lors du conseil des ministres de la Culture de novembre 2004.

Alors que l'on met souvent en exergue les désaccords au sein de l'Union européenne, le consensus et la solidarité affichés pendant toute la négociation ont été exemplaires, y compris au moment de la session où la convention a été adoptée, alors que l'Europe parlait par la voix de sa présidence britannique. Ce processus montre, s'il en est besoin, qu'il existe bien des valeurs culturelles communes partagées par l'ensemble des nations européennes, et que l'Europe, quand elle est unie, a encore un message à porter au monde.

LA DYNAMIQUE PROPRE INITIEE PAR LA CONVENTION RELANCE DE NOUVELLES PERSPECTIVES

Légitimer et renforcer les politiques culturelles spécifiques des États

Il s'agit de reconnaître la spécificité des biens et services culturels et audiovisuels dans les négociations bilatérales et multilatérales. Ainsi, la convention, en se posant au même niveau que les autres traités internationaux (notamment ceux relatifs à l'Organisation mondiale du commerce (OMC)) dans la hiérarchie des normes, constituera une véritable clause de sauvegarde face aux dispositions de l'OMC qui pourraient porter atteinte aux biens et services culturels. Elle permettra ainsi de développer une jurisprudence s'appuyant sur des considérations culturelles et pas seulement commerciales.

La convention et les pays du Sud

Cette convention est devenue aussi celle des pays du Sud, qui se sont massivement mobilisés en sa faveur. Elle devient véritablement le texte fondateur pour préserver et affirmer les identités culturelles de tous les pays.

Les conséquences en sont concrètes : elle donne une légitimité et un nouvel élan à toutes les formes de coopération Nord-Sud, plus structurantes et fondées sur la réciprocité dans les échanges, qui se sont développées depuis plusieurs années. La convention donne notamment une assise aux coopérations centrées sur les métiers de la culture, sur la constitution de filières professionnelles et aux revendications des créateurs de ces pays de bénéficier d'une juste rétribution pour leur travail et pour leurs oeuvres. La coopération décentralisée et surtout interrégionale, fondée sur le dialogue interculturel et l'esprit de réciprocité, y trouve là une légitimité nouvelle.

La diversité culturelle appliquée aux territoires

Il s'agit là de la mise en valeur de ce qui fait le caractère propre des territoires, qui est aussi l'un des facteurs de l'attractivité. La diversité culturelle constitue par là même un atout majeur dans la compétition entre les territoires pour attirer investissements et matière grise, et développer le tourisme culturel.

La diversité culturelle tient au fait que l'attractivité est liée au caractère singulier et divers de chaque territoire, qui doit s'efforcer de conserver sa différence. Si la globalisation induit l'uniformisation progressive des langues et des cultures, thèse qui ne fait cependant pas l'unanimité, les territoires perdront toute singularité et cette absence d'originalité nuira à leur attractivité différentielle. À titre d'exemple, on peut songer à l'uniformité de l'urbanisme des grandes villes, françaises ou mondiales, dès lors que l'on quitte le centre historique.

À cela s'ajoute le fait que l'attractivité culturelle est d'autant plus forte sur le plan international qu'elle intègre une diversité culturelle ouverte à l'échange interculturel.

Le devoir de différenciation est, à terme, le garant du maintien de l'attractivité. Mais cela ne dispense pas de s'interroger sur les moyens d'équilibrer identité et ouverture.

Cette émergence des identités multiples est liée à la mondialisation, au développement du plurilinguisme et à une mobilité accrue rapidement, dans des proportions jusqu'alors inconnues. Cette mondialisation a pour corollaire une réaction d'"enfermement" qu'il faut dépasser par un effort "éducatif" nouveau d'adoption progressive des éléments constitutifs d'un patrimoine mondial.

La question des langues et de la diversité linguistique

La France a signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires le 7 mai 1999 mais ne l'a pas ratifiée, le Conseil constitutionnel en ayant déclaré certaines clauses contraires à la Constitution. Saisi par le président de la République, le Conseil constitutionnel a estimé que la Charte conférait des droits spécifiques à des "groupes" de locuteurs à l'intérieur de "territoires" dans lesquels les langues régionales ou minoritaires sont pratiquées, ce qui portait atteinte aux principes constitutionnels d'indivisibilité de la République, d'égalité devant la loi et d'unicité du peuple français ("ces principes fondamentaux s'opposent à ce que soient reconnus des droits collectifs à quelque groupe que ce soit, défini par une communauté d'origine, de culture, de langue ou de croyance").

Le gouvernement s'en tient donc à la Constitution, qui assure en France la primauté du français, langue nationale. Il y voit un facteur de cohésion sociale, énoncé par ailleurs dans l'article premier de la loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française : celle-ci est "un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France".

La situation constitutionnelle n'empêche cependant pas de reconnaître aux diverses langues de France toute leur place dans la vie culturelle de la nation. L'action que mène le gouvernement est en effet une politique de respect de la diversité, et la diversité culturelle commence avec la pluralité des langues.

Le ministère de la Culture favorise l'expression culturelle et artistique des langues de France, qu'il s'agisse des langues régionales ou de langues issues de l'immigration. Il porte l'essentiel de son effort sur la création, pour mettre en évidence l'apport de ces langues au rayonnement de notre pays. Il encourage leur mise en valeur dans les champs de la modernité culturelle et technique que sont la chanson, le cinéma ou l'audiovisuel. Il soutient la création théâtrale en créole aussi bien que la production de films en corse ou en occitan, la numérisation de textes, sons et images relatifs à la culture berbère... Au côté du français, les langues de France participent à la construction de notre identité collective, elles sont notre bien commun et un élément du patrimoine de l'humanité.

L'éducation artistique et culturelle comme condition même de la diversité culturelle

Le développement de l'éducation artistique et culturelle est une priorité politique parce qu'elle participe à la formation de la personne et du citoyen. C'est bien la formation des enfants et des jeunes envisagés en tant que tels et non pas seulement en tant que futurs adultes et futurs spectateurs ou amateurs d'oeuvres qui est en jeu.

L'éducation artistique et culturelle s'affirme plus que jamais comme la première clef de l'égalité des chances qui doit être donnée à chaque enfant. Mais la transmission des valeurs culturelles et de la pratique artistique pose un questionnement nouveau dans un monde globalisé qui est l'apprentissage et la conscience de la diversité culturelle.

En clair, on pourrait disposer de tous les meilleurs systèmes d'aides possibles au cinéma, cela ne serait pas d'une grande utilité si les nouvelles générations ne regardent que des films issus des mêmes grands studios de cinéma.

L'éducation artistique et culturelle est désormais inscrite dans le "socle commun des connaissances" (décret du 11 juillet 2006), pris en application de la loi d'orientation sur l'avenir de l'école, qui intègre l'objectif d'"apprendre à distinguer les produits de consommation courante des oeuvres d'art", et de faire face à ce que Jean-Pierre Saez3 a appelé "l'effet de sidération face aux industries culturelles". Il conviendra de préciser, à l'avenir, la nature de ces repères culturels communs.

Parce que, dans ce domaine aussi, la dimension européenne est importante, et peut nous aider à dépasser les clivages internes, le ministère de la Culture et de la Communication a organisé avec le soutien du ministère de l'Éducation nationale, en janvier 2007 (du 10 au 12 janvier), un symposium de recherche sur l'évaluation des effets de l'éducation artistique et culturelle. Une cinquantaine de chercheurs européens et internationaux se sont réunis au Centre Georges-Pompidou pour confronter leurs travaux et procéder à un état des lieux des résultats obtenus et des recherches en cours.

QUELLES POLITIQUES CULTURELLES ?

Dans un monde de plus en plus globalisé, où les frontières existent de moins en moins dans la diffusion des idées, des courants artistiques et des cultures, ce principe de diversité culturelle n'est pas destiné à se limiter uniquement à l'organisation des relations culturelles et audiovisuelles entre les États, mais nous interroge aussi sur la mise en oeuvre des politiques culturelles au sein même de nos sociétés, aux niveaux locaux, régionaux et nationaux, ou supra-nationaux.

La diversité culturelle est fondée sur le dialogue interculturel ; elle est le contraire d'un développement séparé des cultures. Elle ne pourra se réaliser qu'avec tous, et en particulier ceux qui ont parfois le sentiment que leur identité n'est pas suffisamment prise en compte et se heurtent à une absence de perspective.

La "diversité culturelle" soulève des questions capitales quand il s'agit de la transposer dans les réalités nationales, très diverses dans leur degré d'acceptation de la différence culturelle. Renaud Donnedieu de Vabres l'exprime ainsi : "Faire vivre la diversité culturelle résume l'ambition qui doit être la nôtre aujourd'hui. C'est une question d'identité pour les personnes et les civilisations : comment être soi parmi les autres ?"

Ces principes fondent le refus du communautarisme, défini comme le moment particulier où le droit à la différence entraîne la différenciation du droit applicable, prélude bien souvent à une revendication territoriale.

La diversité culturelle, affirmation à la fois de la richesse propre à chaque culture et de la valeur démocratique de l'échange interculturel, questionne cet héritage.

Cette tension qui existe entre le modèle républicain d'éducation et la diversité des élèves, à laquelle est confrontée l'école d'aujourd'hui, devrait cependant être dépassée. Il convient de penser pour cela la spécificité de la position française autour de cet équilibre difficile mais pacificateur et prometteur, entre attachement républicain et promotion de la diversité.

Au sens des textes les plus récents, la mise en oeuvre d'un volet art et culture dans le projet éducatif de toute école, et de tout établissement d'une part, l'obligation faite à toute structure culturelle subventionnée par le ministère de la Culture de développer une action éducative propre d'autre part, devraient permettre, sur tout le territoire, de renforcer le rôle des acteurs culturels sollicités avec nos partenaires du ministère de l'Éducation nationale dans le cadre d'une coopération indispensable pour atteindre ce but. Il convient, dans ce cadre, de créer des repères communs et d'ouvrir ensuite les portes de la diversité en complexifiant le champ des découvertes possibles par une démultiplication de l'offre culturelle.

La crise que nous avons connu fin 2005 dans les banlieues a montré combien cette exigence de diversité culturelle doit aussi permettre à notre politique culturelle d'apporter toute sa part à la cohésion sociale. Si de nombreux facteurs économiques, l'urbanisme et les conditions de logement, peuvent contribuer à expliquer les racines de ce malaise des banlieues, la crise pose aussi la question de l'identité culturelle. Le ministère de la Culture et de la Communication se donne comme objectif de promouvoir des pratiques culturelles qui fassent progresser la tolérance, le dialogue dans le respect des différences, seule façon de lutter contre toutes les formes d'exclusion et de ségrégation, et de susciter le désir de vivre et de créer ensemble.

La reconnaissance de l'identité de chacun est fondamentale : pour dialoguer, pour avancer, il faut être fier de son identité. Dans cet esprit, l'action du ministère doit permettre de faire vivre le dialogue entre toutes les composantes de notre société.

Ainsi, au niveau national, l'ouverture de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration en 2007 à Paris, au Palais de la porte Dorée, permettra de rendre visible et accessible à l'ensemble de la population française la richesse des apports des vagues d'immigration successives à la culture nationale. Mais la Cité n'a pas vocation à être une institution exclusivement parisienne ; elle n'a de sens qu'insérée dans un réseau d'institutions, d'associations et d'initiatives, bien antérieures.

De même, sur le plan européen, l'année 2008 sera l'Année européenne du dialogue interculturel. Cette année sera placée sous le signe de la valorisation du fait multiculturel en Europe, avec un accent marqué sur le caractère positif des apports de l'immigration. Il s'agira d'impliquer la diversité culturelle dans les processus de création, de donner des moyens d'expression à ceux qui en sont dépourvus et d'établir un lien entre les systèmes d'intervention de l'Union et la prise en compte de cette diversité.

EN CONCLUSION

Le principe de prise en compte de la diversité culturelle n'est pas seulement une nécessité de cohésion sociale, c'est aussi une chance pour le renouvellement de notre culture et de ses capacités créatives et d'innovation.

La question de la diversité culturelle concerne tous les aspects des politiques culturelles, du niveau local au niveau international, et l'ensemble des secteurs de la culture et de la création artistique, sous leurs aspects les plus traditionnels comme les plus inédits, liés au développement spectaculaire des nouvelles technologies. L'enjeu n'est rien moins que de contribuer à permettre à chacun de concilier son appartenance à une communauté locale et nationale avec son statut de citoyen du monde.


(1) www.incp-ripc.org.

(2) Cette coalition est composée aussi bien de sociétés de droit d'auteur que d'organisations syndicales ou professionnelles de tous les secteurs de la culture, des artistes plasticiens jusqu'aux éditeurs, aux réalisateurs de films ou aux auteurs multimédia ; ce modèle a essaimé dans maintenant trente-six pays. www.coalitionfrancaise.org.

(3) Jean-Pierre Saez est directeur de l'Observatoire des politiques culturelles.

Diversité, n°148, page 77 (03/2007)

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