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Diversité

I. Quelle culture ?

Souvenirs numériques de culture(s) future(s)

Industries de communication, contrôle, accès, interopérabilité, données

Philippe CHANTEPIE, enseigne l'économie de la communication numérique à l'université de Paris I, l'économie des industries culturelles à l'INA-ENST, les enjeux de la propriété intellectuelle à l'université de Lille III.

En moins d'une décennie - sous la double norme du numérique et du protocole Internet -, les industries culturelles et médiatiques basculent dans l'ordre numérique que l'on a dit"révolutionnaire". On regarde en arrière pour chercher des exemples de filières industrielles disparues, du textile au charbon, ou même parmi de plus récentes : aucun. Les industries s'adaptent, produisent d'autres biens, ou des services...

L'article a, en principe, commencé : son articulation répétée, ses avancées s'il y en a, ses redites issues d'autres papiers ou de livres, son cheminement qui fait ornière et tout l'appareil légitime de notes en mezzanine, références "scholar-googlelisées"pertinentes par leur seule inclusion dans les lois de Zipf se préparent. Mais, même pour saisir l'économie du "web 2.0.", peu de ressorts techniques, économiques, sociaux, politiques vraiment nouveaux. La "culture 2.0."n'est pas une culture numérique singulière et spécifique, enfermée sur ses objets, mais davantage l'effet disruptif du numérique qui gagne la culture partout, la révèle ailleurs et autrement, et l'interroge.

Affleurent des souvenirs, des choses vues notées avant l'aube : suddenly, last summer, à Los Angeles. Ils s'installent, au mépris de toute chronologie, insensibles à l'ordre méthodique, dans l'espace-temps d'une navigation flottante d'internaute. Des bouts de mondes numériques, au jour le jour, blogués, modestes signes d'une culture qui vient, de cultures. Ils expriment finalement pas plus mal les effets et la place des industries de communication numérique culturelles.

Ainsi extraits...

CHAIRS MOBILES, MINUTIES DIGITEES. L.A., 22 JUILLET

L'AVION.

"Rang 27, places "bookées", transit à Montréal et non Toronto", les colonnes de codes indéchiffrables : horaires, vols, embarquements, transits... L'avion raté est rattrapé. Dans l'après-le-9/11, le contrôle électronique des flux a pris en charge le retard imprévu, le transforme en avance, le calera en temps réel, régule. Codes-barres EAN et RFID font le reste, comme Fedex, DHL : enregistrer, stocker, transmettre, centraliser/décentraliser des paquets, ici de chairs, là de digits, dans des hubs aéroportuaires, parallèlement aux paquets de bits transitant dans les systèmes d'information interconnectés des compagnies aériennes, des Custody et State Departement de l'US administration, comme dans ceux de Visa-Mastercard. [...]

LA FRONTIERE.

Plus tard, on offusque la lumière rouge d'installations biométriques mises à disposition des visiteurs futurs et l'on prête son visage à la lentille d'une webcam tendue par la douanière Lula à quelques pas des stars & stripes banners. [...] La surface de la chair digitale s'est comme insensiblement mais imprescriptiblement mutée en digit. Ses minuties scannées, encodées, graphées, calculées, enveloppent déjà la signature unique authentifiée, pulvérisée - sans contrôle - sur les réseaux : watermarking anatomique inaltérable enregistré, stocké, transmis [...]. On ne peut plus alors distinguer dans cette fonction acquise ce que ces minuties conservent des terminaisons anatomiques, numérisées, tout arraisonnées par le Digital Rights Management System de l'écoulement des flux de corps passant une frontière du monde. [...] Dûment digité, j'entre.

LES"SIMS": EN GRAND ! L.A., 23 JUILLET 2006

THE HOUSE.

La nuit, on décèle mal les secrets des maisons alignées horizontalement dans l'infinie surface pavillonnaire. On trouve vite la climatisation et son souffle âcre, les rangées alternées de diet-cokes et d'imported lager beers, l'attrait du backyard behind the house, avant de se perdre dans un king-sized bed. Et, malgré le jet lag, on trouve quand même dans des placards aux fonds inatteignables un mug géant fait pour d'aqueux american coffee. [...]

PROTAGORAS TERMINAL.

Échelle étrangère, nouvelle, qui rend tout objet ménager inutilement grand, comme le 4x4 de Jack Bauer dans le garage, les rues, même petites, architecturées comme l'avenue Foch, les biker lanes vides, les boîtes d'aliments, l'électroménager, etc., qui remplissent l'espace surabondant. Ainsi des Sims, on a tout l'intérieur à la fin du jeu : canapés, tables, lampes, chaises, objets d'agrément, barbecue, écran HD, tout disposé exactement où l'espace du jeu et l'espace réel le prédisposaient. [...] Seules la fréquentation de l'iMac domestique, la présence familière d'un iPod aux pseudopodes nombreux - ses stations d'accueil avec leurs gueules d'anges terminaux - recréent de la mesure du monde et mettent fin aux Aventures de Gulliver.

WIFI'S PLACE : ESCAPE. L.A., 24 JUILLET 2006

CITY OF QUARTZ.

Pershing Square est le coeur de Downtown. On se figure mal comment les émeutes de 1993 auraient pu se dérouler ici au nord de South Central. À quelques pas du City Hall, tout près de la Criminal Court devant laquelle attendent Chicanos et quelques Blacks, et que borde l'interstate, entre le monstre de béton du LA Times et les quelques tours de la Skyline au nord, vers le Wells Fargo Center qui la domine, sur un replat d'où part le funiculaire vers le MOCA (les musées se gagnent en funiculaires à L.A.). Entre la 1st et la 6th, sur Main Street ou Broadway, pas plus d'un demi-miles sq, fait de quatre à cinq blocks de côté. C'est cela le centre introuvable de la mégalopole [...], autant que la vieille Arménienne qui retrouve du français appris d'Aznavour pour le fredonner en vendant ses cocktails improbables de fruits. [...]

ESCAPE.

À chaque entrée de Pershing Square se dresse un panneau empli de pictogrammes, une table de ses lois, accessibles aux illettrés : "no skate","no bike","no music","no deal", etc. [...] À Pershing Square, ce faux centre jardiné par son petit corpus serré de règles étroites par leur objet, l'espace public étouffe. [...] Dans le parking, sous Pershing Square, un panonceau mal placé rouvre pourtant de l'espace public :"Pershing Square : Wifi's place". L'espace public numérique, celui de la révolution de la publication qui fait de chacun un auteur et éditeur, ou plus simplement, à l'aune du free speech, l'espace démocratique. Il faudra tester le firewall... pour aborder le sens de place : space au centre, en bas, sur le clavier. Sinon, on trouvera escape en haut, à gauche, sur le clavier.

MONADOLOGIE NUMERIQUE : LE G.P.S. ET LE BARBECUE. L.A., 25 JUILLET 2006

HYBRIDE.

Le Global Positioning System, technologie militaire contemporaine d'Internet et d'Apollo est accessible aux civilians depuis Bill Clinton. Le G.P.S. met à la portée de chacun une vision militaire de sa condition terrestre. [...] Inquiétante étrangeté de l'objet qui ne tient certainement pas à sa complexité tassée dans les deux cents pages de reproductions des displays dont l'architecture arborescente est intelligible aux enfants. Elle ne tient pas plus aux simulations martiales de jeux vidéo ou des séries à la mode. L'esprit s'est habitué aux infographies temps réel depuis les dernières guerres mésopotamiennes. L'hybride mobile équipé du G.P.S. n'échappe pas au destin possible d'une de ces voitures cibles infiniment repérables depuis Ennemi d'État jusqu'à 24 heures Chrono Season Five. Évidemment, s'il le fallait, dans le prolongement de l'interconnexion des réseaux : les minuties faciliteraient le suivi de l'adresse déclarée, bijective, avec les polices d'assurance des voitures, et donc la mobilité satellitairement triangulable par le G.P.S. Guère d'étrangeté à cela dans le monde vanté du RFID post-9/11. Et puis, tant de services géolocalisés si commodes, fruits de l'exponentiel jeu des mashups hybridant Google à eBay en passant par Amazon et Mc Do. [...]

PAR DEFAUT.

L'inquiétante familiarité de l'objet est affaire de distance. Sur l'écran LCD, on peut, bien sûr, dé-zoomer pour voir le méga-territoire américain. Mais, par défaut, c'est-à-dire tout le temps, toujours, dans le monde numérique de masse, l'image sans cesse renouvelée est imperturbablement celle des quelques centaines de pieds devant. Par défaut, la géographie numérique est au X mile. [...] Cette étrange distance - microcosmique dans la mégalopole -, ordonnée depuis l'espace, n'était pas familière. Avec le G.P.S. toute position, unique, individuelle, mobile, universelle et insignifiante, retourne, avec sa distance myope, at home, backyard, barbecue, comme le meilleur des mondes possibles.

MACHINES DE CULTURES. L.A., 26 JUILLET 2006

L'OMBILIC.

"Don't call it a phone !"Le dernier Smartphone, sorte de grand Zippo, occupe une large plage des écrans publicitaires télé, affublé de sa devise :"machine culture". Le hasard de l'affichage urbain oppose le Smartphone et l'iPod ombiliqué à l'ombre déhanchée d'un Black aux dreadlocks autour de l'entrée du Los Angeles County Museum of Art. Convergence impossible ou préfiguration de l'iPhone-TV en préparation ?"Machine culture"sur Google.com : une revue anglo-saxonne on line qui comprend des articles de/sur Derrida, Nancy, Stiegler... dans sa dernière livraison ; puis"City of Panic (machine culture)"de Virilio, une dénonciation de la Cité numérique. [...]

"MACHINE CULTURE"

Pas pour l'équipe de philosophes qui, avec leurs commentateurs, occupent bien plus de la moitié des étagères, rayon"philosophy"d'un quelconque Borders ; pas celle du LACMA qui rejette faussement l'entertainment au pays de son industry et qui serait juste fashion. - Non, the content, compressé à l'extrême, in the box. [...]

BAZAR.

Au LACMA, the content ? - Ici, l'upper-class portraiturée par David Hockney, de Londres à L.A., en passant par Paris, qui s'observe de sa moue entendue et satisfaite. Ici, le pavillon d'art japonais pas central, mais l'esthétisant Zen partout qui fait fil invisible et communiant de tous les autres lieux d'une culture mondiale : celle de Rodeo Dr., rue de la Paix, 5 th Avenue, Sloane Square, via del Babuine, etc., bien séparée des"culture machines". Et, pour ceux que les"culture machines""adressent", il y a le California Science Center, le Discovery Science Center, avec son cube au bord de la freeway d'Orange non loin de Disneyland, à l'opposé d'Universal's Studio, le Petersen Automotive Museum, etc. : Museum's Machine ou Machine's Museum sont ceux des populations arrivantes et intégrées de Latinos, Coréens et Taïwanais, pas de Noirs ou si peu. Autour de la machine - en apparence sans culture - les sponsors, qui de Boeing, de GM ou Chrysler, de Dell ou d'Intel, se pressent pour fournir des expériences de bazar. [...]

BEYOND THE HYDROGEN.

Dans chacun de ces musées, il y a une salle sur l'énergie, qui dit la part d'énergie fossile mondiale consommée et celle dévolue aux cars, une salle consacrée au Big One apprivoisé, commensal d'une course sans avenir. Et à côté, il y a une salle under construction : la salle de l'énergie à hydrogène qui dit qu'il y a encore un futur des voitures, un avenir des machines, l'énergie inépuisable de la"culture machine".

CULTURE FREE. L.A., 29 JUILLET 2006

FORBES.

Aux Anges s'inventa la culture du no future, la free culture. On décompte force musées, theaters, exhibitions, perfoming arts, Concert Hall ; on compte encore nombre trusts édifiés contre des héritiers prodigues ou pour accrocher du temps au nom d'une dynastie nouvelle, d'avant ou d'après-guerres, d'avant et après Internet, se disputant l'espoir de figurer au Top 20 de Forbes, sur ces acres d'Ouest, victorieux au palmarès du density dollars, avec sa plus grande concentration de billionaries. [...]

KILL IN ACTION.

La culture, comme dans toute ville sous l'effet de l'américanisation, a ses beautés de vignettes : galettes argentées qui packagent musiques, films, games, etc. dans des hangars à fichiers numériques un peu partout disséminés, un peu partout désolés de passants âgés et ennuyés. Ils sont inexistants dans l'espace urbain : KIA (kill in action). Désertion numérique de la distribution des produits culturels qui n'ont jamais été pensés tels, ici. [...] Les corps, eux, vont, viennent, véhiculés sans cesse pour concentrer de la dépense autour et dans le home, pour les cars. Une ascèse de consommation culturelle répandue : sugar free, tobbaco free, alcool free... culture free.

NIKE LA MUSIC. L.A., 30 JUILLET 2006

À MALL.

À Los Angeles, pas vu de Niketown pour all footwear, all apparel, all equipment, all headwear, all men, all women, all kids. Dans le Mall, parmi les Nike, un curieux panneau, comme un monochrome blanc accroché au beau milieu de rayures à la Buren, faites de chaussures gauches d'un côté qui le pointent par la gauche, et symétriquement, droites qui le désignent par la droite, montrant toujours leurs plus beaux profils, extérieurs. Installation ? - Non, performance. [...]

VENICE.

Des joggers courent sur la runway réservée à la suite de l'Ocean frontway walk ou sur le sable de l'infinie plage sous les regards des Life Guards et de la Quad Police Bike égale au Playmobil en versioning. Ils sont les street performers de Venice Community qui invente depuis la fin des 70's les usages de soi, l'otium corporel version diet. Ces beachrunnersperformers sont lestés comme d'un trou au biceps droit qu'on confond, de loin, avec un tattoo qui aurait dégouliné. C'est un Nano d'early adopters,"pro-ams"de l'entertainment personnel, panel marketing précieux qui décrypte les quantités industrielles de choses futures pour le monde entier. [...] Le beachrunner street-performer, comme tout bon futuriste, demande"à se dépasser", à"aller encore plus loin","plus vite", décline le cartel au côté du Nano-Nike. [...] Mais, plus que cela, le beachrunner street-performer achète un coach personnel : le"Sport Kit Nike + iPod", au centre du monochrome blanc. [...]

THE"SKNIP".

Numérique, il lui faut des devices au Sknip. C'est organique, le pseudopode du device dans l'écosystème numérique. Alors, le texte du cartel de l'installation s'allonge. Pour que commence la performance appellée"Rock'n'jog", il faut que"vos baskets s'expriment"car, en vérité,"votre iPod Nano les comprend": les baskets-devices. Ensuite, cédant à la mode de l'instillation du digital art dans toutes les installations qui se respectent, il faut du"temps réel"et de la"connexion avec le monde entier"pour"rester synchro avec le monde entier". [...]

LE NANO.

Le Nano, les baskets expressives, le beachrunner street-performer est passé sans sourciller à tous les étages - all footwear, all apparel, all equipment - du Nano Nike Town, weightless economy exige, pour l'achat de son Sknip. Et le coach ? [...] - Pour faire simple : le Nano qui synchronise déjà toute la musique, les photos, le calendrier, la vidéo, etc., va synchroniser les data relatives à l'entraînement : the performance, donc le"Rock'n'jog". [...]

SECOND LIFE.

Le Nano permet aussi de visualiser les data, sur Mac ou sur PC, sur iTunes.com et sur nikeplus.com. C'est l'effet de la synchro temps réel. À ce moment arrive le coach avec la memory de chacune de ses courses, l'Amstrad d'analyses de ses performances, sa loi de Moore des futurs records et tout le toutim des statistiques à chacun de ses pas : vitesse, distance, calories brûlées... Le coach qui donne le vrai sens, pas celui de"se dépasser"et d'"aller encore plus loin", qui étaient de la blague... le vrai, qui est d'utiliser le Sknip pour défier tout autre skniper dans le monde entier par des courses virtuelles. C'était donc pour cela, la synchro temps réel, mais ça marche aussi en temps différé. Un 2nd Life sportif, pervasif, persuasif, à discrétion. [...]

OF COURSE.

C'est la face"père sévère"du coach qui a sa face"mère aimante"tout aussi nécessaire au beachrunner street-performer. Cette face a pour attribut le"Continuous Workout Mixes"i. e. des mixes d'entraînement en continu que le beachrunner street-performer aura prédéfinis, selon le temps de course disponible, la distance de performance espérée, à partir de programmes de mixes déterminés selon la nature de l'entraînement et la motivation, pour que les playlists sélectionnées par des"professionals"se débitent au train. Face si aimante que le beachrunner street-performer peut même être analphabète musical, puisqu'elle le pourvoira d'"Athlete Inspirations", mixes banalisés favoris d'icônes sportives patentées de Nike à podcaster sans modération."We're working to take music and sport to a new level", expliquaient les inventeurs du Sknip.

MANY TATTOOS. L.A., 31 JUILLET 2006

YOU TUBE.

Le temps de plage fait échapper au numérique. L.A. n'est d'ailleurs pas aussi wired que sa fausse concurrente du Nord que la publicité câble gratuitement maintenant. Tout dit leurs contraires : l'habitat dispersé, l'omniprésence d'antennes satellites individuelles qui signalent les limites de besoin de voie de retour, la discrétion publicitaire des technologies numériques, la rareté des boutiques high-tech. La ville d'Hollywood est ville de broadcast, pas du broadband, ville du DVD, avec ses blockbusters to rent or to sale, du PVR interactif accroché au bouquet satellitaire pour des services calés pour écran plasma HD. [...] Ville d'images, customizable un peu, depuis que le nouveau citizen américain R. Murdoch acquit You Tube : l'alliance du Studio de masse avec les publics communautaires qui s'échappent. [...]

BROADCAST.

De la fin de 66 th Road jusque vers Pacific Palissade, le chemin est bordé de deux sollicitations de forces égales : échoppes aimantes de Tattoos, échoppe aimantes de palm reading, psychic, tarots, astro auxquelles le plus grand nombre succombe. Hommes, femmes, jeunes, vieux, maigres, obèses le plus souvent, Bimbos et Chicanos, Blacks et Nazillons - leur nombre impressionne ici, comme si la française"Affaire Yahoo !"d'insignes en auctions marquait bien la fin des services mondiaux et le retour des frontières linguistiques et législatives aux fins de commerce. [...] À chacun son tattoo, à quelques-uns leur piercing.

Ce n'est pas une mode, mais une modalité des corps à voir, qui ne distingue pas bien, dans son vague syncrétisme, graphismes asiatiques, mélanésiens ou gothiques. Ils ne disent rien de soi, sinon qu'un jour on a interrogé l'avenir, acheté son tatoo parmi la gamme de motifs mondiaux équivalents, et surtout qu'on s'est assuré que son tatoo, au henné, serait passager, transitoire, fugitif, ainsi qu'une image fixe qu'on pourrait continuer d'animer. [...] Les tatoos ne télécommuniquent pas. En broadcast, ils sont les filigranes, argentiques sous le soleil, d'une décalcomanie hollywoodienne, comme un film transparent.

"EL POLLO LOCO". SALINAS, 5 AOÛT 2006

"THE SALAD BOWL OF THE WORLD".

Au bord du fleuron du state scenic highway system, la si fameuse Pacific Coast Highway, la first, le must qui traverse des villes sans ville, des villages aux dimensions de lieux-dits : Salinas. À Salinas, on n'est pas beau, on est history poor, mais à Salinas on compte tout de même 150 000 âmes et on est joint et traversé par la 101. À Salinas, on est hispanique, plus des deux tiers d'une population peu diplômée, née pour un tiers à l'étranger ; population de Latinos au taux de chômage trois fois plus élevé que la moyenne nationale et croissant. Salinas est agricole : "The Salad Bowl of the World" qui fatigue laitues, brocolis, champignons ou fraises. Salinas est viticole mais encore au coeur de la floral industry. [...]

CHICKEN RUN.

Si elle n'était laide, Salinas serait une ville élue d'une vallée ensoleillée, variée, accueillante, regorgeant de nature entre Provence, Corse ou Toscane. Elle porterait haut une culture gastronomique : California food et crûs de Napa Valley. [...] Mais à Salinas, le soir on se presse en nombre s'alimenter, entre Kentucky Fried Chicken et Pollo Loco, entre sandwiches et hamburgers. [...] Pollo Loco a la touche d'une banale franchise mexicaine ; mais à Salinas, le Pollo Loco local bénéficie de la proximité d'immenses fabriques installées comme des météorites surnageant dans le désert voisin : des usines à poulets, vaccinés, de goût. [...] À Salinas, nourrir est alimentaire, se nourrir aussi. Est-ce français de songer au Soleil vert ou à Chicken Run qui font d'Edward G. Robinson et de Ginger des figures nostalgiques d'une culture du goût ?

CONNECTING NOWHERE. BISHOP, 7 AOÛT 2006

COMMUNAUTAIRE.

Bishop est une ville, a town, comme ces milliers de towns qui sont là, faute d'être ailleurs, in the middle of nowhere, avec, invariante, sa route qui la déchire, bordurée de Motels et d'Inns, et sa poignée de streets qui ligaturent cette cicatrice urbaine, son 7/eleven, ses banques plurielles, concurrence exige, sa gas station permanente. [...] À Bishop, ce n'est pas le commerce des piolets pour l'Ouest montagneux ou de Stetson pour le sud-est désertique qui active. Le jour, on vend certainement de l'attirail d'aventure, car de tous les nowhere, Bishop a pour singularité d'être à l'intersection du lowest américain (282' below sea level) et du highest (14,495'), mais pas plus que des livres chez Bookseller si bien pourvu et encore éclairé au milieu de la nuit. Car la nuit, à Bishop, le trafic est continu - camions, voitures, passants, chiens... À 11, 2, 5, AM comme PM. Bishop ne cesse d'occuper ses communautés d'âmes besogneuses : Calvary Baptist Church, Bishop Creek Community Church, Bishop Church of the Nazarene, Oasis of Grace Foursquare Church, Neighborhood Church... [...]

EXCLUABILITE BIEN ORDONNEE.

Dans son étroit web de streets courtes qui s'achèvent dans un faux désert, Bishop n'est pas seulement affairée par ses connexions divines, elle compte trois stations d'ondes radios médiocres qui font tourner Rock'n'roll on Oldies et Country et son cybercafé. Au départ de Bishop, à l'ouverture des connexions réseaux sans fil du PC portable, la norme IEEE 802.11 a fécondé une pêche miraculeuse. À Bishop qui s'enorgueillit de n'être pas victim of the digital devide, tous les voisins, aux mâtines, ont leur wifi activé. Plus de"have's not"à la sortie du digital devide de ce nowhere ; pour les"have's", tous les wifi sont sécurisés. Les communautés, à la sortie du digital devide, ne partagent pas les biens non rivaux : pas de grâce pour les commons.

EST-CE L'END'S LAND ? SAUSALITO, 9 AOUT 2006

LIGHTKEEPER.

M. Davis, à droite, orthogonalement à la route solitaire qui poursuit Sir Drake Bld sur 30 miles depuis la frontière de Sausalito. M. Davis, au bout de ce chemin étroit entre deux morceaux infinis de landes qui regardent le Nord Pacifique, à l'antépénultième boîte aux lettres devant sa maison de grasses planches noires salées, au-dessus de l'Océan, au surplomb de la falaise blanche qui s'effrite sur les elephant seals. M. Davis est le dernier habitant au bord du bout du monde, sur la dernière route, le dernier chemin, dans la dernière demeure, l'ultime habitant, au rebord du Finistère du monde occidental. À l'ouest de l'Ouest, à la fin de sa conquête, sur cette côte qui joint les extrémités australes et boréales, M. Davis est à l'End's Land. [...] En contrebas se dresse un petit Lighthouse avec sa lentille de Fresnel et ses mille morceaux de verres polis, désoeuvrée depuis le départ de Tom Smith en 1975, le lightkeeper qu'a remplacé encore quatre années Bryan Aptekar, le ranger. [...]

LE SUBLIME NATUREL.

Dans ces landes finissantes et faussement sèches de la presqu'île, ce Land's end est un paradis nordique. [...] Il confine au sublime naturel de Kant, d'autant que, de tous les Land's ends, il est le seul que l'on atteint en ayant eu, ne serait-ce qu'un moment, un pied ou un essieu sur une plaque tectonique, et l'autre, pied ou essieu, sur une autre, comme durant l'interstice d'un instant de raison, au-dessus de deux mondes, le vacillement négatif ou l'enthousiasme fugace de l'homme face à une nature qu'il s'efforce partout ailleurs de congédier. [...]

AMITIES.

M. Davis le sait bien, comme je peux le savoir, en recherchant sur Internet pour une poignée de dollars, avec le numéro de sa boîte aux lettres en poche, que M. Davis est M. Ben Davis, que son compte en banque est à la Well's Fargo, que la valeur de sa maison de bois et des quelques acres qui l'entourent baisse, que ses activités économiques passées lui laissent une maigre pension, qu'il ne fut pas condamné, n'a pas divorcé et a deux enfants... [...] Je veux croire encore, en m'en retournant, qu'il n'en sait rien l'ami Ben Davis, qu'au bout du bout du monde, au Land's end de tous les Land's ends, sans télévision interactive et sans Internet, à moins que les courants porteurs en ligne ne les lui délivrent déjà, il reste, au moins pour lui, ignorant qu'au sud de l'End's Land, derrière la faille, pas bien loin, veillent et Google et tous ces autres amis du soi.

Les souvenirs s'épuisent. Il faudrait encore aller en Amérique latine voir s'inventer les usages sociaux, observer en Asie se fabriquer les machines, parcourir l'Afrique où se forment ou se rompent les frontières de la société de l'information ; il faudrait revoir aussi l'Europe qui s'imagine seule à réfléchir cette société numérique, y accrochant encore quelque chose de culturel.

Depuis ce last summer, deux des"oeuvres"les plus visitées, en plus du"last James Bond"-"on demand", plus de cinq millions de fois chacune - ont peu à voir avec la Joconde : Noah takes a photo of himself every day for 6 years et Where the Hell is Matt ? ; deux oeuvres de deux jeunes vidéastes amateurs. La ou des cultures qui viennent, subjectives, touristiques, éclatées, inégales, sans doute pas numériques mais ainsi révélées.

Philippe CHANTEPIE enseigne l'économie de la communication numérique à l'université de Paris I, l'économie des industries culturelles à l'INA-ENST, les enjeux de la propriété intellectuelle à l'université de Lille III. Il a notamment publié, avec Alain Le Diberder, Révolution numérique et Industries culturelles (Paris, La Découverte, coll."Repères", 2005).

Diversité, n°148, page 69 (03/2007)

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