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Diversité

I. Quelle culture ?

Les jeunes et les "N" TIC

Sylvie OCTOBRE, chargée d'études au département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture et de la Communication

La question du rapport entre jeunes et nouvelles technologies est au croisement de plusieurs types d'interrogations : les accès aux outils et les inégalités d'accès, les usages, les différenciations de genre (fille/garçon), les modifications des comportements liés à l'avancée en âge, les stratégies éducatives des familles en matière de médias, les valeurs nouvelles portées par ces usages, les mutations induites dans les rapports à la culture.

Les jeunes de moins de 25 ans sont la première génération à avoir grandi dans un monde fortement dominé par les médias : les années 1980 ont été celles des bouleversements audiovisuels (radios libres, multiplication de l'offre télévisuelle, démarrage du câble, généralisation du magnétoscope, diffusion du multi-équipement électro-accoustique, etc.), les années 1990 celles de l'explosion de l'informatique domestique, des jeux vidéo et de la téléphonie mobile, et les années 2000 celles de la diffusion de l'Internet domestique et de l'extraordinaire diversification des modes d'accès aux contenus culturels.

Les rapports qu'entretiennent ces jeunes avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication engendrent de la part des générations précédentes des discours parfois enflammés, oscillant entre fascination et désespoir.

La fascination s'incarne dans une posture angéliste et techniciste, qui mêle les registres du "nouveau" (technologique) et celui du "renouveau" (générationnel) pour supposer chez les plus jeunes une aptitude quasi naturelle, une compétence technologique qui ne distingue pas ce qui relève de l'usage de la technologie comme outil support de ce qui relève de la connaissance proprement technologique. Dans cette perspective, les "nouvelles" technologies de l'information et de la communication ("N" TIC) - Internet en tête, mais également téléphonie mobile - seraient des multiplicateurs de mobilité psychique au service de l'expérimentation de soi, des fenêtres ouvertes sur le monde entier au service d'un jeune précocement individué dans un monde globalement communiquant. Les "N" TIC pourraient même sonner l'avènement d'une société individualiste, dont les jeunes seraient les premiers acteurs, une "société du risque1" où chacun devrait s'inventer en permanence, à travers les chats, les blogs et toutes les autres opportunités de communication.

Le désespoir revêt des habits critiques et pessimistes, et affirme que les "N" TIC favorisent le repli identitaire sur des tribus étanches entre elles, l'apparition de nouveaux leaders d'opinion échappant au contrôle social, qui proposent en outre des normes comportementales parfois dangereuses (voire par exemple les blogs sur l'anorexie et les débats que ceux-ci génèrent). La "génération média" serait rivée à des écrans toujours plus omniprésents et vidés de contenus, exerçant une action "anti-culturelle" à l'égard de valeurs de la culture légitime. Sont alors tout autant vitupérés la distance croissante à l'égard de certaines pratiques (lecture en tête) qu'une modification des rapports à la temporalité (immédiateté du numérique versus temporalité décalée des apprentissages) ou bien encore les effets nocifs de certains médias2.

Les discours sur les "nouvelles" technologies traduisent donc plutôt le décalage générationnel de ceux qui les professent qu'un réel travail d'analyse critique. Abandonnons donc le qualificatif "nouveau". Reste la question de savoir comment ouvrir la boîte de Pandore de cet objet protéiforme. Comment en proposer une réelle analyse ? Et comment en traiter dans le cas d'enfants et d'adolescents ?

Notons que l'intérêt pour les jeunes est extrêmement récent : l'âge n'est souvent un objet d'étude que lorsqu'il fait problème, et l'étude de la jeunesse s'est souvent cantonnée à celle des mutations adolescentes, des ratés du passage à l'âge adulte. Certes, les méthodes privilégiées par la sociologie - le "déclaratif", qu'il soit saisi quantitativement ou qualitativement - sont questionnées par les enfants. Mais la quasi-absence de travaux sur les rapports des plus jeunes avec la culture ne provient pas uniquement des méthodes, mais provient plutôt d'une tradition française, principalement bourdieusienne, largement reprise en termes de politique culturelle et éducative, qui a fait de l'analyse des différenciations sociales - "les inégalités" - l'axe principal de réflexion, rejetant dans l'ombre tout à la fois la question des âges de la vie et du genre ; alors que, dans le même temps, ces thématiques devenaient majeures dans les pays anglo-saxons, à côté de celle de l'origine ethnique.

UNE CULTURE NUMERIQUE ADOLESCENTE

La place prise par Internet et la téléphonie mobile caractérise les jeunes générations : selon Médiamétrie3, les 13-24 ans sont les plus connectés de la population française, la messagerie instantanée est devenue pour plus de la moitié d'entre eux un mode de communication avec leurs proches qui a supplanté le mobile. Les jeunes se connectent quotidiennement massivement pour discuter, télécharger, et sont précocement équipés de téléphone mobile (voire multi-équipés)4. Dans les jeunes générations, Internet gagne du terrain sur les anciens médias, notamment sur la télévision et la radio5. Et surtout, les jeunes générations se caractérisent de manière nette par des consommations menées en parallèle : il n'est pas rare de voir un adolescent surfer sur Internet en écoutant de la musique, la télévision allumée, tout en envoyant un SMS... Les mots d'ordre de ces générations sont les suivants : "s'exprimer", "jouer", "communiquer", "fabriquer", "échanger", "retoucher", "documenter", "collaborer"...

Cependant, si les jeunes utilisent les TIC de manière massive, on ne peut parler pour autant d'homogénéisation de la culture jeune.

Des inégalités sociales persistantes

Si la culture adolescente, massifiée par les industries culturelles, est devenue un socle commun aux différentes classes sociales et emprunte aux cultures des différentes classes, notamment populaire, des inégalités persistent cependant : l'accès aux nouvelles technologies est clivé socialement, tant en termes d'équipement que d'usages (la "fracture numérique"). Certes, cette fracture est moins marquée dans les jeunes générations que dans les précédentes, les enfants et adolescents étant parfois les acteurs de formes de transmission ascendante lorsque, par exemple, leurs parents non utilisateurs les équipent, ou lorsqu'ils en viennent à former leurs parents à l'usages des TIC. Mais il n'en reste pas moins que les TIC dessinent des lignes de clivage entre jeunes - entre ceux qui ont un équipement et ceux qui n'en ont pas, entre ceux qui ont des usages variés et ceux qui ont des usages restreints -, clivages qui obéissent aux lois de la stratification sociale des comportements de loisirs.

Des effets d'âge siginificatifs

Par ailleurs, des effets d'âge marquent le rapport à ces outils6. Ainsi les moins de 11 ans sont-ils freinés dans leurs usages par leur manque d'autonomie et la faiblesse de leur équipement en propre, de même que par le centrage de leurs loisirs vers des activités moins domestiques (sport, etc.)7. En outre, les usages ludiques des TIC dominent dans l'enfance. Entre 13 et 17 ans, une mutation s'amorce, avec la montée en puissance des usages communicationnels, qui servent des objectifs à la fois performatifs (être en lien, communiquer) et réputationnels (avoir un réseau large, être (re)connu(e)). Loin d'être des utilisateurs très polyvalents d'Internet, les 13-17 ans favorisent les usages liés à la socialisation : messageries instantanées, mobiles, SMS, autant d'outils qui n'existaient pas pour la génération précédente et qui sont les favoris de celle-ci. Cette socialisation numérique, principalement horizontale, n'occulte pas la socialisation verticale, qui, quant à elle, préfère souvent le face à face. Les blogs apparaissent ainsi comme un lieu de clivage générationnel : leur consultation est beaucoup plus élevée chez les 13-17 ans que dans l'ensemble de la population des internautes, un tiers des 13-17 ans en possède au moins un (soit deux fois plus que les 18-24 ans). Les 18-24 ans ont des usages du web plus classiques : ils utilisent plus le mail et un peu moins la messagerie instantanée, leur consultation des blogs est moins répandue que chez les adolescents, mais supérieure aux plus âgés. Ces jeunes se caractérisent encore par un fort niveau de téléchargement de musiques et de vidéos. Si la net-génération existe, elle est donc plurielle.

Des différenciations liées au genre

Une autre ligne de différenciation traverse le champ culturel, et notamment le secteur des TIC, qui mérite que l'on s'y arrête : la question du genre. On a déjà dit combien celle-ci a été laissée dans l'ombre. Le champ des TIC a particulièrement favorisé cet oubli puisque, à l'origine, ce secteur s'est présenté comme asexué et unificateur. Les études récentes sur les loisirs des jeunes, sur les usages des jeux vidéo ou de l'informatique domestique rappellent combien les comportements des filles et ceux des garçons se distinguent en termes d'accès aux consommations, en termes de modalités de consommation, en termes d'usage et d'attachement aux consommations8. Les distinctions "genrées" interviennent ainsi à plusieurs niveaux :

  • dans les stratégies éducatives parentales (les dotations en équipement, les interactions au sujet des TIC diffèrent selon le sexe de l'enfant et celui du parent9) ;
  • dans les normes sociales de comportements (certaines activités sont catégorisées "fille" ou "garçon", et les technologies de manière générale sont plutôt masculines10) ;
  • dans la conception des objets technologiques eux-mêmes (dans le domaine du jeu vidéo, la DS "rose" pour fille est une nouveauté 2006), dans les modes d'appropriation réel des jeunes (les filles privilégient les usages communicationnels et les garçons les usages ludiques), dans les règles d'interaction (les règles d'interaction sur le net varient intra- ou extra-genre, notamment dans les chats), etc.

Dans un contexte social où les identités sociales se radicalisent11, la question du genre fait retour tant en termes de normativité que d'expérimentation autour de la norme. Ainsi, avec certaines TIC, les "interdits genrés" sont plus aisément franchis : parler d'amour sur Internet est plus facile qu'en face à face, dans des usages synchrones ou asynchrones, qui s'apparentent à un jeu de rôles sans risque réel de "drague"12. Les TIC permettent donc de résoudre, pour un moment, les tensions entre conformisme et liberté, entre normativité et expression de soi. Loin de produire "une" culture jeune, elles proposent donc au contraire des espaces pour des cultures jeunes, entre lesquelles les individus peuvent aller et venir.

L'EMERGENCE D'UNE COMPETENCE RELATIONNELLE : LA MONTEE EN PUISSANCE DU CAPITAL SOCIAL ?

L'irruption d'outils aussi marqués par la rapidité d'obsolescence des technologies que le sont les TIC - le taux de rotation des "produits" est élevé, comme le montre l'existence éphémère de Napster par exemple - rend absolument vital de distinguer ce qui relève du changement des usages et ce qui relève de la nouveauté13. Si la nouveauté est consubstantielle à l'évolution technologique, voire humaine, toute nouveauté ne vaut pas changement. Pour considérer les rapports des jeunes aux TIC, les questions qui se posent sont donc celles-ci : en quoi ces nouveaux médias produisent-ils du changement dans les rapports aux objets culturels ? aux liens sociaux ? à la construction identitaire ?

La distinction entre nouveauté et changement, pour utile qu'elle soit, n'est pourtant pas simple en terme opératoire : saisir le changement suppose de connaître la nouveauté sans s'y perdre. Plus que jamais, l'analyse des TIC ne peut se réduire à celle des dispositifs techniques ; elle doit s'ancrer d'emblée dans une analyse sociologique, en distinguant par exemple compétence d'utilisateur et savoir technologique (assumé en général par les aînés), ou en analysant le rôle des pairs14 (qui explique la faveur des usages communicationnels, tant en termes de sociabilité que de socialisation, comme construction d'un univers d'autonomie relationnelle)... Les évolutions provoquées par les TIC sont plurielles et concernent tout à la fois les objets culturels, les individus et les intermédiaires ou médiateurs culturels.

La mutation technologique du numérique a provoqué une inflation des modes d'accès à l'offre et des modes de consommation possibles : consommation ambulatoire, personnalisée, partagée, etc. La modification de l'accès aux contenus culturels entraîne avec elle une mutation des rapport aux oeuvres, pour au moins deux raisons : d'une part parce que toute production amateur peut en droit être diffusée sur le net, et trouver un public (c'est une des promesses de MySpace par exemple) ; de l'autre parce que les oeuvres reconnues comme telles peuvent être récomposées, réappropriées par les amateurs/consommateurs. La notion d'auteur est également questionnée par ces évolutions, tant parce que celle d'oeuvre fait problème que parce que les contributions collectives/collaboratives sont légion (c'est le principe même des wiki, par exemple)15.

L'outil technologique favorise également l'émergence de nouvelles représentations qui concernent le statut même des relations16. La relation prise comme valeur en soi, voire comme alibi des consommations, devient un élément important de la construction de repères et de marqueurs identitaires qui fonctionnent à la fois comme élément de rattachement et de différenciation.

Une des principales modifications engendrées par les usages symboliques et relationnels des TIC concerne ainsi le réseau de sociabilité, qui s'étend bien au-delà du réseau des contacts physiques. Ces évolutions accréditent l'hypothèse de la force des liens faibles et de la baisse de puissance des assignations statutaires17 : être fille ou fils de... compte moins qu'être en lien avec. Les critères d'appartenance ne sont plus tant socio-démographiques - avoir tel âge, être de telle région, être dans telle classe - que relationnels : ces nouvelles compétences relationnelles provoquent parfois une inversion de statuts dans la sphère familiale.

Dans ce cadre, le capital social prend une importance croissante, qui ne peut être réduite à un dérivé du capital culturel18. Ce capital social fonctionne comme un contexte qui influence les comportements individuels et qui, dans le même temps, est un enjeu pour ces comportements. En cela, la forte normativité juvénile constitue un terrain d'élection pour le développement de ces usages des TIC. L'étendue et la densité du réseau sont des enjeux de reconnaissance pour les jeunes, reconnaissance qui préside aux mécanismes d'inclusion/exclusion si importants à ces âges. Cette reconnaissance vaut dans des réseaux de connaissance intra-groupe - c'est le cas par exemple lorsqu'un jeune affiche sur son portable un répertoire téléphonique important, révélant la diversité de ses connections juvéniles -, mais également dans des réseaux constitués autour d'une relation : les listes de discussion sur le net, la participation à des wiki, etc. Ainsi, chacun peut, en droit, accéder à la reconnaissance - via les communautés de pairs (de même âge, de même sexe, ou bien réunis par un même usage technologique19) - voire à la notoriété, éventuellement monnayable.

Cette mutation fondamentale, car suffisamment radicale pour modifier les modes de transformation des différents types de capitaux (culturel, économique, scolaire) qui fondait l'équilibre de la société de la seconde moitié du XXe siècle, est un facteur explicatif de la mutation des rapports des jeunes au champ culturel.

La mutation des rapports à l'autre est indissociable d'une mutation de la construction identitaire. Les jeunes d'aujourd'hui sont plus précocement détenteurs d'une forte autonomie sans indépendance20, ils ont vu l'accès à l'information - facilité par les TIC - et à l'agir être fortement désynchronisés (par exemple, les jeunes accèdent très tôt à l'information sexuelle, sans pour autant que l'âge moyen du premier rapport ne soit vraiment modifié)... Ce qui favorise le développement d'une expérimentation identitaire virtuelle. Ainsi, par exemple, les blogs jouent pour les adolescents un rôle double : entre quête d'entre soi et affirmation identitaire21, ils affirment une intersubjectivité tout en permettant une expérimentation de soi.

Ces mutations s'accompagnent d'une double mise en question : d'abord de l'autorité de la notion d'oeuvre (telle qu'elle fonde la hiérarchie de légitimité culturelle héritée des Humanités), ensuite des anciens médiateurs/prescripteurs de culture, face auxquels apparaissent de nouveaux acteurs dont la compétence n'est plus attestée par le savoir légitimé ( via le diplôme notamment) mais par une communauté de caractéristiques et de comportements qui vaut label d'expertise. La prescription entre en crise, confrontée d'une part à l'inflation de l'offre de produits culturels, de l'autre à la concurrence de réseaux ayant chacun leur propre logique de sélection, qu'il s'agisse de prescription marchande ou des médiateurs/passeurs culturels, école en tête.

Qu'en est-il alors du rapport à la culture, et notamment aux pratiques "légitimes" ? Nombreux sont ceux qui expliquent la relative désaffection des jeunes à l'égard de la culture consacrée par une différence de "rythme", opposant l'instantané des TIC à la temporalité longue de la culture (temps de la lecture, temps de la contemplation d'une oeuvre, etc.), de même que le caractère sociable des usages des premières versus la solitude de la délectation face aux secondes. C'est sans doute simplifier à l'extrême et oublier que les pratiques et consommations légitimes sont souvent elles aussi génératrices de sociabilité (la visite de musée, par exemple, est rarement solitaire).

Une telle posture sous-tend des travaux22 qui suggèrent que le sentiment d'ennui ressenti par les élèves à l'école23pourrait être contré par l'insertion des TIC dans l'enseignement. Elle n'est sans doute pas non plus étrangère à la multiplication des sites dans les équipements culturels légitimes - musées en tête24. Faut-il considérer un système d'opposition aussi rigide ou bien analyser les mutations plus subtiles intervenues avec ces nouveaux outils ?

Certes, la crise du "programme institutionnel" de l'école25 s'est accompagnée d'un recul de la culture consacrée. Mais de fait, enquête après enquête, il semble bien que ce soit la logique du cumul entre TIC et pratiques légitimes qui domine, et non celle de l'exclusion. Internet n'a pas sonné le glas de la fréquentation des salles de cinéma : ceux qui téléchargent le plus de vidéos sont aussi ceux qui y vont le plus26. Le numérique n'a pas non plus fait disparaître l'écrit : des usages différenciés se sont développés chez les jeunes entre écrit papier et écrit électronique, qui font appel à des langages différents (le langage SMS versus le langage habituel) dans des sphères distinctes27. Certes, la maîtrise de ces niveaux de discours n'est pas également répartie chez les jeunes, et les mieux dotés socialement sont ceux qui savent le mieux adapter le choix du type d'écrit au contexte, au support et au destinataire28. Quant à la lecture, ce n'est pas le numérique qui a provoqué sa baisse, puisque celle-ci est engagée de génération en génération depuis les années soixante-dix. Il n'est même pas certain qu'elle l'ait accélérée : les évolutions en la matière semblent suivre les courbes dessinées par les générations précédentes.

Il serait par ailleurs un peu court de ne considérer les phénomènes que sous l'angle de la perte alors que de nouvelles articulations entre pratiques et consommations se font jour. Ainsi les chats prolongent-ils les libres antennes et prennent-ils sans doute le relais des pages "courrier des lecteurs" dans les journaux.

C'est sans doute au sein même du pôle "média" que l'arrivée et la diffusion massive d'Internet a le plus bousculé la donne. Les fonctions des TIC sont directement concurrentes de celles de la radio et de la télévision : information et entertainment, musique, vidéo, tout se trouve sur le net. Par ailleurs, les TIC modifient les conditions d'accès à ces deux anciens médias : le podcasting modifie les conditions de réception de la radio et on note une porosité croissante entre secteur télévisuel professionnel et secteur de l'auto-production sur Internet (ainsi de WAT, "Whe are talented", filiale de TF1, qui fonctionne comme une tête chercheuse de contenus de qualité auto-produits, utilise le désir de reconnaissance des internautes, auxquels elle promet un passage télévisuel pour les productions proclamées les meilleures par la communauté des internautes). Les effets de cette concurrence s'observent en termes d'allocation du temps de loisirs disponible, puisque le temps Internet se développe aux dépens des temps radio et surtout télévision. De plus, si l'on considère les degrés d'attachement déclarés des jeunes à leurs pratiques et à leurs consommations, on note nettement que les pratiques informatiques domestiques sont plus génératrices d'attachement que la consommation télévisuelle ou radiophonique, alors même qu'elles sont en général encore moins répandues29.

LA DEFINITION DE LA JEUNESSE ET LA QUESTION DES TRANSMISSIONS

Conclure sur la jeunesse est une gageure que nous ne tenterons pas. Le recul temporel manque par essence et la futurologie est une science dangereuse. Nous préférons partager quelques questionnements qui tiennent à la place de la culture dans la définition de la jeunesse et aux transmissions intergénérationnelles.

La jeunesse s'est jusqu'à une période récente définie au moins partiellement par ses comportements, ses consommations et ses passions culturelles - les yéyés, les "peace and love", les punks, etc -, celles-ci s'accompagnant d'un ensemble de codes vestimentaires, sexuels, de valeurs et de postures. Le XXe siècle a "inventé" une figure juvénile "romanesque, faite de sentimentalisme et d'intériorité30", désadaptée à la vie réelle, figure indissociable de la notion de "crise" - crise entre les aspirations et l'itinéraire réel, provoquant une frustration sociale voire identitaire - qui alimente une conception psychologique des rapports sociaux et justifie l'intérêt pour l'analyse de la personnalité sociale des adolescents dans les groupes culturels auxquels ils appartiennent31. Ces "cultures" ont pour commun dénominateur de se définir en opposition à celle des générations précédentes, et de prendre fortement appui sur les médias. C'est d'ailleurs souvent à ce titre que l'intérêt des sociologues de la culture s'est porté vers les usages des TIC par les jeunes : tous ces usages ne sont pas culturels, mais tous les modes d'appropriation sont analysés au motif de l'intérêt pour les cultures juvéniles. Le succès de MySpace est bien une réponse à l'injonction adolescente "Give me some space !". Pourtant, sur ces aspects, des mutations semblent également à l'oeuvre.

Il semble que les jeunes générations actuelles soient plus intimement définies par les réseaux dans lesquels elles se placent que par leurs loisirs notamment culturels, ces derniers ne servant que d'activités supports : être ensemble, communiquer avec comptent plus que faire avec... La dimension de sociabilité de la culture n'est pas nouvelle (la visite de musée, la fréquentation du théâtre le sont tout autant), mais il semble néanmoins que la massification culturelle et les TIC aient participé à un basculement symbolique de la culture. Est-ce un effet d'âge - cette place prise par la dimension relationnelle ne serait qu'un moment, une étape, ne modifiant pas substantiellement le devenir futur ? - ou de génération - les jeunes générations seraient au contraire profondément transformées dans leur rapport au monde et à la culture ? Difficile de le dire en l'absence du recul temporel suffisant.

Par ailleurs, la notion d'opposition générationnelle n'est aujourd'hui pas simple à trancher et est indissociable d'une réflexion sur la transmission. La transmission est un enjeu essentiel des rapports entre générations32 et un enjeu essentiel pour la culture. D'ailleurs, les discours sur les jeunes s'accompagnent souvent de développements concernant la crise des transmissions. Cette crise est souvent envisagée sous un double aspect. D'abord celui d'une crise de la culture livresque et d'un patrimoine d'oeuvres versus le succès de la culture numérique, qui viendrait doubler une crise des instances de transmission que constituent la famille et l'école. Ensuite, une crise de la construction des savoirs, qui, jusqu'à une période récente, faisait cheminer de concert savoir et culture et qui les a désormais dissociés : les pédagogies nouvelles de la "découverte" ont probablement favorisé cette disjonction progressive33.

Force est de constater que la transmission culturelle a profondément évolué34 : à la transmission descendante, des parents aux enfants, se sont ajoutées des transmissions ascendante, des enfants aux parents, et horizontale, entre pairs ; les conflits entre générations, qui avaient servi à caractériser leur succession, semblent avoir disparu au profit d'une cohabitation pacifique, voire indifférente. Pourtant, si les valeurs des uns et des autres se sont rapprochées - il n'y a plus d'opposition fondamentale entre parents et enfants sur la question des moeurs -, il semble que, au contraire, les cultures se soient éloignées, sous l'effet conjugué de l'affaiblissement des courants traditionnels de transmission verticale (famille et école contribuent à la perpétuation des normes et à la construction et reconduction des valeurs légitimes), de la montée en puissance des transmission horizontales et de l'importance prise par ce "langage technologique" que les plus jeunes maîtrisent mieux que leurs aînés, sans pour autant que cela ne génère de conflits intergénérationnels35.

Que faut-il en conclure ? Une perte de pouvoir social et identitaire de la culture ? Une perte de pouvoir des jeunes générations dans la construction du futur social ?

Ces questions en amènent sans doute d'autres, qui portent tant sur la place de la culture que sur la construction de la jeunesse. Si la place de la culture a été bouleversée à la fois par la massification culturelle et par les TIC, comment qualifier cette nouvelle place ? Quels impacts aura la désynchronisation de l'accès aux contenus et à l'expérimentation virtuelle d'une part, à l'action réelle, de l'autre, dans la construction identitaire des jeunes ?


(1) U. Beck, La Société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Paris, Flammarion, 2001.

(2) Ce dernier thème était au centre de la conférence de la famille de 2005 intitulée "Protection de l'enfance et usages de l'Internet".

(3) L'observatoire des usages d'Internet (enquête téléphonique mensuelle auprès de 18 000 personnes de 11 ans et plus).

(4) Enquête Médiamétrie et Benchmark Group : "Netgénération" ; enquête Crédoc : "La diffusion des technologies de l'information dans la société française".

(5) Étude de l'European Advertasing Association.

(6) Réseaux, numéro thématique "Âge et usages des médias", n° 199, 2003.

(7) S. Octobre, Les Loisirs culturels des 6-14 ans, Paris, La Documentation française, 2004.

(8) S. Octobre, "La fabrique sexuée des goûts culturels. Construire son identité de fille ou de garçon à travers ses activités culturelles", Développement culturel, n° 150, décembre 2005 ; D. Pasquier et J. Jouet, "Les jeunes et la culture de l'écran : enquête nationale auprès des 6-17 ans", Réseaux, n° 92-93, 1999 ; J.-P. Lafrance, Les Jeux vidéo. À la recherche d'un monde meilleur, Paris, Lavoisier, 2006.

(9) Cf. les articles de C. Metton et de L. Le Douarin dans le numéro thématique "L'Internet en famille", Réseaux, n° 123, 2004 ; et B. Lelong et F. Thomas, "Usages domestiques de l'Internet, familles et sociabilités : une lecture de la bibliographie", in E. Guichard (dir), Comprendre les usages d'Internet, Paris, Presses universitaires de l'École normale supérieure, 2001.

(10) I. Collet, L'informatique a-t-elle un sexe ? Hackers, mythes et réalités, Paris, L'Harmattan, 2006 ; et numéro thématique "Le sexe du téléphone", Réseaux, n° 103, 2002.

(11) C. Dubar, La Crise des identités, l'interprétation d'une mutation, Paris, PUF, 2000 ; F. Dubet et D. Martuccelli, À l'école. Sociologie de l'expérience scolaire, Paris, Le Seuil, 1996.

(12) C. Metton, "Ils s'aiment par Internet", in "L'enfant, le jeune et le monde audiovisuel", Informations sociales, n° 111, novembre 2003.

(13) J.-C. Passeron attirait déjà l'attention sur cette différence : "Quel regard sur le populaire", in "Culture(s) : entre fragmentations et recompositions", Ville-École-Intégration Enjeux, n° 13, juin 2003, p. 15.

(14) D. Pasquier, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement, 2005.

(15) La notion de droit d'auteur est également questionnée par ces évolutions, de même que tout le droit qui y est attaché, et l'économie de la création.

(16) P. Lardellier, Le Pouce et la Souris, Paris, Fayard, 2006.

(17) F. de Singly, Les Adonaissants, Paris, Armand Colin, 2006.

(18) La sociologie des réseaux se distingue sur ce point de la théorie énoncée par Pierre Bourdieu, pour lequel le capital social, contrairement au capital culturel, ne joue qu'un rôle relativement secondaire dans les mécanismes de reproduction sociale, ne produisant pas, selon l'auteur, d'effet propre.

(19) Une telle perspective transforme les approches classiques en sociologie, puisqu'elle substitue à l'analyse de groupes pré-construits (par le partage d'une caractéristique individuelle : âge, sexe, niveau de diplôme, etc.) l'analyse de groupes construits sur la base des relations établies entre des individus (nombre, fréquence, contenus des échanges, etc.).

(20) F. de Singly, Les Adonaissants, op. cit.

(21) Cahier de recherche, laboratoire Marsouin, n° 6, 2005.

(22) T. Karsenti, "Plus captivantes qu'un tableau noir : l'impact des nouvelles technologies sur la motivation à l'école", Revue de la Fédération suisse des psychologues, n° 6, 2003.

(23) Enquête OCDE, Regards sur l'éducation, 2005.

(24) G. Vidal, Contribution à l'étude de l'interactivité : les usages du mutlimédia de musée, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2006.

(25) F. Dubet, "Paradoxes et enjeux de l'école de masse", in O. Donnat et P. Tolila (dir), Les Publics de la culture, Paris, Presses de Sciences po, 2003. D. Pasquier note également que la culture cultivée n'est plus la référence partagée dans les lycées ; on y brigue plutôt une nouvelle culture composite qui emprunte au cinéma, à la radio, à la télévision, et surtout à Internet (D. Pasquier, op. cit.).

(26) Y. Nicolas, "Le téléchargement sur les réseaux de pair à pair", Développement culturel, n° 148, juin 2005.

(27) C.-A. Rivière, "La pratique du mini-message. Une double stratégie d'extériorisation et de retrait de l'intimité dans les interactions quotidiennes", numéro thématique "Mobiles", Réseaux, n° 112-113, 2002.

(28) C. Metton, "Le rôle des technologies de la communication (téléphone portable, Internet) dans la socialisation des collégiens", thèse de sociologie, EHESS, 2006.

(29) S. Octobre, op. cit.

(30) O. Galland, Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 1997.

(31) Margaret Mead fut pionnière dans le domaine des recherches sur la jeunesse, et posa les bases de l'école culturaliste.

(32) C. Attias-Donfut, Sociologie des générations. L'empreinte du temps, Paris, PUF, 1988.

(33) Bonnery, "À propos de la crise de la transmission scolaire", Pensée plurielle, numéro spécial "Question de transmission culturelle", n° 11, 2006.

(34) O. Galland, "Les évolutions de la transmission culturelle", Informations sociales, numéro thématique "De génération à génération", n° 134, septembre 2006.

(35) Certains auteurs notent que les conflits de générations se sont portés sur le marché du travail. Voir L. Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, Paris, Le Seuil, 2006. Peut-être la libéralisation des normes culturelles entre générations est-elle le corollaire d'un durcissement des tensions dans l'accès au travail : lâcher du lest là où les enjeux sont moindres ?

Diversité, n°148, page 35 (03/2007)

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