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Diversité

I. Quelle culture ?

La culture et les quartiers populaires

Elizabeth AUCLAIR, maître de conférences en aménagement à l'université de Cergy-Pontoise, directrice du master "Développement culturel et valorisation des patrimoines". elizabeth.auclair@u-cergy.fr

Depuis une dizaine d'années, une évolution sensible des démarches et des formes artistiques réinterroge et bouscule les politiques culturelles en France. La participation des habitants, le rôle des arts et de la culture en matière d'intégration sociale et la question de la démocratie restent d'une grande actualité. Plusieurs expériences menées dans différentes villes françaises permettent d'analyser les points forts de ces projets, mais aussi leurs limites et les questions qui restent en suspens1.

Traiter de la culture dans les quartiers populaires ne peut se faire sans rappeler quelques constats. De nombreuses études tendent à mettre en évidence une situation relativement contrastée. En effet, les enquêtes successives réalisées notamment par le ministère de la Culture soulignent l'échec de la démocratisation culturelle voulue par Malraux et le maintien de fortes disparités sociales quant à l'accès à la culture2. Les chiffres montrent que ce sont toujours les catégories sociales les plus aisées qui fréquentent les structures culturelles tandis que les catégories plus modestes restent éloignées de ces pratiques. L'exclusion sociale s'accompagne ainsi souvent d'une forme d'exclusion culturelle. Notons cependant que cette fracture culturelle ne concerne pas seulement les catégories les plus défavorisées, et qu'un fossé semble s'être creusé entre la société et certaines formes d'art actuelles.

DE NOUVELLES DEMARCHES

Ces résultats doivent toutefois être nuancés au regard de l'émergence de nouvelles démarches artistiques et culturelles qui bousculent les repères et les grilles d'analyse traditionnelles. Le dynamisme des "cultures urbaines" comme le développement des pratiques amateurs témoignent de la vitalité de la vie culturelle, en particulier dans les quartiers populaires et dans ce que l'on appelle plus largement la banlieue3. En outre, les expériences artistiques qui s'inscrivent dans les friches et autres lieux "alternatifs", dont beaucoup sont situés dans les quartiers périphériques des villes, et que l'on regroupe sous le terme "nouveaux territoires de l'art", contribuent peu à peu à faire sauter les frontières territoriales et le cadre artistique de la culture dite légitime4. Par ailleurs, la place croissante accordée à la culture dans les opérations menées au titre de la politique de la ville a également permis de développer de nombreux projets culturels dans les quartiers en difficulté.

Comment décrire dès lors les caractéristiques de la culture dans les quartiers populaires ? Ces quartiers sont-ils des déserts culturels, dans lesquels l'implantation de quelques théâtres prestigieux, comme ceux de Gennevilliers, de Nanterre ou de Bobigny, ne sert que de paravent pour cacher le vide ? Ces quartiers ne sont-ils pas au contraire justement des territoires d'effervescence, favorables à l'émergence de nouvelles démarches, au métissage des formes artistiques, aux décloisonnements et aux innovations ? Il semble impossible de proposer une réponse tranchée, tant la situation des quartiers est diverse, et la culture en perpétuelle évolution.

DES POLITIQUES CULTURELLES CLAIREMENT REVENDIQUEES, DES RESULTATS MITIGES

La culture prend une place croissante dans les politiques publiques, même si les budgets qui lui sont accordés semblent faibles au regard des objectifs affichés. En effet, la culture est aujourd'hui parée de toutes les vertus, et on la convoque - parfois plus dans les discours que dans les faits - tant pour dynamiser les projets locaux que pour mettre en cohérence des politiques plus globales. Ainsi l'action culturelle croise-t-elle les politiques urbaines, sociales, éducatives ou économiques.

Alors que l'État confirme son désengagement relatif, on note une implication croissante de la part des collectivités locales. Sur les 13 milliards d'euros de dépenses culturelles publiques en 2006, la part de l'État s'élève à 6 milliards environ, soit moins de la moitié. Les villes représentent à elles seules 40 % des dépenses culturelles. La politique culturelle est désormais considérée comme un véritable outil de développement territorial5. Les objectifs poursuivis par les villes se sont en effet multipliés ces dernières années. Il s'agit bien sûr de promouvoir la création artistique et de valoriser le patrimoine, mais, au-delà de ces objectifs "classiques", la politique culturelle doit contribuer à la croissance économique du territoire, participer à la réduction des phénomènes de ségrégation sociale, promouvoir l'identité et l'image des quartiers et donc plus globalement favoriser l'attractivité et le rayonnement de la ville6.

Concernant les quartiers en difficulté, un consensus semble aujourd'hui s'établir sur le fait que les interventions artistiques et culturelles permettent de restaurer le lien social, de dynamiser la vie associative, de lutter contre l'exclusion sociale de certains groupes de la population, de favoriser l'insertion sociale et professionnelle des habitants et de reconstruire des identités individuelles et collectives. Même si les résultats restent difficiles à évaluer précisément, ces actions semblent favoriser des transformations sociales individuelles et collectives, et permettre de combattre les phénomènes de ségrégation dans les quartiers en crise7.

La dynamique culturelle que l'on observe dans les quartiers populaires rencontre néanmoins des obstacles et soulève un certain nombre d'interrogations. Parmi celles-ci, il semble important de s'interroger d'une part sur la question de la participation des habitants et, d'autre part, sur la question du portage même des projets artistiques et culturels, ces deux points constituant des enjeux essentiels des politiques culturelles actuelles.

LA PARTICIPATION DES HABITANTS, UNE NOTION COMPLEXE

Un principe au coeur des démarches

La participation des habitants s'inscrit désormais au coeur de toutes les mesures et politiques publiques, sans que l'on sache toujours précisément ce que cette notion recouvre. Les démarches initiées actuellement autour du développement durable par exemple s'appuient très fortement sur cette notion, en particulier au travers de l'élaboration des agendas 21 locaux. Cette préoccupation n'est cependant pas nouvelle, et les textes et lois, et notamment la loi d'orientation pour la ville votée en 1991, font de la participation des habitants dans les quartiers populaires un des objectifs prioritaires. Il s'agit en effet de tenter d'impliquer la population dans toutes les actions mises en place localement, que ce soient les projets liés au logement et à l'urbanisme ou les activités sociales et culturelles, l'idée étant que l'évolution positive des quartiers ne peut s'obtenir que par la contribution effective des habitants eux-mêmes à cette transformation. C'est pourquoi, même si la participation réelle des habitants reste une opération délicate à mettre en place, cet objectif sera repris par tous les acteurs et se traduira dans de multiples dispositifs.

Ainsi, l'action culturelle est considérée par de nombreux acteurs comme un outil pour promouvoir la démocratie participative, par la reconnaissance et l'expression des besoins des habitants, et par leur implication active dans les projets initiés localement8. La remise en cause du concept de démocratisation culturelle et le renforcement de la notion de démocratie culturelle amènent à privilégier des démarches qui visent une plus grande participation des habitants. Un des enjeux est d'arriver à passer d'une logique de l'offre - on propose des activités aux habitants - à une logique de co-construction d'un projet avec la population. Les acteurs culturels prennent conscience de l'intérêt de favoriser l'expression libre et la créativité, permettant à chacun de s'exprimer selon ses capacités et ses envies. Ces principes clairement affirmés masquent pourtant de nombreuses imprécisions et soulèvent plusieurs séries d'interrogations.

Quels habitants ?

Le premier point porte sur les modalités d'intervention avec les habitants, et sur les décalages qui existent parfois entre la population qui est visée et la population véritablement touchée par les projets. Il est relativement aisé de monter des projets avec les abonnés des institutions culturelles ou avec les habitants qui fréquentent régulièrement les structures de proximité. Mais, dans ces quartiers populaires, les projets s'adressent à des personnes qui sont souvent éloignées des arts et de la culture, l'objectif étant, dans un premier temps, de les sensibiliser à l'art au travers d'une expression artistique personnelle, pour ensuite éventuellement, dans un second temps, les amener à fréquenter d'autres lieux et à développer leurs propres pratiques culturelles.

L'enjeu est donc de parvenir à impliquer des personnes ou des catégories de population perçues a priori comme difficiles à mobiliser. La question se pose notamment pour "les jeunes" qui ne fréquentent pas ou plus les structures de proximité comme les MJC ou les centres sociaux. Leur présence souvent importante dans ces quartiers et surtout le désoeuvrement d'une partie d'entre eux, qui les amène à rester en bas des immeubles et dans les cages d'escaliers, sont plus ou moins mal vécus par le reste de la population. Mais, au-delà des jeunes, il y a d'autres catégories de population spécifiques que les structures locales ont souvent du mal à toucher et qu'elles essayent de viser à travers des actions culturelles innovantes.

Ainsi, afin d'entrer en contact avec les résidents d'une aire d'accueil pour les gens du voyage à Noisiel, des artistes vidéastes ont été missionnés par la MJC, pour interviewer et filmer ces personnes. L'objectif était de réaliser un film regroupant ces témoignages et de l'utiliser ensuite comme support pour élaborer un projet artistique avec cette population. À Avignon, des ateliers de peinture de rue ont été organisés pour les enfants au milieu d'un quartier populaire, avec un double objectif : d'une part sensibiliser les enfants à la peinture et favoriser leur créativité, d'autre part entrer en contact avec les parents afin de les mobiliser sur d'autres actions sociales ou culturelles. Tandis que le premier objectif semble avoir été atteint, il paraît plus difficile d'entrer en contact avec les parents.

La participation des habitants nécessite donc un travail de préparation, afin de faire émerger les attentes des habitants et d'éviter de plaquer des projets clefs en main sur un quartier.

Toutefois, même s'il paraît souvent difficile de toucher certaines catégories de la population marquées par une exclusion sociale qui les éloigne des institutions culturelles voire même des structures sociales de proximité, force est de reconnaître que les démarches artistiques reposant sur la participation des habitants présentent souvent l'avantage de favoriser les échanges et les rencontres. Le positionnement particulier des artistes leur permet de travailler sur un autre registre que celui des travailleurs sociaux ou des animateurs, et de bénéficier d'une liberté qui facilite le contact avec les habitants.

La participation comme outil de mixité

Un deuxième enjeu concerne les problèmes de "fragmentation" de la population locale dans ces quartiers. En effet, parmi les difficultés que rencontrent les habitants de ces quartiers, les tensions entre groupes apparaissent souvent particulièrement vives. C'est pourquoi les acteurs locaux essayent souvent de monter des projets qui oeuvrent au décloisonnement et à la rencontre entre les habitants (mixité intergénérationnelle, mixité garçons/filles, mixité interethnique, mixité sociale entre les habitants du centre ville et ceux des quartiers périphériques...). Ainsi, dans le quartier de Montfavet à Avignon, où le diagnostic a mis en lumière la forte séparation entre garçons et filles, des actions artistiques autour du théâtre ont été initiées par le centre social au sein du collège, seul lieu où la mixité est encore obligatoire. Cela a permis d'opérer des rapprochements entre les jeunes, et de les faire participer ensemble à des projets.

À Noisiel, des problèmes de racisme ont été repérés entre différentes communautés de la ville ; c'est pourquoi la MJC tente actuellement de monter un projet culturel transversal associant les différentes populations.

Dans le Boulonnais, une comédie musicale mise en place par trois centres sociaux a permis de regrouper des habitants de catégories sociales différentes, originaires des trois communes.

S'exprimer, est-ce participer ?

Un troisième point concerne la notion même de participation et sa signification réelle, sur le terrain. Comment les habitants sont-ils associés et impliqués dans les projets ?

On assiste aujourd'hui à une multiplication des projets artistiques et culturels qui se fondent sur l'expression de la parole des habitants. Si l'objectif semble pertinent, on relève néanmoins un certain nombre de paradoxes. Se posent la question de la manière dont cette parole est saisie, analysée et utilisée, mais aussi la question des finalités véritablement poursuivies.

Le recueil de la parole des habitants peut répondre à plusieurs objectifs. Interviewer des personnes en les filmant peut en effet s'avérer une étape utile pour la prise en compte des besoins des habitants, préalable à la mise en place d'un projet ; elle peut aussi servir d'outil pour une première prise de contact avec certaines catégories de population. Donner à entendre la parole des habitants des quartiers en difficulté peut aussi répondre à un engagement de type militant en quelque sorte. Il peut ainsi s'agir de mobiliser les habitants sur certains enjeux de société, d'alerter les élus locaux sur des problèmes particuliers, d'engager un dialogue entre plusieurs partenaires autour de problématiques locales, etc.

Mais il existe alors un risque réel d'instrumentalisation de la parole. En outre, cette forme de recueil de parole maintient souvent les personnes dans une position passive - face au micro ou à la caméra - et ne les engage pas véritablement dans un acte créatif.

Par ailleurs, l'utilisation de la parole des habitants pour un projet artistique nécessite un travail spécifique afin de donner une dimension symbolique et universelle aux propos. Le recueil mais surtout la transformation de la parole en création artistique s'avèrent délicats et nécessitent une attention particulière si l'on ne veut pas tomber dans une figure galvaudée de déballage et de "reality show", ou dans une forme de discours construit et moralisateur, notamment lorsque l'on aborde des questions de société.

LE PORTAGE DES PROJETS CULTURELS DANS LES QUARTIERS POPULAIRES. PARADOXES

La multiplicité des acteurs qui interviennent dans les quartiers populaires contribue au dynamisme de la vie culturelle, mais en même temps brouille la lisibilité des politiques mises en place. Cela ne permet pas d'établir un bilan précis des actions artistiques et culturelles dans ces quartiers. Cette situation limite également la capitalisation des expériences et les échanges de "bonnes pratiques". Enfin, ce croisement d'initiatives souvent peu coordonnées semble freiner la mise en place de politiques culturelles cohérentes.

Il est possible, en simplifiant, de distinguer trois séries d'acteurs, ayant chacun leurs règles et leurs valeurs, et leurs propres circuits de financement : les institutions culturelles soutenues par le ministère de la Culture (comme les scènes nationales, les centres dramatiques ou chorégraphiques nationaux...), les nouveaux lieux alternatifs (telles que les friches et les fabriques...), enfin les structures de proximité, qui relèvent surtout des mouvements d'éducation populaire (MJC, centres sociaux...). Tous ces établissements sont plus ou moins présents dans les quartiers populaires, mais leurs modes d'intervention respectifs se heurtent à divers obstacles.

Des institutions culturelles encore peu actives dans les quartiers populaires

Depuis une dizaine d'années, le ministère de la Culture s'intéresse de manière explicite à la question de l'élargissement des publics et de la démocratie culturelle. La charte de mission de service public que signent les établissements soutenus par l'État illustre la volonté de toucher de nouvelles populations, et en particulier les habitants des quartiers en difficulté. Par ailleurs, la circulaire signée conjointement entre le ministère de la Culture et le ministère de la Ville en 2000 a pour objectif d'effacer la dichotomie entre les institutions des centres villes, marquées par une culture savante et prestigieuse, et les équipements de proximité implantés dans les quartiers en périphérie. De plus en plus d'institutions - des musées, des théâtres - ont ainsi engagé des démarches spécifiques pour être plus à l'écoute des besoins des populations de ces quartiers, et tenter de répondre à leurs attentes. Des actions culturelles sont menées en direction des établissements scolaires, des hôpitaux ou des prisons, et des relations se nouent localement avec des associations ou des structures de proximité. Ces démarches s'appuient de plus en plus fréquemment sur la présence d'artistes en résidence dont les missions prévoient un élargissement des publics.

Certains établissements par leur localisation même marquent clairement leur ouverture vers d'autres populations que celles qui les fréquentent habituellement. On peut citer le cas par exemple du centre chorégraphique national conduit par Maguy Marin, implanté en 2006 au milieu des cités d'habitat social du quartier populaire de La Velette, à Rieux-la-Pape, dans la banlieue lyonnaise9, ou encore le cas de la scène nationale Culture commune qui s'est développée dans le bassin minier de Lens, sans lieu de diffusion propre, mais en inscrivant ses actions dans une trentaine de communes ouvrières de la région. Néanmoins, au-delà d'un certain nombre d'exceptions qui certes se multiplient, la plupart de ces institutions culturelles, dont l'objectif central reste l'aide à la création et à la diffusion des formes artistiques contemporaines, semblent encore mettre davantage l'accent sur le travail artistique que sur la sensibilisation des populations.

Les friches, fabriques et autres lieux alternatifs : des regroupements d'artistes dont l'absence de structuration freine l'action culturelle

De nombreuses expériences artistiques et culturelles nouvelles se sont développées, depuis une vingtaine d'années, en marge des institutions culturelles plus "officielles", en s'installant souvent en périphérie des centres villes, voire même dans l'espace rural, dans ce que l'on appelle de manière générique des friches industrielles. Ces mouvements se positionnent à l'écart des circuits institutionnels de la culture, et revendiquent même cette non-reconnaissance au nom de la liberté de création et de l'expérimentation artistique. Paradoxalement, le ministère de la Culture comme les collectivités locales ont pris conscience que ces lieux jouaient un rôle de plus en plus important dans le paysage culturel, et tentent d'une manière ou d'une autre de les soutenir, mais sans qu'une politique claire puisse être mise en place vis-à-vis de ces démarches souvent éparpillées et peu structurées. En effet, il s'agit souvent de regroupements d'artistes mais aussi d'autres acteurs agissant dans le champ social ou économique, qui ont investi ces territoires pour des motivations diverses, la disponibilité d'ateliers et de locaux à des coûts modestes restant un argument de poids pour des artistes au statut professionnel très fragile.

Dans la mesure où les acteurs présents dans ces lieux ne se sont généralement pas "choisis", où leur réunion correspond à une succession d'opportunités et où leurs trajectoires et projets personnels sont très variés, il semble souvent difficile de créer une véritable synergie et de définir une stratégie d'action culturelle cohérente sur le long terme. Le problème est d'autant plus marqué que la dimension éphémère de ces mouvements fait souvent partie intégrante du processus10.

Toutefois, nombreux sont les artistes présents dans ces lieux qui s'inscrivent dans des projets collectifs et qui cherchent à rapprocher l'acte créatif de la population locale. Les artistes étant eux-mêmes le reflet de la société, ils se nourrissent de ses forces et de ses fragilités, et sont de plus en plus à l'écoute de la ville, des territoires urbains en crise et de leurs vibrations. Ainsi, lorsque ces friches se situent dans des quartiers populaires, les démarches artistiques se caractérisent souvent par des contacts privilégiés avec les habitants et par des projets qui cherchent à associer la population locale.

D'autres artistes décident d'inscrire leurs actions "hors les murs" et développent une approche plus "nomade", d'itinérance, ce qui leur permet d'aller directement à la rencontre des habitants dans les villes et les quartiers, en fonction des projets mis en place. Cependant, en cherchant à se démarquer des "cathédrales culturelles" dont beaucoup d'habitants ont du mal à franchir les marches et à user les fauteuils de velours rouge, ces lieux "alternatifs" se voulant à l'avant-garde de la création contemporaine ont parfois tendance à afficher de manière extrême leur modernité, et courent ainsi le rsique de fermer leurs portes aux catégories modestes peu à l'aise dans ces milieux un peu trop "branchés".

Des structures de proximité encore ancrées dans le registre de l'animation socio-culturelle

Les centres sociaux ainsi que les maisons des jeunes et de la culture se présentent depuis longtemps comme les lieux privilégiés de la rencontre avec les habitants des quartiers populaires. Les actions menées par ces structures relèvent traditionnellement de l'animation sociale, culturelle ou sportive, même si aujourd'hui certaines structures cherchent à renforcer la dimension artistique de leurs projets11.

Ce mouvement se heurte cependant à plusieurs difficultés.

La première réside dans le fait que l'implantation géographique de ces structures au coeur des quartiers d'habitat social ne signifie pas de manière automatique une proximité relationnelle avec les populations les plus marginalisées. Beaucoup de responsables de centres sociaux et de MJC reconnaissent ainsi les problèmes qu'ils ont pour toucher certaines catégories de population, comme on l'a évoqué précédemment. La localisation dans un quartier populaire apparaît certes comme un atout pour engager un dialogue et monter un projet culturel avec les habitants, mais la réussite de celui-ci dépend essentiellement de l'engagement et de l'approche des artistes.

Par ailleurs, ces structures, dont le fonctionnement s'articule généralement sur l'existence d'un certain nombre d'activités et d'ateliers proposés aux habitants, semblent avoir du mal à modifier leur démarche et à rompre avec cette relation offre-demande qui met les habitants dans une situation de consommateurs, en quelque sorte. Certaines structures expérimentent de nouvelles approches et tentent de faire davantage "avec" et non "pour" les habitants, en allant de manière délibérée à la rencontre de ces derniers pour les amener à participer au projet. C'est le cas par exemple d'un projet musical et théâtral porté par deux maisons de quartier de la ville d'Eragny (Val-d'Oise) en 2006, et qui comporte dans un premier temps la mise en place de petites interventions dans différents lieux et quartiers de la ville, afin de mobiliser le plus grand nombre de personnes. Mais cela représente souvent une transformation progressive de l'organisation même de la structure (modification des jours et horaires d'ouverture, des plannings d'activités, etc.).

Enfin, le dernier point concerne la concurrence qui semble parfois exister entre les animateurs et les artistes lorsque les structures de proximité cherchent à développer des projets culturels. Certains expriment la crainte que les artistes sollicités pour les projets ne partagent pas les mêmes valeurs et principes que la structure, ou encore que les artistes ne maîtrisent pas suffisamment le contexte et ne comprennent pas les enjeux sociaux locaux, le risque étant au final qu'ils "bousculent" une situation établie. Cela renvoie sans doute à une certaine méconnaissance de la manière de travailler des artistes et à une ignorance de la richesse des expériences artistiques et culturelles actuelles.

Mais il existe aussi parfois un vrai sentiment de rivalité de la part des animateurs vis-à-vis des artistes qui sont sollicités pour faire un travail qu'eux-mêmes ne sont pas en mesure de réaliser. Effectivement, des différences existent entre les activités d'animation portées habituellement par ces structures, même s'il s'agit d'ateliers de théâtre ou de danse, et une création artistique associant des habitants mais encadrée par des artistes. Ces différences, qui sont légitimes, puisqu'elles témoignent de finalités et d'approches qui ne sont pas les mêmes, semblent souvent maintenir ces structures dans une posture de défense de l'approche socio-culturelle, de type idéologique, qui apparaît aujourd'hui un peu désuète.

Si, de manière globale, la vie culturelle dans les quartiers populaires s'avère riche d'initiatives nouvelles portées par des acteurs toujours plus nombreux, la situation reste très inégale selon les territoires. En outre, ce foisonnement d'expériences qui illustre le décloisonnement et le métissage des arts, et qui sur le terrain fait peu à peu tomber les barrières sociales et culturelles, masque encore l'existence de tensions réelles entre les acteurs culturels intervenant dans ces quartiers, et nuit à la lisibilité et à la cohérence des politiques culturelles. Sans tomber dans la tentation d'une mise en ordre trop volontariste qui risquerait de freiner certains projets, ni dans les pièges d'une institutionnalisation qui nuirait aux dynamiques en cours, il semblerait toutefois utile de mieux comprendre et articuler ces différentes approches.


(1) L'analyse porte sur des projets menés dans différents quartiers en difficulté, et dont certains bénéficient du soutien financier de la Fondation Abbé-Pierre.

(2) Cf. enquêtes du département des études et de la prospective du ministère de la Culture et de la Communication conduites par Olivier Donnat, sur les pratiques culturelles des Français (publiées à la Documentation française).

(3) Cf. Élizabeth Auclair, "Offres et demandes culturelles, ou la spécificité du développement culturel en banlieue", in M-M. Bertucchi et V. Houdart-Mériot (dir.), Situations de banlieues, Paris, INRP, 2005.

(4) Cf. ouvrage de F. Lextrait et F. Kahn, Nouveaux Territoires de l'art, sujet/objet, avec le soutien de l'Institut des villes et de la Caisse des dépôts et consignations, 2005.

(5) Cf. Élizabeth Auclair, "À quelles conditions l'action culturelle peut-elle constituer un vecteur d'intégration sociale et devenir un véritable outil de valorisation du territoire", intervention au colloque "Dynamique de valorisation et de revalorisation des territoires urbains", organisé par l'université d'Evry les 2 et 3 mars 2006.

(6) L'augmentation du nombre de villes candidates au label "Villes et pays d'art et d'histoire", par exemple, illustre bien cette démarche.

(7) Cf. Élizabeth Auclair, "Comment les arts et la culture peuvent-ils participer à la lutte contre les phénomènes de ségrégation dans les quartiers en crise", Hérodote, n° 122, "Ghettos américains, banlieues françaises", troisième trimestre 2006.

(8) Cf. Élizabeth Auclair, "Le développement culturel comme outil de promotion d'une identité territoriale. Ou comment les acteurs locaux se saisissent de la culture pour faire émerger un territoire", in M. Gravari-Barbas et P. Violier (dir.), Lieux de culture, culture des lieux, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003.

(9) Cf. L'Art en présence, les centres chorégraphiques nationaux, lieux de ressources pour la danse, Association des centres chorégraphiques nationaux, 2006.

(10) L'association Usines éphémères illustre clairement cette démarche, puisqu'elle soutient la mise en place de regroupements d'artistes, de manière temporaire ou non, dans des friches ou lieux inoccupés, mais dont la destination finale reste incertaine. C'est le cas par exemple de l'association de la caserne Bossut qui a occupé pendant quelques années le terrain d'une ancienne caserne militaire à Pontoise, en attendant que la ville définisse un projet d'urbanisme pour cet espace.

(11) Des accords ont récemment été signés entre le ministère de la Culture et de la Communication et plusieurs fédérations nationales d'éducation populaire pour favoriser la mise en place de projets artistiques par ces structures de proximité.

Diversité, n°148, page 53 (03/2007)

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