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Diversité

I. Quelle culture ?

La vocation démocratique d'un musée

Le musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée

Michel COLARDELLE, conservateur général du patrimoine, directeur du MuCEM de Marseille

Tout musée est par principe un lieu de partage de la connaissance et de la beauté.
Pourtant, les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français révèlent la permanence des inégalités d'accès à la culture en général et notamment à ce lieu dont l'essence même est pourtant démocratique.
Il faut donc réinventer le musée, selon deux principes fondateurs : donner la priorité au public et moderniser la problématique scientifique patrimoniale qui l'anime.

Tout musée est d'essence démocratique, puisqu'il vise à mettre à la disposition des citoyens, dans une intention d'égalisation des chances individuelles, les oeuvres d'art et les témoins de la culture aussi bien que de la nature, au contraire des collections particulières et des cabinets de curiosité. L'histoire en témoigne : la création des premiers musées au XVIIIe siècle en Angleterre (Ashmolean Museum...), celle des principaux musées nationaux en France (Louvre, Arts et Métiers, Muséum d'histoire naturelle...), s'inscrit d'ailleurs dans un processus révolutionnaire conduisant, dans un cas, à une monarchie constitutionnelle, dans l'autre à une république. Elle résulte de décisions politiques également inspirées par des réflexions intellectuelles (université, mouvement encyclopédiste), ce qui peut avoir conduit des systèmes politiques plus absolus à engager aussi la construction de musées, dans la perspective de l'élaboration d'un nouveau projet national (Pierre le Grand en Russie, Napoléon III en France...). Bien entendu, cette intention, comme toujours, peut être pervertie, ainsi que l'ont montré de nombreux exemples dans des régimes totalitaires qui, profitant du différentiel de connaissances existant avec le peuple et de la nécessité d'un accompagnement documentaire et pédagogique, en ont fait des instruments de propagande. Nous écarterons cette question, bien réelle au demeurant, dans les lignes qui suivent, considérant par hypothèse comme admis que l'éthique et la liberté d'action des professionnels ainsi qu'une volonté politique honnête ont écarté ce danger.

Si tout musée est par principe un lieu de partage de la connaissance et de la beauté, pourquoi penser à de nouvelles formes muséographiques, et tenter de les mettre en oeuvre ? C'est que, chacun le sait depuis que le ministère de la Culture et de la Communication réalise des études sur les pratiques culturelles des Français, le grand projet de la démocratisation culturelle caressé par la plupart des responsables politiques depuis Malraux est, sinon en échec, du moins insuffisamment réalisé. Ce n'est d'ailleurs pas un trait proprement français, même s'il est plus marqué dans notre pays qu'ailleurs en Occident ; et ce n'est pas particulier aux musées.

Cependant, par rapport à d'autres genres, le musée présente des spécificités. Toutes, bien au contraire, ne sont pas négatives ; mais celles-là doivent être considérées à leur juste valeur si l'on veut, au-delà des bonnes paroles, langue de bois facile à manier à propos d'actions dotées pour l'exemple de moyens exceptionnels et fatalement sans lendemains, engager une politique de longue haleine en faveur des plus défavorisés ou du moins de ceux qui ne possèdent pas de naissance un "passeport culturel" moyen, ou plutôt qui possèdent une culture d'un autre type, non reconnue, des "compétences du citoyen" (Jean Métral1).

Conservateur, c'est-à-dire protecteur, d'un patrimoine, le musée est puissamment contraint dans son action de diffusion culturelle. Qu'il possède des collections de beaux-arts, d'archéologie, ou de toute autre catégorie, c'est ce domaine qu'il doit se limiter à exposer ; du moins est-ce ce qui lui est le plus facile. Ces collections, il lui faut d'ailleurs, sous peine d'être considéré comme défaillant, leur donner la priorité budgétaire, en termes d'acquisition, de restauration et surtout de gestion, ce à quoi conduit d'ailleurs une législation (le code du patrimoine) qui affirme leur primauté comme capital (récolement décennal, etc.), même si elle n'oublie pas les objectifs sociaux. Architecture, le musée est implanté dans un espace urbain ou rural, donc social, qu'il ne modifie pas aisément, dont il ne peut facilement s'extraire, et sa morphologie comparativement immodeste peut rebuter. La folie événementielle qui a saisi nos sociétés modernes, où seule la "journée portes ouvertes", le "happening" sont en mesure de susciter l'attention des grands médias, en particulier télévisuels, ne lui convient guère, à lui dont les expositions requièrent des années de préparation et des investissements considérables. Bien que ce soit un premier degré nécessaire, il ne lui suffit pas de proposer des programmes d'action culturelle, animations, ateliers, cycles de conférences et de débats, de films, pour faire venir à lui ceux qui n'y venaient pas, mis à part les publics captifs tels que groupes scolaires ou "troisième âge" : les contraintes économiques et surtout sociales, la diversité croissante de l'offre culturelle et de loisir sont autant de handicaps à l'extension qualitative de sa fréquentation.

N'en déplaise à ceux qui ne veulent pas regarder objectivement les résultats des expériences britanniques - qui ne se limitent pas à la gratuité, mais l'utilisent comme pivot d'une politique active de diversification sociale, dont les résultats sont sanctionnés positivement ou négativement -, le maintien d'un droit d'entrée est un réel handicap pour certaines catégories de la population. Enfin la prévalence, qui finit par devenir proprement scandaleuse, de la recherche de ressources partenariales privées tend à déplacer l'activité du musée vers les thèmes et les types de projets les plus aptes à rencontrer les souhaits des responsables du mécénat d'entreprise, structurellement peu audacieux et réclamant légitimement des contreparties d'image. Cette recherche de mécénat profite d'ailleurs tout naturellement aux institutions les plus prestigieuses, asséchant les capacités contributives et accroissant encore les inégalités "naturelles" entre musées, ce qui se répercute à l'évidence sur les citoyens.

Depuis longtemps, ces difficultés préoccupent certains professionnels et dans une moindre mesure quelques responsables politiques et administratifs. Le mouvement "nouvelle muséologie et expérimentation sociale", dans l'après-mai 68, acclimatant en France des concepts nés au Canada, a tenté de faire bouger nos vieilles institutions. Celles-ci ont résisté. Certes presque partout, à présent, les musées ont une activité culturelle et un minimum de services pédagogiques ; mais, la "fracture sociale" devenant chaque jour plus profonde et plus grosse de danger, il n'est pas exagérément pessimiste de considérer que, d'une manière générale, les musées fonctionnent comme des outils d'accroissement des inégalités plutôt que d'égalisation des chances. Seuls quelques musées de société, en particulier régionaux ou résultant du mouvement écomuséal initié par Hugues de Varine et Georges-Henri Rivière, et quelques musées de création récente, exceptionnels par leur implantation dans le paysage architectural et mental de leur ville comme par la philosophie de leur conception et de leur gestion (musée de Roubaix, MAC-VAL de Vitry, dans le Val-de-Marne...) obtiennent des résultats plus ou moins satisfaisants ; encore ne sont-ils pas, à ces exceptions près, les plus dotés et aimés des pouvoirs publics.

L'ancien musée national des Arts et Traditions populaires (MNATP) du bois de Boulogne, à Paris, près du Jardin d'acclimatation, avait été créé par Georges-Henri Rivière durant le Front populaire. Son fondateur était à juste titre préoccupé par la disparition de la civilisation rurale "traditionnelle" (sensible dès avant-guerre, et précipitée avec le plan Marshall et l'introduction du machinisme agricole) ; mais il l'était aussi par la non-reconnaissance par le monde savant et officiel de la culture populaire qui en sous-tendait l'absence de patrimonialisation. Il souhaitait donc avec son nouveau musée "donner la parole à ceux qui ne l'ont pas eue", maxime qui reste d'actualité soixante-dix ans plus tard. Si ce musée n'a pas réussi à tenir durablement, au bon niveau, le rôle qui lui avait été assigné, c'est pour des raisons diverses. Les unes sont structurelles, impossibles à contrecarrer, comme sa situation géographique, sa morphologie architecturale. Il aurait été possible en revanche de remédier à d'autres handicaps : le désintérêt persistant, jusqu'aux années 1990, des autorités administratives et politiques et un vieillissement des concepts scientifiques comme des modes d'expression jamais reconnu par les professionnels qui en avaient la charge, selon un type d'attitude qui a également caractérisé au même moment l'institution jumelle, le musée de l'Homme.

Pour notre projet, il a donc fallu innover, "réinventer" le musée2. Cette réinvention, longuement mûrie au fil d'expérimentations et de colloques, s'est fondée sur deux exigence érigées en principes, d'ailleurs cohérents avec les intentions de Rivière : la priorité donnée au public et une modernisation de la problématique scientifique présidant à la conception du musée en tant qu'institution patrimoniale3. Il est d'ailleurs impossible de séparer l'une de l'autre, comme on va le voir.

REINVENTER LE MUSEE

Le public d'abord

Si l'on admet comme principe cette priorité, on est obligé de faire passer au second plan les collections et les savoirs de ceux qui les gèrent.

Le public, aujourd'hui, c'est d'abord une population inquiète de ce qu'elle pense être dans un monde en mutation accélérée, à la recherche de repères, de points d'ancrage fixes. Cultivé, fréquentant les musées, il s'interroge sur les fondements de la solidarité nationale, sur les traits culturels d'une Europe que ne borne plus le rideau de fer mais dont l'affirmation grandissante de puissance des anciens territoires coloniaux modifie le voisinage et le monde tout entier et crée, en retour de celles qu'aux siècles précédents l'Europe avait initiées, des vagues de violence. Populaire, défavorisé, non-public, c'est la majeure partie de ceux qui peuplent la France, ceux qui ne bénéficient pas du minimum des chances qu'ils sont en droit d'attendre de la République. De même qu'est aujourd'hui contesté, et peut-être même obsolète dans sa forme élaborée au XIXe siècle, le modèle de l'intégration républicaine fondé sur la prééminence d'un système culturel, son attractivité, son efficacité - c'était déjà celui de la Rome impériale -, le musée d'art classique, donnant à admirer des oeuvres dont la qualité a été définie par les autorités académiques et priant chacun de les considérer comme siennes, est périmé : pour la partie la plus en difficulté de la population, comment considérer ces oeuvres comme des modèles alors même qu'elles sont avant tout les symboles des valeurs de sociétés qui ont également produit le colonialisme ? Sous la Convention, la Révolution bourgeoise pouvait avec succès patrimonialiser et montrer à leurs vainqueurs les oeuvres d'art qui représentaient les classes sociales déchues ; aujourd'hui, le fossé se creuse entre les plus nantis et les plus fragiles, et les seconds rejettent le modèle intégrationniste.

Dans le musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée, les collections, reflets des cultures, donneront à constater que l'origine de chacun, quelle que soit sa nationalité ou la "tradition" de laquelle il pense relever, est mêlée, fruit d'immigrations successives, vite oubliées le plus souvent, dont le résultat est justement une culture sans cesse transformée, enrichie, embellie, un composé, un produit de synthèse où certains ingrédients fondent et semblent disparaître, et où d'autres précipitent ou restent en suspension, matrice parfois d'une recomposition identitaire. Il apparaîtra que les transformations sociales et leurs représentations culturelles sont interdépendantes avec celles des autres espaces contigus, dans quelque pays et en quelque temps que l'on se situe, dans l'espace euro-méditerranéen qui est celui par excellence de la circulation. Les principales conséquences sont que le territoire français ne peut être considéré comme le champ pertinent pour la description et surtout la compréhension de cette culture cosmopolite, véritable patchwork dont, suivant la distance à laquelle on l'observe, les couleurs se fondent dans des résultantes différentes ou au contraire s'opposent crûment ; et que la profondeur du champ historique est indispensable pour avoir de ces phénomènes une lecture nuancée par la connaissance des changements.

Le musée de l'interface...

À partir de ce qui, en résultante, forme la culture populaire, l'objectif d'un tel musée est de permettre à chacun de se faire une idée des mécanismes qui sont à l'oeuvre dans la production de la culture : assimilation, différenciation, métissage ou créolisation, rejets et, en contexte de déséquilibre excessif, violences. Il s'agit de dépasser les concepts identitaires produits et inculqués par le temps des nationalités, XIXe et XXe siècles, et que continuent à engendrer les difficultés sociales dues en Europe orientale aux conséquences cumulées de la Seconde Guerre mondiale et à l'effondrement du régime soviétique, et en Europe occidentale à la conjonction des mutations économiques et des courants migratoires coloniaux et post-coloniaux.

Nous avons donc proposé, et fait admettre par les autorités politiques, le principe d'un musée comparatif qui ne traiterait pas des autres séparément de nous, qui embrasserait largement un monde euro-méditerranéen qui constitue notre voisinage et auquel nous appartenons ; un musée qui ne regarderait pas les sociétés sous leurs seuls traits actuels mais en étudierait l'histoire politique, économique, sociale et bien sûr culturelle, qui, sans aucun tabou, prendrait en compte toutes les strates sociales et ne se limiterait pas, comme on l'avait avec condescendance autorisé à le faire sans d'ailleurs lui en donner les moyens, à la culture "des classes laborieuses" ; un musée dont les expositions traiteraient de questions dont se soucient les publics, d'actualité ou du moins d'intérêt contemporain ; un musée où, sans exclure aucune catégorie sociale, on pratique délibérément et sans fausse honte une discrimination positive, en recherchant tous les moyens de mettre en oeuvre une mixité sociale dynamique ; un musée enfin intégré à un vaste réseau d'institutions et de professionnels, européens et méditerranéens, donnant la possibilité de s'exprimer (expositions, etc.) à d'autres points de vue que celui, fatalement ethnocentré, de la France.

Nous avons choisi comme territoire préférentiel le monde euro-méditerranéen, de l'Atlantique à l'Oural et de la Scandinavie au Sahara, un monde vaste, délibérément sans frontière "naturelle" ni historique incontestable, un monde de diversité en même temps que de parenté. Saisissant l'opportunité de l'espace laissé libre par le choix présidentiel de bâtir un grand "Musée du quai Branly" consacré à l'ensemble de la planète à l'exception de l'Europe, nous avons d'abord pensé construire un musée consacré à cette dernière. L'idée était pertinente, à cette nuance près que l'Europe ne peut se comprendre sans le reste du monde, puisqu'elle s'est répandue partout, a reçu des apports de partout, et surtout que sa culture comme son peuplement ont toujours été tributaires des influences méditerranéennes et proche-orientales. Nous avons donc conclu qu'il fallait représenter dans ce nouveau musée les interfaces avec l'Afrique et l'Orient. L'espace méditerranéen, constitutif de l'Europe tout au long de l'histoire et a fortiori aujourd'hui, et les confins asiatiques de l'Europe continentale ont été inclus, de même qu'ont été pris en compte les croisements d'influences entre Europe et Méditerranée dans les anciens espaces coloniaux évidemment associés, historiquement, à l'Europe.

... et des cultures populaires

Le musée est donc celui des cultures populaires du monde euro-méditerranéen, ce que nous préférons nommer "civilisations" dans la mesure où l'échelle de ces cultures dépasse les territoires nationaux et les catégories sociales, incluant comme l'une de leurs composantes cohérentes ou divergentes les cultures savantes. La culture populaire est en effet partiellement construite avec des modèles savants, ces derniers reprenant à leur tour des modèles populaires : de nombreux musiciens, écrivains ont puisé d'un côté et de l'autre, et telle chanson populaire du proche passé est héritée d'une musique de cour du XVIe siècle...

Quant au monde de tradition musulmane, comment y différencier culture populaire et culture savante ? Dans nos sociétés modernes et post-modernes, la césure entre un génie collectif populaire et une culture officielle venant des pouvoirs, États ou monde économique, est dépassée, si toutefois elle a jamais réellement existé. L'industrie culturelle prévaut ; mais, si elle contribue à former les valeurs et le goût, elle est également dépendante, pour des raisons économiques, des formes qui surgissent spontanément dans la ville, et particulièrement dans ses marges, dont on ne soulignera jamais assez le rôle innovant tout au long de l'histoire.

LA VARIETE INFINIE DES MODELES

Pour toutes ces raisons, le musée en cours de construction se tourne vers ses visiteurs potentiels en leur proposant de lire ou de relire ce qui les entoure - organisations socio-économiques, valeurs, croyances, idéologies - au travers d'un regard distancié, comparatif, déconstructeur porté sur les signes, matériels et immatériels, qui représentent ces organisations, ces valeurs, ces croyances, ces idéologies. C'est la raison pour laquelle on n'y trouvera pas d'exposition permanente, mais des expositions temporaires de plus ou moins longue durée, donnant des clés de compréhension du monde euro-méditerranéen par l'étude de grands thèmes anthropologiques qui rencontrent les préoccupations actuelles des gens. Ces expositions sont destinées à mettre en exergue non ce qui sépare ces derniers - c'était le projet historique des musées d'ethnographie -, ni ce qui simplement les unit - les traits communs ou apparentés, donnant une idée simplificatrice et, pour tout dire, iréniste des situations conflictuelles d'aujourd'hui -, mais les processus de distinction perpétuellement à l'oeuvre, processus nécessaires pour vivre mais qui produisent aussi le conflit et parfois la mort.

Cinq thèmes d'exposition de référence sont en préparation pour l'ouverture prévue en 2011 ou 2012 : le Ciel, ou plutôt le Paradis (le rôle structurant dans les sociétés, jusqu'à aujourd'hui sans même que l'on s'en doute, de l'espoir dans un au-delà mérité) ; l'eau (trop abondante ou trop rare, les sociétés s'ordonnent en fonction de cette ressource qui devient aussi un matériau symbolique essentiel) ; le chemin (l'espace euro-médietrranéen est par essence celui de la circulation des personnes, des marchandises et des idées, engendrant de vives dynamiques culturelles) ; la cité (lieu où s'élabore la règle et où s'exprime le plus vivement la transgression) ; féminin-masculin (des différences complémentaires aux différences hiérarchisées, et les évolutions actuelles)...

Des paradis...

Pour prendre l'exemple du Paradis, il s'agira de faire éprouver la puissance de la représentation morale que les diverses religions du Livre ont donné à l'au-delà, de ce qu'elle a provoqué dans les usages sociaux. On montrera qu'existent dans les mentalités, croyantes ou non, toutes sortes de paradis, depuis ceux qui ont inspiré les gens du Moyen Âge jusqu'aux paradis artificiels d'aujourd'hui, et que cette conception d'un au-delà mérité a profondément et durablement structuré notre fonctionnement social, même dans les sociétés laïques. C'est cet espoir du Paradis, d'éternité heureuse dans la proximité divine, prix de la conformité à la règle, qui a formé la trame éthique partagée de la cohérence culturelle qui fonde toute solidarité. C'est ce concept universaliste passé du religieux au laïc qui a fondé le prosélytisme conquérant, arme morale de l'Occident. Source de progrès - la prévalence progressive de la démocratie, par exemple -, il a aussi justifié, du fait de l'absence de tout sentiment relativiste, tous les totalitarismes aussi bien qu'un colonialisme qui avait bien évidemment d'autres raisons profondes, économiques et politiques. C'est ce concept qui a constitué et constitue encore la justification de nombre de violences commises au nom de divinités pourtant conçues comme pacifiques et généreuses, interdisant toutes le meurtre. Le musée, lorsqu'il traite de ce thème, va bien sûr des modèles canoniques à ses diverses représentations, dans lesquelles les premiers jouent tout autant que les interprétations populaires. Les unes et les autres peuvent être jugées belles ou laides, suivant les acquis culturels de chacun, la question de l'appréciation esthétique mettant moins en oeuvre le vieux concept de l'universalité du Beau que ceux de l'acquis, de l'habitude, de l'apprivoisement, de la résistance ou de la révolte.

UNE "MUSEOGRAPHIE DE LA RUPTURE"

C'est en cela que ce musée ne sera plus le lieu de la présentation des modèles universels à partager pour manifester son appartenance à un système social qui a pris ces modèles pour emblèmes, mais le lieu du constat de la variété infinie des modèles, de l'appréciation de leurs valeurs sous-jacentes, de l'élucidation de leur genèse. "Suivez les flèches, la Joconde est par là, c'est beau puisqu'on vous le dit"... Et si ce n'était pas le plus beau ? Si une autre forme artistique était plus belle ? qui en jugerait, et avec quelle autorité ? Ceux qui n'aiment pas, pour quelque raison que ce soit, que le visage humain soit dévoilé, l'aiment-ils autant que nous, qui nous sommes déshabitués du voile des visages féminins, et même qui le considérons comme un signe inacceptable d'aliénation ? Un martyre de Saint-Sébastien, est-ce beau ? Criblé de flèches, le sang coulant par toutes ses blessures ? Mis à part l'exercice de style de la représentation du corps dénudé et l'ambiguïté perverse du regard, le saint est-il beau ? Évidemment pas pour tous. Le musée doit donc être le lieu de cette discussion, de ce débat. Jacques Hainard4 parle de "muséographie de la rupture" : une présentation des oeuvres humaines dans un rythme syncopé, asymétrique, où les juxtapositions incongrues dérangent, au sens premier, les catégories reçues de l'éducation confortées par une expérience qui est forcément d'un temps et d'un lieu ; une expérience de la contradiction consubstantielle à tout patrimoine, celle du relativisme qui met à dure épreuve les logiques, les opinions, les options éthiques qui sont les nôtres, au-delà de la dictature de l'esthétique ethnocentrée.

"DISCRIMINATION POSITIVE"

L'expression a été fort discutée au sein de l'équipe au moment de l'élaboration du "projet scientifique et culturel" du futur musée. Elle est à la base du projet, ne serait-ce que par le choix de déplacer le musée à Marseille, seconde ville de France par sa population mais qui a encaissé de plein fouet la décolonisation et la déprise industrielle et commerciale consécutive, protégeant ainsi le reste du pays de désordres trop profonds ; ville qui détient des records nationaux en termes de pauvreté, ville cosmopolite et rude, mais où les Parisiens, sans comprendre la matrice méditerranéenne dont ils sont pourtant aussi issus, s'étonnent du calme relatif à chaque flambée de violence dans les banlieues de la capitale ou de la ville exemplaire, Lyon... Le choix de Marseille ; davantage même, d'un site, à la jonction de son vieux port avec le port de la Joliette, symbolique d'une histoire singulière, de l'aventure méditerranéenne de la France, du mythe de Gyptis et Protis, des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, de l'empire français, des rapatriés des années soixante, et de toutes les immigrations, Arméniens, Grecs, Algériens, etc. : un lieu particulièrement fort, qui répond à l'objectif d'une mixité sociale "naturelle".

Ce site est fréquenté par des Marseillais de toutes conditions et origines aussi bien que par les touristes. On y trouve les gosses des quartiers Nord qui viennent se baigner aussi bien que des adultes, pêcheurs à la ligne ou intellectuels. Cette mixité sociale, ouvrant à une fréquentation plus populaire, à des catégories de population que les institutions culturelles, et particulièrement les musées, ne touchent ordinairement que par les visites scolaires, avec des résultats souvent davantage optiques et quantitatifs que qualitatifs, est un atout appréciable, à condition bien entendu de l'utiliser. C'est ce que l'on fait sans attendre l'achèvement des constructions du nouveau musée, grâce à des espaces aménagés provisoirement dans le fort Saint-Jean, avec un programme de préfiguration dense destiné à expérimenter les modes d'expression les plus modernes, en partenariat avec les collectivités territoriales, Ville, Département, Région, qui sont parties au projet, et leurs musées et institutions culturelles. Le projet, fixé dans ses intentions et les grandes lignes de sa réalisation, est donc appelé à suivre l'évolution des besoins sociaux et de leur évaluation.

Discrimination positive encore : parler, encore et encore, de la dignité des cultures qui ont longtemps été occultées, savoirs empiriques, modalités du vivre-ensemble dans les quartiers populaires des villes européennes et méditerranéennes, cultures paysannes, montagnardes, insulaires, inscrites souvent dans la résistance aux pouvoirs dominants mais qui les ont fait évoluer, cultures des minorités, que ce soient des peuples comme les Tziganes ou les Berbères, ou des catégories d'autres natures qui se constituent, souvent dans un système de résistance, en communautés, comme les homosexuels ou les "jeunes", a fortiori jeunes/immigrés/de banlieue... Françoise Vergès et Jean-Claude Marimoutou, les concepteurs de la Maison des cultures et de l'unité réunionnaise, parlent souvent, pour définir leur projet en cours aujourd'hui, d'élaboration par la région Réunion, de "réparation". Ce terme est essentiel. Un musée est par essence le lieu de la "réparation" des consciences blessées, des mémoires meurtries, en ce qu'il fait partager, dans un territoire neutralisé en quelque sorte par le discours scientifique, par nature distancié et sinon objectif - nul ne l'est -, du moins non partisan, dans une institution exprimant par principe une valeur reconnue par la communauté, une émotion et une compréhension communes, sinon à tous les acteurs des drames sociaux, du moins à leurs héritiers.

Discrimination positive enfin, la manière dont on recherchera, dans les modalités de l'action culturelle, dans les partenariats que l'on commence à nouer avec les différentes forces sociales, l'élargissement qualitatif des publics.

Les thématiques des présentations patrimoniales sont essentielles, les modes d'expression (en particulier le recours aux technologies numériques, qui sont un réel moyen de démocratisation du savoir, le recours aux médiations personnalisées...) ne le sont pas moins ; mais seule l'action partenariale, modeste et à long terme, donnera réellement des fruits. Cette action partenariale exige de nouer des relations pérennes avec le secteur associatif, les fédérations d'éducation populaire, les structures du monde de l'enseignement, mais aussi avec d'autres institutions qui oeuvrent dans le domaine culturel, et avec lesquelles il faut coordonner des actions pour leur donner davantage d'efficacité.

Le futur musée se donnera les moyens de ménager une part importante de son action à tout ce qui peut permettre de mieux partager des cultures juxtaposées : cité des enfants, salles multimédia, ateliers culinaires, en partant du principe que, s'agissant de l'aire euro-méditerranéenne d'où sont originaires la plupart des visiteurs, il s'agit moins de montrer de manière savante que de donner à chacun le moyen de se légitimer en constatant la place qui lui est donnée, et en se faisant lui-même médiateur de ce qu'il connaît. Ce n'est que sur l'estime que, la voyant partagée par les autres, on se reconnaît à soi-même, que l'on peut fonder le dialogue et la contradiction.

UN OUTIL DE COHESION

Les musées ont un rôle spécifique à jouer dans la réduction des inégalités s'ils consentent à choisir avec persévérance quelques priorités d'action : valorisation des patrimoines culturels populaires, en particulier ceux des populations immigrées ou issues de l'immigration, mise en évidence des processus d'évolution et de formation des cultures, "discrimination positive" destinée à toucher les plus défavorisés, recherche enfin de moyens de médiation, notamment humains, les plus propres à contribuer efficacement à la formation tout au "long de la vie" qui sera, pour longtemps, l'une des caractéristiques des trajectoires individuelles. Ce rôle est à leur portée ; il ne tient qu'à eux, aux professionnels qui les animent, et aux politiques qui en assument en dernier ressort la responsabilité, de le tenir.

Le musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée de Marseille est conçu comme un outil essentiel de cohésion, de compréhension des différences, de tolérance, de dialogue et de débat. La découverte de la parenté entre ceux qui se définissent comme différents par origine, alors que cette différence est construite et sans cesse réactivée, est essentielle, dans la perspective d'un fonctionnement solidaire et pacifique de la démocratie. C'est la condition nécessaire - mais pas suffisante, malheureusement - pour construire ou reconstruire une confiance réciproque des catégories sociales aujourd'hui gravement clivées dans la perspective de leur destin commun.


(1) Voir notamment, J. Métral (coord.), Cultures en ville, ou de l'art et du citadin, La Tour d'Aigues, L'Aube, 2000.

(2) M. Colardelle, C. Foissey et E. de Laubrie (dirs), "Réinventer un musée : le MNATP-CEF", Actes du colloque, Paris, École du Louvre, 1999.

(3) M. Colardelle (dir.), "Réinventer un musée. Le musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée à Marseille", Paris, Réunion des musées nationaux, 2002.

(4) Conservateur successivement du Musée d'ethnographie de Neuchâtel et de celui de Genève.

Diversité, n°148, page 61 (03/2007)

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