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Diversité

I. Quelle culture ?

Diversité culturelle et combat contre la loi du cumul

Olivier DONNAT, sociologue, chercheur au département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture et de la Communication

Le thème de la diversité culturelle s'est imposé ces dernières années, dans le prolongement de celui de l'exception qui, dans un premier temps, avait été avancé dans le cadre des négociations internationales sur le commerce pour faire reconnaître le caractère spécifique des biens et services culturels.
Le succès de cette thématique au fondement théorique incertain a été immédiat : tour à tour présentée comme un moyen de défense de la culture "de qualité" contre l'invasion de la sous-culture mondiale, une manière de promouvoir des cultures émergentes (hip hop, arts de la rue...) ou de sauver des cultures minoritaires ou menacées, une arme au service du "patriotisme économique" pour défendre les industries culturelles nationales, la garantie d'une interculturalité harmonieuse..., la diversité culturelle est aujourd'hui mobilisée au service des causes les plus diverses, y compris les plus contradictoires.

La thématique de la diversité culturelle colle incontestablement à l'esprit du temps, et il faut bien reconnaître que son succès a de quoi susciter une certaine curiosité teintée d'agacement pour qui aime la rigueur des concepts...

Cet agacement initial toutefois, dans notre cas, a vite laissé la place à une conviction alimentée par nos travaux antérieurs sur la politique culturelle1 : la montée en puissance du thème de la diversité culturelle est à comprendre en regard du déclin de celui de la démocratisation qui - on le sait - a longtemps occupé une place prépondérante dans le discours de légitimation de l'action des pouvoirs publics en matière culturelle, avant de disparaître (définitivement ?) de l'horizon depuis plusieurs années. En effet, la rhétorique développée autour de la diversité porte pour l'essentiel sur les conditions de production et de diffusion des biens et services culturels, alors que celle autour de la démocratisation avait à nos yeux comme principale vertu de lier les missions relatives à l'offre (aménagement culturel du territoire, soutien à la création...) à celles qui touchent à l'élargissement des publics. En un mot, les discours sur la diversité mettent l'accent sur la question de la création et de la diffusion des produits culturels, alors que ceux sur la démocratisation mettaient en débat la question des inégalités d'accès à l'art et la culture. En ce sens, le changement de paradigme traduit et en même temps accompagne la focalisation des politiques culturelles sur les questions relatives à l'offre et leur renoncement à traiter celles qui touchent à l'élargissement de la demande.

DIVERSIFICATION DE L'OFFRE ET DES MOYENS D'ACCES A LA CULTURE

Partons de ce qui apparaît comme une des mutations majeures de ces dernières décennies dans le domaine culturel : la diversification de l'offre tant institutionnelle que marchande.

La progression sans précédent des crédits alloués à la culture, notamment dans les années 1980 avec le doublement du budget du ministère de la Culture en 1982 et l'important effort consenti par les collectivités territoriales, a permis d'améliorer de manière significative l'aménagement culturel du territoire et d'offrir au public une offre plus diversifiée, plus riche : les bibliothèques en devenant médiathèques ont considérablement élargi leur offre de services, la programmation des lieux de spectacle a souvent gagné en éclectisme en s'ouvrant progressivement au jazz, à la danse contemporaine ou plus récemment au "nouveau" cirque, de même que les musées et les monuments historiques ont bénéficié de la patrimonialisation d'objets ou de lieux considérés auparavant comme ordinaires. Par ailleurs, de plus en plus de manifestations culturelles se déroulent "hors les murs" (événements exceptionnels comme la Fête de la musique, spectacles de rue, festivals, sons et lumières...). Surtout enfin, le multi-équipement des ménages en écrans de télévision, ordinateurs, lecteurs de DVD et divers appareils à écouter de la musique a multiplié les occasions de rencontre avec l'art et la culture au sein de l'espace domestique.

En effet, la diversification de l'offre culturelle institutionnelle a eu lieu à un moment où les accès à l'art et à la culture étaient profondément transformés par le mouvement continu d'équipement des ménages en appareils audiovisuels et le développement des industries culturelles. En un peu plus d'un quart de siècle, les écrans et la musique ont massivement investi le quotidien des Français. Le foyer est ainsi devenu le lieu où se déroulent l'essentiel des consommations et pratiques culturelles : on peut s'y distraire, accompagner les moments les plus routiniers, mais aussi accéder aux grandes oeuvres de l'art et de l'esprit, s'initier à l'art en amateur.

Cet essor de la "culture à domicile" n'est pas seulement un phénomène quantitatif qui se mesurerait au nombre d'heures ou d'euros que les Français lui consacrent, car la généralisation du multi-équipement, l'évolution technologique des matériels ainsi que l'élargissement considérable de l'offre de programmes ont permis une individualisation croissante des usages : avec la multiplication des chaînes de télévision et la diffusion d'Internet, les usages des médias se sont "personnalisés", devenant plus ouverts, plus culturels également, même s'ils restent majoritairement tournées vers la distraction.

L'offre culturelle prend donc aujourd'hui des formes beaucoup plus variées qu'il y a trente ans. Faut-il en conclure que les publics des équipements culturels sont plus diversifiés que naguère ou que le développement des médias a permis d'élargir les cercles des amateurs d'art et de culture ?

Les résultats d'enquête n'incitent pas à un tel optimisme. En effet, la fréquentation des équipements culturels a certes augmenté depuis les années 1970, mais la progression observée au niveau des entrées renvoie, dans la plupart des cas, au gonflement des catégories de population les plus familières des équipements culturels (les cadres, les professions intermédiaires et les étudiants notamment), à une intensification de leurs pratiques, et, dans le cas des musées ou des monuments historiques, à l'augmentation des flux touristiques. En un mot, il n'y a pas eu de réel élargissement des publics de la culture au-delà des classes moyennes, pas de "rattrapage" des milieux sociaux les moins bien dotés au plan socio-économique.

Par ailleurs, si le développement des médias domestiques combiné à la diversification des programmes a permis de "transporter" l'art et la culture dans les foyers, cela n'a pas remis en question la loi du cumul qui est souvent dominante dans le domaine culturel : de même que les amateurs d'Arte ou des émissions culturelles sont souvent des habitués des théâtres et des musées, les internautes familiers des sites à contenu culturel fréquentent plus les équipements culturels que la moyenne. Sur ce point, la diffusion récente de l'ordinateur dans les foyers ne fait pas exception à la règle, même si la "fracture numérique" a eu tendance à se réduire ces deux dernières années2.

Au final, la diversification de l'offre culturelle institutionnelle et marchande de ces dernières décennies et la multiplication des modes d'accès à l'art et la culture liée au numérique n'ont pas fondamentalement remis en cause le constat établi par la sociologie de la légitimité culturelle dans les années 1960 : les pratiques et consommations culturelles demeurent étroitement liées à la position et à la trajectoire sociale des individus. En réalité, les opportunités offertes ont surtout bénéficié aux habitués des équipements culturels, du fait de la force de la loi du cumul à l'oeuvre dans le domaine des loisirs et notamment dans celui de la culture, permettant aux milieux socio-économiquement favorisés d'enrichir la palette de leurs sorties et de leurs préférences culturelles.

LOI DU CUMUL ET ECLECTISME

La loi du cumul dont nous venons de parler s'exprime en premier lieu au plan de la fréquentation des équipements culturels, et cela à double titre. Tout d'abord, ses effets sont sensibles au niveau de chaque domaine : qu'il s'agisse de musée, de spectacle vivant ou de cinéma, les personnes dont le rythme de fréquentation est le plus élevé sont celles dont la variété des centres d'intérêt dans le domaine concerné est la plus large. Autrement dit, dans tous les cas, les plus assidus sont aussi les plus éclectiques. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, les visiteurs réguliers de musées (cinq visites ou plus dans l'année) sont ceux qui ont proportionnellement le plus visité tous les "genres" de musées, d'art mais aussi d'histoire ou de société. De surcroît, la logique est la même au niveau de l'ensemble des équipements culturels : les usagers des bibliothèques, musées ou théâtres, ont toujours un taux de fréquentation de tous les autres types d'équipement supérieur à la moyenne. Ainsi, par exemple, le fait d'avoir été au moins une fois dans l'année au théâtre multiplie par deux les chances d'avoir visité un musée et par quatre celles de s'être rendu à l'opéra au cours de la même période.

C'est la force de cette loi du cumul qui fait qu'une minorité d'habitués représente une partie importante des entrées dans les équipements3 ; de même, c'est elle qui permet de comprendre que ces mêmes habitués sont "naturellement" les plus portés à répondre à de nouvelles sollicitations et à accompagner l'émergence de nouvelles formes d'expression, telles la danse contemporaine dans les années 1980 ou le "nouveau" cirque et les arts de la rue dans les années 1990.

En outre, nous avons déjà souligné que la tendance au cumul se vérifie également au plan de la "culture à domicile" : les habitués des bibliothèques, musées ou théâtres sont en général ceux qui détiennent le plus de produits culturels à leur domicile et qui ont le plus souvent des usages culturels des médias. L'histoire de ces dernières décennies est là pour nous rappeler que l'arrivée d'un nouveau moyen de communication ou d'un nouveau produit culturel sur le marché a toujours tendance à profiter en priorité aux personnes dont le "désir" de culture est le plus solidement ancré, même si elle peut ouvrir de nouvelles voies d'accès pour d'autres.

Ainsi existe-t-il un lien entre la diversification de l'offre et la montée de l'éclectisme observée ces dernières années dans les milieux cultivés, en France comme à l'étrange4. Il faudrait bien entendu distinguer, beaucoup plus finement qu'on ne peut le faire ici, les différentes formes de combinaisons ou de dissonances qui se cachent derrière ce phénomène composite. Il apparaît néanmoins que l'éclectisme, entendu comme l'association d'activités ou de produits culturels relevant de registres éloignés, voire inconciliables à l'aune de la légitimité culturelle, est en général plutôt le fait de jeunes adultes diplômés de l'enseignement supérieur, souvent célibataires et habitants des grandes villes, à commencer bien sûr par Paris. En effet, être "branché" suppose une familiarité aussi poussée avec la culture classique qu'avec les formes modernes d'expression, ce qui exige la réunion de beaucoup d'atouts en termes de ressources économiques, de capital culturel, de disponibilité et de proximité à l'offre culturelle.

À la lumière des résultats d'études, il apparaît donc que la diversification de l'offre culturelle a plutôt tendance à alimenter la logique du cumul en permettant aux catégories de population les mieux dotées d'enrichir leur univers culturels. Loin d'entraîner mécaniquement une diversification des publics, elle court au contraire toujours le risque de contribuer à l'aggravation des inégalités. Sur ce point, le constat des sociologues rejoint le point de vue des économistes exprimé par F. Benhamou quand elle écrit : "la prolifération des produits crée de l'incertitude et un recul devant la nouveauté. En d'autres termes, trop de diversité (de l'offre) affaiblit la diversité (de la demande)"  ; et qu'elle voit dans ce phénomène "une des maladies qui rongent la politique culturelle5".

Est-ce à dire qu'il faut considérer cette loi du cumul comme une sorte d'invariant historique qui ferait qu'en toute circonstance la "culture va à la culture", comme l'argent va à l'argent ? Céder à un tel fatalisme reviendrait à ignorer les spécificités de notre époque et à ne pas prendre la mesure des puissantes dynamiques qui, aujourd'hui, contribuent à l'alimenter. Faute de place, nous nous contenterons d'en évoquer trois.

La première renvoie bien entendu à l'augmentation du nombre de cadres et de professions intellectuelles supérieures, à leur concentration croissante dans les centres villes du fait de l'évolution du prix de l'immobilier, et à la généralisation ces dernières années de stratégies territoriales et scolaires d'évitement social à tous les niveaux de l'échelle sociale. Sur ce point, les travaux d'Éric Maurin menés à partir de données de l'Insee sont particulièrement éclairants, révélant que le mouvement de ghettoïsation est, contrairement à ce que l'on pense en général, plus marqué en haut de l'échelle sociale qu'en bas. Ses conclusions sont sur ce point sans ambiguïté : "Si déchirement il y a, il est d'abord l'oeuvre d'élites qui mobilisent toutes leurs ressources pour se mettre à l'écart [...]. L'une des formes les plus spectaculaires de ségrégation est en effet celle qui éloigne les personnes les plus riches - matériellement comme culturellement - de tous les autres6."

Par ailleurs, il n'est pas interdit de penser que le succès de la politique culturelle a paradoxalement contribué à renforcer cette logique du cumul. En effet, l'augmentation considérable d'équipements, de spectacles, d'événements et de produits culturels à laquelle on a assisté ces dernières décennies s'est accompagnée d'un raccourcissement de la durée d'exposition des oeuvres ou, pour parler comme les économistes, de leur durée de vie. La tendance est générale : la rotation des livres, des films en salle ou des spectacles est de plus en plus rapide, on laisse de moins en moins de temps aux oeuvres pour "trouver leur public" et on contribue ainsi indirectement à homogénéiser le profil des consommateurs ou des spectateurs. Cela est d'autant plus vrai que le développement de formules d'abonnement, notamment dans le spectacle vivant, et de partenariat entre établissements ou entreprises culturels s'adressant aux mêmes "clientèles" a facilité la circulation des mêmes personnes d'une institution à l'autre, renforçant ainsi le plaisir de l'entre soi.

Enfin, même si le recul nous manque aujourd'hui pour juger de l'ampleur réelle des mutations liées à la diffusion des nouveaux moyens de communication, à commencer par l'Internet, il semble bien que la profusion d'informations et de possibilités de contacts qu'ils offrent en continu a plutôt pour effet de favoriser le regroupement de personnes partageant les mêmes opinions ou les mêmes centres d'intérêt et de renforcer les sociabilités affinitaires : l'Internet en réalité fonctionnerait plus comme un média communautaire dont les potentialités illimitées auraient comme effet paradoxal d'inciter à aller vers ce qui est connu et donc de renforcer les convictions mais aussi les sociabilités et les préférences pré-existantes7.

Ainsi la société française apparaît-elle aujourd'hui traversée par de puissantes dynamiques qui tendent à favoriser "les tentations ségrégationnistes enfouies en chacun de nous8" ou, pour dire les choses de manière moins brutale, la tentation de céder au plaisir de l'entre soi. Rien d'étonnant par conséquent à constater que la logique du cumul ait eu tendance ces dernières années à se renforcer dans le domaine culturel.

LES DEUX FACES DE LA DIVERSITE CULTURELLE

Rappeler, comme nous venons de le faire, que la diversification de l'offre tend à profiter d'abord et surtout aux milieux privilégiés n'est pas bien entendu une manière de contester le bien-fondé des politiques de promotion de la diversité culturelle. Comment pourrait-on d'ailleurs discuter la légitimité d'actions qui se proposent de favoriser la diversité de la création artistique, la vitalité de nos industries culturelles ou le dialogue entre les cultures ? Notre propos vise simplement à attirer l'attention sur les risques que court une politique de promotion de la diversité culturelle qui se contenterait de défendre le droit de chacun à bénéficier de l'offre la plus riche possible sans se soucier des conditions d'accès et d'appropriation de cette offre, et à souligner combien il est aujourd'hui essentiel de ne pas dissocier les objectifs de diversification de l'offre et d'élargissement des publics de la culture, au sens large.

Cette exigence oblige à sortir de l'ambiguïté actuelle de la notion de diversité culturelle, à la travailler au corps pour en finir avec "cette mollesse aimable qui a fait son succès9". Il convient de définir avec précision les objectifs effectivement poursuivis mais aussi les critères permettant de faire un état des lieux et de juger de l'efficacité des politiques mises en oeuvre. Encourager la diversité, oui mais de quoi ? Parle-t-on de diversité produite, offerte ou consommée ?

Les premières tentatives des économistes, inspirées des travaux sur la bio-diversité, insistent sur le caractère multidimensionnel de la diversité culturelle et sur le fait que les évolutions constatées dans les secteurs du livre ou du cinéma sont loin d'être convergentes selon les critères retenus10. Et encore ont-ils raisonné exclusivement sur les biens et services offerts ou consommés, sans prendre en compte le profil des consommateurs et sans s'interroger sur leur degré d'homogénéité en termes de milieu social ou de niveau de diplôme. La diversité culturelle est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls économistes, car, en l'abordant uniquement sous l'angle des conditions de production et de diffusion des biens, on oublie les conditions d'accès à ces mêmes biens ; on se prive ainsi des moyens qui permettraient de penser les relations entre diversité de l'offre et diversité de la demande.

Telle est pourtant à nos yeux la principale question qui se pose aujourd'hui à la politique culturelle : à quelles conditions une politique soucieuse de la diversité des oeuvres et des produits culturels peut-elle être, aussi, une stratégie efficace pour conquérir de nouveaux publics ? Ou, pour être plus précis, dans quelle mesure une politique de diversification de l'offre en termes de contenu ou de support peut-elle échapper à la loi du cumul qui régit "naturellement" les comportements culturels ?

OEuvrer pour la diversité des oeuvres et des produits culturels sans se soucier des propriétés de ceux qui les consomment revient à postuler le caractère universel de la préférence pour la diversité. Or, pour s'en tenir à notre société, il est évident que celle-ci n'est pas équitablement répartie, pour deux raisons essentielles : la première tient au fait que la fréquentation régulière et informée des oeuvres demeure assez largement l'apanage des milieux les mieux dotés au plan économique et socio-culturel ; la seconde au fait que la disposition à la tolérance esthétique - condition pour profiter de la diversité offerte - dépend assez largement, comme toute forme de "désir" pour la culture, des ressources en capital culturel mais aussi économiques. Élargir l'éventail de ses préférences conduit en effet inévitablement à augmenter son rythme de sorties et/ou ses consommations culturelles, et donc ses dépenses. C'est d'ailleurs pourquoi le prix, qui est rarement un obstacle majeur à la fréquentation des établissements ou à l'achat des produits culturels, peut être un frein important à une pratique ou à une consommation régulière, notamment dans le cas du spectacle vivant.

Bien entendu, le fait de ne pas raisonner uniquement en termes d'oeuvres offertes et de prendre en compte le profil des publics ou des consommateurs concernés met encore plus nettement en évidence les ambiguïtés de la thématique de la diversité culturelle. On s'aperçoit en effet alors que celle-ci articule en réalité deux modèles assez largement antagonistes : celui du multiculturalisme d'un côté et celui de l'interculturel ou du métissage de l'autre.

Le premier modèle correspond aux situations de cohabitation ou de coexistence sans confrontation où les individus acceptent l'altérité tant qu'elle n'entre pas en interaction avec leur propre monde : les différences sont "acceptées" au sens où elles ne sont ni dénoncées ni explicitement combattues, tant que leur expression ne déborde pas l'espace privé ou des territoires spécifiques où elle est contenue (ghettos).

L'autre modèle refuse toute conception essentialiste des cultures ou des identités et entend les combattre par une recherche systématique de la confrontation des différences et de l'échange.

On pourrait trouver dans l'actualité récente de nombreux exemples pour illustrer l'affrontement entre ces deux conceptions de la diversité. Pensons par exemple au débat de ces dernières années autour du rôle du collège dans le système scolaire et à l'opposition entre ceux qui le considèrent comme une sorte de premier cycle du lycée - ce qui les conduit à réclamer une première sélection des élèves et donc l'instauration de filières distinctes - et les partisans du collège unique qui voient en lui le prolongement du primaire sur le modèle de l'école pour tous, ce qui oblige alors à gérer la diversité des élèves dans les classes11.

Les positions ne sont pas aussi tranchées dans le domaine culturel, et pourtant les choses ne sont pas si éloignées quand par exemple des directeurs d'établissement ou des élus en charge de la politique culturelle doivent établir une programmation : l'idéal qui les guide à cet instant s'inscrit-il dans le prolongement de celui du théâtre public des premiers temps de la décentralisation, c'est-à-dire faire en sorte que le public présent soit à chaque représentation le plus diversifié et le plus proche possible de la population du territoire concerné ? Cherchent-ils plutôt, à travers une programmation astucieuse, à segmenter la demande, en s'adressant tour à tour aux jeunes, aux abonnés fidèles, au "grand public", au public scolaire, etc. ? C'est aussi à travers les multiples choix faits à ce niveau que la politique culturelle penche plutôt du côté du plaisir de l'entre soi ou du plaisir partagé d'être ensemble...

CONCLUSION : POUR UNE POLITIQUE AMBITIEUSE

Pour conclure, on dira que la thématique de la diversité culturelle est à nos yeux porteuse d'un risque, celui de favoriser une lecture différentialiste de la réalité où les variations de l'intensité du désir de culture d'un individu à l'autre ou d'un groupe social à l'autre sont perçues plus en termes de préférences que d'inégalités.

À un moment où de puissantes dynamiques viennent alimenter dans le domaine culturel la logique du cumul, les actions en faveur de la diversité des biens et services offerts, si elles ne sont pas articulées avec une politique ambitieuse de réduction des inégalités en matière d'accès aux formes d'expression les plus exigeantes, risquent fort d'aboutir à la défense des avantages acquis par les "privilégiés de la culture". En réalité, le combat engagé pour la promotion de la diversité culturelle comporte deux fronts : le premier vise à réguler le jeu des dynamiques financières et commerciales qui poussent à la concentration des capitaux et des entreprises et peuvent mettre en péril l'existence de certains produits culturels ou de certaines formes d'expression artistique ; le second, qui s'inscrit dans le prolongement du projet initial de démocratisation, tente de s'opposer à la loi générale du cumul qui fait que spontanément "la culture va à la culture". Il ne faudrait pas que le combat engagé sur le premier front fasse déserter le second.


(1) Cf. "La question de la démocratisation dans la politique culturelle française", Modern and Contempory France, vol. 11, février 2003.

(2) Cf. R. Bigot, La Diffusion des technologies de l'information dans la société française, Crédoc, novembre 2006.

(3) Ainsi a-t-on pu calculer, sur la base des résultats de l'enquête "Participation à la vie culturelle et sportive" (Insee, 2003), avec les limites inhérentes à ce genre d'enquête, que les 10 % de Français qui fréquentent le plus les équipements culturels représentent près de 60 % des entrées dans les équipements culturels (45 % dans le cas du cinéma, 57 % dans celui des musées, jusqu'à 67 % dans celui du théâtre et 75 % dans celui de l'opéra). Pour un raisonnement analogue dans le cas des consommations culturelles, voir Les Dépenses culture-médias des Français à partir de l'enquête Budget des ménages, Crédoc, 2006.

(4) On renvoie sur ce point à la description des branchés que nous avions proposée dans Les Français face à la culture (Paris, La Découverte, 1994) ; et à celle des omnivores proposée par R. Peterson à partir du cas américain (voir notamment le numéro spécial de la revue Sociologie et Sociétés consacré à ce thème, Presses de l'université de Montréal, vol XXXVI, 2004).

(5) F. Benhamou, Les Dérèglements de l'exception culturelle, Paris, Le Seuil, 2006, p. 259.

(6) Cf. É. Maurin, Le Ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris, Le Seuil, 2004, p 13.

(7) "Il paraît à présent bien établi que, dans l'usage d'Internet, l'intentionnalité entraîne la segmentation, limite le contact avec les dissemblables et l'exposition à des opinions adverses, et qu'ainsi, elle n'est pas favorable à la faculté délibérative de considérer le pour et le contre." Cf. A. Levon, B. Manin, "Internet : la main invisible de délibération", Esprit, mai 2006. Les conclusions de D. Pasquier sur la sociabilité adolescente vont également dans ce sens : Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement, 2005.

(8) É. Maurin, op. cit.

(9) F. De Bernard, Dictionnaire critique de la mondialisation, Paris, Le Pré aux clercs, 2001. (Cf. www.mondialisation.org)

(10) Cf. F. Benhamou et S. Peltier in X. Greffe (dir.), Création et diversité au miroir des industries culturelles, Paris, La Documentation française, 2006.

(11) Cf. sur ce point, par exemple : F. Dubet, Pourquoi changer l'école ? Paris, Textuel, 2001.

Diversité, n°148, page 29 (03/2007)

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